Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629132
196 pages

p. 54 à 68
doi: en cours

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no 11 2001/2

2001 Critiques internationales

Le comportement électoral dans les pays d’Europe centrale et orientale

À la recherche d’un modèle explicatif

Antoine Roger attaché temporaire d’enseignement et de recherches à l’Institut d’études politiques de Bordeaux. Ses recherches portent sur les théories du nationalisme et sur la construction des systèmes de partis dans les sociétés post-communistes.
Les spécialistes du comportement électoral ont trouvé dans les jeunes démocraties d’Europe centrale et orientale un terrain d’étude des plus stimulants. Tentés d’y transposer les modèles mis au point dans les pays occidentaux, ils se sont vite heurtés à des difficultés inédites qui les ont amenés à proposer divers ajustements. Leurs analyses s’entrecroisent sans être guidées par un principe directeur. Nous tenterons ici d’y mettre un peu d’ordre.
Trois grands modèles explicatifs sont traditionnellement distingués dans les démocraties occidentales. Chacun s’est affirmé à une période particulière, mais tous conservent des adeptes et continuent à trouver des prolongements.
Un modèle socio-économiquea été construit dans les années quarante sous l’impulsion de Paul Lazarfeld. Il pose en axiome que tout parti est soutenu par des classes ou des groupes sociaux repérables. Le vote est conditionné par le statut social de l’électeur, ainsi que par sa religion et son lieu de résidence (urbain ou rural). Un indice de prédisposition politique peut ainsi être calculé (Lazarfeld etal. 1944). Cette approche a vite fait l’objet de critiques; dans les années soixante, un désalignement du vote par rapport aux variables socio-économiques a pu être mis en évidence (Converse et Dupeux 1962 : 20-21).
Au sein du Survey Research Center de l’Université du Michigan, Angus Campbell et ses associés ont alors mis au point un modèle socio-psychologiqueselon lequel le vote est conditionné par des prédispositions politiques transmises de parents à enfants. Chaque électeur conçoit dans sa prime jeunesse un attachement psychologique durable pour un grand parti; le mécanisme d’identification partisanequi se développe en lui joue un rôle de filtre et oriente sa lecture des informations politiques (Campbell etal. 1960). Des observations empiriques ont partiellement invalidé cette clé de lecture. Une désaffection générale pour les partis politiques a été observée dans les années soixante-dix ; les électeurs ont alors commencé à exprimer des choix ponctuels, appuyés sur des considérations immédiates ( issue voting).
Cette évolution a motivé la construction d’un troisième modèle, fondé sur l’idée que le comportement de l’électeur est toujours rationnel. Dans une perspective utilitariste – et à partir d’une relecture de la théorie spatiale du vote élaborée par Anthony Downs à la fin des années cinquante–, divers auteurs ont proposé de raisonner en termes de marché électoral. Il s’agit alors de considérer que chaque citoyen se livre à un calcul coûts/avantages et évalue l’utilitédu parti au pouvoir en regard de celle que présenterait tel ou tel parti concurrent s’il remportait le scrutin. Les performances passées des candidats sortants sont jugées à l’aune des performances attendues de leurs adversaires. La question est seulement de savoir lesquelles ont le plus de poids, des premières (vote « rétrospectif ») ou des secondes (vote « prospectif »). Il convient également de préciser si l’électeur se détermine en considération de sa seule situation (vote « du portefeuille ») ou au vu de l’équilibre atteint par la collectivité tout entière (vote « sociotropique ») (Lewis Beck 1988).
