2001
Critiques internationales
L’Empire ottoman, ses nomades et ses frontières aux XVIIIe et XIXe siècles
Resat Kasaba
professeur à la Jackson School of International Studies de l’Université du Washington, Seattle. Il a notamment codirigé Rethinking Modernity and National Identity in Turkey, Seattle, University of Washington Press, 1997.
Selon le géographe allemand Hütteroth, au moins les deux tiers des villages d’aujourd’hui et les neuf dixièmes des surfaces cultivées d’Anatolie intérieure ne remontent au plus tôt qu’à 1860
[1]. Cette découverte remarquable permet de penser que, à peine un demi-siècle avant sa chute, l’Empire
ottoman abritait encore, en son cœur même, un très grand nombre de communautés
nomades : une configuration fort éloignée de son image habituelle d’État bureaucratique très centralisé. Charles Fellows, qui sillonna l’Anatolie pour le compte du
British Museum en 1838, écrit : « Je n’ai pas vu un village ni même une mosquée.[...]
Les gens vivent sous la tente[...]»
[2]. D’autres travaux semblent montrer que cette
situation ne se limitait pas à l’Anatolie et prévalait également dans d’autres parties
de l’Empire. Norman Lewis, par exemple, établit que le nombre de villages entre
Alep et l’Euphrate est passé de 22 dans les années 1840 à 400 en 1900
[3].
Si une telle persistance du nomadisme peut surprendre, on peut aussi conclure
de ces observations, et d’autres analogues, que les ambitieux programmes de sédentarisation entrepris par l’État ottoman au cours du dernier siècle de son histoire
furent efficaces : de fait, au début du XX
e siècle, la population de l’Empire était majoritairement sédentarisée. Cependant, d’autres écrits donnent à penser que le succès
de ces politiques ne fut que temporaire, et même éphémère. Les observations
d’André Gide sur l’Anatolie surviennent un siècle après celles de Fellows, mais leur
ton et le paysage qu’elles évoquent en sont fort proches : « La terre est cultivée,
mais où sont les cultivateurs ? Aussi loin que porte le regard, et depuis déjà longtemps, pas un être humain, pas un village, pas même une hutte solitaire… »
[4]. Sur
une note plus légère, l’essayiste Demirtas Ceyhun remarque que, de nos jours
encore, même les familles fortement urbanisées de la classe moyenne gardent des
matelas dans leurs placards pour les visiteurs imprévus. Ainsi, en plein XX
e siècle,
avec leurs lits repliés et leur peu de meubles, ces maisonnées semblent toujours prêtes
à déménager d’un moment à l’autre
[5].
Les archives officielles et les lettres privées, de même que les descriptions laissées par les voyageurs, fournissent de nombreuses confirmations de l’une ou l’autre
de ces deux observations. J’ai longtemps cru, à la lecture de ces documents, que le
meilleur moyen de trouver un sens à ces données apparemment contradictoires serait
de les ranger en deux catégories fondamentalement opposées : d’un côté, un État
de plus en plus bureaucratisé et cherchant à contrôler toujours davantage sa population ; de l’autre, la société, avec ses habitudes de mobilité et de migration
contraires aux préceptes centralisateurs de l’État. Je voyais dans les migrants, les
nomades et autres catégories itinérantes telles que les groupes soufis des sortes de
héros, défiant l’autorité de l’État et faisant de leurs migrations une arme de résistance. En effet, la capacité des Kurdes, Circassiens, Turkmènes ou Yürük à préserver leurs communautés, leurs réseaux et leurs mode de vie, semblait documentée au-delà de tout doute possible. L’œuvre majeure de James Scott sur les « armes
desfaibles »
[6] et ses écrits plus récents dans lesquels il se demande « pourquoi les
États n’aiment pas les populations vagabondes »
[7] me confortaient dans l’usage de
ce cadre conceptuel.
Pourtant, cette interprétation pose un problème majeur : elle suppose qu’il est
possible de séparer le domaine de l’État ottoman de celui de la société, et traite ces
deux entités comme si elles représentaient des forces mutuellement antagoniques,
par essence incompatibles. Mais les sources mêmes qui relatent la résistance des
nomades et d’autres groupes itinérants montrent aussi, si on les lit avec soin, que
la société et l’État ottomans sont beaucoup plus étroitement imbriqués qu’elles ne
le laissent d’abord supposer. Les objectifs et les pratiques des fonctionnaires et ceux
des chefs des communautés locales, par exemple, n’apparaissent pas fondamentalement différents. Ainsi, une masse de travaux historiques et ethnographiques
achevés dans les années 1930 et 1940 montrent que, de sa création jusqu’à la fin
de l’Empire, l’État ottoman a cherché à tirer avantage de la mobilité des différentes
communautés nomades et autres, en sollicitant activement leur coopération dans
la mise en place de sa politique. Il est bien connu, par exemple, que même au
début des années 1920, l’armée nationaliste s’appuyait fortement sur des groupes
migrants pour organiser la résistance contre l’occupation grecque de l’Anatolie.
Les programmes et la réalisation des politiques de sédentarisation de l’État ne
font pas exception à cette tendance historique générale. Il est clair (et c’était peut-être inévitable) que les fonctionnaires de l’État ottoman se sont servis des chefs des
tribus nomades et d’autres communautés itinérantes afin de pénétrer la société en
profondeur. Aussi les politiques de sédentarisation furent-elles le plus souvent interprétées et appliquées par ceux-là mêmes qui étaient supposés en être l’objet, ce qui
aboutit à une société encore plus complexe, et même probablement plus mobile,
qu’avant. De même, comme les anthropologues et les ethnographes l’ont établi
dans d’autres régions, toutes ces tribus nomades ont toujours pratiqué telle ou telle
forme d’agriculture, saisonnière ou périodique, qui s’inscrivait dans leurs cycles
migratoires, ce qui faisait d’elles une partie de la société sédentaire tout autant que
son complément antithétique nomade. En réalité, leur aptitude à combiner ces
deux modes de vie et l’aisance avec laquelle elles pouvaient passer de l’un à l’autre
a permis à ces communautés de s’accommoder des pressions extérieures et de survivre même dans les conditions les plus défavorables. Autrement dit, ce n’est pas la
résistance mais l’adaptation au pouvoir de l’État qui a fait du nomadisme un trait
de la société ottomane tout au long de son histoire, trait qui a survécu dans les
réseaux sociaux des États qui ont succédé à l’Empire. Il est donc difficile d’affirmer
que l’État a toujours été pour l’immobilité, et qu’il a toujours été en conflit avec les
larges secteurs de la société désireux de faire fi des frontières et des restrictions.
