Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629140
192 pages

p. 30 à 38
doi: en cours

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no 12 2001/3

2001 Critiques internationales

Intermariage, immigration et statistiques raciales aux États-Unis

Barry Edmonston professeur à Portland State University, dont il dirige le Centre de recherche sur la population. Sharon M. Lee professeur au département de sociologie de Portland State University. Jeffrey S. Passel chercheur associé au Centre d’étude des populations, The Urban Institute, Washington DC.
Dans plusieurs pays, en particulier aux États-Unis, l’administration collecte et publie régulièrement des statistiques raciales, et les citoyens sont invités à déclarer leur race à l’occasion des recensements ou en remplissant divers formulaires administratifs. On peut en être surpris étant donné le consensus scientifique sur l’impossibilité de classer les hommes en races biologiques distinctes, la race et l’ethnicité n’étant que des constructions sociales : pourquoi alors continuer à dépenser du temps et de l’argent à collecter ce type de données ? La réponse, notamment aux États-Unis, n’est pas simple, du fait du rôle très lourd qu’a joué la race dans l’histoire du pays. Toutefois, s’il fallait fournir une seule raison, ce serait justement que la race y est une réalité sociale. Les gens sont toujours socialement identifiés selon des catégories raciales, et cette identité reste déterminante pour leurs chances dans la vie et leur vécu social. Cette situation est d’ailleurs reconnue dans les lois qui s’opposent à la discrimination raciale comme le Voting Rights Act de 1965, ou encore dans les programmes publics de discrimination positive, par exemple. Tant que la discrimination raciale existe, l’administration fédérale a besoin de statistiques pour la documenter. Tant que la race n’aura pas cessé d’être déterminante pour les opportunités d’un groupe ou d’un individu dans la société américaine, l’administration fédérale et différents services devront poursuivre ce type de travail. Le recensement général, effectué tous les dix ans, est ici très important, car il constitue la source la plus fiable de statistiques raciales pour l’ensemble de la nation (Lee 1993). Or celui qui a été conduit en 2000, et dont les tout premiers résultats commencent à être publiés, comportait de nouvelles catégories raciales, ce qui ne sera pas sans conséquences sur l’appréhension de la réalité et sur les prévisions démographiques.
Jusque-là, la collecte et la présentation des statistiques concernant les races étaient encadrées par la Directive de politique statistique n°15 du Bureau du budget (OMB) intitulée « Normes raciales et ethniques pour les statistiques fédérales et les rapports publics ». Ce texte, le premier à afficher une telle ambition, était l’aboutissement du travail accompli par les agences fédérales en 1977, sous la direction de l’OMB, pour définir en la matière des normes de collecte et de présentation applicables par l’ensemble de l’administration.
Selon la Directive 15, les résultats statistiques en matière raciale devaient être rapportés à quatre catégories raciales mutuellement exclusives : Blanc ; Noir ; Amérindien ou indigène ( native) de l’Alaska; Asiatique ou insulaire du Pacifique.
Il s’y ajoutait deux catégories dites ethniques : « d’origine hispanique » et « non d’origine hispanique ». Les Hispaniques pouvaient appartenir à n’importe quelle race [1]. Toutefois, une proportion non négligeable de personnes (plus de 4%), que ce fût à l’occasion des recensements ou d’autres enquêtes, ne choisissaient aucune de ces catégories et se déclaraient comme « autre race ». Lors du recensement de 1990, plus de 80% de ces personnes étaient des Hispaniques.
Dès l’orée des années quatre-vingt-dix, l’immigration croissante et la multiplication des intermariages ont mis à mal la validité de ce texte (Edmonston, Goldstein et Lott 1996) : d’une part, un grand nombre d’immigrants (en particulier en provenance d’Amérique latine et de pays arabes) se plaignaient de ce qu’aucune des quatre catégories raciales ne s’appliquât à eux et choisissaient « autre race » ; d’autre part, dès le recensement de 1990, un demi-million de personnes, sans doute issues d’intermariages, n’obéirent pas à l’injonction de choisir une seule race et en cochèrent deux ou plus.