Une fois constitués, les trois modèles ne sont pas restés imperméables les uns aux autres. Les héritiers du modèle socio-économique postulent notamment une complémentarité des approches. Ils admettent que les prédispositions mises en évidence ne débouchent pas toujours sur le vote attendu : « D’autres variables entrent en ligne de compte, qui tiennent à l’histoire personnelle de l’électeur et au contexte économique et politique spécifique à chaque élection » (Mayer 1997 : 16). En conséquence, « l’électeur n’est jamais totalement libre ni totalement déterminé.
Son choix est le fruit d’un processus où se mêlent facteurs sociaux et politiques, éléments structurels et conjoncturels » (Mayer 1998 : 17). Il s’agit simplement d’étudier la façon dont les « déterminismes globaux » et les « rationalités individuelles » se combinent au cas par cas (Neyrat et Restier-Melleray 1997 : 224-241).
Les repères ainsi posés peuvent nous aider à ordonner la masse de travaux consacrés au comportement électoral en Europe centrale et orientale. Tous les modèles explicatifs y sont simultanément mis à contribution; mais, loin de prêter à des combinaisons, ils entretiennent un rapport de concurrence. Leurs utilisateurs cherchent à rétablir des divisions tranchées. Les élections organisées en Europe centrale et orientale les laissent croire à la possibilité de donner un second souffle aux variables qui ont été remises en cause en Occident. Elles leur permettent de remédier à la sensation d’inconfort que procure inévitablement l’ouverture des modèles. Pour légitimer un tel repli, l’argument peut être avancé que les électeurs des nouvelles démocraties n’ont pas encore acquis une grande expérience du suffrage universel et qu’en conséquence ils restent mus par des mobiles élémentaires (Bielasiak 1997 : 23-24).
Il est permis de mettre en doute le bien-fondé d’un tel argument. L’électorat d’Europe centrale et orientale, s’il n’a pas une longue pratique des principes du gouvernement représentatif, est soumis à des pressions multiples et entrecroisées. Sa situation doit donc être analysée au moyen d’instruments sinon identiques à ceux qui ont été mis au point pour pallier les déficiences des vieux modèles, du moins tout aussi raffinés. Une variable explicative utilisée sur un mode exclusif est aussi peu éclairante dans une société post-communiste que dans une société occidentale. Les schémas classiques ne sont certes pas utilisés sans discernement pour décrypter les comportements électoraux dans les nouvelles démocraties. Ils servent seulement de source d’inspiration, et les postulats qui les sous-tendent sont adaptés aux spécificités du terrain. Il nous faut envisager les problèmes que pose cette adaptation. Une gradation peut être observée. Les obstacles rencontrés par les adeptes du modèle socio-psychologique sont les plus massifs; ceux qui se dressent devant les tenants du modèle de l’électeur rationnel sont plus circonscrits mais tout aussi difficiles à contourner; l’utilisation du modèle socio-économique soulève des interrogations moins théoriques que méthodologiques. Dans chacun des cas, certains auteurs proposent une modification minimale des paramètres usités, tandis que d’autres se livrent à un travail de reformulation plus poussé.
 