Cet article prend comme axe principal les relations de l’Empire ottoman avec
ses nomades pour développer une nouvelle lecture des relations entre l’État et la
société : il met en effet en lumière non seulement la séparation entre l’un et l’autre
et le processus de bureaucratisation, à sens unique, qui a fait de la société son
objet, mais également la relation à double sens entre ces deux sphères et le rôle actif
que les acteurs non étatiques ont joué dans la transformation de l’Empire ottoman
en État moderne.
L’Empire, l’État et les nomades
Toute étude sur les relations entre l’État ottoman et les nomades doit commencer
par les années de formation de l’Empire. Un corpus important d’écrits et de
recherches, dont certains sont récents et la plupart anciens mais bien établis,
montre le rôle historique des nomades turkmènes dans sa naissance et sa première
expansion. Ces travaux montrent que le nomadisme a imprégné les institutions, la
vie économique et les pratiques culturelles à travers tout l’Empire au cours des deux
premiers siècles de son histoire, et a continué à les influencer en profondeur par
la suite. Je ne m’attarderai pas sur cette période, sauf pour dire que la politique impériale n’allait guère alors dans le sens d’une sédentarisation des nomades. Au
contraire, des lois et règlements précis étaient destinés à protéger les éleveurs itinérants. L’État leur désignait leurs parcours et garantissait leurs moyens d’existence
et leur sécurité. Selon certaines estimations, jusqu’à 27% des habitants de l’Anatolie
pouvaient être considérés comme entièrement ou partiellement nomades dans les
années 1520 ; dans certaines provinces arabes comme Bagdad, ce taux s’élevait à
60%
[8]. C’est dans ces communautés que l’Empire trouvait l’essentiel de sa maind’œuvre agricole saisonnière et ses marchands itinérants ; ce sont elles qui fournissaient bêtes de somme et produits d’origine animale. Elles constituaient, selon
les termes de Halil Inalcik, « la colonne vertébrale de la vie économique et militaire de l’Empire »
[9]. Dans cette première période, les frontières extérieures étaient
mal définies, de même que, à l’intérieur, les catégories administratives classant la
population de l’Empire en différents groupes.
Même si les atlas historiques représentent aujourd’hui les régions qui « appartenaient » à l’Empire ottoman par une tache de couleur bien délimitée, en réalité,
à l’exception d’un fort, d’une citadelle, d’un fleuve ou d’un puits ici et là, rien ne
marquait clairement les limites des territoires ottomans. Nul poteau, nul fil barbelé ne séparait l’Empire de ses voisins, et personne n’avait besoin de passeport pour
se rendre dans les États mitoyens. Les « frontières » étaient bien plutôt de larges
zones peuplées principalement de communautés nomades, qui ne dépendaient
entièrement d’aucun des États dont elles parcouraient les territoires. Les marchands itinérants, que ce fût à l’échelle locale ou sur de grandes distances, constituaient un autre groupe important qui traversait régulièrement ces régions, suivant
des routes bien établies et connues depuis des siècles. Dès lors que l’on s’intéresse
moins aux lignes de démarcation visibles sur les cartes qu’aux groupes qui peuplaient
les zones frontalières et à leurs activités, ces régions apparaissent plus comme des
lieux de contact entre l’Empire ottoman et les étendues voisines, que ce soit en Asie,
en Europe ou en Afrique, que comme des barrières qui l’en séparaient. Ce tableau
d’un pays pris dans des flux permanents est bien différent de l’idée d’un Empire
ottoman (ou de n’importe quel Empire) fortement centralisé et bureaucratique.
Il est évident que, en ce début d’époque moderne, les Ottomans doivent leurs
succès précisément à la flexibilité et à l’ouverture relative de leurs institutions et
de leurs pratiques, non à leur rigidité ni à leur enfermement sur eux-mêmes.
Mais, vers le début du XVIIIe siècle, ils prirent conscience que, dans le contexte
créé par l’émergence de l’Europe moderne, cette configuration ne leur était plus
favorable. Ils avaient passé la plus grande partie du XVIIe siècle dans des guerres
contre certains de leurs voisins, tout en ayant à faire face à des troubles intérieurs,
révoltes rurales et séditions militaires. Et les résultats de leurs énormes efforts et
de leurs dépenses colossales – y compris le désastreux siège de Vienne en 1683 –
étaient des plus minces. Le siècle s’acheva avec le traité de Karlowitz ( 1699), par
lequel les Ottomans subirent pour la première fois de grandes pertes territoriales
en Europe : ils cédaient la Hongrie, la Transylvanie, la Croatie, la Slovénie, la
Dalmatie, la Morée, certaines îles de la mer Egée, la Podolie et le sud de l’Ukraine.
C’est dans ce contexte de déclin apparemment incontrôlable à l’extérieur et de
désordre intérieur persistant que les Ottomans commencèrent à percevoir les tribus nomades non plus comme des atouts mais comme un problème potentiel. On
se mit à penser qu’en sédentarisant ces groupes, on pourrait mieux définir les
frontières de l’Empire, et mieux les défendre; si les populations nomades étaient
enregistrées, on pourrait y lever des impôts et des conscrits et l’on disposerait de
main-d’œuvre pour travailler aux routes, aux ponts et aux autres infrastructures
délaissées ou détruites au cours des longues guerres de la fin du XVIIe siècle. En
outre, si les chemins de migration étaient restreints et mieux contrôlés, on pourrait empêcher désormais les nomades de menacer la sécurité des paysans et de
leurs biens, ce qui donnerait un nouveau souffle à l’agriculture. Bref, les nomades
ne formaient plus la « colonne vertébrale » de l’organisation de l’Empire, mais sa
principale faiblesse, la source de tous les grands problèmes auxquels il avait à faire
face à l’orée du XVIIIe siècle.
Les premiers pas vers leur sédentarisation ont été franchis entre 1689 et 1691,
alors que l’Empire était en pleine guerre à la fois contre les forces de la Russie, de
la Pologne et des Habsbourg
[10]. Au cours de ces quelques années, les Ottomans,
ayant pris une série de décrets à cet effet, entreprirent d’enregistrer les liens de
parenté, la taille et les richesses des tribus Yürük des Balkans, et de préparer
l’incorporation des hommes valides de ces tribus en les entraînant au sein d’une
compagnie spéciale d’infanterie. Les groupes nouvellement constitués reçurent le
nom de
Evlâd-i Fatihan (les Enfants des conquérants)
[11], en hommage à une époque
où les nomades avaient joué un rôle important dans l’expansion ottomane dans ces
régions. Une fois recensées, ces communautés allaient devoir travailler à la construction et à la réparation d’ouvrages militaires dans les régions frontalières, de même
que de routes et de ponts à l’intérieur de l’Empire.