L’OMB soumit donc à un réexamen général la Directive 15, et deux importantes modifications furent introduites en 1997. Tout d’abord, il y a désormais cinq catégories de race au lieu de quatre, sans compter le classement ethnique (Hispanique ou non): Amérindien ou indigène de l’Alaska; Asiatique; Noir ou Afro-américain;
Indigène de Hawaï ou autre insulaire du Pacifique; Blanc. Ensuite, et c’est un changement plus profond, les personnes sont autorisées à se ranger dans plus d’une race :
dans le questionnaire 2000 du recensement, elles sont invitées à indiquer leur identité raciale en cochant toutes les races qui s’appliquent à elles.
On avait beaucoup discuté de la meilleure façon de dénombrer les personnes qui se considèrent comme d’origine raciale multiple. Une possibilité était de créer une catégorie fourre-tout intitulée « multiracial ». Mais cette option présentait deux faiblesses. D’abord, lorsqu’elle fut mise à l’essai sur le terrain, nombre de personnes interrogées ont mal accepté cette étiquette, préférant expliciter les différentes origines qu’elles s’attribuaient. Ensuite, les chercheurs se sont demandé comment produire des séries diachroniques valables avec une telle catégorie. Finalement, on a donc choisi d’inviter les personnes interrogées à indiquer deux ou plusieurs races si elles souhaitaient déclarer une ascendance multiraciale.
Ce sont ces deux tendances lourdes : le développement rapide de l’immigration et de l’intermariage, que nous avons voulu prendre en compte – à la différence de travaux plus classiques– dans les projections que nous présentons ici. Celles-ci ont été obtenues par une adaptation de la méthode des composantes. La population initiale est caractérisée par l’âge, le sexe et l’ethnicité, comme dans une projection classique. Le modèle utilisé pose des hypothèses démographiques différenciées selon chacun des cinq groupes suivants : Amérindiens, Asiatiques et insulaires du Pacifique, Noirs, Hispaniques et Blancs. Il introduit deux nouveaux éléments par rapport aux projections habituelles. D’abord, il prend en considération la génération d’arrivée aux États-Unis en classant la population en : première génération (immigrants), deuxième génération (enfants d’immigrants), troisième et plus. Ensuite, il pose l’hypothèse de l’intermariage et de l’appartenance multiple qui en résulte [2]. L’intermariage racial et ethnique ne cesse de se développer. Ainsi, 21 % en moyenne des Américains asiatiques épousent des non-Asiatiques, mais ils sont plus de 40% à le faire lorsqu’ils sont nés aux États-Unis (Lee et Fernandez 1998). Environ un tiers des Hispaniques mariés ont un partenaire non hispanique. Le taux, traditionnellement bas, d’intermariage des Noirs a tout de même triplé en dix ans, passant de 2 à 6% au cours de la décennie quatre-vingt. Cette évolution aura nécessairement pour effet de brouiller les frontières entre les races.
Les recherches récentes permettent de dégager trois tendances importantes en matière d’intermariage. 1)Il est fréquent dans plusieurs groupes raciaux et ethniques américains : de plus en plus de gens ont des origines multiraciales, ou mixtes hispanique/non hispanique. 2) L’intermariage varie beaucoup selon la génération d’arrivée. 3)Plusieurs covariants de l’intermariage, tels que le jeune âge, le niveau élevé d’éducation et la naissance sur le sol américain, donnent à penser que le taux d’intermariage va continuer de croître. Notre modèle de projection incorpore donc l’intermariage et définit deux types de naissances : d’origine raciale ou ethnique simple (quand les deux parents déclarent la même) ou multiple (dans le cas contraire) [3]. Remarquons que les résultats rapportés ici sont fondés sur une hypothèse minimale : on postule en effet que les taux d’intermariage observés à la fin de la décennie quatre-vingt-dix se maintiendront, alors qu’ils ne cessent de croître depuis plusieurs décennies et devraient, selon nous, continuer à le faire.
Examinons à présent les résultats obtenus ( tableau page 34 ). Même en l’absence d’immigration et avec le maintien des niveaux actuels, assez bas, de fécondité, la population américaine continuerait à croître durant une quarantaine d’années (Smith et Edmonston 1997 : 95). La pente actuelle de croissance naturelle, rapide du fait de la jeunesse de la population, fournit une réserve d’une cinquantaine de millions d’habitants en plus dans les prochaines décennies, même si l’immigration devait cesser aujourd’hui. Or l’excédent migratoire annuel est actuellement de 1 million et devrait passer à 1,2 million dans les dix années qui viennent. La population totale des États-Unis devrait donc atteindre 400 millions vers 2050 et 554 millions, c’est-à-dire presque le doublement du chiffre actuel, en 2100 ( section A, ligne « Projection standard » ) : cela sur la base de nos estimations initiales de la population en 2000 ( 279 millions), qu’il faut désormais revoir à la hausse au vu des premiers résultats du recensement : la population totale était de 281 millions au 1er avril 2000.
