2001
Critiques internationales
La Russie et l’Occident : des illusions au désenchantement
Vyacheslav Nikonov
ancien député à la Douma ( 1994-1996), est président de la Fondation Polity, Moscou.
A la fin des années quatre-vingt et au début de la décennie suivante s’est produit l’un des événements les plus inattendus et les plus mystérieux de l’histoire de l’humanité. Une superpuissance – l’Union soviétique –
s’est, de son plein gré, privée de ses alliés et a cédé toutes ses positions sans rien
exiger en échange ; puis elle s’est effondrée en donnant naissance à quinze États
indépendants. « Aucune grande puissance ne s’est jamais désintégrée aussi radicalement et aussi rapidement sans avoir été vaincue par les armes », s’étonnait Henry
Kissinger
[1]. Or cela s’est précisément passé à un moment où la situation internationale, ainsi qu’une bonne partie des élites et de l’opinion publique occidentales,
étaient on ne peut plus favorables à l’URSS et à ses dirigeants, ainsi qu’à un règlement des difficultés internes et externes de ce pays.
La quasi-totalité des analystes américains, beaucoup d’Européens, mais aussi
quelques Russes ont trouvé une explication simpliste à ce phénomène : l’Occident
aurait « gagné la partie ». Par ses efforts méthodiques, il aurait poussé l’économie
russe dans l’impasse en lui imposant une course aux armements trop lourde pour
elle, et il serait sorti vainqueur de la guerre froide. La « guerre des étoiles » de Ronald
Reagan aurait été le fétu de paille qui brise l’échine du chameau
[2].
Il existe une autre explication, non moins simpliste, mais radicalement opposée.
Tout ce qui est advenu résulterait de la mise en œuvre des idées personnelles de
Mikhaïl Gorbatchev : celui-ci aurait, unilatéralement, mis fin à la guerre froide et
liquidé l’empire soviétique. « Le facteur Gorbatchev a eu une portée plus décisive
que le facteur Reagan... Rien ne permet de penser qu’Andropov ou Tchernenko
se seraient comportés de la même façon s’ils avaient vécu plus longtemps. C’est parce
que Gorbatchev avait une autre vision du monde, parce qu’il a encouragé un autre
mode de pensée qu’une politique extérieure novatrice a pu voir le jour en URSS »
[3].
Le premier point de vue pèche manifestement contre la vérité : la fin de la
guerre froide ( 1989-1990) est antérieure à la chute du communisme, et la course
aux armements n’a eu aucune influence décisive sur l’élaboration de la perestroïka.
Si l’on prend en considération le cycle habituel des programmes militaires
– recherche, prototype, production en série et déploiement –, la riposte soviétique au défi de la « guerre des étoiles » n’aurait exigé de gros investissements qu’à
la fin des années quatre-vingt-dix; or la détente gorbatchévienne a commencé quinze
ans auparavant. De plus, au milieu des années quatre-vingt, aucun problème économique n’imposait de démolir l’URSS et son système politique. Sans volonté politique ou, à tout le moins, sans l’acceptation tacite de Moscou, les mouvements tectoniques auxquels on a assisté ne seraient advenus que bien plus tard, et sous une autre
forme; certains d’entre eux auraient même pu ne jamais se produire.
Le second point de vue est également inexact, mais en partie seulement. En Russie,
il ne faut jamais sous-estimer le rôle que peut jouer la personnalité du principal dirigeant. D’une façon générale, exception faite des périodes révolutionnaires, la politique suivie y dépend plus de la volonté du Prince ou du Secrétaire général que des
institutions et des groupes de pression. Gorbatchev avait vraiment l’intention d’en
finir unilatéralement avec la guerre froide, et c’est ce qu’il a fait. Il entendait
démocratiser le régime soviétique, ce qui ne serait venu à l’esprit d’aucun de ses
prédécesseurs. Il voulait améliorer la situation économique en introduisant certains
mécanismes de l’économie de marché, alléger le fardeau excessif du complexe
militaro-industriel, se débarrasser des vieilles élites communistes qui refusaient d’en
finir avec les excès odieux du régime soviétique et faisaient obstacle à toute adaptation aux défis de la modernisation. Mais l’effondrement du « système socialiste », le renoncement au monopole du Parti communiste (et donc à son propre
pouvoir), de même que l’implosion de l’URSS ne faisaient pas partie de ses plans.
Il s’agit largement d’effets connexes et inattendus de son action, démultipliés par
des facteurs internes.
L’internationalisme idéaliste, ou la « doctrine Gorbatchev »
La « doctrine Gorbatchev » en politique étrangère, connue aussi sous le nom de
« Nouvelle pensée », constituait un mélange disparate; on y trouvait à la fois des
idées sensées sur la possibilité de créer un monde plus sûr et plus juste, des illusions manifestes sur les intentions de l’Occident, et la conviction qu’il était possible d’amender et de consolider le communisme. Gorbatchev voyait dans la peres-troïka un moyen de « dynamiser l’ensemble du système politique et économique
socialiste ». Il appelait à « accélérer le processus d’intégration » au sein du camp
socialiste et à « renforcer la coopération entre partisfrères »
[4].
Parallèlement, il fit de l’interdépendance croissante de la communauté internationale le point de départ de sa doctrine et, tout à fait sincèrement, « au nom
des intérêts communs de l’humanité et de la vie sur la terre », il proposa « de passer par-dessus tout ce qui divise »
[5]. Mais il avait totalement négligé le facteur
militaire. Le tournant qu’il avait opéré « du principe du surarmement à celui de
la suffisance raisonnable »
[6] s’était traduit par de fortes réductions des arsenaux de
son pays. Gorbatchev escomptait imprudemment que l’Est et l’Ouest, dans l’esprit
de la théorie de la convergence, iraient à la rencontre l’un de l’autre, alors qu’ils
étaient toujours en concurrence. Or le comportement des autres États – ces
« monstres égoïstes », pour reprendre la formule de DeGaulle– restait dicté plus
par les rapports de force objectifs et par la capacité d’exploiter les faiblesses d’autrui
que par les « valeurs communes à l’humanité ».
En enterrant prématurément la géopolitique, Gorbatchev ne s’était pas soucié
de consacrer juridiquement la fin de la guerre froide, ni de mettre en place une nouvelle architecture de sécurité et d’élaborer d’autres règles du jeu. Il y était encouragé par l’extrême bienveillance que lui manifestaient à l’époque les chefs des
grands pays occidentaux : au pic de la « Gorbymania », c’est-à-dire en 1989-1990,
il ne serait venu à l’esprit d’aucun d’entre eux que l’Alliance atlantique puisse
s’étendre vers l’Est sans porter un préjudice irrémédiable à leurs relations avec
l’URSS et à la perestroïka. D’autant que c’est grâce à la poursuite de la politique
gorbatchévienne, et au non-élargissement de l’OTAN, qu’ils pensaient pouvoir
obtenir la neutralité de l’Allemagne, condition
sine qua non pour que l’URSS
accepte sa réunification. En 1990-1991, tous les responsables occidentaux qui rencontraient la direction russe – Helmut Kohl, John Major, François Mitterrand, James
Baker, Hans-Dietrich Genscher, Douglas Hurd– ne cessaient de lui garantir que
l’Alliance ne s’étendrait jamais vers l’Est
[7].
