2001
Critiques internationales
Autriche : n’aurait-on pas pu faire mieux ?
Gerhard Weinberger
Quels ont été les bienfaits et les dégâts causés à l’Europe d’une part, à l’Autriche d’autre part, par les « mesures » imposées à cette dernière lors de l’arrivée au pouvoir d’une coalition entre le parti
conservateur (ÖVP) et le parti de Jörg Haider (FPÖ)? On voudrait ici amener un
peu de lumière dans un débat qui a été largement obscurci par la fréquente tendance des médias à répéter des formules convenues plutôt que d’inciter à une analyse approfondie.
L’action des quatorze membres de l’Union européenne a d’abord consisté en une
menace de sanctions, dans les jours précédant l’installation effective du nouveau
gouvernement à Vienne : il s’agissait précisément d’empêcher cette coalition
d’arriver au pouvoir, en indiquant tant au Président autrichien Thomas Klestil qu’au
Chancelier inspeWolfgang Schüssel les conséquences négatives que la mise en place
d’un tel gouvernement aurait au niveau des relations européennes et bilatérales.
Ce but n’ayant manifestement pas été atteint, les mesures annoncées ont été appliquées, justifiées par l’argument du nécessaire maintien de la pression sur le gouvernement autrichien pour lui montrer qu’il était « infréquentable » au sein de
l’Union européenne. Plusieurs responsables politiques ont même indiqué que les
sanctions dureraient aussi longtemps que la coalition gouvernementale.
On connaît la suite : en juin 2000, les Quatorze faisaient appel à trois « sages »
européens
[1]. Dans leur rapport remis en septembre, ces derniers constataient que,
certes, le FPÖ était un « parti populiste de droite avec des tendances extrémistes »,
mais que les ministres qui en étaient membres s’étaient comportés jusque-là sans
susciter de reproches majeurs, et que le gouvernement en général avait respecté
les « valeurs européennes ». Les sanctions ont été aussitôt levées : elles avaient eu,
expliqua-t-on, l’effet positif d’avoir aiguisé la conscience de la population autrichienne sur l’importance desdites valeurs et les dangers de l’extrême droite.
Il paraît difficile de parler de succès, dans la mesure où deux des objectifs successivement visés n’ont point été atteints. Quant au troisième (provoquer un débat
sur les valeurs et leur mise en danger par l’extrême droite) qui, d’ailleurs, n’avait
pas été évoqué comme tel avant la levée des mesures, on peut légitimement se
demander si pareil résultat n’aurait pas pu être obtenu (et peut-être dans de
meilleures conditions) par d’autres moyens. On peut ajouter à ce constat un élément subjectif : la levée des sanctions a été saluée par le gouvernement incriminé
comme très satisfaisante, et la « bête noire » de toute l’histoire, Haider, s’est réjoui
du « Waterloo du Président français », ce dernier ayant été perçu en Autriche, à
tort ou à raison, comme l’un des principaux inspirateurs de la voie choisie par
l’Union lors de la formation de la coalition.
Il est vrai que les sanctions n’ont pas été complètement inefficaces. C’est sans
nul doute sous leur pression que Haider a quitté (au moins formellement) la présidence de son parti. Et elles ont donné au débat autour du rôle du FPÖ une très
grande visibilité, tant en Autriche qu’en Europe. Reste que les changements successifs (et parfois rétroactifs) des buts qui leur étaient assignés prouvent bien
l’échec au moins partiel de l’opération.
En février 2000, tous les ingrédients semblaient réunis pour que les Quatorze,
au sein desquels la France jouait un rôle important, si ce n’est d’avant-garde, remportent l’épreuve de force. D’abord ils étaient quatorze contre un. Ensuite, le
gouvernement autrichien avait, en Autriche même, de grandes difficultés à se faire
accepter, et l’opinion publique était très divisée. En revanche cette dernière semblait, dans le reste de l’Europe, plutôt hostile à l’entrée de « l’extrême droite » dans
un gouvernement européen. Sept mois plus tard, les sanctions sont levées sans
contreparties de la part du gouvernement autrichien, le Président français est à l’évidence mécontent, Jörg Haider pavoise. Comment en est-on arrivé là ? Même si
l’on renonce à penser en termes d’« échec » ou de « succès », la question s’impose.
Selon moi, le cœur de l’affaire réside dans la non-prise en compte de l’ambiguïté
fondamentale du langage politique, en l’occurrence celle de la notion d’« extrême
droite », qui a focalisé la stratégie des Quatorze.
