2001
Critiques internationales
Notes
ASSAYAG (JACKIE),
BÉNÉÏ (VÉRONIQUE), dirs.
Intellectuels en diaspora et théories
nomades
L’Homme, Revue française
d’anthropologie,
numéro spécial, 156,
octobre-novembre 2000,340 pages.
L’Homme consacre l’essentiel d’un
numéro spécial à cette catégorie nouvelle que tendent à former les universitaires indiens ayant décidé de s’installer
en Occident. Si la France n’est pas une
destination privilégiée, ces « intellectuels en diaspora » sont en effet de plus
en plus nombreux au Royaume-Uni et
aux États-Unis, notamment dans les
départements de science politique, d’histoire et d’anthropologie. La première
partie de la livraison donne la parole à
sept d’entre eux parmi les plus prestigieux. Leurs brèves autobiographies, par
delà la diversité des itinéraires, témoignent d’une constante : l’attachement à
l’Inde, à ses langues notamment, preuve
que ces anglophones qui ont su valoriser
leur compétence dans la langue « universelle » n’ont pas coupé un des liens
fondamentaux avec leur pays d’origine,
liens qu’ils entretiennent d’ailleurs par
leurs recherches de terrain, voire par des
semestres d’enseignement.
La deuxième partie du dossier s’intéresse plus spécifiquement aux idées.
L’article de Jacques Pouchepadass offre
ainsi une synthèse magistrale du courant historiographique des subaltern
studies, ainsi dénommé en raison de son
intérêt pour les groupes dominés. Véronique Bénéï traite, elle, de la carrière
des area studiesdans les universités angloaméricaines et du succès croissant de
l’idéologie hindoue au sein de la diaspora indienne, un sujet encore trop
négligé par les politistes. Elle souligne
que « si, en Inde, la politique hindutva est
liée au “complexe minoritaire de la majorité”, aux États-Unis, ce sont une
citoyenneté de seconde classe, l’assimilation et la perte de valeurs culturelles
qui, d’une manière différente, génèrent
l’anxiété de la communauté hindoue et
rendent de ce fait cette idéologie
attrayante ». Cette interprétation aux
fortes connotations fonctionnalistes
paraît d’autant moins convaincante que
le mouvement nationaliste hindou
recrute aux États-Unis ses principaux
soutiens au sein d’une élite nullement
composée de citoyens de seconde zone.
Concluant la deuxième partie du dossier, l’article de Jean-Loup Amselle
consacré aux effets de la globalisation
sur l’anthropologie comme discipline
pose une question qu’il aurait été pertinent de soumettre aussi aux « intellectuels transnationaux » de la première
partie. Amselle souligne que le mélange
de political correctnesset d’affirmative action
qui prévaut aujourd’hui aux États-Unis
a engendré une « anthropologie multiculturaliste » constituant une véritable
contradiction dans les termes, car il ne
peut y avoir de science sans corpus
conceptuel partagé de façon universelle
(et universaliste). On peut prolonger la
question sous l’angle de la sociologie de
la science et se demander si nos « intellectuels transnationaux » n’ont pas bénéficié, à valeur égale, d’une origine culturelle dont leurs rivaux « autochtones »
ne pouvaient se prévaloir lors des entretiens d’embauche. Cette question dérangeante devra bien être abordée un jour,
et la tradition française d’universalisme
républicain peut offrir à cet égard un
point de départ précieux, à condition,
pour reprendre les termes de Jackie
Assayag, qu’il ne sacrifie pas à « l’académisme chauvin ».
Christophe Jaffrelot
VICHNEVSKI (ANATOLI)La faucille et le rouble. La modernisation
conservatrice en URSS Traduit du russe par Marina Vichnevskaïa
Paris, Gallimard (Bibliothèque des
histoires), 2000,465 pages.