Gorbatchev ne se souciait guère de ses alliés d’Europe orientale et leur laissait
une totale liberté d’action. En 1990, Vaclav Havel avait même proposé aux gouvernements des anciens pays socialistes de négocier avec l’Occident une dissolution
simultanée de l’OTAN et du Pacte de Varsovie
[8]. Moscou ne réagit pas à cette initiative et, un an plus tard, elle dut dire adieu au CAEM et au Pacte de Varsovie.
À l’intérieur, Gorbatchev était bien seul. Ses réformes se heurtaient à la résistance acharnée de la vieille
nomenklatura ainsi qu’à celle des services spéciaux et de
l’armée, qui tentèrent un coup d’État en août 1991. Mais l’incohérence et la lenteur des réformes lui avaient aussi aliéné une intelligentsia en voie de radicalisation, les mouvement nationaux dans les républiques fédérées et les dirigeants de
la Fédération russe menés par Boris Eltsine.
Le système communiste s’est écroulé comme un château de cartesen même temps
que le pouvoir gorbatchévien : le processus a commencé à la périphérie, avec le camp
socialiste, il s’est poursuivi à l’intérieur même de l’URSS, avec l’effondrement du
régime communiste à la suite du putsch raté, et enfin il a brisé l’Union soviétique
en décembre 1991. L’empire soviétique n’a pas été vaincu par une pression venue
de l’extérieur, mais par la détente et la tentative de modernisation interne.
Gorbatchev a libéré l’Europe orientale afin de poursuivre ses réformes et la coopération politique avec l’Occident ; mais Eltsine a lâché les républiques soviétiques
pour en finir avec Gorbatchev en le privant du pays dont il était le président.
L’Occident, en ces circonstances, a apporté un soutien de peu de poids à la Russie :
il lui a proposé son modèle, à savoir ses institutions démocratiques et son niveau
de vie élevé. De toute évidence, la Russie n’a pas perdu la guerre froide, ce serait
plutôt le contraire; mais il ne fait aucun doute qu’elle a perdu la paix qui lui a succédé.
L’américanocentrisme, ou la « doctrine Kozyrev »
L’histoire des rapports de la Russie et de l’Occident tout au long des années quatre-vingt-dix est celle d’une descente ininterrompue : après l’euphorie des débuts est
venu le temps des désillusions. Les facteurs qui ont conduit à ce désenchantement
sont nombreux, mais je n’en citerai que trois, à mon avis déterminants.
Tout d’abord, l’asymétrie croissante des ressources tant économiques que politiques et militaires. Alors que les pays occidentaux ont vu leur potentiel augmenter
de manière fulgurante, la Russie s’est installée dans un chaos permanent avec une
économie en chute libre. Le pays qui, en 1991, a pris le nom de Fédération de Russie
n’avait jamais existé auparavant dans ses frontières actuelles, et ses habitants
n’avaient pas d’identité nationale; il n’avait même pas d’institutions étatiques si l’on
fait abstraction de la Présidence, du Congrès des députés du peuple (institution
incompréhensible s’il en est) et d’un minuscule ministère des Affaires étrangères,
dont le ministre se trouvait être Andreï Kozyrev. Il fallait donc construire ce nouvel État. La Russie a hérité des quatre cinquièmes du territoire de l’URSS, mais
de la moitié environ de sa population et de son potentiel économique. À la suite
de réformes manifestement mal conçues (on ne se demandera pas ici qui en est responsable, du Kremlin ou du FMI), sa richesse a diminué de moitié durant la décennie quatre-vingt-dix. La Russie ne peut au mieux prétendre qu’au statut de pays
moyennement développé. De plus, elle n’a pu conserver qu’une petite partie de
l’armée soviétique, et qui était loin d’être la meilleure, les unités les plus performantes étant traditionnellement stationnées en Ukraine, en Biélorussie et dans les
républiques baltes. Au milieu de la décennie, ses forces armées ne représentaient
que 15% des effectifs européens contre 50%, voire davantage, à l’époque soviétique. Ses dépenses militaires, qui n’ont pas cessé de décroître, s’élevaient en 1999,
d’après les chiffres surévalués du SIPRI, à 22,4 milliards de dollars, soit douze
fois moins que celles des États-Unis et deux fois moins que celles de la France
[9].
La Russie est certes demeurée une superpuissance nucléaire, mais elle n’est plus
en état de moderniser ni même d’entretenir son potentiel de dissuasion, non seulement en raison de ses difficultés économiques, mais aussi parce que les capacités
de production de missiles balistiques se trouvent en Ukraine. Et son retard dans
les domaines de la recherche, des technologies et de l’information ne cesse de
grandir. Il est évident qu’un pays en perte de vitesse ne peut espérer que l’Occident
considère ses difficultés comme une priorité.
Les attentes excessives des deux parties au début des années quatre-vingt-dix expliquent également la détérioration de leurs relations. La classe politique et la population russes étaient convaincues dans leur majorité que, au fur et à mesure que le
pays se démocratiserait, il s’intégrerait dans la communauté des nations civilisées
regroupées sous le concept d’Occident ou de « Maison commune européenne »,
qu’il en tirerait des dividendes politiques et renforcerait sa sécurité. Elles escomptaient même une aide économique massive dans le cadre d’un nouveau plan
Marshall. Pour sa part, l’Occident espérait que la Russie se transformerait rapidement
en une démocratie avancée, avec une économie de marché prospère, et qu’elle
serait solidaire sur les grandes questions internationales. Une fois ces illusions
dissipées, on a assisté de part et d’autre à ce revirement que suscitent habituellement les espérances déçues.