Problèmes posés par l’utilisation exclusive du modèle socio-psychologique
 
 
Le modèle socio-psychologique présente l’avantage de répondre simplement aux questions soulevées par les évolutions du comportement électoral dans les sociétés post-communistes.
La thèse de la perte des repèresne fait que redéployer les catégories d’analyse établies. Elle consiste à expliquer que les électeurs d’Europe centrale et orientale sont durablement marqués par l’héritage du régime communiste : socialisés dans un cadre collectiviste et accoutumés au principe du parti unique, ils n’ont pu développer des mécanismes d’identification partisane comparables à ceux qui fonctionnent ou qui ont fonctionné dans les pays occidentaux. L’effondrement du bloc communiste n’a pas suffi à modifier ce profil : bien que le principe du pluralisme se soit imposé, les citoyens n’affichent toujours pas de prédisposition idéologique marquée. Ils sont bien plutôt déstabilisés. Ils ne disposent pas du filtre qui leur permettrait d’interpréter les évolutions politiques et les propositions formulées par les partis. Ainsi s’explique la volatilité enregistrée d’un scrutin à l’autre (Roskin 1993 : 47-50).
Les analyses développées sur ce mode reposent sur une vision réductrice de la période communiste. La façade unanimiste du régime dissimulait des tensions sociales qui pouvaient présider à des modes de socialisation très diverset à des lectures antagoniques de la réalité (Lenski 1978 : 372-373). Par des moyens détournés, les citoyens sont parvenus à exprimer leurs choix (Hermet 1978 ; Rose et Mishler 1997 : 27). Rien n’autorise donc à affirmer que leurs prédispositions idéologiques sont moins marquées aujourd’hui que celles des électeurs occidentaux ; il s’agit seulement d’admettre qu’elles se présentent sous d’autres formes et obéissent à des variables spécifiques (Toka 1996 : 103-107 ; Rose et Carnaghan 1994 :
159-165 et 1995 : 49-50).
La thèse de l’expérience fondatrice répond en partie à cette exigence. Fidèles aux postulats du modèle socio-psychologique, ses concepteurs s’efforcent de découvrir les « cadres d’interprétation » ( contextualizing frameworks) qui orientent les choix des électeurs. Ils refusent d’établir un rapport direct entre dégradation du niveau de vie et rejet des partis réformateurs. La question est selon eux de savoir à qui les citoyens imputent la responsabilité de leurs problèmes. La réponse dépend de la place occupée par chacun dans le régime communiste. Il s’agit alors d’analyser les « appréhensions subjectives de la transition » et d’envisager « non seulement ce qui est arrivé mais ce qui, selon les gens, aurait pu ou aurait dû arriver » (Powers et Cox 1997 : 617 ; voir aussi Mishler et Rose 1997 : 436-437). Si certaines catégories de la population attribuent les difficultés économiques du moment aux séquelles du régime communiste, les autres mettent en cause les nouvelles élites politiques. Les premières se refusent à voter pour des hommes qui ont exercé quelque responsabilité dans l’appareil communiste, quand bien même ils auraient fait la preuve de leur capacité à libéraliser l’économie. Les secondes s’opposent obstinément aux partisans affichés des réformes, quand bien même ces réformes leur seraient bénéfiques. Des sondages doivent permettre d’établir des corrélations entre chacune des deux postures et le sexe, l’âge, le revenu, le niveau d’instruction, le lieu de résidence ou la pratique religieuse des intéressés.
Les limites de cette approche se découvrent à l’énoncé même des résultats obtenus. Les auteurs ne parviennent à livrer que des interprétations parcellaires. Il apparaît ainsi que les citoyens les plus diplômés sont aussi les plus prompts à stigmatiser les anciens communistes. Les retraités tendent à incriminer les jeunes réformateurs ; lorsque leur socialisation a précédé la consolidation du régime communiste néanmoins, leur orientation ne peut être caractérisée avec précision.
Les autres catégories identifiées font montre de la même indétermination. Elles forment un large « marais » et imputent les difficultés économiques à tous les dirigeants indistinctement ou tendent au contraire à les exonérer de toute responsabilité (Powers et Cox 1997 : 618-620). Elles font preuve d’inconstance : elles peuvent se laisser convaincre par les anciens communistes et contribuer à leur succès; mais rien ne les retient de les sanctionner ensuite si la politique menée les incommode.
L’explication laisse un goût d’inachevé. Les variables retenues n’étant éclairantes qu’aux marges de l’électorat et aucun déterminant précis n’étant mis au jour qui permettrait d’interpréter le vote des catégories intermédiaires, l’utilité du schéma peut être mise en doute. La thèse de l’expérience fondatrice se heurte dès l’abord aux difficultés méthodologiques jadis rencontrées par Campbell et ses disciples : elle est appuyée sur des catégories d’analyse trop réductrices; elle ne permet pas d’appréhender les comportements électoraux dans toute leur complexité.
 