Un effort similaire fut entrepris dans les provinces arabes pour recenser et
sédentariser par la force les tribus bédouines, kurdes etturkmènes
[12]. De nouvelles
fortifications furent construites dans les régions frontalières instables de Mésopotamie, et des groupes de population venus d’autres parties de l’Empire y furent
installés. L’exercice d’un contrôle plus étroit du pouvoir central sur les provinces
arabes constitue un changement notable de la politique suivie jusque-là par l’État
ottoman, tournant qui s’explique par des troubles intérieurs et des problèmes extérieurs persistants, notamment avec l’Iran.
On s’efforça aussi de préciser et de mieux défendre les frontières maritimes de
l’Empire. Par exemple, les marins algériens que les documents désignent, selon le
contexte du moment, par les termes de marchands, contrebandiers, pirates, voire
officiers, avaient la solide habitude d’attaquer les côtes de la mer Egée et d’enrôler
de force leurs habitants. Un décret de 1701 leur interdit désormais ces pratiques
[13].
Non contents d’y implanter des populations, les Ottomans voulurent améliorer
la sécurité dans les zones frontalières en agissant sur leur composition ethnique et
religieuse. C’est ainsi que, dès le XVII
e siècle, des tribus kurdes et alévi ainsi que
certains ordres soufis mineurs furent déplacés sur de grandes distances et dispersés
à travers l’Empire en vue de briser les solidarités existantes dans leurs régions
traditionnelles. D’autres groupes furent installés parmi eux en vue de saper leur cohésion. En 1691, par exemple, le clan Badilli, qui passait normalement l’hiver dans
les environs d’Ankara, dut s’installer à Harran, dans le nord de la Syrie
[14]; en 1713,
la tribu connue sous le nom de Mihmadlu Kurdu fut déplacée de l’est de l’Anatolie
à la région d’Izmir
[15]. L’île de Chypre et la région de Rakka dans le désert de Syrie
étaient les deux destinations les plus fréquentes de ces déplacements forcés. Des
tribus kurdes et arabes étaient arrachées à leur région et envoyées vers des provinces
éloignées dans l’espoir de les déposséder de leur influence locale et de réduire la
menace qu’elles pouvaient représenter pour l’autorité centrale en Anatolie du
Sud-Est et dans les provinces arabes.
Dans les Balkans aussi, la gestion administrative des mélanges ethniques devint
une méthode fréquente de sécurisation des frontières. C’est aux mêmes fins que
le gouvernement interdit l’usage excessif(!) du travail forcé dans les projets de fortifications : il s’agissait de dissuader les paysans, notamment chrétiens, de fuir la corvée
en passant de l’autre côté des frontières récemment tracées
[16].
En sédentarisant les nomades, l’État ottoman voulait aussi créer les conditions
d’une relance de l’agriculture, dévastée par les longues guerres et les révoltes du
XVII
e siècle. L’insécurité des campagnes avait chassé beaucoup de paysans vers les
villes. Ce mouvement, ajouté aux longues périodes pendant lesquelles les paysans
étaient obligés de partir au combat, loin de leurs fermes et de leurs familles, avait
entraîné un grave dépeuplement rural. Pour résoudre ce problème, l’État alloua
des terres, des semences et des bœufs, développa l’irrigation et exempta d’impôts
ceux des nomades qui choisissaient d’élargir la part sédentaire de leurs activités
[17].
En plus de ces encouragements indirects, il arrivait que l’État joue un rôle plus
immédiat en obligeant les nomades à se sédentariser et en rendant leur vie vagabonde impossible. Il était fréquent que des tribus et des clans soient dispersés et
installés dans différents villages; par des interventions encore plus directes, on les
dirigeait vers les régions de culture du blé ou du coton, dans le centre et le sud de
l’Anatolie
[18]. Les communautés nomades étaient autorisées à poursuivre l’élevage,
mais au lieu de se déplacer en totalité avec leurs bêtes, elles devaient désormais se
contenter de les faire accompagner par des bergers sur les lieux de pâturage.
À la fin du XVIIIe siècle, l’Empire ottoman fut à nouveau impliqué dans des
guerres longues et destructrices. Or les chefs locaux, qui avaient bénéficié de leur
position en tant qu’intermédiaires pour la mise en œuvre des réformes, avaient pris
leur autonomie et exerçaient un large pouvoir sur leurs localités, affaiblissant
d’autant l’autorité du gouvernement central. Au cours des guerres qui se succédèrent
contre la Russie, pendant les dernières décennies du XVIIIe siècle, ces notables locaux
engagèrent les nomades mécontents ainsi qu’une partie des sekban sarica (soldats
récemment démobilisés) et se constituèrent des forces militaires considérables : c’est
pourquoi ces années sont souvent appelées, dans l’historiographie ottomane,
« époque des notables ( ayan)».
Au XIXe siècle, le gouvernement ottoman décida de renforcer sa politique de
sédentarisation, en conduisant des enquêtes en vue de mieux connaître ses populations. Mais, dans la deuxième moitié du siècle, cette quête allait se révéler de plus
en plus confuse à mesure que les frontières, supposées se renforcer, se repliaient
au contraire, produisant des millions de réfugiés à la recherche de terres et de
ressources pour se réinstaller dans un territoire rétréci.
En 1831, le premier recensement est entrepris dans l’Empire. Cela fut certes une
tentative tout à fait incomplète, qui ne prit en compte que les chefs de famille
acquittant l’impôt, et qui en outre fut conduite avec beaucoup plus de soin dans
les régions frontalières « vulnérables » qu’ailleurs. Néanmoins, ce recensement révèle
une réelle volonté de la part du gouvernement central d’en savoir plus sur la nature
et le nombre exact des sujets de l’Empire. En cela, il diffère des études cadastrales
des périodes précédentes. En outre, il y eut une sorte de suivi, puisque le gouvernement conduisit par la suite des enquêtes de population régulières, notamment
dans la région frontalière des Balkans et dans le Sud-Est.