L’absence, tout au long de la décennie, d’un mécanisme efficace d’élaboration
et de prise de décisions en matière de politique étrangère, avec pour conséquence
une certaine légèreté, voire quelque incohérence en ce domaine, est le troisième
facteur explicatif. La machine diplomatique, gouvernée pendant des décennies
par le département international du Comité central, a disparu en même temps que
l’URSS. Les chercheurs des nombreux instituts de recherche qui alimentaient
jusque-là le CC en informations et en analyses se sont retrouvés au chômage, leur
expertise n’intéressant d’ailleurs plus personne. Aussi le rôle des personnalités
chargées de conduire la diplomatie russe, qu’il s’agisse du président Eltsine – bien
que son état de santé déclinant en fît un acteur de moins en moins présent – ou
d’Andreï Kozyrev, s’en est-il trouvé renforcé. Dans la nouvelle organisation du pouvoir, les fonctions d’élaboration et de coordination de la politique étrangère furent
précisément confiées au ministère des Affaires étrangères (MAE). Or on constata
bientôt qu’il n’était pas à la hauteur : il ignorait tout du métier, n’ayant été auparavant qu’un organe d’exécution des décisions du Parti. Quant aux autres institutions, elles estimaient qu’il n’était pas nécessaire d’en référer au MAE ou à son titulaire et menèrent leur propre politique, qui ne correspondait pas toujours à la
ligne officielle. Ainsi le Parlement, pour manifester son opposition, refusait de
ratifier les dizaines d’accords internationaux que le Président avait paraphés, sans
parler de ceux signés par Kozyrev, y compris StartII. Le ministère de la Défense
suivait sa propre ligne, que ce soit en Transcaucasie, au Tadjikistan et en Moldavie
ou en matière de maîtrise des armements. Le ministère de l’Énergie nucléaire se
lançait dans des opérations commerciales, notamment en direction de l’Iran, avec
lequel il coopérait dans les domaines les plus délicats sans tenir compte de l’intérêt
national. Les compagnies d’hydrocarbures faisaient à l’étranger du lobbying pour
faire avancer leurs intérêts en ce qui concerne le tracé des conduits, sans juger bon
d’en informer le MAE. Quant au Conseil présidentiel de sécurité, pourtant le
mieux à même de coordonner la politique étrangère, il refusait de jouer ce rôle et
se consacrait exclusivement à la gestion des points chauds aux frontières extérieures de la CEI et en Tchétchénie. Bref, Moscou était incapable de parler d’une
seule voix, et cette cacophonie la condamnait à réagir au coup par coup, ce qui lui
créait des complications imprévues et irritait ses partenaires.
Pourtant, au début, les choses ne semblaient pas aller si mal. L’équipe ultralibérale
de Kozyrev s’était entièrement réapproprié la « doctrine Gorbatchev », mais sans
sa composante communiste. Elle en avait accentué le caractère utopiste, tout en y
ajoutant une note de fatalisme : profondément convaincue de son impuissance, elle
avait fini par en persuader ses partenaires occidentaux.
Alexeï Pouchkov, très fin analyste, a vu dans le modèle de développement que les
ultralibéraux envisageaient pour la Russie celui proposé à l’Allemagne et au Japon
vaincus
[10]. De même que ces derniers avaient été sommés de reconnaître le rôle dirigeant de l’Occident, de même la Russie était-elle invitée à renoncer à son point de
vue sur le monde et à se concentrer sur son économie si elle voulait un beau jour
renaître de ses cendres et devenir une grande puissance exerçant une force d’attraction naturelle sur les autres nations. Kozyrev lui-même définissait ainsi brièvement
sa doctrine : « Prendre modèle sur les pays démocratiques avancés, être admis dans
leur club sur un pied d’égalité, tout en restant digne et en gardant sa personnalité;
telle est notre conception »
[11]. James Baker, évoquant un entretien qu’il avait eu en
1991 avec le Président russe, rappelait l’enthousiasme de celui-ci lorsqu’il envisageait la fusion des structures militaires de la CEI et de l’OTAN
[12]
ou lui démontrait
que la Russie devait intégrer les institutions européennes : Conseil de l’Europe et
Union européenne. La « doctrine Kozyrev » était marquée par un américanocentrisme évident. Le chef de la diplomatie russe niait l’existence d’une « super-puissance unique »
[13]
et avançait l’idée d’une union stratégique avec les États-Unis
qui prendrait la forme d’un partenariat dans lequel la Russie serait le numéro deux.
En fait, Kozyrev n’accordait un rôle politique autonome à la Russie qu’en CEI
et n’excluait pas qu’elle puisse y « faire un emploi mesuré de la force tant sur le
plan économique que militaire ». Quant aux anciens alliés d’Europe de l’Est, il fallait « les empêcher de devenir une zone-tampon nous isolant de l’Occident »
[14].
Au début, la politique pro-occidentale d’Eltsine et de Kozyrev bénéficia clairement du soutien de la société. Pas seulement parce que les gens simples ne s’intéressent guère à la politique extérieure et qu’ils s’en remettent pour cela à leurs dirigeants, mais parce que la plupart des Russes avaient une excellente image de
l’Occident et y voyaient une force amicale. Pour la première fois de son histoire,
la Russie n’avait plus d’ennemis directs. Avec la conclusion d’accords de désarmement
d’une ampleur sans précédent – de la réduction des armements conventionnels dans
le cadre du traité FCE à celle, drastique, des forces stratégiques conformément au
traité StartII, en passant par le démantèlement des missiles de portée intermédiaire–,
les bases de la stabilité stratégique avaient été jetées. Les procédures d’inspection
avaient rendu les forces armées transparentes de l’Atlantique à l’Oural. Enfin, la
coopération russo-américaine avait permis de dénucléariser l’Ukraine, la Biélorussie
et le Kazakhstan.
Mais la « doctrine Kozyrev » a vite déçu. Pour suivre le modèle « germanonippon » (qui s’était appliqué à des pays occupés militairement et dirigés par des
puissances étrangères), il aurait fallu que la Russie renonce à avoir une politique
extérieure, l’Occident lui fournissant pour sa part une aide économique massive
et l’admettant en son sein. Or rien de tel ne s’est produit. Les capitaux tant attendus
n’ont pas afflué; faute de stabilité politique et de système juridique favorable aux
affaires, les investissements ne sont tout simplement pas allés en Russie. En
revanche, celle-ci s’est heurtée à des barrières protectionnistes lorsqu’elle a voulu
écouler ses produits (métaux, engrais et textiles) sur les marchés occidentaux. La
Russie n’est pas intégrable dans les structures occidentales ; même le Conseil de
l’Europe ne l’a acceptée que pendant trois ans. Quant à faire partie de l’OTAN et
de l’Union européenne, il ne fallait même pas en rêver. Des gestes de bonne
volonté comme l’acceptation des frappes aériennes sur Bagdad au cours de l’été 1993
ou le renoncement aux livraisons de moteurs cryogéniques à l’Inde ont été considérés comme un dû par l’Occident et n’ont rien suscité en retour.
Après avoir perdu ses ennemis, la Russie a perdu ses alliés. Son activisme en
CEI, quelle qu’en soit la forme, a commencé à être considéré comme du « néo-impérialisme ». Alors qu’il lui fallait éteindre seule les nombreux conflits armés à
sa périphérie, dont l’ampleur et la cruauté ne le cèdent en rien à ceux des Balkans
(Karabakh, Tadjikistan, Ossétie, Abkhazie et Moldavie), elle n’a fait que mécontenter
l’Occident. Celui-ci, pour contenir « la nouvelle expansion russe »
[15], s’est mis à encourager les forces centrifuges dans l’espace post-soviétique, pratique que Zbigniew
Brzezinski, toujours délicat, qualifie de « pluralisme géopolitique » en Eurasie.
