2001
Critiques internationales
La gestion de l’ancien Empire, ou les vestiges de la puissance
Jacques Lévesque
professeur et doyen de la Faculté de science politique et de droit de l’Université du Québec à Montréal, auteur de 1989, La fin d’un empire : l’URSS et la libération de l’Europe de l’Est, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques, 1995.
Dix ans après la fin de l’URSS, la perception dominante dans la « post-soviétologie » occidentale est celle d’un échec complet des efforts de la Russie pour reconstruire autour d’elle, à travers la Communauté des États
indépendants (CEI) ou autrement, un ensemble tant soit peu intégré, que ce soit
sur le plan économique, politique ou militaire. Plus encore, l’influence de la Russie
sur tous ses voisins immédiats (à l’exception de la Biélorussie) serait en déclin
constant et irréversible. Cette vision des choses, présente dès 1992-1993, n’a pas
toujours prévalu au cours de la décennie. Aucontraire. En 1995, on considérait généralement que la Russie avait réussi à établir, ou à rétablir (avec la connotation
soviétique inhérente à cette nuance) son hégémonie militaire dans la région. On
parlait alors d’un retour de l’impérialisme russe. Mais cette appréciation n’a cessé
de perdre du terrain depuis 1997. Qu’en est-il donc ?
À l’aune de la puissance passée de la Russie soviétique et même au regard des
intentions affichées des dirigeants de la nouvelle Russie, l’échec de sa politique dans
le « proche étranger »
[1] paraît évident. Pourtant, ses capacités d’influence y sont
encore importantes et pourraient même s’accroître dans l’avenir. À cet égard, rien
n’est encore perdu, à part bien sûr le rêve passéiste d’un retour à l’Union soviétique ou celui, plus moderne, d’une construction comme l’Union européenne. La
« chance » de la Russie pour l’avenir de ses relations avec ses voisins tient à ce que
leur marasme économique, politique et social est bien pire que le sien, ce qui n’est
pas peu dire. À côté de la plupart d’entre eux, la Russie apparaît comme économiquement dynamique et « prospère », comme « réformée », « moderne » et
« démocratique »
[2]... Les discours pro-occidentaux et quelque peu fanfarons des
membres les plus récalcitrants de la CEI ne doivent donc pas faire illusion. Disons
qu’en cela ils prennent exemple sur la Russie qui, sur la scène internationale,
affirme être une puissance majeure et demande à être traitée comme telle, alors que
son PNB équivaut à la moitié de celui des Pays-Bas.
Les priorités, les objectifs et le comportement de la Russie à l’endroit du proche
étranger ont beaucoup changé au cours de la décennie. Cependant, deux circonstances
au moins, qu’il faut rappeler ici, ont encadré le processus dès le début et continuent
à le faire. Tout d’abord, la dissolution de l’URSS en décembre 1991 n’a pas mis un
terme à sa désintégration. La dynamique de fission et les lignes de fracture qui ont
mis fin à l’URSS se sont répercutées et transférées avec une intensité variable dans
les nouveaux États, ycompris la Russie, les menaçant à leur tour d’éclatement. Dans
la décomposition générale et le sauve-qui-peut de la fin de 1991, le nationalisme (qui
n’a pas été la cause principale de la désintégration de l’URSS) est devenu la valeur
refuge, le point de chute et l’instrument privilégié de conquête ou de préservation
du pouvoir politique. La Russie eltsinienne pré-indépendance, qui a joué le rôle de
loin le plus important dans la destruction du pouvoir soviétique et le démantèlement
de l’URSS, a encouragé tous ces nationalismes et les a par la suite assez longtemps
tolérés, ycompris à l’intérieur de ses frontières. Le nationalisme réel ou fabriqué de
toutes pièces, inspirateur ou manipulé ou détourné, a été l’idéologie fondatrice et légitimatrice de tous les nouveaux États indépendants apparus en 1991 et de ceux qui
ont tenté de se constituer comme tels par la suite, sur la base des frontières « nationales » tracées par Staline dans le but exactement contraire. Il y a ici cependant une
exception, une seule, mais de taille : la Russie elle-même.
En effet, ce n’est pas le nationalisme qui a présidé à l’émergence de la nouvelle Russie
et a légitimé la lutte menée par Eltsine et son entourage d’alors contre Gorbatchev,
lutte qui a conduit à la dissolution de l’URSS. C’est au nom des valeurs de la démocratie et de l’économie de marché, fétichisées et dogmatisées à la russe en filiation directe
avec l’ancienne tradition occidentaliste radicale, qu’a été menée cette lutte pour le
pouvoir. C’est là la seconde condition de départ. Elle a marqué profondément la première phase de la politique russe dans l’ancien espace soviétique et a laissé des traces
sensibles même après que l’idéologie dominante se fut modifiée à Moscou.
Illusions et conséquences d’un pro-occidentalisme débridé
Cette condition de départ a fait toute la différence entre la tournure prise par la désintégration de l’URSS et celle de la Yougoslavie. Tout comme la Serbie, la Russie était
la « nation » qui perdait le plus au démantèlement de la fédération qu’elle avait dominée. Au moment de l’éclatement de l’URSS, 25 millions de Russes vivaient à l’extérieur des frontières dont héritait la Russie. En différents points du territoire des autres
républiques soviétiques, notamment en Ukraine, au Kazakhstan ou en Estonie, les
Russes formaient des majorités compactes. L’Armée rouge était encore présente
partout. Il aurait suffi qu’un gouvernement nationaliste et revanchard à Moscou
encourage ces communautés à proclamer l’indépendance sur ces territoires, en leur
fournissant un soutien militaire même indirect, pour qu’on assiste à la réédition d’un
scénario yougoslave aux conséquences autrement plus catastrophiques.
Le nationalisme et les calculs géopolitiques n’étaient pas alors à l’ordre du jour
au sommet du nouveau pouvoir russe. Comme le disait en termes on ne peut plus
significatifs le ministre des Affaires étrangères Kozyrev, « l’objectif primordial »
de la Russie était de rejoindre les rangs « des peuples civilisés »
[3]. L’entourage
ultra-libéral d’Eltsine attendait tout de la thérapie de choc et de l’appartenance au
monde des États « civilisés », et la reconstruction sur des bases nouvelles de
l’ancien espace soviétique était explicitement qualifiée d’objectif secondaire et
subordonné au premier
[4]. Au surplus, l’isolement international de la Serbie, auquel
participait alors la Russie, était un repoussoir efficace.
