2001
Critiques internationales
Finance internationale : les illusions de la transparence
Frédéric Lordon
Les anglo-saxons ont une expression bien à eux pour désigner ces doctrines devenues quasi officielles à force d’être reprises par tous les locuteurs autorisés, incarnant le raisonnable à un point tel que toute tentative de pensée différente en paraît immédiatement incongrue : la conventional
wisdom. En matière de prévention des crises financières, la conventional wisdom a parlé :
l’instabilité, c’est la faute à l’opacité. Pour vivre heureux, faisons transparent. Or
la promotion de la transparence en cœur de la nouvelle doctrine financière internationale est en soi un fait remarquable parce qu’elle s’offre comme un concentré des contresens commis à propos des fonctionnements cognitifs de la finance.
De la transparence comme sœur de la rationalité...
Si l’impératif de transparence semble à ce point dériver « naturellement » de la théorie économique standard, c’est parce qu’il exprime concrètement quelques-unes
de ses préoccupations les plus centrales en matière cognitive et informationnelle.
Conçue comme mise à disposition de toute l’information pertinente, la transparence n’est finalement pas autre chose que le prolongement pratique de l’hypothèse
théorique dite « des anticipations rationnelles ». Les agents, dont il faut rappeler
que la théorie n’hésite pas à leur prêter la parfaite connaissance du modèle de
l’économie, peuvent certes à tout instant déployer leur maestria calculatrice, mais
seulement une fois munis des bonnes
data. À la transparence de les leur fournir.
Elle est aussi un réducteur d’« asymétrie d’information » dans toutes ces situations dites « d’agence »
[1] où un « principal » (mandataire, superviseur) tente de faire
exécuter une tâche par un « agent » (mandaté, supervisé) avec la crainte que ce dernier ne s’en acquitte pas convenablement, voire détourne la délégation à son profit. La relation financière, où un créancier délègue à un débiteur la mise en valeur
du capital, entre typiquement dans ce cadre, et c’est donc avec en tête l’idée que
la parfaite observabilité des « agents » vaut contrôle optimal que tous les « principaux » de la finance internationale voudraient faire des organisations où leurs fonds
sont investis des maisons de verre.
... à l’opacité comme fauteuse de crise
Ainsi, s’accordant profondément avec les principes fondamentaux de la théorie néo-classique, la
conventional wisdom de la transparence s’avance armée des meilleures
références « scientifiques ». Ne jouirait-elle pas de cette caution théorique, qu’on
pourrait tout de même compter sur elle pour puiser dans la réalité économique de
quoi se donner toutes les apparences du bien-fondé. Le fait est qu’en matière
d’opacité, les systèmes financiers des pays émergents, et notamment asiatiques,
auront fait figure d’anti-modèle, en tout cas au regard des normes angloaméricaines de publicité. Quitte à s’engager dans un combat sans espoir, on peut tout
de même tenter de rappeler que cette opacité-là était aussi l’expression des formes
anciennes – et viables !
[2] – de ces régulations financières locales
[3]... avant qu’elles
ne soient brutalement hybridées par une immersion inconsidérée dans un univers
de marchés déréglementés. La proximité entre superviseurs et supervisés, l’octroi
de crédit aux grands groupes industriels (
chaebol coréens ou
keiretsu japonais) au risque
du surendettement, la contrainte « lâche » de rentabilité financière, les arrangements
discrets entre créanciers et débiteurs, aux antipodes des rigueurs de la relation
d’agence, sont l’envers d’une organisation financière qui avait aussi pour propriétés
de soustraire les entreprises aux emballements court-termistes des marchés, d’installer des relations de crédit coopératives, d’allonger les horizons temporels et de
stabiliser les cadres de l’investissement, enfin de rendre soutenables de très hauts
niveaux d’endettement permettant un intense effort d’accumulation du capital
[4]. Ainsi
faut-il comprendre que ce sont
les mêmes caractéristiquesde l’organisation financière
qui, vertueuses en régime « cohérent », peuvent se retourner en enchaînements
pernicieux dans certaines conditions, et notamment lorsqu’elles se trouvent confrontées aux principes de la finance de marché qui leurs sont totalement antinomiques.