- Croissance des différents groupes ethniques et raciaux selon les projections classiques
Les résultats présentés sur les lignes « Projection standard » et « Projection standard/ Total(%) » ne prennent pas en compte l’intermariage. En 2000,71% des habitants sont blancs, 12% noirs, 12% hispaniques, 4% asiatiques, 1% amérindiens. Mais les tendances futures de l’immigration, ainsi que les taux très différents de fécondité et de mortalité selon les catégories, conduiront à des changements majeurs dans la répartition des groupes raciaux.
La population blanche passera de 198 millions en 2000 à 211 millions en 2030, puis restera à peu près à ce niveau durant les soixante-dix années suivantes; toute-fois, comme les autres groupes croissent plus vite, sa part dans la population totale passera de 71 % en 2000 à moins de 50 % entre 2050 et 2060 et à 39 % en 2100.
La population noire passera de 35 millions en 2000 à 87 millions en 2100. Sa part dans la population totale croîtra modestement, passant de 12 à 16% en un siècle.
Deux groupes connaîtront une croissance substantielle : celui des Asiatiques et insulaires du Pacifique et celui des Hispaniques. Le premier connaîtra un taux de croissance annuel de 1% et passera de 11 à 77 millions; sa part dans la population passera de 4% en 2000 à 14% en 2100. Les Hispaniques devraient représenter une part croissante de l’immigration dans la première partie de la période de projection;
cette population passerait de 33 millions en 2000 à 98 millions en 2050 et 169 millions en 2100, soit de 12% de la population totale à 31% en 2100. Elle dépassera les effectifs des Noirs vers 2005, devenant ainsi le groupe minoritaire le plus nombreux.
- Intermariage et origine simple ou multiple
Notre analyse est fondée sur la définition de groupes d’origine raciale simple ou multiple. La population d’« origine simple » est constituée des personnes qui n’ont donné qu’une seule origine dans le recensement de 1990, et des descendants de celles d’entre elles qui se marient au sein de leur propre groupe. Celle d’« origine multiple » est constituée des personnes qui ont répondu par plusieurs origines dans le recensement de 1990, de leurs descendants, et de la descendance des intermariages. La population totale est la somme de ces deux catégories. Les personnes d’origine multiple sont donc comptabilisées dans deux ou plusieurs groupes. Autrement dit, le nombre total de personnes d’origine simple est égal à la somme des personnes d’origine simple de chacun des cinq groupes, alors qu’il n’en est pas de même pour le nombre total de personnes d’origine multiple, parce qu’elles sont comptées plusieurs fois [4].


