Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629140
192 pages

p. 130 à 132
doi: en cours

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no 12 2001/3

2001 Critiques internationales

Russie : une décennie pour rien ?

Jacques Lévesque
La chute de l’empire soviétique est certainement l’événement majeur de la deuxième moitié du XXe siècle. Elle a bouleversé la configuration du système international. Elle a dramatiquement rétréci le champ des possibles pour les pays du Tiers monde. Elle a transformé la nature et les contours de la construction européenne. Et nombre d’analystes y voient le point de départ de la globalisation.
Mais quid de la Russie elle-même ? Quel bilan peut-elle dresser d’un tel séisme, dix ans après ? Quels que soient l’angle d’approche et les nuances savantes, on a du mal à écarter l’idée que la décennie a été perdue pour le pays.
C’est patent sur le plan de sa puissance. Non seulement l’URSS a été liquidée, dans un contexte de lutte impitoyable pour le pouvoir, à seule fin de priver Gorbatchev de « son » État, mais Moscou a dû se résigner à l’élargissement de l’OTAN sur ses frontières occidentales, nonobstant l’engagement informel des principaux dirigeants de l’Alliance lors de la réunification de l’Allemagne. La « doctrine Kozyrev » n’a pas permis à la Russie d’être cooptée à part entière au sein du club occidental en dépit de multiples gages de bonne volonté, et la diplomatie de Primakov n’a pas pu revenir sur ce déclassement. Ainsi, l’opposition du Kremlin à la politique de l’OTAN au Kosovo, essentiellement destinée à ne pas avaliser la nouvelle doctrine de l’Alliance atlantique, est demeurée sans effet : la Russie ne s’est réinsérée dans la partie balkanique qu’en acceptant de faire pression sur Milosevic afin qu’il se rende à la pax otanica.
Même vis-à-vis de son « étranger proche », les résultats de Moscou sont médiocres. Sur le plan militaire, le maintien de sa présence s’est effectué en creux, grâce à sa capacité de nuisance et à son habileté à diviser pour continuer, sinon à régner, du moins à compter, sans déboucher sur la constitution d’un système cohérent de sécurité collective. Sur le plan économique, les échanges commerciaux au sein de la CEI se sont effondrés, même si la Russie reste le principal partenaire de chacun des États membres, et l’on ne voit pas s’enclencher de véritable dynamique d’intégration régionale ; quant aux pays baltes, ils ont été littéralement happés par la force d’attraction de l’Union européenne. Enfin, sur le plan culturel, l’offre de Moscou n’est guère concurrentielle par rapport à celle de l’Occident, bien que le russe soit encore la lingua franca de l’espace ex-soviétique. Bref, la décolonisation de 1992 ne s’est pas accompagnée de l’émergence d’un néo-colonialisme de type français.
Une telle impuissance procède en grande partie de l’enlisement des réformes intérieures. Politiquement, le rétablissement de la « verticale du pouvoir » auquel s’essaye Poutine ne paraît pas être en mesure de dégager un équilibre constitutionnel de type démocratique entre le centre et les régions. Les politiques publiques fédérales et les ravaudages institutionnels incessants n’ont pas réellement prise sur les systèmes locaux de pouvoir qui ont l’avantage de la proximité et reposent sur une espèce de clientélisme postsoviétique. L’affaiblissement du parlementarisme sous l’effet de la présidentialisation du régime n’est pas forcément pour déplaire aux hiérarques des provinces, très à l’aise dans leur rôle traditionnel d’intermédiation. Et la résurgence d’une atmosphère de parti unique ne sert pas l’instauration d’un État de droit que rendent nécessaire la dislocation du welfare state communiste et les ravages sociaux de la libéralisation, et qu’appellent de leurs vœux les investisseurs.
Mais c’est au regard du défi économique que le bilan s’avère le plus décevant. Si une nouvelle classe de propriétaires s’est bien formée, fournissant une base sociale au régime, elle s’est contentée d’une prédation débridée : tout au long de ces dix ans, le stock de capital n’a cessé de fondre. Les sorties de capitaux, frauduleuses ou autorisées, atteignent des sommes vertigineuses.
On peut certes faire valoir que le cours des événements aurait pu être bien pire. Après tout, la mainmise de la nouvelle classe dominante sur l’économie a contribué au caractère pacifique de la transition politique et de la dislocation de l’URSS. En son « étranger proche », la Russie a su éviter le piège d’une instrumentalisation des russophones qui aurait conduit à un embrasement auprès duquel la guerre de Yougoslavie n’eût été que broutilles. Et le Kremlin a parfois exploité avec un réel doigté les fenêtres d’opportunité diplomatique ou militaire que lui ont ouvertes la faiblesse ou les déchirements des anciennes républiques soviétiques : dans le Caucase – à l’exception tchétchène près ! –, en Asie centrale et surtout vis-à-vis de l’Ukraine. Si bien que la chute de l’influence russe au sein de l’ancien espace soviétique semble aujourd’hui stoppée. En outre, le déclassement international du pays, les humiliations que lui ont fait subir ses partenaires occidentaux, les conditionnalités des bailleurs de fonds et sa propre déroute économique ne se sont pas soldés par un rejet massif de l’étranger. Les esprits gaillards peuvent même voir dans le mélange de pragmatisme et de volonté d’indépendance dont ferait preuve Poutine un « gaullisme à la russe »...
Soit. Il n’en reste pas moins que l’ex-superpuissance a raté le train de la globalisation et s’est marginalisée à l’échelle internationale, en dépit de coups diplomatiques dans les Balkans, en Iran, en Inde ou en Chine, et du maintien de ses exportations militaires. C’est très affaiblie qu’elle doit négocier avec les États-Unis la sortie des traités de maîtrise des armements. Surtout, les redoutables handicaps géographiques qui pèsent sur la Russie et que l’on tend à sous-estimer rendent très aléatoire le succès des réformes économiques d’inspiration libérale. Seul l’État semble être en mesure de consentir les investissements massifs d’infrastructure qui pourraient desserrer ces contraintes en créant des « externalités positives » pour les entreprises, y compris étrangères. On en revient à la lancinante question des rapports entre le centre et les périphéries.
Il ne s’agit donc plus de savoir si la Russie a ou non perdu la guerre froide (certains en disputent encore) ni si elle a perdu la paix qui lui a succédé (ce qui fait l’unanimité), mais de s’interroger sur sa capacité à ne pas perdre une nouvelle décennie. La réponse appartient en partie à la société russe elle-même, en pleine mutation, et à la recomposition d’un système de pouvoir que l’on peine toujours à qualifier. Beaucoup dépendra aussi du regard que le reste du monde portera sur le géant déchu, et des relations qu’il nouera avec lui.
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