Dès 1993, il devint évident que la politique menée par Kozyrev comportait des
faiblesses. La perspective d’un élargissement de l’OTAN, que la Russie n’avait
aucune raison de soutenir, lui porta un coup très sérieux. Non seulement l’américanocentrisme n’avait pas amélioré les rapports avec l’Occident, mais il avait fermé à la
Russie d’autres options diplomatiques, notamment en Asie et dans le monde arabe.
À l’intérieur, le ministre ne tenta même pas de créer un semblant de consensus sur
sa politique ; au contraire, il recourut à l’idéologie en affublant ceux qui la critiquaient
de l’étiquette de « rouges-bruns ». Bref, on commença à l’associer à un petit courant idéologique, qui plus est en perte de vitesse. Et dans la mesure où le maître mot
de sa politique était l’« entrée dans la communauté occidentale », l’idée, juste en
soi, d’une coopération avec l’Occident pâtit des attaques réitérées qu’il subit.
À l’automne 1993, Eltsine fit donner le canon contre le Parlement sans susciter
d’ailleurs la moindre objection de la part des Occidentaux. Le Président voulait ainsi
accroître ses prérogatives en faisant adopter une nouvelle Constitution, et avoir un
Parlement docile en empêchant les leaders du Soviet suprême dissous de se
présenter aux élections à la Douma. Ce dessein ne réussit que partiellement :
certes, la Constitution adoptée par référendum a donné au Président des pouvoirs véritablement monarchiques, notamment celui de définir la politique extérieure, mais les législatives de 1995 ont vu le succès relatif, avec 24% des voix, des
ultra-nationalistes de Vladimir Jirinovski.
L’insatisfaction provoquée par l’évolution des relations avec l’Occident et la
montée d’une vague patriotique contraignirent Eltsine à changer de discours. Dans
sa première adresse à l’Assemblée fédérale, il déclarait : « En 1994, il nous faudra
en finir avec la pratique perverse des concessions à sens unique »
[16]. À l’automne,
devant l’Assemblée générale des Nations unies, il se permit pour la première fois
des critiques à l’égard des Occidentaux : « Jusqu’ici, l’égalité de droit, le partenariat, le profit mutuel et la coopération en sont restés, dans une large mesure, au
stade des mots, qui servent, comme toujours, à masquer les égoïsmes des États »
[17].
Devant ce changement de discours présidentiel, Kozyrev se démena comme
un beau diable; il introduisit dans son vocabulaire l’expression de « grande puissance » et ne dissimula plus que les dirigeants occidentaux le décevaient : « Ils se
comportent avec nous comme des maîtres d’école... Dès que nous n’acceptons
plus [leurs] propositions quasi comminatoires, ils cessent d’être condescendants pour
devenir irritables »
[18]. Néanmoins, il continua de plaider pour que la Russie ait des
relations d’allié avec l’Occident et il affirma qu’un élargissement de l’OTAN ne
compromettrait pas la coopération avec son pays. Il s’efforça de démontrer que le
Partenariat pour la paix constituait une alternative à l’OTAN, et non un prélude
à son élargissement. Il tenta aussi de reprendre l’initiative, ne fût-ce que partiellement, dans le règlement de la crise bosniaque, mais fut obligé de s’effacer devant
les États-Unis. Ainsi, l’Occident, calmement et méthodiquement, remplissait le vide
politique laissé en Europe de l’Est par l’effondrement de l’URSS. Chaque fois, les
propos, les efforts et les démarches de Kozyrev étaient contredits par les faits, et
ses « positions de principe » cédaient les unes après les autres. Se constitua ainsi
une image stéréotypée de la Russie, celle d’un pays perpétuellement mécontent et
frustré par l’Occident, mais toujours prêt à troquer sa « fermeté » stratégique de
la veille contre les perspectives avantageuses de crédits du FMI.
Les nuages s’amoncelaient sur la tête du ministre des Affaires étrangères. Lorsqu’en décembre 1994 il démissionna de « Choix de la Russie », qui réprouvait l’intervention militaire en Tchétchénie, il fut abandonné par ses derniers partisans ultralibéraux. En 1995, seul le bon plaisir d’Eltsine le maintenait au pouvoir, mais ce
soutien allait s’amenuisant. Le Président réagit très mal aux négociations sur l’élargissement de l’OTAN que son ministre avait entamées de son propre chef avec le
gouvernement américain et qu’il considérait comme un consentement voilé. En
septembre 1995, après les frappes de l’OTAN en Bosnie, il lui exprima une dernière fois son mécontentement en public. Pour la Russie, c’en était fini de l’illusion de devenir en un rien de temps « comme l’Occident et dans l’Occident ».
L’alternative multipolaire, ou la « doctrine Primakov »
Aux élections législatives de décembre 1995, les communistes et leurs alliés, qui
avaient fait de la dénonciation du « recul de la Russie » (et de l’effondrement de
son économie) l’un de leurs thèmes de campagne, obtinrent la majorité à la Douma
d’État. À l’époque, la cote de popularité d’Eltsine, qui pourtant allait être réélu à
la présidence six mois plus tard, ne dépassait pas 6%, soit au bas mot deux fois moins
que celle du leader communiste Guennadi Ziouganov.
Au début de 1996, le Président confia le ministère des Affaires étrangères à
Evgueni Primakov, un homme d’expérience issu des milieux de la recherche et qui
dirigeait jusque-là le Renseignement. Sa nomination, que certains Occidentaux
accueillirent avec une grande méfiance, avait pour objectif d’assurer les arrières de
Boris Eltsine sur le front diplomatique durant la campagne présidentielle. En se
plaçant délibérément au-dessus des partis, Primakov s’assura le soutien de l’opinion et même celui des deux Chambres.
Le nouveau ministre avait du monde une vision bien arrêtée, même si sa doctrine de politique étrangère n’a pas fait l’objet d’un document spécifique. Elle
s’appuyait sur trois grands postulats : tout d’abord, donner la priorité à l’intérêt national et refuser de voir la Russie reléguée dans un rôle second par rapport aux États-Unis et à l’Occident en général, tout en évitant les tensions. « La Russie peut et
doit avoir avec tous des relations d’égalité et de partenariat, rechercher des champs
de convergence et les “labourer” avec ses autres partenaires. S’il n’y a pas convergence – ce qui ne saurait être exclu–, alors elle devra rechercher des solutions qui,
d’une part, garantissent ses intérêts vitaux, et, d’autre part, ne risquent pas de
dégénérer en confrontation »
[19]. Se prononçant contre l’ouverture de nouvelles lignes
de fracture en Europe, Primakov a voulu à la fois « prendre une position très
négative à l’égard d’une extension de l’OTAN aux anciens pays du Pacte de Varsovie
et faire de l’Alliance atlantique – qui n’englobe tout de même pas toute l’humanité– l’un des axes, parmi d’autres, du nouveau système mondial »
[20].