Un idéalisme débridé et un grand manque de réalisme sont pourtant des produits fréquents des situations révolutionnaires. Et c’était le cas de la Russie de la
fin de 1991. On pourrait dire que la CEI, fondée le 8 décembre, initialement à trois
(Russie, Ukraine et Biélorussie), l’a été sur la base d’un vaste malentendu. Pour
Kravtchouk, le président ukrainien, elle représentait un passage obligé vers l’indépendance complète. Pour Eltsine et son entourage libéral, c’était un point de
départ et un cadre minimal sur la base duquel devait se construire progressivement
une nouvelle union librement consentie entre la Russie et les anciennes républiques soviétiques. « L’économie de marché est fondamentalement intégrative »,
disait-on dans les milieux politiques et intellectuels occidentophiles et enthousiastes
de Moscou. Le discours de plus en plus nationaliste de Kravtchouk et son opposition à toute forme multilatérale d’intégration économique, sans parler d’intégration
politique, trouvaient dans ces milieux une explication optimiste : Kravtchouk était
un communiste qui faisait de la surenchère nationaliste pour se maintenir aux
commandes sans faire de réformes, mais lorsque « les vrais démocrates » arriveraient au pouvoir à Kiev et introduiraient l’économie de marché, l’Ukraine prendrait la voie de l’intégration.
Dès la fin de 1991 et tout au long de 1992, la Russie multiplia les rencontres pour
développer des structures d’intégration économique, politique et militaire de la CEI.
Son action manquait cependant gravement de cohérence, de détermination et de
volonté politique. Il y avait à cela trois raisons.
D’abord, comment faire de l’intégration dans un ensemble en pleine désintégration ? On peut comprendre l’absence de vision claire... Pour sauver ce qui pouvait l’être et pour amadouer les États les plus récalcitrants à l’endroit de la CEI ou
de la Russie, ou des deux
[5], la Russie accepta que la participation aux diverses institutions de la CEI qui se mettaient en place, et même que l’application des décisions prises, se fassent « à la carte »
[6]. La CEI allait en conséquence demeurer un
ensemble polymorphe, fluctuant et insaisissable.
Ensuite, tout en souhaitant l’intégration, les libéraux de Moscou n’en voulaient
qu’à la condition qu’elle ne soit pas un frein à la transition rapide de la Russie à
l’économie de marché. Or la plupart des membres de la CEI n’en avaient pas
encore pris le chemin. Aussi les États d’Asie centrale, majoritairement favorables
à l’intégration économique, étaient-ils considérés comme un fardeau et un obstacle
à l’insertion de la Russie dans le marché mondial, sans parler de son appartenance
au monde occidental.
Enfin, ce furent des mesures unilatérales de la Russie qui sonnèrent le glas de
ses objectifs déclarés de marché commun et de monnaie unique. C’est elle qui
poussa progressivement hors de la « zone rouble » les États désireux d’y demeurer.
On peut facilement comprendre pourquoi. Même si seule la Russie imprimait les
roubles, les banques centrales des républiques émettaient des crédits en roubles,
de façon incontrôlée. D’où une inflation astronomique et la fuite de produits et de
ressources vers les républiques les moins disciplinées. La Russie imposa des limites
aux exportations de pétrole et de diverses matières premières. Les tractations
qu’elle entreprit pour cesser de subventionner les républiques et les forcer à la discipline aboutirent à l’échec définitif de 1993.
C’est donc essentiellement sur une base bilatérale qu’allaient se construire ou
se défaire les relations de la Russie avec les États de la CEI.
La désintégration différée de l’Armée rouge
De toutes les grandes institutions fédérales de l’État soviétique, l’armée fut la
seule dont l’unité survécut quelque temps à la fondation de la CEI. C’est en raison
de son insistance à maintenir cette unité que l’acte fondateur de la Communauté
mentionnait la préservation d’un « espace militaire stratégique commun » et
qu’Eltsine voulut initialement des forces armées conventionnelles communes.
Mais si l’Ukraine, pour rassurer l’Occident et faciliter sa reconnaissance internationale, commença par accepter un contrôle unique – c’est-à-dire russe– sur les
armes nucléaires, ce fut elle qui donna très vite ensuite le signal du démantèlement
des forces armées soviétiques en « nationalisant » ses effectifs et ses équipements.
Le lourd contentieux russo-ukrainien qui s’ensuivit à propos de la propriété de la
flotte de la mer Noire n’allait se résoudre qu’en 1997.
De façon peu étonnante, ce sont les États qui faisaient déjà face à des mouvements
sécessionnistes sur leur territoire et qui doutaient – non sans raison– de l’impartialité de la Russie et surtout des forces armées soviétiques (tels l’Azerbaïdjan et la
Moldavie) qui voulurent en premier leurs propres forces militaires. La Géorgie, qui
se trouvait dans la même situation, n’avait tout simplement pas adhéré à la CEI. La
création par la Russie de son propre ministère de la Défense en mai 1992 fut l’avant-dernier acte de la fin du projet de forces armées communes. Cet abandon n’eut
cependant pas pour conséquence le retrait des forces russes du territoire des autres
États post-soviétiques, et celles-ci ne renoncèrent pas à l’idée d’« espace militaire et
stratégique commun » qui allait peser lourd par la suite. Les occidentalistes du pouvoir, et sans doute Eltsine lui-même, n’y attachaient pas une importance très considérable; ce qui facilita, ici encore, une dislocation relativement « douce ».
La volonté de construire des États nationaux pleinement indépendants ne suffit
pas à expliquer l’échec des forces armées communes et les difficultés d’entente sur
des politiques communes en matière de défense et de sécurité. La perception des
menaces immédiates ou potentielles était loin d’être partagée. Pour certains des
nouveaux États, la menace la plus forte venait de l’intérieur de la CEI : pour l’Azerbaïdjan, c’était l’Arménie et vice versa ; pour l’Ukraine et la Moldavie, c’était la
Russie. D’autres, au contraire, craignaient des acteurs extérieurs à la CEI, ou
encore des menaces intérieures face auxquelles un soutien russe pouvait être
escompté. Les lignes de partage entre adhérents et non adhérents au Traité de sécurité collective de Tachkent signé en mai 1992 sont très révélatrices à cet égard. La
Russie, l’Arménie et quatre des cinq républiques d’Asie centrale (Ouzbékistan,
Kazakhstan, Tadjikistan et Kirghizie) furent bientôt rejointes par la Biélorussie. Les
républiques d’Asie centrale avaient été les dernières à vouloir quitter l’URSS.