Paul Ricœur a développé
[2] des idées fort pertinentes sur la « fragilité du langage
politique ». L’origine s’en trouve dans la nature même de tout langage, qui se
situe nécessairement « à mi-chemin entre le niveau le plus élevé de la démonstration
rationnelle et l’argument franchement sophistique », ce dernier désignant une
« construction habile » pour faire croire à un partenaire (à un public) ce qu’on veut
lui faire croire, par « un mélange de fausses promesses et de vraies menaces ». Cette
caractéristique générale du langage s’accentue encore lorsqu’on entre dans l’espace
politique, puisque d’une part cet espace est essentiellement public, d’autre part tout
discours est supposé y aboutir à une décision. Contrairement, par exemple, au
langage scientifique, les mots-clés de la politique, qu’il s’agisse de termes très
généraux comme « liberté », « égalité », « justice », ou d’expressions qui renvoient
à l’appartenance et à l’histoire de certaines entités comme « la gauche », « la
droite » ou « les libéraux », ont une « connotation émotionnelle qui va bien
au-delà de leur signification strictement dite. C’est pourquoi ils se prêtent si aisément à la manipulation et offrent des armes à la propagande plutôt que des arguments pour la discussion ». Ricœur en conclut que cette « extrême fragilité du langage politique, à jamais éloigné du savoir incontroversible, explique sa vulnérabilité
au mésusage sophistique de la rhétorique, car le langage politique
est rhétorique
non par vice, mais par essence ».
N’est-ce pas faute d’avoir reconnu cette ambiguïté fondamentale, ce caractère
« rhétorique » inhérent à toutes les expressions clés du domaine politique, que les
Quatorze, et en particulier la France, ont commis des erreurs de stratégie politique ?
Examinons, dans cet esprit, le terme central de ce débat, celui d’« extrême droite ».
Que l’on observe les médias ou la littérature scientifique, on constate que ce terme
(en allemand Rechtsextremismusou rechtsextreme Parteien) ne recouvre pas le même
champ sémantique en France et en Autriche (ni sans doute dans d’autres pays de
l’Union européenne).
En Autriche, la notion d’extrême droite est certainement plus restrictive : non
seulement elle implique un lien idéologique avec le national-socialisme, que ce soit
par sa défense explicite ou par la déculpabilisation implicite de ses leaders de
l’époque et de ses partisans d’aujourd’hui, mais encore elle suppose l’exercice, ou
du moins l’acceptation, de la violence physique, soit contre le pouvoir en place, soit,
plus encore, à l’égard de groupes de population considérés comme ennemis
(« juifs », « étrangers »...). Il s’ensuit que le terme ne s’emploie guère pour des partis qui ne sont caractérisés « que » par une pensée xénophobe, une politique antihumaniste et populiste.
Il n’en est pas ainsi en France, où le terme « extrême droite » vise une attitude
politique surtout idéologique, notamment hostile au « consensus républicain ».
Certes, le Front national n’est pas exempt d’une propension à la violence, mais il
n’est que de voir l’attitude qui prévaut vis-à-vis du Mouvement national de Bruno
Mégret pour constater qu’un parti explicitement xénophobe mais qui ne prêche
pas nécessairement la violence et ne se réfère pas au Troisième Reich est néanmoins
perçu comme d’extrême droite, avec toutes les conséquences politiques que cela
entraîne, en particulier une pression très forte sur ses partenaires potentiels pour
qu’ils ne nouent pas d’alliance avec lui, ce qui équivaut à l’exclure de facto du jeu
politique du pays.
Jörg Haider a été tout naturellement classé en France, tant par les médias que
par la littérature scientifique, dans cette catégorie. Alors qu’en Autriche (ou du reste
en Allemagne), la définition plus étroite de l’extrême droite le laissait en dehors
de celle-ci. Les responsables français, me semble-t-il, en grande partie sous l’influence de leur propre presse, n’ont pas perçu cette différence linguistique et ont
procédé à une transposition intellectuelle pour le moins simpliste de la méthode
employée, avec un incontestable succès, contre l’extrême droite en France :
l’exclusion du jeu politique. Celle-ci s’est d’abord appliquée au FPÖ, pour être
ensuite étendue à toute la coalition gouvernementale. La déception allait suivre :
on s’attendait à voir se constituer une « coalition républicaine » à la française en
Autriche et dans toute l’Europe, et c’est le contraire qui s’est produit. En Autriche,
pour une grande partie de la presse et de la population, Haider ne pouvait tout simplement pas être comparé à Le Pen. Il n’y a jamais eu un refus de contacts de la
part de la classe politique vis-à-vis de Haider, comme il est généralement de mise
vis-à-vis de Le Pen en France.
Faute d’une analyse et d’un vocabulaire qui auraient été compréhensibles dans
le pays concerné, le « consensus républicain » ne s’est réalisé ni en Autriche ni, par
la suite, et pour des raisons qui, certes, sont liées à des facteurs nationaux spécifiques
(d’où un décalage dans l’intensité de la réaction entre les différents États membres
de l’Union), dans les autres pays. Au printemps et à l’été 2000, c’est-à-dire après
quelques mois, les critiques se sont multipliées. En Autriche même, l’opposition parlementaire s’est mise à souhaiter ouvertement la fin de cette situation à cause de ses
effets contre-productifs, notamment celui de cimenter une sorte d’union sacrée
autour du gouvernement et celui de déplacer le débat politique des thèmes essentiels vers le terrain miné et stérile des sanctions. Dans les autres pays européens, y
compris en France, selon des rythmes divers, les perceptions sont devenues de plus
en plus négatives, que ce soit au nom du principe de non-ingérence dans la vie
politique d’un autre pays, au nom de la défense des petits pays face à la pression des
grands, ou – plus rarement– au nom d’une appréciation différente de ce que devrait
être une politique efficace contre l’extrême droite en Autriche ou en Europe.