Instaurer un monde multipolaire, et mener une politique multi-axiale qui, sur
tout un ensemble de questions internationales majeures, puisse concurrencer celle
des États-Unis, tels sont les éléments formant le deuxième postulat de la doctrine
Primakov. « Aujourd’hui, on peut véritablement considérer qu’il n’existe qu’une
superpuissance. Cela ne nous oblige pas pour autant à fermer les yeux sur les processus à l’œuvre dans le monde »
[21]. D’où l’accent mis sur le développement des
relations avec les pays d’Europe occidentale qui aspirent à avoir une identité
propre, la volonté de constituer un axe « Moscou-Pékin-Delhi » et de mener une
politique indépendante à l’égard de l’Iran, de l’Irak et de la Yougoslavie. Enfin, troisième postulat, poursuivre l’intégration de la Russie dans un monde globalisé :
« Nous n’avons rien fait et n’entendons rien faire qui isole économiquement notre
pays du reste du monde »
[22].
Cette doctrine a constitué la base de la politique extérieure russe pratiquement
pendant les quatre années du second mandat du président Eltsine, Primakov devenant Premier ministre à partir de septembre 1998, et Igor Ivanov lui succédant aux
Affaires étrangères. Mais le hiatus entre les buts affichés et les ressources disponibles, dilemme récurrent de la politique étrangère russe de l’après-guerre froide,
a fait obstacle à sa mise en œuvre. C’est dans le domaine de l’intégration qu’elle a
obtenu ses meilleurs résultats, même s’ils ont été limités. Durant les années
Primakov, le G 7 s’est transformé en G 8, la Russie a été admise aux clubs de Paris
et de Londres, enfin le Traité de partenariat et de coopération avec l’Union européenne a été ratifié. Dans les autres domaines, les succès sont maigres. La solidité
de la « doctrine Primakov » a été mise à l’épreuve à trois reprises : tout d’abord
lors de la bataille contre l’élargissement de l’OTAN ( 1996-1997), puis lors de la
crise irakienne de 1997-1998, enfin durant la guerre menée contre la Yougoslavie.
Chaque fois, la Russie a été contrainte de reculer et de se satisfaire de compensations symboliques incapables de masquer que l’Occident était parvenu à ses fins.
La crise irakienne est le seul cas où Moscou a obtenu un succès provisoirepuisque
les États-Unis ont suspendu leurs frappes aériennes pendant quelques mois. Mais ils
les ont reprises dès l’automne 1998, en association avec la Grande-Bretagne, en dépit
des protestations du Kremlin et sans l’aval du Conseil de sécurité des Nations unies.
Quant à l’opposition à l’élargissement de l’OTAN, elle n’a servi à rien : la Russie
ne disposait d’aucune ressource pour pouvoir raisonnablement lancer un défi à un
Occident uni. Impossible également de refuser le dialogue limité proposé par
Bruxelles dans le cadre du Conseil consultatif, ni l’Acte fondateur Russie-OTAN,
alors même que cela revenait à accepter l’élargissement. Rompre les contacts avec
l’OTAN aurait accru l’isolement de la Russie, chose fort peu souhaitable lorsque
l’on sait que la politique menée par Eltsine avait rendu l’économie russe de plus
en plus dépendante des crédits des organismes financiers occidentaux (et cela jusqu’au krach d’août 1998). La carte d’une politique différente jouait contre celle de
l’intégration. Poussé par le Président, Primakov a dû, à contrecœur, accélérer la
conclusion de l’Acte fondateur : sur les questions de sécurité européenne, la Russie
n’était consultée que facultativement et, comme les accords ne contenaient pas de
formulations juridiques contraignantes, ils autorisaient les interprétations les plus
diverses, comme ce fut le cas lors du conflit du Kosovo.
Face à la volonté d’élargissement de l’OTAN, la Russie avait bien les mains
vides : le triangle Moscou-Pékin-Delhi était mort-né; en raison de son état de santé,
Eltsine n’avait pu faire en Inde une visite maintes fois différée; quant au partenariat
stratégique avec la Chine, bien qu’il ait sensiblement progressé, il ne concernait
qu’un petit nombre de points qui ne menaçaient pas la relation particulière entre
Pékin et Washington; enfin, l’espoir de voir l’Union européenne acquérir une identité en matière de politique étrangère était prématuré, sinon très exagéré.
Le déclin de la politique fondée sur la « doctrine Primakov » commence toutefois avec la guerre en Yougoslavie. Primakov, alors Premier ministre, avait pris
d’entrée de jeu une position très dure qui reflétait l’état d’esprit de la classe politique et de la société russes. Cette attitude était motivée moins par les sympathies
historiques à l’égard des frères serbes que par le refus d’avaliser le précédent constitué par la mise en œuvre du nouveau concept de l’OTAN : utilisation de la force
militaire contre un État souverain hors de la zone de responsabilité de l’Alliance,
sans la sanction du Conseil de sécurité et sans avoir consulté la Russie comme le
prévoyait l’Acte fondateur. Pour ne rien dire des nombreuses victimes et des destructions dues aux bombardements, qui ne faisaient qu’aggraver la catastrophe
humanitaire au Kosovo sans créer de bases solides à un règlement régional.
Pourtant, lorsque l’OTAN, faute de savoir comment terminer la guerre, se
trouva dans une situation très délicate, Eltsine, revenant sur sa position initiale,
envoya Victor Tchernomyrdine, qui avait été son Premier ministre, tirer l’Occident
d’embarras. « Tchernomyrdine a exercé une ferme pression sur le dernier dirigeant
communiste d’Europe; il lui a fait comprendre que la Russie ne lui apporterait pas
d’assistance militaire et que les ressources de l’aide politique étaient épuisées »
[23],
écrit Boris Eltsine. Ce faisant, le Président russe renonçait une fois de plus à
l’alternative primakovienne et préparait sa participation à la réunion du G 8 qui allait
se tenir à Cologne en juin 1999. À ce moment-là, Primakov avait d’ailleurs été démis
de ses fonctions pour des raisons qui n’étaient pas toutes liées à la diplomatie.
Eltsine était en effet à la recherche d’un successeur. Comme Primakov ne lui
convenait absolument pas dans ce rôle, il choisit pour le tenir Vladimir Poutine,
chef du Service fédéral de sécurité et secrétaire du Conseil de sécurité, auquel il
confia les rênes de l’État après avoir théâtralement démissionné à la veille du nouveau millénaire.