N’ayant pas été invitées à participer à la fondation de la CEI, elles avaient même
craint, non sans raison, d’être laissées de côté par une Russie tournée vers l’Ouest.
La construction d’une légitimation nationale par les dirigeants en place en Asie centrale se fit avec un peu de retard.
Sauf pour l’Ouzbékistan, les lignes de partage révélées par le traité de Tachkent
n’allaient pas beaucoup changer. Et le traité ne devint jamais une organisation
semblable à l’OTAN, comme on le souhaitait à Moscou.
Le retour d’une vision géopolitique impériale
L’idéalisme et les illusions qui présidèrent au démantèlement consenti des bases
territoriales de l’empire russe et soviétique ne pouvaient durer très longtemps. Ils
furent battus en brèche par les conséquences catastrophiques de la thérapie de
choc, la faiblesse de l’aide occidentale eu égard aux attentes, le ressaisissement
des communistes, l’émergence d’un nationalisme agressif, la défection d’un grand
nombre d’alliés d’Eltsine et d’un Parlement qui l’avait solidement appuyé auparavant. Si une partie de l’entourage libéral d’Eltsine fut écartée, une autre fut pour
ainsi dire « dégrisée ».
Dès les premiers mois de 1993, un tournant nettement perceptible intervint dans
la politique extérieure de la Russie qui devint très vite semblable à celle préconisée
par l’Union civique, celle-ci représentant alors au Parlement l’opposition dite « centriste », dans laquelle se reconnaissaient plusieurs « jeunes » généraux, des
afgantsy
(anciens d’Afghanistan) tels que Gromov, Lebed et Gratchev, ministre de la
Défense. L’« ultra-libéral » Gaïdar avait été remplacé à la tête du gouvernement
par Tchernomyrdine, issu de ces courants centristes. Dans un discours prononcé
à la fin de janvier, Eltsine se plaignit, pour la première fois de façon aussi nette,
du comportement unilatéral des États-Unis sur la scène internationale et de
l’absence de prise en compte des vues et intérêts russes. Bientôt, les relations avec
le proche étranger et le renforcement de l’intégration multiforme de la CEI furent
officiellement mis au rang de première priorité de la politique extérieure. Ce sont
les militaires qui donnèrent le ton de la nouvelle politique russe dans l’ancien
espace soviétique ; d’autant plus après qu’ils eurent joué le rôle décisif dans le
coup de force d’Eltsine contre le Parlement, à l’automne 1993. En février 1994,
le chef d’état-major des forces armées russes déclarait que celles-ci avaient l’intention
d’établir trente bases dans le proche étranger. Kozyrev lui-même affirma au début
de 1994 : « Nous ne devons pas quitter ces régions qui ont fait partie de la sphère
des intérêts de la Russie pendant des siècles »
[7]. Ces propos visaient aussi bien les
républiques baltes, où les forces armées russes se montraient extrêmement réticentes
à achever leur retrait en dépit des accords conclus deux ans plus tôt. Les pressions
occidentales pour que la Russie respectât cet engagement furent décisives.
Là où la volonté américaine était moins nette, les choses se passèrent différemment pour celles des républiques réticentes à la présence de forces armées
russes. Les républiques alors consentantes étaient l’Arménie, la Biélorussie et les
cinq républiques d’Asie centrale – y compris le Turkménistan qui, bien qu’opposé
au renforcement de la CEI, acceptait l’assistance des forces russes pour la formation de sa propre armée. Les récalcitrants étaient la Moldavie, l’Ukraine, la Géorgie
et l’Azerbaïdjan. Ils avaient un point commun : leur intégrité territoriale était
mise en cause par des mouvements sécessionnistes.
En 1993 et 1994, la Russie allait faire preuve d’une habileté redoutable dans
l’exploitation de cette vulnérabilité et dans la manipulation des conflits ethniques
de ces États pour se faire reconnaître comme puissance incontournable et seule
garante possible de la paix, et pour établir son hégémonie militaire. Toutefois, ce
comportement néo-impérial allait respecter une stricte limite : à aucun moment,
la Russie ne remettrait formellement en cause l’intégrité territoriale des « États indépendants ». C’était là, plus que jamais sans doute, une norme sacro-sainte de
bonne conduite internationale, et la Russie tint à s’y conformer malgré ses frustrations et récriminations croissantes à l’égard des États-Unis.
Le cas de l’Ukraine est ici révélateur. Lorsqu’en 1992 le Parlement russe avait
déclaré nul et non avenu le transfert à l’Ukraine, en 1954, de la Crimée (toujours
peuplée à 70% de Russes), le Kremlin avait immédiatement fait savoir qu’il ne s’estimait aucunement lié par cette résolution qualifiée de déplorable. Mais lorsque se
développa un mouvement séparatiste russe en Crimée en 1993, le pouvoir russe
allait mettre à profit cette fragilisation de l’Ukraine pour la tirer davantage vers la
CEI et obtenir la cession de la quasi-totalité de la flotte de la mer Noire tout en
gardant le droit de la maintenir dans ses bases de Sébastopol. C’est à ce prix que
l’Ukraine obtint la conclusion d’un traité reconnaissant solennellement son intégrité territoriale
[8].
En janvier 1994, le nationaliste russe Youri Mechkov se fit élire président de la
Crimée avec 73% des suffrages, sur un programme sécessionniste. Il avait promis
un référendum sur le sujet, et tout indiquait qu’il le gagnerait. Or ce fut sous la
pression discrète mais certaine du Kremlin qu’il y renonça
[9]. Il le fit porter sur la
question plus nébuleuse de la redéfinition des rapports de la Crimée avec l’Ukraine,
et le remporta avec 78 % des voix. Si la question de la sécession avait été clairement posée, la Russie aurait pu trouver dans la victoire du « oui » un bon alibi démocratique pour mettre en cause le
statu quo territorial. Mais elle préféra éviter la crise
internationale qui en aurait résulté. Ce que souhaitaient alors les dirigeants russes,
c’était plutôt une fédéralisation de l’Ukraine, avec des entités fédérées fortes – la
Crimée et celles de l’Est entretenant des relations plus étroites avec la Russie– et
un État fédéral relativement faible, redevable de son intégrité à une Russie présente
militairement sur le terrain.