Les arrangements opaques entre grands groupes et banques « maison », capables
pourtant de bonnes propriétés coopératives et stabilisatrices, deviennent intolérables
aux yeux d’investisseurs institutionnels refusant de soutenir les mêmes horizons temporels et porteurs d’une tout autre conception de la relation financière. Plongées
dans cet univers de marchés qui leur est des plus hétérogènes, les structures financières asiatiques voient d’un coup leurs avantages d’hier se muer en insurmontables
tares et ont soudain beaucoup à se faire pardonner, particulièrement en matière de
transparence. Il ne s’agit donc pas de nier que la « marchéisation » imposée aux
structures financières asiatiques met en complet porte-à-faux leurs logiques institutionnelles antérieures, ni qu’elle produit ce retournement du « vertueux » en
« vicieux » comme un effet
objectif. Mais il s’y ajoute un effet d’universalisation, pour
le coup idéologique, qui voudrait donner la forme « marché » comme seul modèle
raisonnable d’organisation de la finance – et toutes les autres formes pour autant
d’aberrations.
Parce que les grands opérateurs de marché imposent comme une norme leur désir
de tout connaître et de tout surveiller, la mise en transparence est aussitôt prise pour
l’alpha et l’oméga de la stabilisation financière. Considérer que l’opacité porte
tous les péchés du monde et que la crise financière lui doit tout, ou presque, est
bien sûr la meilleure manière d’éviter soigneusement de mettre en cause les comportements privés, notamment ceux des investisseurs occidentaux... Cécité volontaire qui fait mieux comprendre que la transparence soit désormais le cheval de
bataille de la nouvelle
conventional wisdom. C’est bien en tout cas le message délivré par le rapport Davanne
[5]. Et c’est aussi celui que n’ont cessé de répéter à satiété
la plupart des intervenants d’un colloque post-crise financière tenu en 1999 à la
Commission des finances de l’Assemblée nationale. Du gouverneur de la Banque
de France aux investisseurs privés, en passant par les représentants de la BCE ou
de la BRI, la transparence y a fait l’unanimité, suscitant cette satisfaction visible pour
la solution qui ne coûtera rien et qui ne dérangera personne – si ce n’est les
« opaques » à normaliser. Étonnante foi en les vertus définitives de la transparence,
où se retrouvent le désir conscient ou inconscient de la réforme minimale, celle
dont on est bien sûr qu’elle ne mettra en cause rien d’important, et le noyau dur
de la croyance en la rationalité fondamentaliste des marchés financiers– une rationalité à laquelle il suffirait de donner tous les bons
inputspour qu’elle produise les
jugements éclairés qu’elle était vouée à fournir de toute éternité.
Les paralogismes de la transparence
Le plus frappant dans cette affaire, c’est que des praticiens de si haut niveau puissent à ce point méconnaître le sens d’événements marquants auxquels ils auront
pourtant été mêlés de si près. On se souviendra d’abord des crises monétaires de
1992-1993, où des fondamentaux connus de tous et incontestablement meilleurs
en France qu’en Allemagne n’ont pas empêché les opérateurs de prendre des positions contre le franc. On évoquera ensuite le cas douloureux de LTCM et de ses
arbitrages aventureux sur les
spreads
[6] – pourtant au cœur du monde transparent.
Comme une première intuition, on suggérera également que la multiplication des
informations, c’est-à-dire de données potentiellement contradictoires, pourrait
perturber, plus que simplifier, la formation des jugements et leur recherche d’univocité. Enfin on rappellera qu’il y a aussi des intérêts derrière certains aveuglements,
et que l’objectivité du discours des analystes trouve sa limite dans les contraintes
stratégiques des institutions financières auxquelles ils appartiennent : avertir d’un
gonflement excessif de la bulle et de la montée des fragilités, c’est d’abord encourir
le coût de se singulariser contre une opinion majoritairement euphorique (et désireuse de le rester), c’est ensuite prendre le risque de renverser un mouvement de
hausse dont la prolongation est profitable à tous – autant de considérations qui ne
doivent pas grand-chose à un défaut d’information.
Mais l’essentiel n’est pas là. Ce dont témoigne surtout le fol espoir placé dans
la transparence, c’est d’une méconnaissance profonde des comportements cognitifs de la finance. Ainsi, par exemple, le mythe de la transparence parfaite communie
avec ce fantasme financier par excellence qu’est l’incorporation exhaustive de
l’information. C’est l’absence complète de moment d’inertie, autrement dit la certitude de pouvoir répercuter les nouvelles non pas à la marge dans ses flux, mais
en réaménageant significativement ses stocks, qui donne à la finance l’impression
de pouvoir intégrer la totalité de l’information, et en temps réel. Cette fluidité parfaite, qui n’est pas autre chose que la liquidité, donne aux investisseurs le sentiment
d’une réactivité illimitée, d’une capacité à prendre en compte l’information en
totalité, jusque dans ses plus minimes soubresauts, sans rien laisser de côté. C’est
bel et bien là un fantasme, qui ne repose pas seulement sur une surestimation
notoire par la finance de ses capacités de traitement, mais également sur une
incompréhension profonde de ce qu’est fondamentalement le regard. Aussi faudrait-il soumettre à la méditation des opérateurs cette phrase de René Char : « Si
l’homme, de temps en temps, ne fermait pas souverainement les yeux, il n’aurait
bientôt plus rien qui mérite d’être contemplé », pour leur faire comprendre que
la sélectivité n’est pas une certaine modalité, mais un principe constitutif du regard.