Entre l’été de 1999 et mars 2000, le pays connut des luttes électorales très âpres
qui se terminèrent par la victoire aux élections législatives et présidentielle du
groupe du Kremlin favorable à Poutine. C’est une période où les scandales de corruption dans l’entourage de Boris Eltsine, l’influence de la « famille », les chasséscroisés ministériels, la nouvelle guerre de Tchétchénie – et les débats sur les responsables de tous ces maux– alimentaient en Occident une hostilité croissante envers
la Russie, de sorte que les relations s’en sont trouvées quasiment gelées.
Du coup, la politique extérieure connut une pause qu’elle mit à profit pour
redéfinir son contenu. Les libéraux à la Kozyrev avaient été irrémédiablement
abandonnés sur le bord de la route ; ils étaient encore présents à la droite de
l’Union des forces de droite, mais n’exerçaient plus d’influence sur la politique étrangère. Il n’y avait plus de base populaire à une politique ouvertement pro-occidentale.
Si, en 1994,42 % des Russes estimaient que leur pays suscitait un sentiment
d’hostilité en Occident, au début de 2000 ils étaient 66%
[24]. Lors des bombardements de la Yougoslavie, l’antiaméricanisme (mais pas le rejet de l’Europe) fit un
véritable bond en avant. Dans la première moitié de la décennie, 9 % seulement
des citoyens éprouvaient des sentiments négatifs à l’égard des États-Unis ; en
2000, ils étaient 43,4 %
[25]. Quant à l’idée d’une alliance avec les États-Unis au
XXI
e siècle, elle ne semblait séduire que 4% des personnes interrogées
[26].
Malgré tout, il ne s’est pas produit de syndrome anti-occidental ou nationaliste.
Vers la fin de la décennie, 63% des personnes interrogées se déclaraient favorables
à une amélioration des rapports avec l’Amérique et 22% y étaient hostiles
[27]. 46%
voulaient que la Russie devienne comme l’Occident, et 32% souhaitaient qu’elle
revienne à ce qu’elle était du temps de l’URSS
[28]. Enfin, l’Occident était loin de
représenter à leurs yeux la seule source de menaces; sur la dizaine de pays constituant une menace militaire potentielle, les États-Unis étaient sélectionnés par
26 % des personnes interrogées, la Chine par 18 %, l’Irak par 12 %, le Japon, le
Pakistan et l’Iran par 11% chacun, Israël par 6%, l’Allemagne par 5%, la Chine
par 3%, la Grande-Bretagne par 2%, la France et l’Inde par un pour cent chacune
[29].
Ainsi l’école nationale-patriotique représentée, à la Douma, par les communistes, mais aussi par une partie des militaires, ne trouvait pas d’écho dans la population en faisant de l’Occident son unique adversaire, en préconisant une politique isolationniste (mais aussi des contacts avec les « États-voyous ») et en
entretenant l’illusion d’une possible renaissance de l’URSS. La politique étrangère
était désormais élaborée par deux écoles informelles – les néo-isolationnistes et les
partisans de l’intégration – qui, avec une lucidité égale, étudiaient la situation
internationale et évaluaient les ressources de la Russie, mais aboutissaient à des
conclusions différentes.
Les néo-isolationnistes, dont font partie les centristes au Parlement, les hommes
d’affaires travaillant pour le marché intérieur et la majeure partie des représentants
des organes de sécurité et de répression, partent du primat absolu des problèmes
internes et considèrent que le pays doit les résoudre en s’appuyant sur ses propres
forces. Pour eux, la politique extérieure doit privilégier les États pour lesquels la
Russie constitue une force d’attraction : comme ceux-ci sont essentiellement en CEI
et en Asie, l’axe occidental est relégué au second plan. Le concept multipolaire jouit
toujours d’une grande autorité à leurs yeux. En revanche, les partisans de l’intégration (école de « l’engagement »), c’est-à-dire les responsables des ministères économiques, du commerce international, les députés de la droite et une bonne partie
de l’establishment intellectuel, postulent que la Russie ne peut résoudre ses problèmes
que si elle s’intègre dans l’économie mondialisée et trouve accès aux flux financiers
internationaux. D’où la priorité qu’ils accordent aux partenaires économiques
offrant les plus grandes perspectives (l’Europe occidentale avant tout), même s’ils
estiment qu’il convient de maintenir une diplomatie tous azimuts. À ce jour, aucune
de ces écoles ne l’a emporté mais rien n’interdit d’espérer une politique étrangère
cohérente et concertée.
La « doctrine Poutine », un gaullisme à la russe
« Qui est M.Poutine ?» Si l’on entend encore formuler cette question, on sait désormais comment y répondre. Avant tout, le nouveau Président a un sentiment aigu
de sa mission, et il le dit. Conscient de la gravité des problèmes économiques, il voit
dans une libéralisation maximale de l’économie et dans sa débureaucratisation la clé
de leur solution. Il a déjà pris des mesures pour restaurer l’État et déprivatiser le pouvoir en menant l’offensive contre les centres d’influence autonomes et les ambitions
politiques des oligarques. Tout cela va de pair avec une activité diplomatique intense
fondée sur deux principes : indépendance et pragmatisme
[30]. Une telle combinaison – libéralisme économique, renforcement du pouvoir d’État, politique extérieure
indépendante et active – évoque pour moi un gaullisme à la russe. Si le gaullisme
était « la volonté de donner à la France le plus grand rôle possible dans un monde
hostile »
[31], alors on est en droit de dire que Poutine est gaulliste.
Sa doctrine ne suit aucune des deux écoles que nous venons de mentionner, même
si elle puise quelques éléments chez l’une et l’autre, avec une préférence pour
celle de l’intégration. Le Président, à la différence des nationaux-patriotes, est
assez critique à l’égard de l’héritage soviétique, dont il estime que « nous récoltons aujourd’hui les fruits amers » ; il considère que la confrontation entre les
deux systèmes était insensée. Mais il n’aime guère les libéraux de l’école Kozyrev.
Poutine sacrifie à la rhétorique de la « grande puissance » tout en estimant qu’il
est prématuré de voir la Russie dans ce rôle. Il partage le concept multipolaire,
contre « le partage du monde en dirigeants etdirigés »
[32]. Quand on l’interroge sur
la façon de combler le retard de son pays, il se range du côté des partisans de l’intégration
[33]. Pour le nouveau concept russe de politique extérieure, « le potentiel
intellectuel, l’information et la communication sont les facteurs majeurs de la puissance de la Fédération de Russie »
[34]. Poutine a fait acte de candidature à l’OMC
aux conditions posées par cette organisation, mais cela implique un tel degré
d’ouverture pour le pays que nombre d’économistes libéraux doutent qu’il puisse
les remplir. Dans le même temps, prenant en compte l’amélioration récente de
l’économie russe, il se prononce pour une moindre dépendance à l’égard du FMI.