Problèmes posés par l’utilisation exclusive du modèle de l’électeur rationnel
 
 
Le modèle de l’électeur rationnel est d’autant plus utilisé dans les recherches consacrées à l’Europe centrale et orientale que le débat politique tend à se concentrer dans cette partie du continent sur le rythme et la nature des réformeséconomiques. Chaque élection paraissant assimilable à un référendum sur les programmes de libéralisation, les électeurs doivent y exprimer des choix précis et clairement motivés ; il s’agit pour eux d’évaluer l’offre politique à l’aune de leurs préférences immédiates (Wade et al. 1995). Deux obstacles emboîtés empêchent d’avancer tranquillement dans cette perspective théorique. Les méthodes proposées pour les contourner se contrarient réciproquement.
Il apparaît dès l’abord – premier obstacle– que les variables communément retenues sont inappropriées à l’étude des sociétés post-communistes. La baisse du pouvoir d’achat et la progression du chômage ne se traduisent pas par un vote sanction à l’encontre du gouvernement (Evans et Whitefield 1995 : 512). Les enquêtes qui visent à mettre en évidence un « vote sociotropique » ou un « vote du portefeuille » n’aboutissent à aucun résultat significatif. Celles qui prétendent marquer une distinction entre des orientations « rétrospective » et « prospective » ne sont guère plus concluantes. Les électeurs s’égaillent dans toutes les catégories sans que des relations de cause à effet puissent jamais être établies (Harper 1999).
La thèse du vote intertemporel vise à expliquer ces singularités par la rationalité même des électeurs. Selon ses défenseurs, des calculs atypiques viennent brouiller les repères accoutumés. Les catégories les plus fragilisées de la population perçoivent bien une dégradation de la situation économique, mais elles se convainquent qu’il s’agit là d’une simple étape; elles l’acceptent dans la mesure où l’évolution de l’activité économique leur paraît dessiner une courbe en « J ». Leurs préférences politiques ne peuvent donc être déduites du niveau de croissance atteint dans l’immédiat; elles n’en sont pas moins le résultat d’un choix réfléchi (Stokes 1996 : 499-510). Le premier obstacle qui empêchait de recourir au modèle de l’électeur rationnel est contourné. Mais le parcours emprunté achemine tout droit à un second obstacle : de nouvelles observations empiriques viennent invalider l’hypothèse énoncée. Une enquête détaillée révèle que la baisse du pouvoir d’achat et l’augmentation du chômage n’amènent pas plus les électeurs à reconduire les élus dans leurs fonctions qu’à exprimer un vote sanction. Elles les poussent bien plutôt à l’abstention (Toka 1997 : 370-371; 1998 : 599-610). Cette tendance ne s’inverse que si des partis dirigés par des leaders charismatiques parviennent à conquérir les suffrages des catégories socioprofessionnelles les plus vulnérables (Pacek 1994 : 724-725 ; Rose et Mishler 1997 ; Jasiewicz 1998 : 179). Il est difficile de considérer que l’électorat se livre alors à un calcul élaboré. Son choix paraît tout au contraire impulsif et appuyé sur des considérations superficielles; l’image véhiculée par les candidats prend le pas sur les programmes.
La thèse de l’évaluation individuelle est énoncée en réponse à cette difficulté : ses concepteurs tentent d’expliquer le succès des leaders charismatiques en termes de marché électoral. Ils expliquent que chaque citoyen examine rationnellement, et selon des critères précis, les compétences des candidats. Les qualités dont pourrait faire montre tel ou tel une fois porté au pouvoir sont déduites de son comportement présent. En s’intéressant à sa personnalité – à son niveau de compétence, à son courage, à son intégrité–, les électeurs se montrent plus rationnels que s’ils appuyaient leur choix sur des promesses politiques appelées à être remises en cause au premier retournement de conjoncture (Dalton et Wattenberg 1993 : 209). Si cette lecture remédie à une difficulté d’interprétation, elle ramène à l’hypothèse d’un « vote prospectif » : en votant pour un candidat, les électeurs sont supposés exprimer une attente. Nous avons déjà noté que des observations empiriques permettaient de réfuter semblable proposition.
Les obstacles qui s’opposent à une simple adaptation du modèle de l’électeur rationnel sont imbriqués de telle manière qu’il est impossible d’échapper à l’un sans se heurter à l’autre. Les analyses menées sous cet étendard s’entrecroisent et se contredisent; elles forment un ensemble hétérogène et insaisissable; elles ne permettent pas d’interpréter clairement les résultats électoraux.
 