En Moldavie, en Azerbaïdjan et en Géorgie, contrairement à l’Ukraine, les
mouvements séparatistes étaient déjà solidement engagés avant la dissolution de
l’URSS. Mais c’est après celle-ci que ces trois nouveaux États connurent des
défaites militaires décisives en Transnistrie, au Nagorno-Karabakh et en Abkhazie :
trois républiques auto-proclamées devenues de facto indépendantes (et qui le sont
encore). Dans le premier et le troisième cas, les forces russes locales avaient aidé
en sous-main les forces sécessionnistes, à la satisfaction ouverte des ennemis
d’Eltsine au Parlement. Mais le pouvoir civil ni même le ministre de la Défense
(encore qu’ils n’eussent rien fait pour s’y opposer) ne montrant aucune disposition
à reconnaître ces républiques sécessionnistes, les dirigeants de Moldavie, de Géorgie
et d’Azerbaïdjan, confrontés à une situation désespérée, furent contraints de
s’adresser à Moscou pour obtenir un arbitrage – et payèrent un important tribut
pour que celui-ci leur fût favorable.
À l’automne 1993, Chevardnadzé apporta l’adhésion de la Géorgie à la CEI; dans
les mois qui suivirent, il accorda quatre bases militaires à la Russie et signa le traité
de sécurité collective de Tachkent. En Azerbaïdjan, les défaites militaires successives
essuyées face aux forces arméniennes avaient entraîné la chute du président nationaliste Elchibey et son remplacement (avec l’aide, croit-on, des services de sécurité
russes) par Geydar Aliev. Celui-ci fit ratifier par son Parlement l’appartenance de
l’Azerbaïdjan à la CEI, ce qu’avait refusé de faire son prédécesseur, et fit adhérer
son pays au traité de Tachkent
[10]. Il envisagea même d’accepter des forces russes sur
son territoire, alors qu’il n’y en avait pas. En Moldavie, le président Snegur réactiva lui aussi la participation de son pays à la CEI et dut accepter que les forces armées
russes y restent jusqu’à la solution du conflit avec la Transnistrie.
Dans tous ces cas, la Russie a cherché à favoriser, là encore, une formule de type
fédéral ou confédéral pour résoudre les conflits interethniques et rétablir (si peu
que ce fût) l’intégrité territoriale des États issus de la fédération soviétique, présentant sa présence militaire comme garante de la paix. Toutefois, la pérennisation
de situations d’indépendance de facto des entités sécessionnistes allait alimenter le
soupçon, sinon la conviction, que la Russie ne tenait pas vraiment à la résolution
de conflits qui lui étaient si profitables.
La première guerre de Tchétchénie, commencée en décembre 1994, est évidemment le produit de la montée des forces nationalistes et autoritaires au sein du
pouvoir russe. Or le plus jusqu’au-boutiste des partisans de cette guerre, le ministre
de l’Intérieur Koulikov, usa expressément de l’argument du risque de perte
d’influence de la Russie dans le proche étranger au profit des États-Unis : une victoire des forces séparatistes dans le Caucase du Nord, expliquait-il, stimulerait le
nationalisme antirusse en Transcaucasie et ailleurs dans le proche étranger, et couperait la Russie de la mer Caspienne
[11].
En 1995 et à la veille de l’élection présidentielle de 1996, l’hégémonie russe dans
le proche étranger apparaissait comme un objectif poursuivi avec détermination et
non sans succès. Contrairement à la guerre de Tchétchénie, cet objectif était très populaire et Eltsine, particulièrement vulnérable à l’accusation d’avoir été le fossoyeur de
l’URSS, jugea nécessaire de mettre à son crédit quelques avancées dans la difficile
reconstruction de l’espace soviétique. Le 2 avril 1996, lors d’une séance solennelle
au Kremlin et en présence du Patriarche « de toutes les Russies », Eltsine et son homologue biélorusse Loukachenko signèrent un traité qui donnait naissance à une nouvelle Communauté, désignée dans la presse comme « Communauté des États souverains » ; ce qui, fort opportunément, donnait en russe l’acronyme SSR, soit presque
le SSSR qui désignait l’URSS. Quelques jours plus tôt, le 29 mars, les présidents de
la Russie, de la Biélorussie, du Kazakhstan et de la Kirghizie avaient créé une autre
organisation plus lâche, la « Communauté des États intégrés », essentiellement une
union douanière. Les deux nouvelles Communautés étaient ouvertes aux autres
membres de la CEI. Un des plus hauts fonctionnaires de celle-ci, V. Pokrovski,
comparait le dispositif à une pyramide d’intégration variable et ouverte, avec au
sommet la Communauté des États souverains, suivie de la Communauté des États
intégrés, le tout reposant sur la base plus large et plus lâche de la CEI.
Une telle image embellissait la réalité et dissimulait mal les contradictions de
la politique russe héritées de la phase précédente. La « SSR » était loin de répondre
aux vœux de Loukachenko, qui souhaitait un État commun où son pays aurait eu
un statut égal à celui de la Fédération de Russie. La Russie ne voulait pas d’un tel
État, pas plus qu’elle ne voulait assumer les coûts d’une véritable intégration économique, et se contentait d’une situation où la Biélorussie était devenue un
protectorat ou même une annexe militaire russe.
En rétrospective, on pourrait dire que les mois qui précédèrent l’élection présidentielle de 1996 et qui virent aussi la destitution de Kozyrev (survivant, pourtant
largement reconverti, de l’époque précédente) marquèrent le sommet de la phase
néo-impériale de la politique russe au proche étranger.