Suivre la taille et les changements de la population, enregistrer sa densité et évaluer les surfaces disponibles, tout cela devint particulièrement nécessaire après la
guerre de Crimée, avec le recul des frontières et l’afflux de réfugiés. Le gouvernement ottoman tenta de régler cette nouvelle situation en prenant un arrêté
( talimatnâme), en 1856, précisant la façon dont les réfugiés devaient être déplacés
à l’intérieur de l’Empire, qui serait responsable de leur bien-être et où ils seraient
installés. En 1861, ces tâches furent attribuées à une Commission des immigrants
( Muhacirin Komisyonu). La guerre de 1877-1878 contre la Russie, provoquant un
nouveau reflux de population, conduisit à augmenter les pouvoirs de la commission, qui devint alors Commission pour l’établissement des réfugiés ( Iskân-i
Muhacirin Komisyonu), opérant désormais dans tout l’Empire. En même temps, les
chefs de certaines tribus de l’est de l’Anatolie et des provinces arabes durent s’inscrire à l’« École tribale » ( Asiret Mektebi), créée pour en faire de bons fonctionnaires
du gouvernement central. Ce vaste réseau de fonctionnaires, de commissions et d’initiatives fut centralisé en 1914 par la création de la Direction générale des tribus
et immigrants ( Asair ve Muhacirin Müdüriyet-i Umumiyesi).
En matière de politique de sédentarisation, le passage du XVIII
e
au XIX
e siècle
comporte aussi l’abandon d’une description floue des tribus nomades en faveur d’une
identification beaucoup plus précise. Les premiers enregistrements utilisaient des
noms qui renvoyaient non à un lieu mais à l’activité ou à l’histoire du groupe en
question, comme
Keçili (Aux Moutons),
Koyuncu (Vendeurs de moutons),
Saraç
(Tanneurs),
Kasikçi (Fabricants de cuillers),
Yari-Coban (Mi-bergers),
Kürkçü
(Producteurs de fourrure),
Yagci (Fabricants d’huile),
Yayci (Fabricants d’arcs),
Ceng (Musiciens),
Atçeken (Meneurs de chevaux),
Koyuneri (Maîtres des moutons),
Öksüzler (Orphelins),
Sakalli (Barbus),
Sehitler (Martyrs). Mais, par la suite, les
noms ressemblent plutôt à des adresses, qui non seulement les situent en des lieux
précis mais identifient également les gouverneurs dont ils dépendent. Ainsi
Selânik
Yürükleri (Yürük de Salonique),
Naldöken Yürükleri (Yürük de Naldöken),
Kütahya’ya
tabi Ak Keçili Yürükleri (Yürük Chèvre blanche de Kütahya),
Halep Yeni Il Türkmenine
bagli Emir Cemaati (Communauté de l’Émir faisant partie de la Confédération
des Turkmènes Yeni, basée à Alep),
Karahisar-i Sahib Piyadeleri (Infanterie de la région
de Karahisar-i Sahib),
Iç Il’den Çikip Alaiye’ye gelen Yürük taifeleri (Yürük venus de
Iç Il à Alaiyye),
Mihmadlu Kürdü (Kurdes de Mihmadlu)
[19].
Tout au long du XIX
e siècle, l’État a montré une propension croissante à faire
usage de la force pour déplacer les tribus là où il voulait les voir s’installer. Il a aussi
multiplié les déplacements loin du lieu d’origine à des fins punitives, contre les tribus
indociles ou rebelles. En interdisant les déplacements collectifs, en faisant en sorte
que les chemins traditionnels de migration soient en dehors des zones autorisées,
et même en organisant des pillages pour les appauvrir, l’État dressait devant les tribus
des obstacles de plus en plus formidables
[20]. En 1863-1866, une nouvelle force
militaire mobile est constituée sous le nom de Firka-i Islahiye, dont la tâche est de
fixer les nomades du sud-est de l’Anatolie. Elle s’y employa avec succès et prépara
le terrain à l’établissement d’une société beaucoup plus sédentaire dans cette région.
C’est en partie à la suite de cette mission que ladite région attira un nombre assez
important de nouveaux immigrants, notamment turkmènes et circassiens, venus
d’autres parties de l’Anatolie, qui firent contrepoids aux populations arméniennes,
kurdes et alévi qui y étaient nombreuses. Les villes de Hassa, Islahiye, Osmaniye,
Reyhanli, Kadirli, Kozan, sont toutes des créations de cette époque, résultats de la
politique de sédentarisation pratiquée par Firka-i Islahiye
[21]. Dans les années 1890,
une autre unité militaire fut constituée, sous le nom de Hamidiye Taburlari, dont les
hommes étaient kurdes et reçurent toute liberté d’action, et même le soutien du
gouvernement, pour pacifier les tribus rivales en Anatolie orientale, repousser d’autres
groupes ethniques (les Arméniens en particulier), saisir leurs terres et s’établir à leur
place. Les divisions ethniques intra-kurdes ont donné au gouvernement toute latitude pour faire de certains ses alliés, tout en continuant à réprimer sévèrement les
autres. Pour ne citer qu’un exemple, à la fin du XIX
e siècle, la tribu kurde Hemvend
fut déplacée de Hakkâri, dans l’Est de l’Anatolie, en divers points de l’Anatolie, ainsi
que dans les Balkans et même, finalement, jusqu’au désert de Libye
[22].
La mobilité dans l’immobilité
Au début du XX
e siècle, par suite notamment des politiques de sédentarisation des
deux siècles précédents (mais aussi par l’effet de processus spontanés), les populations de l’Empire ottoman et de ses États successeurs étaient de fait très largement stabilisées. On peut en voir un indice dans le remarquable taux de croissance
de la population urbaine, nettement plus élevé que la croissance démographique.
Des villes comme Alep, Izmir, Alexandrie, Le Caire, Damas virent croître et parfois
doubler le nombre de leurs habitants entre le début du XVIII
e siècle et la fin duXIX
e.
Une carte réalisée dans les années 1940
[23], dans laquelle sont représentés par des
flèches les déplacements saisonniers des tribus pastorales d’Anatolie et les voies
commerciales du trafic de bestiaux montre que les distances parcourues sont désormais assez courtes, et que les schémas de circulation sont assez denses pour donner
quelque substance à l’affirmation d’une certaine identité territoriale de ces tribus.
Mais en même temps, cette carte montre bien que les mouvements qui avaient caractérisé la vie rurale anatolienne des siècles durant étaient très loin d’avoir complètement cessé. Cette coexistence du mouvement et de l’immobilité explique que la
société ottomane peut apparaître comme sédentaire et urbaine ou comme largement nomade et rurale selon le point de vue où l’on se place. De nombreux facteurs
ont contribué à cette situation que j’appelle « mobilité dans l’immobilité ». D’une
part, les tribus ont très souvent réussi à incorporer les nécessités d’une vie sédentaire dans leurs cycles migratoires. Dans ces cas, se plier aux exigences de l’État signifiait simplement étendre la part stable de leurs activités qui, de toute façon, avait
toujours existé dans leur mode de vie. D’où ces villages nouveaux qui se vidaient
pendant l’été, quand les habitants se déplaçaient vers des pâturages d’altitude. En
outre, jusque dans les dernières années de l’Empire, à l’exception des cas où l’État
tenait à châtier une communauté précise, les tribus étaient autorisées, voire encouragées, à s’établir sur les lieux de leurs migrations saisonnières, le plus souvent dans
des villages déjà existants.