L’industriel, à sa façon, le sait bien, lui qui, obligé de « faire avec » l’inertie des structures productives, ne retient qu’un nombre limité de tendances, mais très significatives, lorsqu’il se projette à dix ans. Le délire informationnel de la finance n’est
pas autre chose qu’une conséquence supplémentaire du rétrécissement extrême de
ses horizons temporels. C’est de vivre dans une quasi-instantanéité permanente que
lui vient cette insatiable boulimie informationnelle, cet abaissement massif de
toute capacité de discrimination, cette obsession de tout voir et de tout savoir, de
ne rien laisser échapper de l’infinie prolifération des événements.
Enfin, il y a dans les mythes de la transparence et de l’information parfaite
l’expression d’une extrême naïveté qui persiste à croire que les formes du raisonnement financier font découler des jugements bien formés d’une information
objective fournie en amont. C’est d’un tout autre schéma que procède en réalité
la formation des jugements de la finance, qui paraissent plutôt répondre à une
sorte de « modèle » à deux niveaux
[7] : au niveau supérieur, une croyance élémentaire, directrice, d’ailleurs apparentée à une disposition psychologique et finalement
empruntée à un répertoire des plus sommaires – « haussier », « baissier » ; au niveau
inférieur, des représentations certes plus sophistiquées et plus riches dans leurs
contenus, mais placées sous la gouverne de l’« idée simple » dominante, et
profondément conformées par elle. Cette croyance directrice élémentaire recèle
un véritable pouvoir
d’information (au sens aristotélicien) du divers empirique
lequel, en soi, n’implique presque jamais, de manière univoque, une interprétation
particulière. Elle est ce principe de crible qui ne retient du « réel » que ce qui lui
permet de se corroborer et écarte soigneusement tout le reste. Ainsi donne-t-elle
leur tonalité d’ensemble à toutes les conjectures de second rang, l’inclination
interprétative vers laquelle celles-ci vont toutes pencher par une sorte de biais
systématique. En posture « haussière », rien de ce qui peut troubler l’euphorie ne
parviendra à l’entendement financier : le déficit extérieur américain n’existe pas,
les PER
[8] délirants sur les valeurs Internet sont d’audacieux et enthousiasmants paris
sur l’avenir, la certitude de la prospérité est magiquement inscrite dans l’époque
même, déclarée « nouvelle ère économique ». Que la croyance directrice se renverse, et l’angoisse fait feu de tout bois : l’annonce par Alcatel, en 1998, de quatre
milliards de bénéfice au lieu des six prévus est une catastrophe qui mérite bien 50%
de dévalorisation en huit jours, l’Italie qui risque de ne pas tenir tout à fait ses objectifs de déficit budgétaire est un péril pour l’euro... Un jour viendra peut-être où
les investisseurs en dollars, qui ne voulaient rien savoir du déficit courant américain, ne verront plus que lui, ainsi que mille autres choses qui, invisibles la veille,
se mettront à leur crever les yeux.
C’est dire qu’il y a toujours dans le tissu des événements de quoi nourrir une disposition installée exante. L’information (au sens usuel) peut bien être démultipliée,
ceci ne change rien au pouvoir herméneutique, pour ainsi dire « tonal », de la
croyance cardinale du moment, et ne fait que fournir un matériau plus abondant
à sa puissance de mise en forme. Or, parce qu’elle s’apparente à une disposition psychologique collective, cette croyance directrice n’est que peu sensible aux régulations de la rationalité informationnelle. La réalité cognitive de la finance n’est
donc pas dans l’analyse rationnelle des informations. Elle est dans le primat d’une
croyance élémentaire comme principe de cécité sélective – et la quantité d’information peut bien croître indéfiniment, elle n’aboutira qu’à alimenter davantage le
travail permanent de la rationalisation. Aussi faut-il être singulièrement optimiste
pour imaginer que la transparence parviendra à décourager les emballements spéculatifs. Peut-être même leur fournira-t-elle de plus nombreuses « raisons » d’être
assurés d’eux-mêmes... Remarquable combinaison d’une foi naïve en l’archétype
de la rationalité et du désir de ne surtout toucher à rien de fondamental de la
finance déréglementée. Les expériences historiques s’accumulent pourtant qui
pourraient conduire à reconnaître enfin que, de la rationalité, les marchés ne
connaissent assez souvent que le simulacre de la rationalisation.