Entre géopolitique et géoéconomie
Faut-il parler d’oscillations cycliques dans la politique extérieure des dernières
années de l’URSS et des premières de la nouvelle Russie ? Chez Gorbatchev, la
conscience des limites et de la fragilité de ce qui pouvait être accompli par des moyens
militaires, sur une base économique déliquescente, avait amené une nouvelle politique internationale. La première phase du pouvoir d’Eltsine était allée jusqu’au
bout de cette politique axée sur la réconciliation, le désarmement et la priorité à
l’économie. Puis la Russie est retombée quelque peu dans les vieilles ornières. Sur
fond d’effondrement économique, elle s’est appuyée sur le seul instrument de
puissance qui lui restait, ses forces armées (malgré leur état lamentable), pour établir son hégémonie dans sa « sphère d’influence ». Or on observe à partir de 1997
un nouveau retour de balancier ; les deux derniers mouvements étant évidemment de moindre amplitude que le premier.
En effet, un changement notable, amorcé après juillet 1996, devient clairement
perceptible en mai 1997 avec l’échec cuisant de la grande bataille russe contre
l’élargissement de l’OTAN, qui avait duré trois ans. Au cours de cette bataille, la
Russie avait brandi toute une batterie de menaces de représailles plus ou moins crédibles, et notamment celle d’une politique beaucoup plus dure à l’endroit des
anciennes républiques soviétiques, plus particulièrement celles situées entre la
Russie et l’Europe, pour forcer leur alignement sur Moscou. Or non seulement
aucune de ces menaces ne fut exécutée mais, dans le cas du proche étranger, ce fut
même le contraire qui se produisit.
Quelques jours à peine après avoir signé à Paris, le 27 mai 1997, l’Acte fondateur des relations entre la Russie et l’OTAN qui édulcorait quelque peu sa défaite,
Eltsine se rendit à Kiev pour y signer solennellement le Traité d’amitié et de
coopération russo-ukrainien, dont l’article 2 « confirme l’immuabilité des frontières »
entre les deux pays. En même temps, il signait enfin des accords qui mettaient fin
au contentieux sur la flotte de la mer Noire. La Russie obtenait le droit – déjà
concédé dans les faits et dans le principe– de maintenir sa flotte en Crimée pour
vingt ans, mais elle renonçait à l’exclusivité des installations portuaires de Sébastopol et au statut d’extraterritorialité de la ville, qu’elle avait exigés jusque là. À la
Douma russe, les communistes protestèrent : selon eux, Eltsine venait d’ouvrir la
voie à l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN, puisque l’un des critères d’admission est
que l’État candidat n’ait pas de contentieux avec ses voisins. L’intention était
pourtant exactement contraire : on avait compris à Moscou qu’en jouant sur la vulnérabilité de l’Ukraine, on n’avait fait que la pousser vers l’OTAN; et l’on escomptait maintenant l’inverse en la sécurisant.
Le catalyseur de cette révision des attentes fondées sur la puissance militaire résiduelle de la Russie a été la catastrophique défaite essuyée en Tchétchénie, sanctionnée
par les accords de Khassaviuorts du 31 août 1996 qui conduisirent au retrait complet des forces russes et à l’indépendance defacto de la république rebelle. Ce changement d’orientation avait été rendu possible par une très importante remontée
politique des « libéraux » après la victoire d’Eltsine à la présidentielle. On sait que
celui-ci dut largement sa réélection à une action concertée des milliardaires russes,
orchestrée par Anatoly Tchoubaïs, ancien ministre responsable de la privatisation.
Après le scrutin, ce dernier fut nommé vice-premier ministre, tout comme Boris
Nemtsov, figure emblématique de l’économie de marché. Si Tchernomyrdine restait Premier ministre, Tchoubaïs et Nemtsov devinrent les véritables chefs du
gouvernement. Fait significatif, alors que seul le Premier ministre avait jusque-là
siégé au Conseil de sécurité, Eltsine y nomma aussi les deux vice-premiers ministres.
Bientôt, et à la surprise générale, ils y furent rejoints par le fameux milliardaire
Berezovski, nommé vice-secrétaire du Conseil. Certes, ces « libéraux » n’étaient
pas, ou plus, les pro-occidentaux et démocrates de la première heure. Mais ils
considéraient que le redressement économique était la priorité absolue tant en politique intérieure qu’extérieure, et que l’influence et la puissance de la Russie ne pourraient s’appuyer que sur des résultats économiques.
Ce sont eux qui firent échouer une tentative de renforcer l’intégration avec la
Biélorussie et empêchèrent le traité d’Union signé le 2 avril 1997 d’aller plus loin
que la « SSR », sinon par l’utilisation, cette fois, du terme « union ». Ce sont des
considérations économiques qui firent rechercher un modus vivendi avec la
Tchétchénie indépendante de fait, en vue de remettre en fonction l’oléoduc qui la
traverse et qui achemine vers la Russie le pétrole azéri de la mer Caspienne.
En même temps, la fragilité des gains géopolitiques obtenus jusque-là par la manipulation des conflits ethniques apparaissait clairement. Devant l’incapacité russe
d’apporter la solution escomptée au conflit abkhaze, Chevardnadzé menaçait de
retirer à la Russie les bases militaires qu’il lui avait consenties. Vers la fin de 1996
commença à se former à l’intérieur de la CEI un sous-ensemble, antirusse cette fois,
qui allait bientôt prendre le nom fort symbolique de GUAM (une île américaine
située bien loin des États-Unis...), acronyme du nom des États participants,
Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie : quatre États, précisément, confrontés
à des mouvements sécessionnistes mis à profit par la Russie. Comme la manne
escomptée (et initialement très surestimée) des réserves pétrolières de la mer
Caspienne donnait alors lieu à une foule de projets concurrents d’oléoducs (parfois aussi concurrents dans l’irréalisme), les membres du GUAM en imaginèrent
un susceptible de donner une assise économique à leur organisation. Le pétrole
d’Azerbaïdjan, transporté par oléoduc jusqu’aux ports de la Géorgie en mer Noire,
serait embarqué ensuite jusqu’à Odessa en Ukraine. Celle-ci construirait un oléoduc pour faire la jonction avec celui qui traverse son territoire (qu’elle a nationalisé) et qui transporte le pétrole russe vers l’Europe de l’Ouest. De cette façon,
l’Ukraine non seulement percevrait d’importants droits de transit, mais réduirait
sa dépendance énergétique presque totale à l’égard de la Russie. Le GUAM a
aussi cherché à activer le projet « Traceca » de l’Union européenne, consistant à
favoriser le développement d’une « nouvelle route de la soie », faite de routes terrestres, ferroviaires, maritimes, d’oléoducs et de gazoducs, pour désenclaver l’Asie
centrale et le Caucase et relier la Chine à l’Europe en évitant la Russie. Là aussi,
la réalisation avance moins vite que l’imagination... Les membres du GUAM ont
même demandé le développement d’un lien particulier entre ce dernier et l’OTAN
dans le cadre du Partenariat pour la paix, proposition accueillie avec la plus grande
réserve par l’Alliance atlantique. En 1999, l’Ouzbékistan qui, depuis 1995, après
avoir atteint l’autosuffisance en matière énergétique, avait adopté une politique de
résistance à l’hégémonie russe et d’orientation pro-américaine, se joignit au
GUAM, qui devint alors GUUAM. Il avait peu avant, avec l’Azerbaïdjan et la
Géorgie, quitté le traité de Tachkent à l’occasion de l’échéance de sa reconduction.