Souvent, les politiques d’encouragement à la sédentarisation poussaient, fût-ce
par simple inadvertance, un autre groupe à se déplacer, créant une sorte d’effet
domino. Ce qui fait que certaines régions de l’Anatolie connurent encore plus de
migrations au XIX
e siècle que dans les époques précédentes. Par exemple, les
Turkmènes se déplaçant vers l’Ouest et le Sud, les Kurdes prirent leur place à
l’Est, « faisant revivre les grandes migrations Nord-Sud entre le haut plateau anatolien et les contreforts méridionaux du Taurus »
[24]
; et finalement, ils jouèrent un
rôle dans l’expulsion des Arméniens hors de ces régions.
Si, dans l’ensemble, la préférence de l’État semblait aller dans le sens d’une société
plus sédentaire et donc plus « lisible », les gouvernements ottomans ont continué à
provoquer de nouvelles migrations, que ce soit, dans le cas de tribus kurdes, à des
fins punitives, ou bien, au bénéfice de réfugiés de plus en plus nombreux, pour
ouvrir de nouvelles régions à la culture sur les terres fertiles de l’Ouest et du Sud.
Mais, bien que la politique de l’État comportât toujours quelque élément d’incitation
ou de soutien à la migration, il ne faut pas négliger un autre facteur qui a aidé à perpétuer la mobilité des populations des campagnes : la résistance. Les tribus nomades
avaient bien des façons d’éluder les exigences des autorités et de poursuivre leurs habitudes de déplacement à l’intérieur et à l’extérieur de leur région, malgré la volonté
de l’État de les maintenir dans les zones qu’il leur avait assignées et de limiter leurs
mouvements. Elles se cachaient dans les villages ou s’en allaient, tout simplement,
abandonnant les terres et les villages qui leur avaient été attribués. Les hommes
s’enrôlaient comme mercenaires ( sekban sarica), et l’État ripostait en les classant
comme bandits ( eskiya), ce qui rendait les relations encore plus antagoniques.
Il ne faut pas oublier que les frontières, qui furent redessinées à plusieurs reprises
au cours des XVIII
e et XIX
e siècles, traversaient les communautés kurdes et turkmènes et déchiraient leurs réseaux. À mesure que se précisait la politique de définition des frontières et de sédentarisation des communautés, les régions frontalières
cessèrent d’être des zones où les gens, en se déplaçant, assuraient le contact entre
deux territoires ; de vraies frontières surgirent, qui au contraire divisaient des
territoires relevant de deux entités politiques différentes. Quand des communautés, et parfois même des villages, se trouvaient ainsi coupés en deux, ceux qui
étaient restés dans l’Empire ottoman, soit partaient rejoindre leur parentèle dans
les pays voisins, soit restaient et se retrouvaient très appauvris. Parmi les nombreux
effets aberrants résultant de ces nouvelles restrictions, notons que les tribus vivant
dans ces zones devaient désormais demander l’autorisation d’importer et d’exporter du bétail chaque fois qu’elles voulaient mener paître leurs troupeaux dans des
lieux de pâturage qu’elles fréquentaient depuis des générations. Une fois les frontières tracées, la « nationalité » non seulement des gens, mais aussi des animaux,
en particulier de ceux qui se trouvaient séparés de leurs propriétaires, devenait l’objet
de discussions plutôt chaudes entre les intéressés. Dans le Sud-Est en particulier,
et pour finir dans toutes les régions de l’Empire ayant une activité commerciale,
la rupture de ces réseaux eut des conséquences négatives, non seulement pour les
communautés locales, mais aussi pour l’approvisionnement des grandes villes ottomanes, dont le commerce passait par de tels canaux. Vers la fin du XIX
e siècle, l’État
ottoman allait se décider soit à tenter de reconstituer ces réseaux sous une forme
tronquée, soit, plus souvent, à connecter leurs débris pour en créer d’autres, définis
en fonction des priorités du gouvernement central. La pression croissante de l’État
rendait ces groupes de plus en plus vulnérables, et donc enclins à l’agitation dans
le but de se tailler un espace de survie. La Serbie, le Monténégro, l’Albanie dans
les Balkans ; la Crimée à la frontière russe, les zones kurdes à la frontière iranienne, Basra et Korna au Sud, Tripoli et l’Algérie sur la Méditerranée, bref, tous
les territoires situés aux marges de l’Empire connurent de tels troubles aux XVIII
e
et XIX
e siècles. L’un des moyens par lesquels l’État essaya de renforcer les liens entre
ces régions et le gouvernement central, on l’a dit plus haut, fut de créer, en 1892,
une « École tribale », dans le but explicite de former les enfants des chefs des
tribus arabes, avec l’espoir qu’ils apprendraient ainsi à se comporter en membres
de la grande communauté musulmane conduite par le Sultan. Par la suite, des
Kurdes et des Albanais furent également admis dans cette école, qui fonctionna
jusqu’en 1907
[25].
Même si certaines de ces migrations nouvelles peuvent être considérées comme
un effet non désiré des politiques étatiques de sédentarisation, il serait erroné de
croire à un irréductible antagonisme entre l’intérêt de l’État central et celui des éléments nomades. Aussi puissant qu’ait été son désir d’administrer et de gouverner
ses sujets, l’État souhaitait toujours maintenir un espace où ces derniers pourraient continuer à vivre dans la mobilité. Non seulement le bien-être économique
de larges secteurs du pays, mais aussi l’application de certaines mesures de sédentarisation dépendaient de la participation active de groupes mobiles dont certains
(tels que les troupes Hamidiye ou les Firka-i Islaiye) étaient de constitution récente.