Sa fidélité à la politique multipolaire détermine ses priorités géographiques.
Tout d’abord viennent les pays de la CEI (création d’une zone de libre-échange
et organisation de la sécurité collective), puis l’Europe occidentale, ensuite l’Asie
(rapprochement avec les géants asiatiques et lutte contre l’extrémisme dans l’« arc
de crise » constitué par l’islamisme), et enfin les États-Unis. À la sempiternelle question de savoir si la Russie est européenne, eurasiatique ou asiatique, Poutine fait
une réponse plutôt inattendue. Il est le premier dirigeant à considérer que la
Russie appartient non seulement à la culture européenne, mais à celle de l’Europe
occidentale
[35], thèse assez contestable il est vrai.
Poutine accorde une grande importance aux relations avec le G 7 ; il s’est fixé
pour objectif prioritaire d’obtenir que la Russie y ait un droit de parole sur toutes
les questions à l’ordre du jour, ce qui a été plus ou moins le cas au sommet
d’Okinawa, en juillet 2000. Il éprouve des sentiments plus complexes à l’égard de
l’Alliance atlantique. En dépit des objections des militaires, il a entrepris de dégeler
les relations interrompues depuis le début des frappes aériennes contre la Serbie.
Mais compte tenu de ce qu’il attend d’un partenariat plein et entier, il est douteux
qu’il avance rapidement sur ce dossier. Poutine n’apprécie guère le déséquilibre dont
pâtit la Russie vis-à-vis de l’OTAN, cette organisation politico-militaire ne paraissant nullement en voie de se transformer en organisation purement politique. Il
déplore ses plans d’élargissement et la nouvelle doctrine des interventions humanitaires comme celles de Yougoslavie, qu’il considère comme une grave erreur et
une violation des normes du droit international. Dans cette mesure, il y a peu de
chances qu’un véritable partenariat OTAN-Russie se matérialise. Toutefois, il ne
voit pas de contre-indications à une coopération plus étroite avec l’Union européenne – premier partenaire économique– et à l’élargissement de celle-ci, comme
on a pu le constater lors des sommets Russie-UE.
Poutine accorde relativement peu d’attention aux relations russo-américaines et
pratiquement tout ce qu’il en dit porte sur la maîtrise des armements. Il affirme
que la Russie « ne choisira jamais de réactiver les facteurs de confrontation »
[36]. Pourtant, le calendrier des relations n’est guère prometteur. À la volonté réitérée de
l’administration américaine de procéder au déploiement d’un système national de
défense antimissiles, il répond par une position très ferme : si les États-Unis sortent du traité ABM, la Russie sortira du système d’accords de limitation et de maîtrise des armements stratégiques, classiques, voire tactiques, et engagera une politique indépendante en matière de dissuasion nucléaire. La seule possibilité de
compromis qu’il envisage est de mener les négociations dans le cadre des accords
de limitation des systèmes de défense antimissiles – stratégiques et conventionnels–
souscrits en 1997, mais toujours en attente de ratification. Pour garantir la sécurité
contre les missiles lancés par les « États voyous », il propose de procéder à de profondes réductions des armements stratégiques dans le cadre de StartIII, de mettre
en place un système mondial de contrôle de la non-dissémination des missiles et de
leur technologie et d’élaborer, avec l’Occident, un système de défense antimissiles.
Par bonheur pour la Russie, le facteur Milosevic, qui constituait un motif sérieux
d’irritation, a été éliminé. L’arrivée au pouvoir de Vojislav Kostunica a créé des conditions favorables à la réalisation des objectifs que la diplomatie russe s’était fixés dans
les Balkans depuis quelques années : prévenir toute agression militaire contre la
Yougoslavie, maintenir son intégrité territoriale et lever les sanctions économiques.
Désormais, la Russie et l’Occident ont sur cette question plus de points communs
que de divergences.
Du point de vue du style, la politique étrangère poutinienne se caractérise par
une grande indifférence aux pressions extérieures. Les opérations militaires en
Tchétchénie poursuivent l’objectif de la victoire à tout prix. Quant aux scandales
que provoquent en Occident les affaires de blanchiment, la corruption, la « famille »
ou les menaces pesant sur la liberté d’expression, Poutine estime qu’il ne s’agit que
de « péripéties » ou d’affaires purement intérieures et préfère ne pas y réagir
publiquement. Il ne faut pas attendre de lui concessions, excuses ou justifications.
Ce n’est pas un partenaire commode.
En outre, le Président est en phase avec la Douma et le Conseil de la Fédération,
qui se sont empressés de ratifier des accords importants comme Start II ou le
Traité d’interdiction totale des essais nucléaires. L’administration présidentielle et
le Conseil de sécurité, dont le rôle s’est accru, ne tolèrent plus aucune fantaisie de
la part des ministères de la Défense et de l’Énergie nucléaire ainsi que des grandes
compagnies privées.
La politique menée par Poutine a réussi à décrisper assez vite les relations avec
tous les pays occidentaux. Le chancelier Gerhard Schröder n’a-t-il pas déclaré
récemment que « les relations germano-russes sont aujourd’hui marquées par un
degré de confiance et un esprit de partenariat qu’il était difficile d’imaginer il y a
deux ans »
[37]
? La Russie intervient à nouveau dans la politique mondiale comme
un véritable acteur. Bref, en politique étrangère, Poutine est autrement plus efficace qu’Eltsine... Reste que, parmi les facteurs structurels qui ont conduit à la
détérioration des relations avec l’Occident dans les années quatre-vingt-dix, il en
est un – « l’asymétrie des possibilités » – qui n’a pu être éliminé. Or, comme le relevait récemment un rapport américain indépendant, « si, comme le prévoient les
scénarios les plus probables, cette asymétrie est appelée à s’accentuer, tous les
efforts fournis pour mettre en place et conserver de bonnes relations seront compromis »
[38]. En revanche, les espoirs excessifs, eux, ont totalement disparu. Et là
où les espoirs ne sont pas trop élevés, les risques de désillusion s’allègent d’autant.
Traduit du russe par Roberte Berton-Hogge
[1]
Henry Kissinger,
Diplomacy, New York, Touchstone, 1995, p. 763.
[2]
Peter Schweizer,
Victory : The Reagan Administration’s Secret Strategy that Hastened the Collapse of the Soviet Union, NewYork,
The Atlantic Monthly Press, 1994.
[3]
Archie Brown,
The Gorbachev Factor, Oxford, Oxford University Press, 1996, pp. 227 et 230.