Contrairement aux recommandations d’un conseiller d’Eltsine, Andranik
Migranian, ex-libéral de l’époque gorbatchévienne devenu l’un des plus farouches
partisans d’une politique néo-impériale
[12], la Russie ne tenta pas de faire pression
sur les membres du GUAM en appuyant les revendications de leurs minorités. Elle
mécontenta même son allié militaire le plus sûr, l’Arménie, en faisant pression sur
elle en vue d’un règlement plus équilibré de son conflit avec l’Azerbaïdjan
[13]. Ici aussi,
les considérations économiques, incarnées en l’occurrence par un important lobby
pro-azéri lié aux intérêts pétroliers russes, gagnaient en influence à Moscou.
Les préoccupations géopolitiques ne disparurent pas pour autant : la tradition
en est trop bien ancrée dans l’histoire russe et soviétique. Mais les objectifs de ce
type furent poursuivis avec beaucoup plus de pragmatisme et subordonnés aux
intérêts économiques. À l’automne 1999, avec la seconde guerre de Tchétchénie
(très intimement liée à la préparation de la succession d’Eltsine), la Géorgie et l’Azerbaïdjan craignirent le retour d’une politique de force et de pression militaire dans
l’ensemble de la région du Caucase. Il n’en fut rien. Au printemps2000, la Russie
commença à négocier son retrait de deux bases militaires en Géorgie, que le gouvernement Chevardnadzé veut voir achevé en 2001 (il entend obtenir pour 2003
le retrait des deux autres bases consenties en 1994). Le pragmatisme de la Russie
semble donc se poursuivre au proche étranger sous la présidence de Poutine, mais
avec une volonté politique nouvelle. Celui-ci a réaffirmé qu’il faisait de l’ancien
espace soviétique la première priorité de la politique extérieure ; cette fois, « la
priorité » est poursuivie avec une détermination plus nette. Mais ce sont surtout
des leviers économiques qui ont été utilisés pour faire pression sur la Géorgie et
l’Ukraine, non sans succès. Preuve sans doute aussi de pragmatisme, le secrétaire
du Conseil de sécurité a déclaré que l’action prioritaire de la Russie porterait sur
les relations bilatérales plutôt que multilatérales
[14].
Au terme d’une première décennie qui s’achève, c’est de fait une remarquable
variété des cas de figure qui caractérise les relations de la Russie avec les anciennes
républiques soviétiques. Les observateurs russes se plaisent à ordonner les États
de la CEI en fonction de leur attitude plus ou moins « amicale » à l’endroit de la
Russie. Ils s’entendent à peu près sur l’ordre décroissant suivant : Biélorussie,
Arménie, Tadjikistan, Kazakhstan, Kirghizie, Turkménistan, Moldavie, Ouzbékistan, Azerbaïdjan, Ukraine et Géorgie
[15]. Comme on le voit, l’ordre n’indique
aucune cohérence régionale et aucune affinité particulière quant à la nature des transformations politiques et économiques.
La volonté russe constamment réaffirmée d’intégration et de structuration de
cet espace a donc clairement échoué. Sur le plan militaire, où cette volonté a été
particulièrement nette, l’échec apparaît d’autant plus cuisant. Cela dit, les appréciations quant à la profondeur et à l’irréductibilité de cette fragmentation diffèrent
selon l’angle d’observation. Ceux qui, comme Samuel Huntington, considèrent les
clivages « civilisationnels » comme les plus décisifs envisagent une dérive tectonique de l’Asie centrale et en voient pour preuve l’émigration massive des populations russes. Ce mouvement est certes général, mais prend une configuration très
particulière au Kazakhstan, où la population russe émigre massivement du sud, mais
peu du nord, accentuant la division du pays selon des lignesethniques
[16]. Or c’est
précisément pour empêcher une fracture de son pays que le président Nazarbaev
maintient une alliance (pleine d’ambiguïtés) avec la Russie. Il a toujours été partisan
d’une intégration avec la Russie, mais à condition qu’elle soit multilatérale, afin de
limiter la marge de manœuvre de celle-ci.
Sur le plan économique, la chute dramatique des échanges commerciaux entre
la Russie et ses voisins de la CEI depuis 1991 est souvent perçue comme le baromètre le plus sûr de l’influence future de la Russie dans cet espace. Mais cette
chute des échanges tient bien davantage à l’effondrement et à la contraction des
économies de tous les États de la CEI qu’à la réorientation de leur commerce
extérieur. Pour la presque totalité d’entre eux, et les plus importants, la Russie reste
le principal partenaire et c’est elle qui a, et de loin, le plus diversifié son commerce
extérieur.
Le cas qui peut le plus faire illusion est celui de l’Ukraine, la seconde en importance des anciennes républiques soviétiques, et la première dans l’ordre des préoccupations russes. La vigueur de ses proclamations d’indépendance politique est
directement proportionnelle à sa dépendance économique vis-à-vis de la Russie.
Cette dépendance, pratiquement totale en matière énergétique, est loin de s’atténuer. Elle s’est au contraire récemment aggravée avec la perspective du doublement
des exportations, déjà colossales, de gaz russe vers l’Europe occidentale, qui a
relancé le projet russe de construction d’un nouveau gazoduc reliant la Russie et
l’Europe de l’Ouest en contournant l’Ukraine par le Nord. La capacité de pression de la Russie s’en est trouvée accrue pour obtenir une baisse des tarifs de
transit et surtout du « siphonnage » massif du gaz russe acheminé par le gazoduc
ukrainien, ainsi que le remboursement de l’énorme dette énergétique de l’Ukraine
[17].