Tout au long de sa politique de sédentarisation et quelles qu’en fussent les
modalités, l’État avait affaire à une société composée de nombreuses strates, traversée de lignes d’autorité et de pouvoir fort complexes qui assuraient la cohésion
interne de différentes unités ou alors créaient des solidarités entre certains éléments
des unes et des autres. L’Empire ottoman a connu le succès pendant les deux premiers siècles de son histoire et établi l’un des plus grands empires de l’époque
moderne en laissant intactes nombre de ces unités locales, en sécurisant les populations et, fait important, en reconnaissant et en assurant la position privilégiée des
chefs de ces communautés, parmi lesquelles les tribus nomades. Aux XVIII
e et
XIX
e siècles, le gouvernement central chercha à gagner le soutien concret de ces
chefs à la cause de la réforme. Par exemple, ils devaient se porter financièrement
et personnellement garants que leurs tribus resteraient à l’endroit qui leur avait été
assigné, en échange de quoi ils recevaient de meilleures terres et un accès privilégié à de plus hauts échelons de l’administration
[26]. Naturellement, la réalisation,
si ce n’est la conception, de tels programmes impliquait des négociations entre le
gouvernement central et les chefs des tribus concernées. C’est pourquoi l’attachement des populations à la mobilité ne fut pas remis en cause en tant que principe de ces politiques, qui pourtant visaient avant tout à la sédentarisation.
En travaillant sur les sources de première comme de seconde main, on rencontre beaucoup d’exemples où les fonctionnaires durent abandonner ou modifier
leurs plans à cause des protestations de ceux qui en étaient l’objet. Au début du
XVIII
e siècle, par exemple, les villageois de la région de Buca, près d’Izmir, protestèrent contre un projet du gouvernement qui prévoyait l’installation de certaines
tribus parmi eux. Ils expliquèrent que leurs terres étaient déjà surpeuplées et
n’étaient pas assez riches pour accueillir les nouveaux venus. Dans ce cas, la plainte
fut entendue et le projet annulé. À la même époque, les tribus envoyées se fixer dans
l’ouest et le centre-ouest de l’Anatolie se plaignirent de l’insuffisance des superficies
qui leur avaient été attribuées et demandèrent à pouvoir les agrandir. Il est d’ailleurs
probable qu’elles cherchaient à faire reconnaître officiellement une expansion
dont elles avaient déjà pris l’initiative. Le gouvernement confia le dossier à l’un des
fonctionnaires les plus haut placés, Anadolu Beylerbeyi, qui recommanda d’ajouter
plus de vingt villages à la zone initialement allouée, à condition que les nouveaux
arrivants acquittent l’impôt correspondant
[27]. Dans un autre exemple, en 1697,
plusieurs tribus qui avaient été déplacées dans la région de Rakka, dans le nord de
la Syrie, se plaignirent de leurs conditions de vie : il y avait « trop peu d’eau et trop
peu de végétation ». Elles demandaient à se déplacer plus au Nord, dans les environs d’Adana. Après avoir d’abord maintenu sa première décision, le gouvernement finit par leur assigner une zone plus hospitalière près d’Alep
[28].
Certaines négociations entre les tribus locales et le gouvernement mettaient en
jeu d’anciennes et de nouvelles catégories juridiques qui, selon les interprétations
et selon les conditions particulières à chaque cas, pouvaient soit servir à l’État
pour faire appliquer ses projets, soit aux tribus pour se protéger. Les Yürük, première cible de la politique de sédentarisation et qui le sont restés tout au long de
l’histoire, cherchaient régulièrement à éviter les obligations attachées à leur nouveau statut en affirmant être des sujets non tributaires d’impôts (
reaya) ou bien en
faisant valoir qu’ils rendaient, en tant que gardes, dresseurs de chevaux ou fauconniers, des services essentiels au gouvernement, qui devait leur accorder en
échange des exemptions particulières
[29].
La sédentarisation des nomades et le contrôle des autres communautés mobiles
se trouvèrent inéluctablement mêlés aux politiques ethniques du XIXe siècle. La
guerre de Crimée, celle de 1877-1878 et les conflits dans les Balkans sont les principaux événements qui ont obligé l’État ottoman à trouver au plus vite de quoi faire
vivre, loger et protéger les millions de réfugiés musulmans qui en résultèrent.
Non seulement cette situation compliqua l’application des politiques de sédentarisation, mais elle fit naître aussi une nouvelle sensibilité à la question de la composition ethnique et religieuse des populations dans diverses régions de l’Empire,
surtout dans les zones frontalières. La prise en charge de ces réfugiés et la stabilisation des nombreux nomades et autres groupes mobiles dans un contexte déjà
très lourd sur le plan ethnique imposait à l’État une réflexion sur sa manière de
gouverner et l’élaboration d’un nouveau contrat entre lui et la société.
Durant la plus grande partie de leur histoire, les Ottomans ont essentiellement pensé
leur pouvoir en termes de territoire. Les sujets qui peuplaient ce territoire étaient
appréhendés uniquement en tant que contribuables. En 1527, le sultan Soliman
se décrit à l’ambassadeur de Venise non seulement comme l’ombre de Dieu sur la
terre, mais aussi comme « l’empereur de la mer Blanche et de la mer Noire, de la
Romanie et de l’Anatolie, du pays de Grèce et de la Caramanie, de Dulcadir,
Diarbekir, Dirnaizam, Damas, Alep, Le Caire, la sainte Jérusalem, et de La Mecque
sublime et de la vénérée Médine, de Zide, du Yémen et de beaucoup d’autres
pays »
[30]. La question de savoir qui étaient les sujets ottomans et ce qui les faisait
tels n’avait aucune importance pour l’organisation et le fonctionnement de l’Empire.
Au début de l’époque impériale, les Ottomans n’ont pas fait usage de catégories
définies une fois pour toutes pour classer leurs sujets acquittant l’impôt. Les catégories utilisées pour faciliter l’administration étaient particulièrement imprécises
et fluctuantes. La religion constituait la seule exception de poids. Mais, même
dans ce cas, les frontières de nombreux ordres et sectes étaient floues et changeantes.
Les documents officiels n’identifient l’ethnie et la confrérie (
tarikat) que pour les
populations jugées potentiellement hostiles comme les Kurdes, les yazidi et, bien
sûr, les alévi. Les tribus alévi-turkmènes, par exemple, étaient généralement étiquetées comme Kizilbas ou comme Onikili, termes qui faisaient référence à leur
appartenance au chiisme duodécimain. Une telle qualification n’était guère précise
et reflétait surtout le soupçon persistant que ces communautés continuaient à
coopérer avec les Safavides iraniens, de l’autre côté de la frontière.