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Population des États-Unis par groupe racial ou ethnique et selon l’origine raciale/ethnique simple ou multiple : projections 2000 à 2100 (millions d’habitants) Année 2000 2020 2040 2060 2080 2100 A. Population totale Origine simple 256,8 297,1 325,7 343,4 354,7 364,6 Origine multiple 22,0 34,4 56,8 91,3 137,1 189,1 Total 278,8 331,5 382,5 434,7 491,8 553,7 Projection standard 278,8 331,5 382,5 434,7 491,8 553,7 Orig. multiple/Total (% ) 7,9 10,4 14,8 21,0 27,9 34,2 Proj. standard/Total ( % ) 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 100,0 B. Amérindiens Origine simple 1,4 1,5 1,5 1,4 1,1 0,8 Origine multiple 7,6 8,7 10,2 11,8 13,6 15,4 Total 9,0 10,2 11,7 13,2 14,7 16,2 Projection standard 2,1 2,9 3,7 4,4 5,0 5,6 Orig. multiple/Total (% ) 84,4 85,3 87,2 89,4 92,5 95,1 Proj. standard/Total ( % ) 0,8 0,9 1,0 1,0 1,0 1,0 C. Asiatiques et insulaires du Pacifique Origine simple 9,5 16,9 26,4 36,4 46,3 55,8 Origine multiple 1,8 3,8 8,4 16,2 27,8 42,4 Total 11,3 20,7 34,8 52,6 74,1 98,2 Projection standard 10,6 19,0 30,8 44,7 60,4 77,2 Orig. multiple/Total (% ) 15,9 18,4 24,1 30,8 37,5 43,2 Proj. standard/Total ( % ) 3,8 5,7 8,1 10,3 12,3 13,9 D. Noirs Origine simple 31,5 39,6 47,1 53,5 59,4 65,8 Origine multiple 2,9 6,8 11,4 18,6 28,0 39,0 Total 34,4 46,4 58,5 72,1 87,4 104,8 Projection standard 34,8 44,3 54,1 64,1 74,7 86,6 Orig. multiple/Total (% ) 8,4 14,7 19,5 25,8 32,0 37,2 Proj. standard/Total ( % ) 12,5 13,4 14,1 14,7 15,2 15,6 E. Hispaniques Origine simple 29,7 47,9 63,4 73,3 77,3 77,2 Origine multiple 7,2 18,2 40,8 77,6 127,2 184,0 Total 36,9 66,1 104,2 150,9 204,5 261,2 Projection standard 33,4 57,1 83,9 112,2 141,0 169,3 Orig. multiple/Total (% ) 19,5 27,5 39,2 51,4 62,2 70,4 Proj. standard/Total ( % ) 12,0 17,2 21,9 25,8 28,7 30,6 F. Blancs Origine simple 184,7 191,2 187,3 178,8 170,6 165,0 Origine multiple 17,9 24,3 35,7 51,3 70,5 90,3 Total 202,6 215,5 223,0 230,1 241,1 255,3 Projection standard 197,9 208,2 210,0 209,3 210,7 215,0 Orig. multiple/Total (% ) 8,8 11,3 16,0 22,3 29,2 35,4 Proj. standard/Total ( % ) 71,0 62,8 54,9 48,1 42,8 38,8

Pour examiner les projections de population en tenant compte de l’intermariage, nous introduisons deux changements par rapport à la série de résultats intitulés « Projection standard » : 1)nous posons que la population en 2000 comporte déjà des personnes d’origine simple et d’origine multiple ; 2) nous effectuons une série de calculs pour établir des fourchettes pour chaque groupe ethnique ou racial dès lors qu’on tient compte de l’intermariage. Cela nécessite plusieurs projections différentes, comprenant : a)la population d’origine simple sans intermariage, qui donne l’effectif de la future population d’origine simple ; b) la population d’origine multiple, y compris toutes les additions ultérieures, qui donne la population future d’origine multiple; c)la projection standard, sans prise en compte de l’intermariage, permet de comparer les résultats avec ceux des projections classiques. La population totale est la somme(a+b). La ligne intitulée « Projection standard/Total (%) » montre le pourcentage de la projection standard relativement à la population totale des États-Unis. C’est elle que nous avons commentée dans la section précédente.
Plus de 84% de la population amérindienne ( sectionB ) est d’origine multiple en 2000, avec 2,1 millions de personnes déclarant cette origine comme identité principale. La population d’origine simple augmente légèrement, de 1,4 million en 2000 à 1,5 million en 2010, reste stable à 1,5 million jusque vers 2050 et baisse ensuite.
La population d’origine multiple croît régulièrement de 7,6 millions en 2000 à 15 millions en 2100, faisant passer à 95% la part des Amérindiens d’origine multiple à cette date.
La population asiatique ( section C ) d’origine simple augmente très vite entre 2000 et 2100, mais celle d’origine multiple augmente encore plus vite. En 2100, on obtient une population d’origine simple de 56 millions, multiple de 42 millions.
Même si une personne a des origines raciales multiples, elle ne s’inscrira pas nécessairement comme telle : elle peut ne donner qu’une identité, son « identité raciale principale » (on sait peu de chose sur ce point puisque, jusqu’au recensement de 1990, on n’avait droit qu’à une réponse). Si toutes les personnes ayant, parmi leurs origines multiples, une origine asiatique choisissent cette dernière comme identité principale, alors la population dénombrée d’Asiatiques pourrait atteindre 98 millions en 2100, soit 21 millions de plus que la projection standard qui se fonde sur l’hypothèse de zéro intermariage. À l’autre extrême, si aucune de ces personnes ne fait ce choix, la population asiatique dénombrée ne sera constituée que de personnes d’origine simple, soit 56 millions en 2100, ou 21 millions de moins que la projection standard.