Ces déconvenues n’ont pas pour autant suscité une réflexion profonde, et encore
moins une révision de la stratégie initialement choisie par les Quatorze. Elles ont
en revanche amené ceux-ci à se retrancher derrière un langage stéréotypé : un immobilisme intellectuel qui s’est révélé de façon manifeste avec l’absence totale de
réaction des Quatorze à la démission de Jörg Haider de la présidence de son parti.
Or ce nouvel élément, tout symbolique qu’il fût, indiquait un changement que l’on
n’a pas analysé.
Devant le clivage de plus en plus net entre les pays les plus en pointe contre la
coalition autrichienne et les autres, et entre les populations et leur représentation
politique, la position de la France devenait intenable. On s’en remit alors aux
« sages », méthode classique d’abdication du politique, qui se met ainsi en position de devoir « réagir » (au rapport des experts) au lieu d’agir et de rester maître
du jeu. Les jours des sanctions étaient comptés. Il est bien tentant d’évoquer ici la
tradition philosophique chinoise, notamment confucianiste, dans laquelle la notion
de « dénomination correcte des choses » est centrale. Sans elle, l’Empereur perd
le « mandat du ciel », autre manière de dire que le pouvoir politique en place
n’agit plus, mais ré-agit – avec peu d’espoir de durer.
Aurait-on pu faire mieux ? Je pense qu’une stratégie plus appropriée – et, à long
terme, vu les grands défis auxquels l’Europe est confrontée, plus efficace– aurait
pu consister à lancer, à l’échelle européenne et au-delà, un vrai débat sur la nature
et les dangers de ce qu’on pourrait appeler le « nouveau populisme », présent, sous
des formes certes différentes, dans tous les pays européens. Cela aurait impliqué
une révision critique de la notion d’« extrême droite » en vue d’éviter des simplifications qui, comme la preuve en est faite désormais, peuvent mener à des décisions malheureuses ou du moins guère utiles. On peut très bien imaginer qu’un geste
symbolique fort de la part des partenaires européens de l’Autriche lors de l’arrivée au pouvoir du nouveau gouvernement – mais qui ne se serait pas contenté d’appliquer le schéma de la lutte intrafrançaise contre l’extrême droite– eût pu utilement lancer un tel débat. Il aurait pu consister, par exemple, en un avertissement
solennel, accompagné de menaces précises de sanctions au cas où une certaine
idéologie contredisant les « valeurs européennes » se traduirait en actes concrets.
Un tel geste aurait évité de se lancer dans une stratégie comportant des sanctions
rigides (dont il est toujours délicat de sortir) et aurait peut-être eu un impact plus
important au niveau du débat public tant en Autriche que dans le reste de l’Europe
[3].
Le débat sur le « nouveau populisme » devrait certainement être mené autour
de quelques-uns de ses aspects caractéristiques, notamment une attitude d’exclusion, si ce n’est de haine, une stratégie reposant sur l’exacerbation des clivages sociaux
et ethniques et, pour revenir à Ricœur, une utilisation très spécifique du langage
politique visant à corrompre l’espace public démocratique plutôt que d’y prendre
place d’une manière certes critique, mais constructive. Ce débat, qui est nécessaire
et sera mené d’une manière ou d’une autre dans les années à venir, montrera peut-être en fin de compte qu’en offrant comme cible à l’attention publique une
« extrême droite » hâtivement définie, on obscurcit les termes de la discussion. Car
celle-ci devra porter bien plutôt sur les vrais défis d’aujourd’hui, notamment sur
le remplacement de l’
Homo politicus, citoyen s’intéressant activement à l’ensemble
des problèmes de société de son époque, par l’
Homo economicus, produit d’une certaine vision de la « mondialisation » qui veut faire croire que la seule manière intelligente de participer à la vie publique est de jouer en bourse. C’est peut-être une
telle vision réductrice de l’être humain qu’exprime – en la cachant– le langage politique spécifique du « nouveau populisme »
[4].
[1]
Le directeur de l’Institut Max Planck à Heidelberg, Jochen Frowein, l’Espagnol Marcelino Oreja, ex-commissaire
européen, et l’ancien président finlandais Martti Ahtisaari. Le texte du rapport est notamment consultable sur le site
http :// www. eumc. at/ general/ report-A/ report-fr. pdf
[2]
Voir notamment « Langage politique et rhétorique », dans
Lectures. 1. Autour du politique, Paris, Le Seuil, 1991,
pp. 161-175, d’où sont extraits les passages cités.
[3]
Voir, dans ce contexte, l’interview du politologue Yves Mény dans
Libération du 13 septembre 2000.
[4]
Un haut responsable du FPÖ a ainsi demandé récemment que l’enseignement scolaire de la musique et de la peinture
soit remplacé par des matières plus « utiles » pour l’économie du pays.