Problèmes posés par l’utilisation exclusive du modèle socio-économique
 
 
Appuyées sur des hypothèses plus fermes que les précédentes, les thèses tirées du modèle socio-économiqueaboutissent logiquement à des conclusions plus solides. Encore ne forment-elles pas un bloc compact.
En mettant l’accent sur l’héritage de la période communiste, la thèse de l’atomisation fait écho aux explications socio-psychologiques envisagées plus haut. Ses défenseurs s’intéressent pourtant moins aux cadres de perception individuels qu’aux mécanismes de hiérarchisation sociale. Selon eux, les autorités communistes n’ont eu de cesse de « réprimer le développement de classes autonomes et de placer tous les intérêts sous la coupe de l’État » (Ost 1993 : 456-457). Les répercussions de ce dispositif sont lourdement ressenties dans la période post-communiste : les appartenances de classedemeurant mal identifiées, aucune représentation politique des intérêts ne peut être envisagée (Lipset 1994 : 15-22; Lewis 1993 : 10-19; Plasser et Ulram 1996 : 25; Waller 1994 : 97). Si des tensions sociales se font jour, les catégories de population qu’elles mettent aux prises sont incapables de déterminer quelle politique sert le mieux leurs desseins. Une « faible identification partisane » peut être observée en conséquence. Les formations politiques qui obtiennent les meilleurs résultats sont celles qui ignorent les conflits d’intérêts au lieu de les relayer (Ost 1993 : 461). Par un effet d’imitation, cette logique tend à se généraliser; toute orientation programmatique est rapidement abandonnée. Le mécanisme de représentation des intérêts se bloque alors irrémédiablement : quand bien même les électeurs parviendraient à indiquer clairement leurs priorités, ils ne seraient plus en mesure de leur donner un prolongement politique (Römmele 1999 : 11-12).
La cohérence d’une telle analyse s’achète au prix d’une simplification regrettable : il est pour le moins hâtif d’affirmer que la société communiste a obéré la formation d’intérêts identifiés. Des antagonismes n’ont cessé de s’exprimer sans que l’État puisse les contrôler parfaitement (Szelenyi 1978; Strmiska 1984; Strmiska et Vavakova 1972). Si les sociétés post-communistes sont le terrain de recompositions complexes, elles ne sont pas moins structurées que les sociétés occidentales. Des intérêts catégoriels peuvent s’y exprimer sans retenue (Duch 1998 : 149-155; Kolarska-Bobinska 1994 : 183-186).
La thèse de la polarisation intègre cette donnée. Dans la perspective qu’elle indique, les conflits de classes ne peuvent cesser d’exercer une influence sur le comportement électoral que dans une économie de marché bien consolidée. Tout juste affranchis des règles de l’économie dirigée, les pays d’Europe centrale et orientale ne sauraient connaître un phénomène de désalignement (Mateju et Rehakova 1997 : 502). Simplement, il se forme un alignement inédit : la privatisation de l’agriculture permet à certains propriétaires fonciers de s’enrichir et de formuler de nouvelles exigences ; toujours importante numériquement, la classe ouvrière est exposée à de fortes pressions économiques et développe en conséquence une conscience aiguë de ses intérêts ; les groupes socioprofessionnels affichent une volonté d’autant plus claire que les écarts de revenu se creusent (Mateju etal. 1999). Dans un premier temps, les partis politiques évitent de se caler sur ces lignes de force. Ils sont accaparés par des questions culturelles et morales ; ils s’affrontent à coups de symboles. Pour consolider leur base électorale, il leur faut cependant bien vite changer de registre et se résoudre à défendre des intérêts particuliers(Szelenyi etal. 1996 : 468-469).
Cette explication permet de chasser les incertitudes théoriques qui minaient la précédente. Le revers de la médaille est qu’aucun procédé de validation empirique ne s’impose avec évidence. Il est difficile de définir les instruments de mesure appropriés (Cautrès 1995). Une source d’inspiration est parfois cherchée dans les paramètres au moyen desquels Erikson et Goldthorpe ( 1992) étudient les « positions de classe » en Grande-Bretagne : l’accent est mis sur les « relations d’emploi », définies non seulement par le montant des revenus perçus mais aussi par le degré de sécurité économique et les perspectives d’avancement. La variété des modes de calcul retenus en Europe centrale et orientale rend cependant malaisée l’utilisation des recensements et des statistiques officielles. Pour éviter toute erreur d’interprétation et toute distorsion, il est nécessaire de délimiter des catégories très larges : des distinctions sont simplement établies entre les entrepreneurs, les employés de l’administration, l’intelligentsia, les employés non qualifiés, les travailleurs manuels et les paysans (Evans et Mills 1999 : 32).