« Retourne-toi sans colère ». C’est ce à
quoi invite cet essai lucide sur l’histoire
de la défunte URSS, avec une vraie hauteur de vue. Le bilan du régime communiste est dressé sans complaisance,
mais il traduit les contradictions de la
« modernisation conservatrice » qu’imposaient les « conditions initiales » héritées des siècles précédents. Si les bolcheviks ne l’avaient pas emporté, « la
configuration de l’histoire russe du
XXe siècle n’aurait été différente que
dans les détails » : « Malgré l’ampleur
incroyable de la longue “terreur rouge”,
on ne peut se porter garant que la “terreur blanche” eût été plus modérée. La
division de la société prérévolutionnaire était bien trop profonde, les Blancs
vainqueurs auraient dû s’appuyer sur les
mêmes couches sociales que les Rouges,
et des paranoïaques, il n’y en avait pas
seulement chez les bolcheviks ». Objectivement, la Russie était condamnée à
un « développement de rattrapage » qui
lui a permis d’acquérir les instruments,
notamment technologiques et industriels, de la modernisation sans néanmoins engendrer les mécanismes de sa
reproduction, tels que le marché, la propriété privée, une véritable société civile,
des institutions démocratiques. Les pages
consacrées à l’économie militarisée de
mobilisation, à l’urbanisation sans création de citadinité, à l’accession des « marginaux » au pouvoir, aux limites des
forces centripètes du fédéralisme soviétique et à l’exacerbation des nationalismes qui s’en est suivie sont particulièrement éclairantes. Le critique chagrin
regrettera certes que l’interprétation en
termes de « modernisation conservatrice » ne soit pas mieux étayée par le
recours à la littérature disponible – à
commencer par l’œuvre de Barrington
Moore– ou que la reprise de la distinction éculée entre individualisme et
holisme reste très en deçà des analyses de
Kharkhordin ( Critique internationale,
n°5, p. 68). Mais la qualité de l’ouvrage
provient en partie de son décentrage,
très soviétique et néanmoins honorable,
par rapport à la pensée académique
dominante. C’est ainsi qu’il rejoint à sa
façon le grand débat sur les relations
entre le national-socialisme allemand et
le totalitarisme bolchevik, qu’ont par
ailleurs alimenté Arendt, Aron, Furet,
Nolte ou Hobsbawm. Il permet également de comprendre que la période
soviétique n’a pas simplement été « perdue pour l’histoire », selon une expression consacrée. Elle a « séparé à jamais
[la Russie] de son propre passé » et lui
a laissé un double legs qu’il lui faut faire
fructifier : « un puissant capital industriel, technique et scientifique de
départ », qui lui « donne une chance » ;
une « pyramide sociale plus équilibrée »,
qui a dépassé la « polarisation menaçante du monde aristocrato-paysan » et
pourrait déboucher sur l’affirmation d’un
« intérêt collectif de la classe moyenne ».
Jean-François Bayart
MARTINEZ (LUIS)
The Algerian Civil War 1990-1993
Londres, Hurst, 2000,265 pages.
SOUAÏDIA (HABIB)
La sale guerre
Paris, La Découverte, 2001,204 pages.
YOUS (NESROULAH)
Qui a tué à Bentalha ? Algérie :
Chronique d’un massacre annoncé
Paris, La Découverte, 2000,312 pages.
Au moment où paraît l’édition en anglais
du livre pionnier de Luis Martinez, enrichie d’une préface inédite de John
P. Entelis, deux témoignages de premier
ordre viennent confirmer sa thèse néo-braudélienne des « ennemis complémentaires ». Loin de se combattre
implacablement, le haut commandement de l’armée algérienne, qui détient
la réalité du pouvoir politique et économique depuis l’indépendance, et les
groupes islamistes, qui ont pris la relève
du FIS après son interdiction en 1992,
instrumentalisent et dimensionnent leur
affrontement au service de leurs objectifs propres. La guerre est pour eux une
ressource commune, qu’aucun d’entre
eux n’a intérêt à tarir. De façon – il faut
le souligner – courageuse compte tenu
des mœurs de la Sécurité militaire algérienne et des indulgences, voire des
appuis dont elle bénéficie dans l’appareil
administratif et politique français, les
Éditions de La Découverte publient
coup sur coup le récit d’une victime et
celui d’un agent de cette alliance de fait
entre militaires et terroristes. Yous est un
survivant du massacre de Bentalha, le
22 septembre 1997. Il en relate le déroulement, mais aussi les années qui l’ont
précédé et préparé. Souaïdia, lui, est un
ancien officier des forces spéciales, qui
a participé à la guerre sale. Il aurait pu
faire partie des troupes stationnées sur
le boulevard menant à Bentalha, phares
allumés, dans l’attente que les tueurs
aient fini leur besogne, s’il n’avait été à
l’époque incarcéré à la prison militaire
de Blida. Noms, lieux, dates : les deux
témoignages sont trop précis pour être
le fruit de manipulations ou d’affabulations. Ils établissent que l’armée non
seulement a grossi les rangs des groupes
terroristes en réprimant massivement
la population civile, et notamment la
jeunesse, au lendemain de l’interdiction
du FIS, et a infiltré certains d’entre eux
à des fins de provocation – comme on l’a
souvent dit – mais qu’elle a elle-même
directement massacré, parfois déguisée
en islamistes, ou qu’elle a délégué cette
tâche aux milices des « patriotes ».