[4]
Mikhaïl Gorbatchev,
Perestroïka i novoe mychlenie dlia nacheï strany i dlia vsevo mira, Moscou, Politizdat, 1987, pp. 170,173,
166 (trad. française
Perestroïka, Paris, Flammarion, 1987).
[5]
Ibid., p. 141.
[6]
Mikhaïl Gorbatchev,
Izbrannye retchi i stati [Discours et articles choisis], tome 7, Moscou, 1990, p. 198.
[7]
Evgueni Primakov,
Gody v bolchoï politike[Des années dans la haute politique], Moscou, Soverchenno sekretno, 1990, pp. 231-233 ; Stephen Szabo,
The Diplomacy of German Unification, New York, St. Martin’s Press, 1992, pp. 57-58 ; Philip Zelikov
et Condoleezza Rice,
Germany Unified and Europe Transformed : AStudy in Statecraft, Cambridge (Mass.), Harvard University
Press, 1995, pp. 176-182.
[8]
New York Review of Books, 29 mars 1990.
[9]
Washington online, 30 août 2000,
www. theinternationalcenter. org/ icrussia. htm
[10]
Alexeï Pouchkov, « Vnechniaïa politika Rossii » [La politique extérieure de la Russie],
Nezavisimaïa Gazeta,
16 novembre 1995.
[11]
Moskovskie Novosti, 14 juin 1992.
[12]
James A. BakerIII,
The Politics of Diplomacy, New York, G.P. Putnam’s Sons, 1995, p. 572.
[13]
« L’hégémonie des États-Unis, dont on fait un épouvantail, et tous ces discours sur l’existence d’une superpuissance unique,
ne sont que des stéréotypes à courte vue. Il n’y a pas de superpuissance unique ». Interview d’Andreï Kozyrev,
Moskovskie
Novosti, 14 juin 1992, p. 11.
[14]
Andreï Kozyrev, « Rossia : god minouvchii i god nastoupivchii » [Russie : l’année écoulée et celle qui vient de commencer],
Diplomatitcheskii Vestnik, janvier 1993, pp. 4-5.
[15]
Zbigniew Brzezinski, « The premature partnership »,
Foreign Affairs, mars-avril 1994, pp. 79 et 82.
[16]
« Strateguitcheskaïa tsel – sozdat protsvetaïouchtchouïou stranou » [Notre objectif stratégique : créer un pays prospère],
Allocution de Boris Eltsine devant l’Assemblée fédérale,
Rossiiskaïa Gazeta, 25 février 1994.
[17]
« My gotovy k sotroudnitchesvou na ravnopravnoï osnove » [Nous sommes prêts à coopérer sur une base d’égalité],
Allocution de Boris Eltsine devant l’Assemblée générale des Nations unies,
Rossiiskaïa Gazeta, 28 septembre 1994.
[18]
Andreï Kozyrev, « Kovo ne outraivaet partniorstvo ?» [À qui le partenariat ne convient-il pas ?],
Mejdounarodnaïa Jizn,
n° 5,1994, p. 11 ; « Dialog s Zapadom noujdaetsia v serioznom pereosmychlenii » [Le dialogue avec l’Occident demande
à être revu en profondeur],
Kommersant-daily, 24 septembre 1994.
[19]
Evgueni Primakov,
op.cit., p. 212. L’expert américain Coit Blacker a qualifié cette politique de « coopération conditionnelle »
(
contingent cooperation): voir Michael Mandelbaum (ed.),
The New Russian Foreign Policy, NewYork, Council on Foreign Relations,
1999, p. 168.
[20]
Evgueni Primakov,
op.cit., p. 215.
[21]
Evgueni Primakov, « Ia tchoustvouïou doverie presidenta » [Je sens la confiance du Président].
Nezavisimaïa Gazeta,
30 décembre 1997, p. 5.
[22]
Allocution d’Evgueni Primakov au forum économique international de Davos,
Kommersant-daily, 2 février 1998.
[23]
Boris Eltsine,
Presidentskii marafon [Marathon présidentiel], Moscou, ACT, 2000, p. 201 (trad. française
Mémoires, Paris,
Flammarion, 2000).
[24]
Andreï Makarkine, « Zapad-Anti-Zapad »[L’Occident et l’anti-Occident],
Sevodnia, 6 septembre 2000.
[25]
Rossiane o soudbakh Rossii v XXI veke i o svoikh nadejnakh na novoe stoletié [Les Russes, l’avenir de la Russie et leurs espoirs
pour le XXI
e siècle], Rapport de l’Institut russe indépendant sur les problèmes sociaux et nationaux, Moscou, 2000, p. 48.
[26]
Résultats d’un sondage effectué les 23 et 24 janvier 1999.
Soobchtchenie Fonda obchtchestvennovo mneniia, n°11 ( 466), p. 21.
[28]
Iouri Levada, « Lioudi ou nas k diktatoure privykli, a bezvlastiia boïatsia » [Chez nous, on est habitué à la dictature et
on craint le vide du pouvoir],
Novaïa Gazeta, 29 juin 1998.
[29]
FOM-info, n° 47,27 novembre 1997, p. 3.
[30]
« L’autonomie de notre politique extérieure ne fait aucun doute. Celle-ci est fondée sur le pragmatisme, l’efficacité économique et la priorité accordée aux tâches nationales ». Allocution accompagnant l’adresse annuelle du Président à
l’Assemblée fédérale, 8 juin 2000,
http ://president.kremlin.ru/events/42.html
[31]
Robert Paxton, « De Gaulle and his myth »,
New York Review of Books, 23 avril 1992, p. 19.
[32]
Discours de V. Poutine devant le Parlement indien, 4 octobre 2000,
http ://president.kremlin.ru/events/77.html
[33]
« Notre pays est impliqué dans tous les processus mondiaux, y compris dans la mondialisation de l’économie ». Allocution
citée (note 30) du 8 juin 2000.
[34]
« Kontseptsia vnechneï politiki Rossiiskoï Federatsii » [Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie],
Nezavisimaïa Gazeta, 11 juillet 2000, pp. 1 et 6.
[35]
Ot pervovo litsa : razgovory s Vladimirom Poutinym [À la première personne : conversations avec Vladimir Poutine],
Moscou, Vagrius, 2000, p. 156.
[36]
Sténogramme de la conférence de presse de V.Poutine et B. Clinton, 4 juin 2000,
http ://president.kremlin.ru/events/36.html
[37]
Gerhard Schröder, « Guermaniia vmeste s Rossieï v Evrope XXI veka » [L’Allemagne et la Russie dans l’Europe du
XXI
e siècle],
Izvestia, 9 novembre 2000, p. 1.
[38]
US-Russian Relations at the turn of the century. Reports of the working groups organized by the Carnegie Endowment for
International Peace, WashingtonDC, and the Council on Foreign and Defense Policy, Moscou. Washington, Carnegie, 2000, p. 9.