Pour démontrer – et non simplement postuler – l’existence d’un lien entre les déterminants socio-économiques et le comportement électoral, il ne suffit pas d’établir que des classes sociales sont constituées. Il s’agit encore d’examiner leurs prolongements sur deux registres complémentaires. Pour évaluer la conscience de classe – premier registre– des sondages sont nécessaires. Ils permettent de déterminer si les personnes interrogées se reconnaissent dans l’une ou l’autre des catégories identifiées (les chômeurs et les retraités sont invités à désigner la catégorie à laquelle ils appartenaient avant leur changement de statut). Les informations ainsi recueillies sont confrontées aux données objectives (revenu, sécurité économique, perspectives de carrière). Une coïncidence est relevée dans la majorité des cas (Evans 1997 : 219). Cette coïncidence ne prend toute sa signification que si elle débouche – second registre– sur un intérêt de classe : les « avantages et inconvénients liés à la position de classe » doivent être précisément identifiés et les écarts avec les autres classes clairement perçus. Là encore, les sondages sont révélateurs. Les personnes interrogées se montrent le plus souvent capables d’indiquer dans quelle mesure leur propre classe tire parti des réformes économiques engagées et de préciser si telle ou telle classe en bénéficie moins ou davantage. L’intérêt de classe permet d’établir un rapport entre le profil socio-économique des électeurs et leurs orientations politiques. Sa simple identification autorise à affirmer que « le soutien et l’opposition à la poursuite des politiques de libéralisation » sont fonction des positions de classe (Evans 1995 : 241-242; Whitefield et Evans 1999a : 131). Entre les citoyens et les partis, la communication s’établit de la base vers le sommet ( bottom-up). En appui sur leurs intérêts de classe, les premiers expriment des aspirations relativement précises. Les seconds s’efforcent de porter leurs attentes. C’est lorsqu’ils n’y parviennent pas qu’un phénomène de volatilité électorale est observé : un groupe donné apporte son soutien à telle formation dans l’espoir qu’elle relaiera ses intérêts; s’il découvre qu’elle ne remplit pas ce rôle, il reporte ses suffrages sur une formation concurrente; pour peu qu’il soit à nouveau déçu, il se résout à un troisième choix... Cette attitude ne révèle pas tant la versatilité de l’électorat que l’inaptitude des partis à s’aligner sur les clivages de classes (Whitefield et Evans 1998 : 227; 1999b; Szelenyi et Szelenyi 1991 : 128).
Si la thèse de la polarisation est des plus cohérentes, la pertinence des instruments de mesure retenus pose problème : la simple transposition d’un schéma conçu pour analyser la société britannique ne permet guère de caractériser un entrecroisement entre des lignes de fracture propres à l’économie de marché et des structures héritées de la période communiste. D’aucuns s’efforcent de minimiser la difficulté en expliquant que les divisions sociales léguées par le régime communiste sont appelées à s’effacer progressivement : les sociétés d’Europe centrale et orientale se rapprocheront, selon eux, du schéma élaboré par Erikson et Goldthorpe à mesure que les réformes engagées porteront leurs fruits ; les classements établis pourront alors être affinés (Evans 1997 : 214; Slomczynski 1994; Slomczynski et Shabad 1997 : 155-165). Cette représentation téléologique reste des plus discutables : l’hypothèse d’un simple alignement sur les modèles occidentaux ne convainc guère. Rien ne permet d’affirmer que la combinaison de structures anciennes et d’éléments inédits observée dans les pays d’Europe centrale et orientale est purement conjoncturelle : une architecture sociale originale est constituée, qui demande à être analysée au moyen d’instruments spécifiques.
Toutes les recherches menées sous un pavillon théorique exclusif aboutissent à des résultats décevants. Les limites rencontrées diffèrent d’un modèle à l’autre, mais elles présentent un trait commun : chacun finit par expliquer que le comportement de l’électeur est plus erratique en Europe centrale et orientale que dans les pays occidentaux. Des facteurs sont identifiés qui orientent le vote de quelques segments de la population, mais ils ne valent pas pour la majorité (modèle socio-psycholo-gique). Il est impossible d’expliquer précisément la raison pour laquelle une dégradation de la situation économique ne se traduit pas par un vote sanction contre le gouvernement (modèle de l’électeur rationnel). Pour établir un lien précis entre position de classe et choix politique, il faut attendre un hypothétique alignement des sociétés post-communistes sur les structures occidentales (modèle socio-économique). Plutôt que d’expliquer les obstacles rencontrés par le caractère fluctuant et mal cristallisé des sociétés étudiées, il convient de souligner les déficiences des schémas théoriques eux-mêmes.
Tirant argument de ces déficiences, plusieurs auteurs affirment qu’il est temps de renverser la question : pour interpréter le résultat des élections organisées dans les pays d’Europe centrale et orientale, il suffit à leurs yeux d’évaluer la capacité des partis politiques à conquérir leur électorat ; la réflexion doit se concentrer sur les « techniques » qu’utilise chacun à dessein de séduire les électeurs (Kitschelt etal. 1999; Miller etal. 1998 : 323). Ce revirement théorique est des plus fougueux. Pour en faire l’économie et continuer à chercher une explication aux comportements électoraux observés, ne suffit-il pas de procéder à une combinaison entre les modèles [1] ?
 