Souaïdia estime que la majorité des
40000 civils tués à la mi-1995 avait été
victime des forces dites de sécurité. Dans
une excellente postface au livre de Yous,
François Gèze et Salima Mellah montrent que la violence en Algérie doit ainsi
être lue en termes classiques de « stratégie de la tension » et de contre-insur-rection, dans la continuité des pratiques
de l’armée française. Raccourci symbolique puissant, Souaïdia raconte d’ailleurs
que l’épouse d’un « disparu » s’est tout
naturellement présentée à la villa où opéraient les tortionnaires de son mari, car
le colonisateur avait déjà affecté la maison à cette fonction dans les années cinquante. Le diptyque de ces narrations
souvent insoutenables devrait définitivement relativiser la dimension islamique
du conflit algérien. Dans son économie
générale, celui-ci a décidément plus à
voir avec les guerres de décolonisation,
avec la stratégie du régime de l’apartheid en Afrique du Sud, avec les campagnes de contre-guérilla en Amérique
centrale, avec la lutte contre le PKK en
Turquie, ou avec l’équilibre catastrophique entre le MPLA et l’UNITA en
Angola.
Jean-François Bayart
OURDAN (RÉMI) (DIR.)
Après-guerre(s). Années 90, chaos et
fragiles espoirs
Paris, Autrement (Mutations n° 199/200),
janvier 2001,339 pages,
24 photographies.
Intercalées entre les textes de cette livraison, les photographies de Sarajevo,
Vukovar, Srebrenica, comme celles du
Rwanda soulignent la rémanence des
affrontements et les frontières brouillées
de la guerre et de la paix, l’abîme qui
peut exister entre la paix et la justice,
entre la fin de la guerre et l’apaisement
de la mémoire.
Divisé en trois parties, « Paysages après
la bataille », « Humanitaire, urgence,
espoir » et « Le chemin vers la justice »,
l’ouvrage se compose d’une vingtaine
de contributions très bien écrites qui
s’attachent plus à l’enquête qu’à donner
une vision globale de pays juste sortis
de la guerre, dont les réalités demeurent éclatées, éminemment contradictoires, extrêmes à bien des égards.
Certes, en Bosnie, au Cambodge, au
Rwanda, en Afrique du Sud, au Timor
Oriental, le conflit est terminé; mais le
temps rêvé de la vengeance, lui, ne s’est
pas éloigné, comme l’illustre tragiquement la situation au Kosovo, analysée
par Eric Stover. C’est autour de cette
interrogation que s’est construit ce livre
volumineux, n’accordant finalement
qu’une place secondaire à d’autres enjeux comme le devenir des jeunes, la question des réfugiés, la gestion (terme
ambigu pour une réalité bien moins
construite) par les acteurs internationaux, la reconstruction.
« La vérité blesse mais le silence tue »,
affirmait le Président de la commission
sud-africaine Vérité et Réconciliation,
Desmond Tutu. Comme le note Sophie
Pons, cette catharsis politique, qui a
banni et la punition et l’amnésie, a permis la sortie pacifique de l’apartheid mais
elle souffre d’une grande faiblesse, celle
d’être le fruit d’un accord au sein des
élites. Tout autre est la logique qui a
conduit à créer le Tribunal pénal international pour le Rwanda : le témoignage
écrit par l’un de ses anciens substituts,
Pierre-Richard Prosper, est un encouragement dans la lutte contre l’impunité mais, on le sait, le succès est limité
tant les crimes perpétrés alimentent les
perceptions du présent dans toute la
région.
Doté de tout autres moyens, le Tribunal
pénal international pour l’ex-Yougoslavie
laisse espérer une plus grande prise en
compte des victimes et un plus grand
écho parmi les élites politiques locales.
Reste pourtant une béance, déjà suggérée par Hannah Arendt : la logique de la
loi ne rend jamais compte de la logique
de l’atrocité, ni de la manière dont
l’interprètent survivants et coupables.
Roland Marchal