Chez les Noirs ( sectionD ), la population d’origine multiple devrait croître entre 2000 et 2100. En 2100, les Noirs d’origine simple seront 66 millions, ceux d’origine multiple, 39 millions. La population noire dénombrée pourrait donc varier de 66 à 105 millions en 2100, selon la façon dont les Noirs d’origine multiple choisiront de se déclarer. On ne sait pas encore comment les tableaux de résultats du recensement 2000 seront préparés de manière à fournir des données comparables avec les recensements précédents. Il semblerait cependant que les individus qui se sont déclarés à la fois comme Noir et Blanc ne seront pas affectés à un seul de ces deux groupes. Dans la plupart des tableaux, ils figureront de plusieurs façons, notamment sous des entrées particulières telles que « Noir-Blanc », « Noir déclarant deux ou plusieurs races » et « Blanc déclarant deux ou plusieurs races ». Avec une forte immigration et des taux assez élevés d’intermariage, les effectifs hispaniques ( section E ) des deux types devraient connaître une croissance rapide. En 2100, on aurait ainsi une population hispanique d’origine simple de 77 millions, et multiple de 184 millions. La population hispanique future présente ainsi une large fourchette, entre 77 et 261 millions, selon les taux futurs d’intermariage et l’autoidentification des Hispaniques d’origine multiple.
Enfin, si la proportion de personnes d’origine multiple chez les Blancs ( sectionF ) est modeste en 2000, elle augmentera substantiellement au cours du siècle. Les projections indiquent une baisse des effectifs blancs d’origine simple, de 185 millions en 2000 à 165 millions en 2100, et une croissance des « multiples », de 18 millions en 2000 à 90 millions en 2100. Selon les taux d’intermariage et les choix d’identification des « multiples », la population blanche pourrait varier entre 165 et 255 millions en 2100.
La section A du tableau montre l’effet global de l’intermariage sur la population des États-Unis. Du fait des intermariages entre les grands groupes, la population d’origine multiple passerait de 22 millions ( 8 % de la population totale) en 2000 à 189 millions ( 34 %) en 2100.
À l’époque coloniale, la vision des Américains sur la population de leur pays était celle d’une majorité blanche, à laquelle s’ajoutaient une minorité noire et un faible nombre d’Amérindiens. Par la suite, la représentation courante des catégories raciales s’est élargie avec l’apparition des catégories « Asiatiques » et « Hispaniques ». Aujourd’hui, la population se diversifie encore. L’amplification du phénomène de l’intermariage dans tous les groupes rend certaine la croissance rapide du nombre de personnes d’origine multiple. En fait, il ne sera plus possible de décrire la population américaine en termes de groupes raciaux et ethniques mutuellement exclusifs, avec des cultures, des langues, des apparences extérieures distinctes et une seule identification ethnique ou raciale pour chacun.
En 2100, sur la base des hypothèses de cette projection, la population amérindienne sera d’origine multiple à 95%, ce taux étant de 43% pour les Asiatiques, 37% pour les Noirs, 70% pour les Hispaniques et 35% pour les Blancs. Une telle tendance impose une grande prudence pour la présentation et l’interprétation des résultats de ce type à l’avenir. Le brouillage des frontières rend fort contestables des affirmations du genre : « Un jour les Blancs ne seront plus majoritaires dans ce pays ». N’oublions pas que les Hispaniques, qu’ils soient d’origine simple ou multiple, se considèrent majoritairement comme blancs.
L’accroissement futur de la population d’origine multiple lance un sérieux défi aux analyses qui se fondent sur des projections de population par groupes raciaux ou ethniques. Une fois admis que chacun n’a pas forcément une seule identité raciale ou ethnique, comment interpréter convenablement de telles projections démographiques ? Quelle conclusion, par exemple, est-il possible de tirer d’une projection de la population « asiatique et insulaire du Pacifique » lorsqu’on sait que celle-ci, en 2100, pourrait varier de plus ou moins 25 % autour de la projection standard (qui suppose un taux nul d’intermariage), selon la façon dont les personnes ayant, parmi leurs origines, une origine asiatique choisiront de se déclarer ? Quelles précautions faudra-t-il prendre pour prédire les effectifs hispaniques en 2100 lorsque 184 millions d’Hispaniques ( 33% de la population du pays) seront probablement d’origine multiple ?