Vers une combinaison des modèles ?
 
 
Le modèle socio-économique s’impose comme support de la combinaison : de toutes celles que nous avons examinées, la thèse de la polarisation est la seule à ne pas souffrir de contradictions intrinsèques ; il paraît suffisant de l’assouplir et de l’enrichir d’éléments empruntés à d’autres modèles.
Quelques amorces de réflexion peuvent être cherchées dans des travaux consacrés non pas au comportement électoral en particulier mais à la formation générale des intérêts dans les sociétés d’Europe centrale et orientale. Wlodzimierz Wesolowski définit ces intérêts comme « les états et processus objectifs que des groupes jugent bénéfiques pour eux-mêmes ». Il souligne leur caractère dynamique : les intérêts d’un groupe socioprofessionnel peuvent se décomposer ou se recomposer en réponse à de nouveaux impératifs; des intérêts concurrents se forment dans le même temps, eux-mêmes susceptibles de se décomposer ou de se recomposer très rapidement (Wesolowski 1994 : 284).
Dans le contexte particulier de la restructuration post-collectiviste, deux types d’intérêts peuvent être distingués. Les intérêts primordiaux « s’imposent mécaniquement » aux groupes socioprofessionnels « par le fait de leur positionnement particulier dans la structure sociale ». Les intérêts activés « procèdent des agissements et des perceptions de chacun » ; ils « ne sont pas donnés mais appelés à la vie par des projets particuliers ». Pour les appréhender, il s’agit de déterminer comment chaque groupe socioprofessionnel conçoit le passage du « maintenant » au « plus tard », comment il se représente « la réalité sociale donnée et la façon dont elle peut être transformée » ( idem : 276-287 ; voir aussi Bauman 1993 : 15-17 ; Cirtautas 1993 : 38-39).
La prise en compte des intérêts activés autorise une double ouverture théorique. Les déterminants socio-psychologiques peuvent en premier lieu être intégrés à la réflexion ; examiner les projets formés par chaque groupe revient à analyser un mécanisme « de problématisation et de symbolisation de la réalité » ; la logique d’activation des intérêts se déploie à l’intérieur des « cadres épistémologiques qui aident l’individu à réduire la complexité de son environnement » (Wesolowski 1994 : 280). Il est possible en second lieu de découvrir une forme de rationalité dans le comportement de l’électeur. Les intérêts activés présentent un caractère contraignant pour les groupes socioprofessionnels, mais ils laissent une marge de liberté aux individus qui les composent : si les éléments nécessaires à leur formation sont imposés par le contexte présent et par les positionnements passés, chacun peut les ordonner à sa guise (Matjan 1996 : 39).
Ces principes de combinaison posés, l’influence des « intérêts activés » sur le comportement électoral demande encore à être précisée. Deux facteurs sont à considérer. Il faut tout d’abord apprécier – premier facteur – « la clarté des programmes proposés par les responsables politiques ». Pour que les « intérêts activés » puissent jouer un rôle significatif, il est nécessaire que ces programmes « fixent des objectifs et indiquent la méthode qui permettra de les atteindre ». Chaque groupe socioprofessionnel doit y découvrir apriori la place qui lui sera assignée lorsque les structures économiques et sociales auront été transformées (Wesolowski 1994 : 288).