Voudrait-on une dernière intuition des impasses de la transparence qu’il suffirait d’examiner l’étrange corrélation entre la généralisation de la publication des
comptes trimestriels des entreprises – indéniable « avancée » de la transparence–
et l’instabilité financière croissante due à ces petits désastres informationnels qu’on
appelle les
profit warning. La violence des réactions boursières à ces révisions de
profit à la baisse en dit assez long à la fois sur le pouvoir actionnarial qui ne supporte plus de voir ses anticipations déçues, et sur les illusions de la transparence,
dont les progrès, loin de calmer la finance, ne font que multiplier ces occasions de
déception. De ce point de vue, on peut sans doute relire l’épisode Alcatel comme
l’inauguration fracassante d’un nouveau régime de l’opinion financière, où le raccourcissement des échéances probatoires imposées aux firmes, et l’obligation qui
leur est faite de produire une réalité strictement conforme aux prévisions, semblent
comme une exigence d’en finir avec toute incertitude. Ce draconien resserrement
de la surveillance financière, l’intolérance extrême à tout ce qui dévie des trajectoires annoncées pourraient ainsi être lus comme l’expression d’un projet insensé
de domestication complète du futur – projet dont la mise en application en dépit
de son caractère fantastique donne une idée du pouvoir conquis par la finance
patrimoniale. Exiger que les prévisions de résultats aient valeur d’engagements certains et exposer les contrevenants à des sanctions boursières d’une rare violence sont
les dispositions très concrètes de ce nouvel absolu de la finance, de cette utopie de
la transparence et de la maîtrise intégrales. Perdre de 10 à 20 % dans la journée,
comme à l’automne 2000 certains titres technologiques
[9], à cause de profits (ou de
ventes !) trimestriels moindres qu’espérés est un non-sens économique, où il faut
voir d’abord, certes, toute la fragilité d’une bulle financière chronique
[10], la perception
d’un déséquilibre qui n’est viable que dans sa dynamique et que tout coup d’arrêt
peut transformer en effondrement, mais aussi une forme d’hystérie cognitive qui,
sous l’emprise du paradigme de la transparence, se met confusément à rêver d’un
futur entièrement maîtrisable.
[1]
Au sens de la théorie « principal-agent », dont Berle et Means ont donné l’une des applications les plus connues aux relations actionnaires-managers : A. Berle, G. Means,
The Modern Corporation and Private Property, Londres, Macmillan, 1932.
[2]
Voir B. Amable, R. Barré, R. Boyer,
Les systèmes d’innovation à l’ère de la globalisation, Paris, Economica, 1997.
[3]
Parler sans autre précision des « régulations financières asiatiques » est un peu imprudent. Le cas de la Thaïlande a peu
à voir avec celui de la Corée, par exemple. Dans l’espace réduit de cet article, on se permettra néanmoins cet amalgame en
pensant surtout aux cas japonais et coréen, que leurs relatives similitudes institutionnelles en matière financière autorisent
à rapprocher de manière moins fautive.
[4]
Voir M. Aglietta, « Les dérapages de la finance japonaise »,
Économie prospective internationale, n° 51,1992.
[5]
O. Davanne,
Instabilité du système financier international, Conseil d’analyse économique, Paris, La Documentation française, 1998.
[6]
On fait référence aux déboires du fonds spéculatif Long Term Credit Management, pris en porte-à-faux dans ses arbitrages entre taux des obligations privées et taux des obligations publiques (voir A. Orléan,
Le pouvoir de la finance, Paris, Odile
Jacob, 1999).
[7]
Voir F.Lordon, « La force des idées simples. Misère épistémique des comportements économiques »,
Politix, 2001, à paraître.
[8]
Price-earning ratio, ou rapport du cours et du bénéfice par action.
[9]
Intel perd 11,6 % lors de la séance du Nasdaq du 17 octobre 2000, IBM, 20 % le 18. Motorola avait perdu 21 % le 11
pour des ventes en recul... alors que ses profits étaient en hausse.
[10]
Voir R. Shiller,
Irrational Exuberance, Princeton, Princeton University Press, 2000.