2001
Critiques internationales
Russie : une décennie pour rien ?
Jacques Lévesque
La chute de l’empire soviétique est certainement l’événement majeur de la deuxième
moitié du XXe siècle. Elle a bouleversé la configuration du système international. Elle a dramatiquement rétréci le champ des possibles pour les pays du
Tiers monde. Elle a transformé la nature et les contours de la construction européenne. Et nombre d’analystes y voient le point de départ de la globalisation.
Mais quid de la Russie elle-même ? Quel bilan peut-elle dresser d’un tel séisme, dix
ans après ? Quels que soient l’angle d’approche et les nuances savantes, on
a du mal à écarter l’idée que la décennie a été perdue pour le pays.
C’est patent sur le plan de sa puissance. Non seulement l’URSS a été liquidée, dans
un contexte de lutte impitoyable pour le pouvoir, à seule fin de priver
Gorbatchev de « son » État, mais Moscou a dû se résigner à l’élargissement de
l’OTAN sur ses frontières occidentales, nonobstant l’engagement informel des
principaux dirigeants de l’Alliance lors de la réunification de l’Allemagne. La
« doctrine Kozyrev » n’a pas permis à la Russie d’être cooptée à part entière
au sein du club occidental en dépit de multiples gages de bonne volonté, et
la diplomatie de Primakov n’a pas pu revenir sur ce déclassement. Ainsi, l’opposition du Kremlin à la politique de l’OTAN au Kosovo, essentiellement destinée
à ne pas avaliser la nouvelle doctrine de l’Alliance atlantique, est demeurée
sans effet : la Russie ne s’est réinsérée dans la partie balkanique qu’en acceptant
de faire pression sur Milosevic afin qu’il se rende à la pax otanica.
Même vis-à-vis de son « étranger proche », les résultats de Moscou sont médiocres.
Sur le plan militaire, le maintien de sa présence s’est effectué en creux, grâce
à sa capacité de nuisance et à son habileté à diviser pour continuer, sinon à
régner, du moins à compter, sans déboucher sur la constitution d’un système
cohérent de sécurité collective. Sur le plan économique, les échanges commerciaux au sein de la CEI se sont effondrés, même si la Russie reste le principal partenaire de chacun des États membres, et l’on ne voit pas s’enclencher
de véritable dynamique d’intégration régionale ; quant aux pays baltes, ils
ont été littéralement happés par la force d’attraction de l’Union européenne.
Enfin, sur le plan culturel, l’offre de Moscou n’est guère concurrentielle par
rapport à celle de l’Occident, bien que le russe soit encore la lingua franca de
l’espace ex-soviétique. Bref, la décolonisation de 1992 ne s’est pas accompagnée de l’émergence d’un néo-colonialisme de type français.
Une telle impuissance procède en grande partie de l’enlisement des réformes intérieures. Politiquement, le rétablissement de la « verticale du pouvoir » auquel
s’essaye Poutine ne paraît pas être en mesure de dégager un équilibre constitutionnel de type démocratique entre le centre et les régions. Les politiques
publiques fédérales et les ravaudages institutionnels incessants n’ont pas
réellement prise sur les systèmes locaux de pouvoir qui ont l’avantage de la
proximité et reposent sur une espèce de clientélisme postsoviétique. L’affaiblissement du parlementarisme sous l’effet de la présidentialisation du régime
n’est pas forcément pour déplaire aux hiérarques des provinces, très à l’aise
dans leur rôle traditionnel d’intermédiation. Et la résurgence d’une atmosphère de parti unique ne sert pas l’instauration d’un État de droit que rendent nécessaire la dislocation du welfare state communiste et les ravages
sociaux de la libéralisation, et qu’appellent de leurs vœux les investisseurs.
Mais c’est au regard du défi économique que le bilan s’avère le plus décevant. Si une
nouvelle classe de propriétaires s’est bien formée, fournissant une base
sociale au régime, elle s’est contentée d’une prédation débridée : tout au
long de ces dix ans, le stock de capital n’a cessé de fondre. Les sorties de capitaux, frauduleuses ou autorisées, atteignent des sommes vertigineuses.
On peut certes faire valoir que le cours des événements aurait pu être bien pire. Après
tout, la mainmise de la nouvelle classe dominante sur l’économie a contribué
au caractère pacifique de la transition politique et de la dislocation de l’URSS.
En son « étranger proche », la Russie a su éviter le piège d’une instrumentalisation des russophones qui aurait conduit à un embrasement auprès duquel
la guerre de Yougoslavie n’eût été que broutilles. Et le Kremlin a parfois
exploité avec un réel doigté les fenêtres d’opportunité diplomatique ou militaire que lui ont ouvertes la faiblesse ou les déchirements des anciennes
républiques soviétiques : dans le Caucase – à l’exception tchétchène près ! –,
en Asie centrale et surtout vis-à-vis de l’Ukraine. Si bien que la chute de
l’influence russe au sein de l’ancien espace soviétique semble aujourd’hui
stoppée. En outre, le déclassement international du pays, les humiliations que
lui ont fait subir ses partenaires occidentaux, les conditionnalités des bailleurs
de fonds et sa propre déroute économique ne se sont pas soldés par un rejet
massif de l’étranger. Les esprits gaillards peuvent même voir dans le mélange
de pragmatisme et de volonté d’indépendance dont ferait preuve Poutine un
« gaullisme à la russe »...
Soit. Il n’en reste pas moins que l’ex-superpuissance a raté le train de la globalisation
et s’est marginalisée à l’échelle internationale, en dépit de coups diplomatiques
dans les Balkans, en Iran, en Inde ou en Chine, et du maintien de ses exportations militaires. C’est très affaiblie qu’elle doit négocier avec les États-Unis
la sortie des traités de maîtrise des armements. Surtout, les redoutables handicaps géographiques qui pèsent sur la Russie et que l’on tend à sous-estimer
rendent très aléatoire le succès des réformes économiques d’inspiration libérale. Seul l’État semble être en mesure de consentir les investissements massifs
d’infrastructure qui pourraient desserrer ces contraintes en créant des « externalités positives » pour les entreprises, y compris étrangères. On en revient
à la lancinante question des rapports entre le centre et les périphéries.
Il ne s’agit donc plus de savoir si la Russie a ou non perdu la guerre froide (certains
en disputent encore) ni si elle a perdu la paix qui lui a succédé (ce qui fait l’unanimité), mais de s’interroger sur sa capacité à ne pas perdre une nouvelle
décennie. La réponse appartient en partie à la société russe elle-même, en
pleine mutation, et à la recomposition d’un système de pouvoir que l’on
peine toujours à qualifier. Beaucoup dépendra aussi du regard que le reste du
monde portera sur le géant déchu, et des relations qu’il nouera avec lui.