Le président ukrainien a accepté récemment le principe d’une copropriété russe
des gazoducs, qu’il avait jusque-là refusé. Un peu plus tôt, l’Ukraine avait aussi dû
se résoudre à la privatisation d’une raffinerie de pétrole en faveur d’intérêts russes.
Si la Russie a très peu de capacités d’investissement à l’étranger en comparaison
des pays occidentaux, elle n’en manque pas tout à fait dans ces domaines cruciaux
et, dans l’état actuel des choses, l’Ukraine constitue un terrain plus favorable aux
investisseurs russes non pas seulement en raison de la langue, mais surtout parce
qu’ils savent opérer sur un terrain miné par la corruption et l’absence de cadre
juridique clair.
Dans ces conditions de vulnérabilité économique, il demeure paradoxal que,
contrairement au Kazakhstan, l’Ukraine ait toujours refusé de s’intégrer à un cadre
de relations multilatérales avec la Russie, qui aurait pu limiter les capacités d’action
de cette dernière. Il est clair que l’Ukraine a été davantage préoccupée de sa souveraineté
dejure que d’une véritable autonomie, notamment économique
[18]. Dans
l’état actuel, lamentable, de son économie et en l’absence de perspectives de redressement, l’objectif central de sa politique extérieure, fréquemment affirmé par
plusieurs de ses dirigeants, de rejoindre l’Union européenne et l’OTAN apparaît
complètement irréaliste. On va même sans doute voir s’élargir le décalage qui la
sépare de son partenaire politique privilégié, la Pologne, avec l’entrée de celle-ci
dans l’OTAN et bientôt dans l’Union européenne. En réalité, la Russie est beaucoup plus près que l’Ukraine de satisfaire à des conditions d’adhésion à l’Union européenne : c’est tout dire. Les affirmations de la Russie quant à son statut de grande
puissance et à son rôle majeur dans le système international sont aussi irréalistes
que les objectifs européens et atlantiques de l’Ukraine. Et pourtant, les premières
ont moins fait illusion que les seconds, dans le mondeoccidental
[19].
La république qui a paru la plus susceptible de pouvoir profiter d’une réorientation prometteuse de ses relations économiques pour asseoir une politique extérieure pro-occidentale a été et demeure l’Azerbaïdjan. Mais il s’avère maintenant
qu’on a largement surestimé les réserves de pétrole de la Caspienne, de même que
les conditions économiques de son exploitation et de son évacuation. La viabilité
économique et la réalisation du grand projet d’oléoduc qui doit relier Bakou à la
Méditerranée,
via la Turquie, ne sont toujours pas confirmées. Cette situation a
déjà pour effet de réduire la marge de manœuvre, non seulement de l’Azerbaïdjan,
mais aussi du Turkménistan, ainsi que celle, déjà très étroite, du Kazakhstan à
l’égard de la Russie
[20].
À cette enseigne, même si on le perd facilement de vue, la Russie reste indéniablement la puissance dominante de l’ancien espace soviétique. C’est bien pour
conjurer cette réalité que le GUUAM existe. La Russie détient une hypothèque
importante sur l’avenir de plusieurs de ses membres. Les contentieux d’Abkhazie,
d’Ossétie du Sud, du Nagorno-Karabakh et de Transnistrie ne peuvent être réglés
sans elle. Les bases économiques du GUUAM sont au moins aussi faibles que
celles de la CEI. Même sa cohésion politique face à la Russie est fragile. Depuis
maintenant plus d’un an, à la suite d’attaques de rebelles armés entraînés en Afghanistan, l’Ouzbékistan s’est rapproché de la Russie. Les dangers du « fondamentalisme musulman » sont devenus une véritable obsession du régime ouzbek. Ils ont
amené le président Karimov à appuyer fermement la guerre conduite par Poutine
en Tchétchénie (contrairement à ce qu’il avait fait lors de la première) et à coopérer
plus étroitement avec la Russie en matière de sécurité. En même temps, les échanges
économiques ont augmenté de 30 % au cours de la dernière année. Les victoires
successives des taleban en Afghanistan et la crainte de débordements ont joué
dans le même sens pour l’ensemble de l’Asie centrale. De plus, le GUUAM a
récemment perdu, defacto, l’un de ses membres fondateurs, la Moldavie : les élections législatives de février 2001 ont donné une majorité de près de 70 % des
sièges aux communistes, qui ont formé le gouvernement. Les nouveaux dirigeants
préconisent l’adhésion à l’union Russie-Biélorussie et projettent un référendum sur
la question. Cette volonté est accueillie avec réserve à Moscou, surtout pour des
raisons de coût, mais aussi de prudence politique. Quoi qu’il advienne sur le plan
des constructions formelles, la présence des forces armées russes en Moldavie
paraît assurée pour les années à venir.
À la périphérie de l’ancien espace soviétique, trois États sont considérés comme
des compétiteurs potentiels de la Russie sur le plan géopolitique : la Chine, l’Iran
et la Turquie. Au cours des dernières années, les deux premiers ont étroitement
coopéré avec Moscou pour l’aider à maintenir dans cet espace une situation qui lui
soit favorable. Quant à la Turquie, même si elle n’a pas joué un rôle aussi déterminant que celui qui avait été envisagé à la fin de l’URSS, elle est un important
relais de l’influence des États-Unis et de l’OTAN. À ce titre, elle demeure le principal défi pour l’influence de la Russie dans l’avenir prochain.
Pendant la majeure partie de la décennie qui s’est écoulée depuis la dissolution
de l’URSS, la Russie a été une puissance en chute libre, tant sur le plan de son économie que sur celui de son influence et de son rôle internationaux. Une évolution
qui s’étend sur près de dix ans apparaît forcément comme la tendance lourde.
Mais il est de fait que la contraction de l’économie a cessé, et que celle-ci connaît
actuellement un certain redressement. S’il est assurément trop tôt pour parler
d’un renversement durable de la tendance, il est visible que la chute s’est également
arrêtée pour ce qui est de l’influence de la Russie dans l’ancien espace soviétique,
et même que le plus récent passé va plutôt dans le sens contraire.