Nous avons voulu présenter ici les projections de population que nous avons effectuées à partir de données nouvelles sur la fécondité, la mortalité, l’immigration et l’intermariage. Nous sommes bien conscients que ces chiffres sont d’interprétation délicate, ce qui ne fait que souligner la nécessité de modéliser la dynamique des changements dus à l’intermariage. Il reste beaucoup à faire pour comprendre comment l’immigration et l’intermariage façonneront la population des États-Unis.
À mesure qu’évolue la composition raciale et ethnique de ce pays, comme elle ne cesse de le faire depuis l’époque coloniale, les centres d’intérêt des recherches se déplacent, de sorte que les catégories utilisées deviennent pour partie obsolètes. On admet aujourd’hui que l’identité raciale et ethnique d’une personne reflète à la fois son sentiment de soi et les vues de la société sur la race et l’ethnicité : c’est bien pourquoi, dans les recensements et les enquêtes conduits actuellement par les administrations fédérales, les gens sont invités à se classer eux-mêmes. Mais la race et l’ethnie sont des concepts dynamiques : l’auto-identification d’une personne peut changer avec le temps ou selon les circonstances, et il en est de même de l’étiquette que lui attribue la société.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  EDMONSTON (Barry), PASSEL (Jeffrey S.), 1992. « Immigration and immigrant generations in population projections », International Journal of Forecasting vol. 8, pp. 459-476.
·  EDMONSTON (Barry), PASSEL (Jeffrey S.), 1999. « How immigration and intermarriage affect the racial and ethnic composition of the US population », dans Frank BEAN et Stephanie BELL-ROSE (eds.), Immigration and Opportunity, New York, Russell Sage Foundation, pp. 373-414.
·  EDMONSTON (Barry), GOLDSTEIN (J.), TAMAYO LOTT (J.)(eds.), 1996. Spotlight on Heterogeneity : The Federal Standards for Racial and Ethnic Classification. Washington DC, National Research Council.
·  EDMONSTON (Barry), LEE (Sharon M.), PASSEL (Jeffrey S.), 2000. « Recent trends in intermarriage and immigration and their effects on the future racial composition of the US population ».
·  Présentation à la Conference on Multiraciality : How Will the New Census Data be Used ?, Jerome Levy Economics Institute, Bard College, septembre.
·  LEE (Sharon M.), 1993. « Racial classifications in the US Census, 1890 to 1990 », Ethnic and Racial Studies 16 ( 1), pp. 75-94.
·  LEE (Sharon M.), FERNANDEZ (Marilyn), 1998. « Trends in Asian American intermarriage and marital assimilation », Journal of Comparative Family Studies 214 ( 4), pp. 287-305.
·  SMITH (James P.), EDMONSTON (Barry)(eds.), 1997. The New Americans : Economic, Demographic, and Fiscal Effects of Immigration, Washington DC, National Research Council.
·  WATERS (Mary), 1990. Ethnic Options : Choosing Identities in America, Berkeley, University of California Press.
 
NOTES
 
[1]En réalité ces catégories sont toutes des groupes ethniques, et il n’y a pas de raison de distinguer la catégorie «  Hispanique » des quatre autres. C’est toutefois le choix constant des statistiques fédérales depuis un quart de siècle.
[2]On trouvera un exposé complet du modèle dans Edmonston et Passel 1992, 1999.
[3]Les chiffres et les hypothèses démographiques pour les projections de population sont décrits dans Edmonston, Lee et Passel 2000.
[4]Pour les besoins de cette étude, et afin d’avoir effectivement des catégories mutuellement exclusives sans pour autant se priver de la catégorie « Hispanique », nous avons considéré comme « Hispaniques d’origine simple » ceux qui se déclaraient Hispaniques et d’une seule catégorie raciale, et « Blancs » ou « Noirs » d’origine simple ceux qui ne déclaraient qu’une seule origine raciale et qui, dans la catégorie de l’ethnie, se déclaraient non hispaniques.
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