Il s’agit ensuite de prendre en compte – second facteur– la façon dont ces programmes sont interprétés. Les documents diffusés par les partis politiques ne sont pas lus avec attention par chaque électeur ; cela ne signifie pas qu’ils restent sans incidence sur le vote. En transitant par des circuits d’« information politique » propres à chaque groupe socioprofessionnel, ils peuvent exercer un pouvoir diffus. La combinaison théorique opérée plus haut permet de saisir la nature de ce pouvoir. Contrairement à ce que laisse entendre la thèse de la polarisation, les membres d’un groupe socioprofessionnel ne votent pas mécaniquement ni aveuglément pour le même parti; ils sont en mesure de justifier leur choix, de le référer à une « rationalité subjective » et de le replacer dans la perspective de leur projet particulier. Ils ne se plient pas pour autant au modèle de l’électeur rationnel ; leur vote ne peut être qualifié simplement de « prospectif » ; il doit être expliqué en termes d’« influence sociale » plutôt qu’en termes de préférences individuelles. Les électeurs ne se livrent pas à des calculs précis sur les coûts et avantages de telle ou telle politique ; ils considèrent les intérêts activés de leur groupe socioprofessionnel tout entier puis apportent leurs suffrages au parti qu’ils jugent le plus apte à les défendre, lui laissant le soin de définir les politiques appropriées. Ces orientations s’expliquent par les échanges d’informations organisés au sein de chaque groupe socioprofessionnel ; les électeurs ne discutent pas de sujets précis mais expriment des ordres de priorité et font état de leurs projets ; leurs points de vue se remodèlent et se consolident au cours de la discussion; c’est dans ce cadre que les grandes lignes des programmes politiques sont prises en considération (Weakliem et Heath 1994 : 256-263).
Les recherches peuvent alors être orientées dans trois directions. Il convient tout d’abord de circonscrire les catégories socioprofessionnelles et d’envisager leurs possibles recompositions. Il s’agit ensuite de déterminer dans quelle mesure leur situation particulière est prise en compte par les programmes des différents partis. Il est utile enfin d’identifier les circuits par lesquels l’information politique transite dans chaque groupe. Ces préceptes méthodologiques très généraux devront être mis en application selon des modalités à préciser au cas par cas, en fonction des caractéristiques de la zone ou du pays considéré.
Nous devons nous en convaincre : les sociétés post-communistes ne permettent aucun recyclage théorique. Elles n’offrent pas une seconde chance aux modèles explicatifs devenus caducs dans les démocraties occidentales. Utilisées sur un mode exclusif, les variables classiques demeurent inopérantes. Tout postulat de développement linéaire doit être abandonné. L’électeur d’Europe centrale et orientale n’est pas appelé à parcourir les mêmes étapes historiques que l’électeur occidental ni à s’aligner sur son comportement. Il ne se situe pas à un degré de structuration inférieur et n’est donc pas requis de combler un quelconque retard : il se révèle complexe dès l’abord. Pour appréhender cette complexité, une combinaison des modèles est nécessaire.
 
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NOTES
 
[1] Olivier Ihl souligne implicitement l’opportunité de cette démarche : pour caractériser « l’institutionnalisation du vote » en Europe centrale et orientale, il préconise d’« examiner son inscription dans des stratégies politiques », d’« observer ses liens avec des contextes historiques » et de l’appréhender comme « le produit de transactions entre des groupes sociaux » (Ihl 1996 : 139).
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