[1]
Blijnee zarubejie, littéralement le « proche outre-frontière », est le terme le plus fréquemment utilisé par les Russes après
1991 pour désigner les anciennes républiques soviétiques. Cet usage a été ressenti par les nationalistes de ces États comme
un refus de les considérer comme véritablement étrangers, donc souverains.
[2]
On ne tiendra pas compte ici des Républiques baltes, qui sont sans doute définitivement entrées dans la mouvance ouesteuropéenne et ne font d’ailleurs pas partie de la CEI.
[3]
Komsomolskaia Pravda, 9 juin 1992.
[4]
Rappelons que Galina Starovoïtova, future figure de proue de l’opposition démocratique et antinationaliste, assassinée
en 1999, était à l’époque conseillère d’Eltsine pour les nationalités.
[5]
Le Turkménistan était plus réticent à l’égard de la CEI que de la Russie, la Moldavie et l’Azerbaïdjan avaient l’attitude
inverse, alors que l’Ukraine se méfiait autant de l’une que de l’autre.
[6]
Sur 886 documents signés par les chefs d’État entre la fin de 1991 et 1998,130 seulement l’ont été par tous les membres
de la CEI. Voir A. deTinguy, « Russie-Asie centrale : la fin d’un “étranger proche”»,
Revue internationale et stratégique n°34,
été 1999, pp. 117-127.
[7]
Itar Tass, 18 janvier 1994.
[8]
Dans les documents fondateurs de la CEI, les États signataires reconnaissaient bien l’intangibilité de leurs frontières. Mais,
méfiants, les nationalistes ukrainiens demandaient que la Russie reconnaisse l’intégrité territoriale de l’Ukraine
en dehors de
toute référence à son appartenance à la CEI.
[9]
Lors d’une visite qu’il fit à Moscou en février 1994, Mechkov ne put obtenir de rencontre avec aucun ministre russe, sans
parler des plus hauts personnages de l’État. Son Premier ministre E. Sabourov déclara avec amertume à un observateur étranger en mai 1994 : « Depuis 1991, la Russie a poursuivi une politique isolationniste, sans aucune préoccupation sérieuse pour
le sort des Russes hors de ses frontières ». A. Lieven,
Ukraine and Russia : A Fraternal Rivalry, Washington, United States
Institute of Peace, 1999, p. 116.
[10]
Il s’y retrouva aux côtés de l’Arménie, ce qui contribua à l’anémie organisationnelle du traité.
[11]
Cité par G. Lapidus, « The dynamics of secession in the Russian federation : Why Chechnya ?», dans A. Alexeev (ed.),
Center-Periphery Conflict in Post-Soviet Russia, NewYork, St-Martin’s Press, 1999, pp. 60-61. Il faut souligner ici que l’absence
totale de retenue dans l’usage de la force à l’intérieur de la Russie, comparativement à son comportement au proche étranger, a beaucoup à voir avec le tabou de l’intégrité territoriale et surtout avec la complaisance de l’Occident. Non seulement
celui-ci considéra la guerre comme une affaire intérieure russe, mais Clinton, visiblement pour faciliter la réélection
d’Eltsine, alla jusqu’à exprimer sa compréhension en faisant référence à la Guerre de Sécession américaine, dans un discours
public prononcé à Moscou en janvier 1996.
[12]
Voir son article fort éloquent dans
Nezavisimaia Gazeta, 26 mars 1997, qui visait nommément l’Azerbaïdjan, la Géorgie
et l’Ukraine.
[13]
En décembre 1996, Primakov se rendit à Erevan où il prêcha, à la plus grande inquiétude de ses interlocuteurs arméniens, « la nette subordination du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes au principe de l’intégrité territoriale des États ».
Entretien de l’auteur avec A. Martirossian, vice-ministre des Affaires étrangères, Erevan, 22 avril 2000.
[14]
Rossiskaia Gazeta, 6 février 2001.
[15]
La ligne de partage serait le Turkménistan, considéré comme neutre. À l’issue d’une conférence donnée en mars 2000
à l’Institut d’État des relations internationales de Moscou, le secrétaire du Conseil de sécurité S. Ivanov affirmait que la Russie
considérait comme ses « alliés » les États suivants, mentionnés dans cet ordre : Biélorussie, Arménie, Tadjikistan, Kirghizie
et Kazakhstan.
Nezavisimaia Gazeta, 26 mars2000.
[16]
La population russe du Kazakhstan dans son ensemble est passée de 40,8 % en 1990 à 29 % en 1997. M. Alexandrov,
Uneasy Alliance : Relations between Russia and Kazakhstan in the Post-Soviet Era, 1992-1997, Westport, Greenwood Press, 1999,
pp. 139-140. Anne deTinguy (
op. cit. ) établit à 3,5 millions les émigrants (russes à 70%) qui ont quitté les cinq républiques
d’Asie centrale entre 1989 et 1998.
[17]
En 1999, Gazprom estimait à 5 millions de dollars par jour ses pertes dues aux « prélèvements » ukrainiens. I. Klympush,
« Ukraine and Russia : Strategic partnership
vs. mutual dependence », dans K.R. Spillman
et al. (eds.),
Between Russia and
the West : Foreign and Security Policy of Independent Ukraine, NewYork, Peter Lang, 1999, p. 251. Au début de 1999, la dette
énergétique de l’Ukraine, pour le gaz seulement, était de 1,6 milliard. Voir
Segodnia, 27 janvier 1999.
[18]
C’est une des thèses centrales de l’excellent livre de P.J. D’Anieri,
Economic Interdependence in Ukrainian-Russian Relations,
Albany, State University of NewYork Press, 1999, p. 145.
[19]
Toute une série d’événements récents sont venus pousser l’Ukraine vers la Russie. Les accusations de meurtre contre
Koutchma, la rupture des courants nationalistes ukrainiens avec lui, le renvoi du ministre des Affaires étrangères prooccidental Taraysuk, et finalement la destitution, le 26 avril 2001, du premier ministre V. Youchtchenko, l’un des derniers
hauts personnages de l’État à bénéficier d’un capital de confiance dans les chancelleries occidentales, font que le Président
ukrainien trouve maintenant à Moscou son seul appui international important.
[20]
Voir O. Roy, « Caspienne : une histoire d’oléoduc, ou les illusions de la géostratégie »,
Critique Internationale n° 8,
juillet 2000, pp. 36-44.