Au XIX
e siècle, quand les intérêts locaux se mirent à prévaloir dans différentes
parties de l’Empire, exacerbés au surplus par des mouvements nationalistes d’origine européenne, les Ottomans durent trouver les moyens de protéger ce qui restait de leurs possessions impériales. Ils abandonnèrent les arrangements assez
souples d’antan, qui reposaient sur des pratiques et institutions extrêmement
diverses, parfois d’origine locale, au profit d’une approche plus centralisée et plus
bureaucratique. Ce n’était pas chose aisée que de mettre au point la politique, les
institutions et les critères universels propres à intégrer les centaines de communautés présentes sur le territoire, avec leur extraordinaire diversité ethnique et
religieuse – diversité encore accrue par l’afflux d’immigrants et de réfugiés. Au début,
lorsque l’État installait des communautés nomades ou des réfugiés, il ne cherchait
pas tant à séparer les différents groupes ethniques et religieux qu’à les mettre en
symbiose. C’est dans cet esprit que, dans l’Est, les autorités donnèrent aux Kurdes
nomades le droit de s’abriter, avec leurs troupeaux, dans les villages des paysans
arméniens
[31]. Remarquons que cela avait été précisément la politique suivie pour
les premiers établissements ottomans dans les Balkans.
Dans sa quête d’un cadre structurant, l’Empire tâtonna longtemps. Il recourut,
en combinaison ou successivement, à des éléments d’ottomanisme supra-national,
d’islamisme, de nationalisme romantique et ethnique. Par exemple, le programme
de l’École tribale créée en 1892 était nettement orienté vers l’enseignement religieux : on cherchait, semblait-il, à apprendre aux élèves à devenir non de bons
Ottomans, mais de bons musulmans. Il est assez piquant que les Kurdes et les
Arabes s’y soient souvent affrontés, en général au sujet de la récitation exacte du
Coran
[32]. Parfois, les fonctionnaires essayaient de fondre ensemble plusieurs de ces
cadres et associaient, par exemple, un islam officiel étroitement défini avec les
symboles plus laïques de la construction nationale. Dans les régions frontalières
des Balkans, par exemple dans la région semi-autonome de Roumélie orientale, les
Ottomans tenaient à ce que fussent utilisés leurs timbres-poste. Ils rendirent
l’enseignement du turc obligatoire dans les écoles grecques et bulgares, et les
musulmans ne furent pas autorisés à fréquenter les écoles tenues par des étrangers.
À Beyrouth, quand une école italienne voulut arborer le drapeau de son pays d’origine, l’administration protesta aussitôt et l’obligea à y renoncer
[33]. Le congrès de
Berlin, en 1878 (où, soit dit en passant, le gouvernement impérial était représenté
par un Grec), donna naissance à une Bulgarie autonome mais tributaire et à une
Roumélie orientale semi-autonome, avec un gouverneur chrétien, qui devait être
nommé par le gouvernement ottoman. Étant donné la complexité et la nature
contradictoire de plusieurs de ces catégories et dispositifs, il n’est pas surprenant
que tout, de la nomination des gouverneurs à l’utilisation d’une monnaie, ait créé
de sérieuses tensions entre l’État ottoman, les groupes locaux et les puissances
européennes.
L’on sait que, finalement, les bureaucrates et intellectuels réformateurs ne sont
pas parvenus à produire une vision prospective d’une société ottomane bien intégrée, par delà son extraordinaire diversité ethnique et religieuse. Au lieu de
construire cet ensemble à la fois intégré et divers qui aurait exigé une authentique
participation des groupes concernés, ils préférèrent coopter les chefs de certains
d’entre eux pour les mettre au service de la construction par le haut d’une identité centralisée. L’échec de cette politique les conduisit à considérer la séparation
ethnique et religieuse de leurs sujets comme une condition préalable à la création
d’une société stable et prévisible.
Pour revenir au double thème des frontières et de l’appartenance, la trajectoire
historique que j’ai retracée ici implique l’interaction de trois séries de frontières.
Les premières sont les frontières extérieures de l’Empire. Jusqu’à la fin du
XVIe siècle, elles étaient constituées de barrières naturelles telles que les déserts
d’Arabie et d’Afrique du Nord, la chaîne du Caucase, la mer Méditerranée et les
steppes du Nord, qui furent les limites de l’expansion ottomane. Ces limites étaient
mal définies par essence ; elles s’étendaient sur de vastes territoires et abritaient
des populations composites aux histoires et aux cultures entremêlées. Entre le
XIVe et le XVIe siècles, il aurait été impossible d’y tracer une ligne nette séparant
les régions appartenant à l’Empire ottoman de celles dépendant d’un autre État.
Au XVIe siècle, la souveraineté devenant le principe régissant les relations internationales, les États européens, et notamment ceux qui jouxtaient l’Empire, essayèrent de préciser les territoires sur lesquels ils pouvaient légitimement exercer le pouvoir. Certes, toute frontière entre deux États a quelque chose d’arbitraire. Mais
certains États sont tout de même parvenus à élaborer une vision large, qui donnait un certain sens (en termes de passé partagé, de construction idéologique ou
d’identité) à la collectivité sur laquelle ils prétendaient avoir autorité; ils passèrent
à l’ère moderne à peu près sans dommage. Les Ottomans, eux, en partie du fait des
conditions spécifiques à l’Empire, eurent beaucoup de difficulté à justifier les frontières, au demeurant sans cesse changeantes, qu’ils affirmaient être « les leurs ».
À partir de leur première grande perte territoriale de 1699, ils ne cessèrent de réviser leurs frontières « inviolables » à mesure qu’ils devaient céder région après
région aux États voisins ou aux mouvements nationalistes. Ce n’est qu’après la
Première Guerre mondiale, sous la direction des nationalistes, qu’un territoire
fut exactement prédéfini et qu’il fut déclaré explicitement que l’armée se battrait
pour le défendre.
La deuxième frontière qui nous a occupés dans cette étude est la ligne qui sépare
l’État ottoman de la société ottomane. Classiquement encore, elle n’est pas étanche.
Les fonctionnaires de haut rang au service de l’État ottoman étaient recrutés dans
tous les segments de la société, tout particulièrement parmi les « enfants chrétiens »,
et étaient formés au service du gouvernement. L’une des conséquences de cette
grande mobilité sociale fut l’influence profonde exercée par le caractère nomade
de larges secteurs de la société sur les pratiques et l’idéologie de l’État. Chaque programme de sédentarisation mis en œuvre par le gouvernement au XVIIe et au
XVIIIe siècle était conçu comme faisant partie d’une politique plus large d’institutionnalisation et de codification des pratiques de l’État. Autrement dit, on peut y
voir des efforts délibérés pour instituer une séparation conceptuelle et pratique entre
la société et l’État.
Cette séparation était largement accomplie au moment des réformes Tanzimat,
au XIXe siècle. Bien des voies qui permettaient un accès facile aux dirigeants et une
grande mobilité aux fonctionnaires étaient déjà bloquées, et avec la multiplication
des bureaux, des lois, des procédures, l’État avait acquis les caractéristiques formelles
d’un État « moderne ». Mais alors il eût fallu, pour que le gouvernement fonctionnât
efficacement, que cette séparation fût suivie d’une véritable réintégration de la
société, légitimant le pouvoir de cet État institutionnalisé. Or aucune des idéologies ottomaniste, islamiste, nationaliste-ethnique ne sut fonder une vision englobante, susceptible de rassembler les sujets de l’Empire en une collectivité plus vaste
que leurs tribus ou que leurs communautés religieuses ou professionnelles.
La troisième sorte de frontière est celle qui délimite les centaines de communautés
ethniques et religieuses réunies dans l’Empire au cours de sa longue histoire. C’est,
par certains aspects, la partie la plus mal comprise de la société ottomane. On imagine souvent des limites nettes entre les différents groupes ethniques et religieux,
chacun organisé dans sa
millet. Mais il faut bien comprendre que la constitution même
de ces
millet séparées est le produit des efforts de l’État pour s’élever au-dessus de
la société et institutionnaliser sa domination. Si l’on examine les interactions qui existaient dans la société en dépit des catégories formelles, on se rend compte que les
populations défiaient en réalité tout classement. Non seulement entre groupes
soufis mais même entre groupes de religions différentes, il ne manquait pas de
zones grises permettant des hybridations culturelles. Finalement, il s’avéra impossible de cerner ces communautés par des frontières de caractère national. À tel
point que, au début du XX
e siècle, la création d’un État viable sur le plan national
ne fut possible qu’avec le déplacement massif de millions de gens et des échanges
de populations de part et d’autre des nouvelles frontières internationales
[34].
Traduit de l’anglais par Christine Monnatte
[1]
Wolf-Dieter Hütteroth, « The influence of social structure on land division and settlement in inner Anatolia », dans
P. Benedict, E. Tümertekin et F. Mansur (eds.),
Turkey Geographic and Social Perspectives, Leyde, E.J. Brill, 1974, p. 21.
[2]
Charles Fellows,
Travels and Researches in Asia Minor, Londres, 1852, p. 155.
[3]
Norman Lewis,
Nomads in Syria and Jordan, Cambridge, CambridgeUP, 1987, p. 30.
[4]
Cité dans
Fodor’s Turkey, New York, 1983, pp. 33-34. Citation retraduite de l’anglais, l’original n’ayant pu être retrouvé
(NdT).
[5]
Demirtas Ceyhun,
AhSu Bizim Kara Biyikli Türkler, Istanbul, E Yayinlari, 1993, p. 218.
[6]
James C. Scott,
Weapons of the Weak. Everyday Forms of Peasant Resistance, New Haven, Yale University Press, 1985.
[7]
Voir notamment James C. Scott, « La montagne et la liberté, ou Pourquoi les civilisations ne savent pas grimper »,
Critique
internationale, n° 11, avril 2001, pp. 85-104.
[8]
Halil Inalcik et Donald Quataert (eds.),
Social and Economic History of the Ottoman Empire, Cambridge, CambridgeUP, 1994,
p. 35; Rhoads Murphey, « Some features of nomadism in the Ottoman Empire »,
Journal of Turkish Studies, VIII, 1984, p. 192.
[9]
Halil Inalcik, « The Yürük », dans R. Pinner et W. Denny,
Oriental Carpet and Textile Studies, Londres, Hali Magazine,
1986, p. 56.
[10]
Cengiz Orhonlu,
Osmanli Imparatorlugu’nda Asiretlerin Iskâni, Istanbul, Eren, 1987.
[11]
Tayyib Gökbilgin,
Rumeli’de Yürükler, Tatarlar, ve Evlâd-i Fatihan, Istanbul, Osman Yalçin Matbaasi, 1957, pp. 255-256.
[12]
Cengiz Orhonlu,
op. cit., pp. 57-70.
[13]
Ismail Hakki Uzunçarsili,
Osmanli, vol. IV, première partie, Ankara, Türk Tarih Kurumu, 1956, p. 5.
[14]
Cengiz Orhonlu,
op. cit., p. 59.
[15]
Cengiz Orhonlu,
op. cit., p. 71.
[16]
Ismail Hakki Uzunçarsili,
op. cit., p. 4.
[17]
Cengiz Orhonlu,
op. cit., p. 33.
[18]
Cengiz Orhonlu,
op. cit., p. 56.
[19]
Voir Ahmet Refik,
Anadolu’da Türk Asiretleri, Istanbul, Devlet Matbaasi, 1930.
[20]
Norman Lewis,
op. cit., p. 30.
[21]
Sur Firka-i Islahiye, voir Cevdet Pasa,
Tezâkir, 21-39, Ankara Türk Tarih Kurumu, 1986, pp. 107-191. Wolfram Eberhard
(« Nomads and farmers in Southeastern Turkey »,
Oriens, vol. 6,1963, pp. 42-46) fait remonter l’origine de nombreuses
familles dirigeantes du sud de la Turquie, dont certaines possèdent aujourd’hui de grandes propriétés terriennes, à des
tribus nomades turkmènes.
[22]
Basbakanlik Arsivi,
Meclis-i Vükela Mazbatalari, 20/6,20/28,22/50,27/53,47/54,55/12.
[23]
Dans Marcel Clerget,
La Turquie, passé et présent, Paris, Armand Colin, 1947, p. 89.
[24]
Xavier de Planhol, « Geography, politics and nomadism in Anatolia »,
International Social Science Journal, XI(4), 1959, p. 529.
[25]
Alisan Akpinar,
Osmanli Devletinde Asiret Mektebi, Istanbul, Selçuk, 1997; Eugene Rogan, « Asiret Mektebi : AbdülhamidII’s
school for tribes ( 1892-1907)»,
International Journal of Middle East Studies, 28,1996, pp. 83-107; Selim Deringil,
The Well
Protected Domains, Londres, I.B. Tauris, 1999, pp. 101-104.
[26]
Cengiz Orhonlu,
op. cit., pp. 49,50 (note 87) et 57.
[27]
Cengiz Orhonlu,
op. cit., p. 77.
[28]
Cengiz Orhonlu,
op. cit., p. 92.
[29]
Ahmet Refik,
op. cit., pp. 36,37 (documents 67,70).
[30]
Lucette Valensi,
Venise et la Sublime Porte : la naissance du despote, Paris, Hachette, 1987, p. 69.
[31]
Xavier de Planhol, art. cité, p. 530.
[32]
Alisan Akpinar,
op. cit., p. 40.
[33]
Basbakanlik Arsivi,
Meclis-i Vükela Mazbatalari, 33/36,34/24,16/23.
[34]
L’auteur remercie Elif Andac pour sa relecture de la traduction française.