2001
Critiques internationales
Turquie : la conquête du centre par le Loup gris
Ferhat Kentel
directeur de recherches au Centre de recherches sociales (SAM), à Istanbul.
A la surprise de l’opinion publique et de la classe politique turques, le Parti du mouvement nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP) est devenu, à l’issue des élections du 18 avril 1999, le deuxième parti
du pays – 18 % des suffrages et 128 députés sur 550 –, derrière le Parti de la
gauche démocratique (Demokratik Sol Parti, DSP) de Bülent Ecevit ( 22 % ).
Depuis, le MHP fait partie de la coalition gouvernementale, avec le DSP et le Parti
de la mère patrie (Anavatan Partisi, ANAP). Comment cette formation d’extrême
droite, qui a acquis sa sanguinaire renommée dans la grande décennie de la violence politique (plus de cinq mille morts dans les années soixante-dix), a-t-elle
réussi une telle percée ? Et qu’est-il advenu de son nationalisme agressif au fil de
ces deux années de pratique gouvernementale ?
Un nationalisme traumatique
Le nationalisme turc est fondé sur un choc et une rupture. La République établie
en 1923 s’appuyait sur un projet d’inspiration occidentale, et notamment française.
Il s’agissait de construire, sur le territoire restant à la Turquie après le démembrement
de l’Empire, une nation « nouvelle » intégrant, par le biais d’une citoyenneté
vidée de toute appartenance religieuse ou ethnique, l’ensemble des populations
(turques, kurdes et autres) présentes sur le territoire. Ce choix n’est pas sans lien
avec la crainte suscitée par les indépendances nationales survenues à l’époque,
surtout dans les Balkans. Celles-ci se sont accompagnées d’exodes et de déportations qui, ajoutés aux réformes modernisatrices imposées d’en haut, ont exercé sur
la société une série de violentes secousses. Aussi la nation garde-t-elle le sentiment
de vivre, en dépit de sa définition « moderne », sous la menace permanente d’autres
« séparations ». D’une certaine manière, le projet de citoyenneté a abouti, mais la
nouvelle identité turque s’est elle-même ethnicisée face à l’idée d’un « danger »
persistant venant de l’extérieur et trouvant des alliés à l’intérieur.
Avec le démembrement de l’URSS, la nation ethnicisée a trouvé une nouvelle
référence : en écho aux courants pan-turquistes du début du siècle, la découverte
de frères et de cousins en Asie centrale (et dans les Balkans) lui a donné la confiance
dont elle avait tant besoin. Mais, en même temps, l’événement ouvre une période
de graves incertitudes. Les guerres du Golfe et de Yougoslavie se sont ajoutées à
diverses difficultés intérieures pour mettre en évidence l’aspect conflictuel de
l’identité nationale turque : une identité imprégnée à la fois de sentiments d’infériorité (incapacité de dire son mot dans les conflits régionaux, impossibilité d’entrer
dans l’Europe, inaptitude à résoudre les problèmes intérieurs, surtout économiques) et de supériorité (héritage d’un empire, puissance du monde « turc »). Parallèlement, se dégageaient deux processus divergents de construction nationale :
une nation d’en haut, turque, laïque, occidentale, moderne; une nation d’en bas, socialement défavorisée, musulmane, ethnique, traditionnelle. Contre l’incertitude
croissante, « en bas », le bricolage identitaire s’est organisé autour de thèmes
culturels, faisant de l’identité nationale un agglomérat de valeurs défensives : religieuses, ethniques, ou diverses combinaisons des unes et des autres.
Ainsi, le conflit autour de l’identité nationale apparu vers la fin de l’Empire
ottoman (occidentalisme contre islamisme et/ou revitalisation des valeurs locales)
a perduré. L’État, tout en conservant son idéologie officielle occidentaliste, a joué
à plusieurs reprises la carte de la « survie », marquée par une connotation anti~occidentale, pour préserver « l’intégrité de la nation ». L’ultranationalisme du MHP
s’est inscrit, avec des fortunes diverses, à l’intérieur de ce schéma d’ensemble.
L’idéologie du MHP s’enracine dans le touranisme
[1] de la première moitié du XX
e siècle,
étroitement lié au choc de l’effondrement de l’Empire ottoman et à l’idéologie
nationaliste officielle, avec sa paranoïa de la « survie ». Son évolution restera par la
suite indissociable des transformations et des crises de l’identité nationale turque.
Le passage du mouvement d’idées à l’organisation politique s’est réalisé en
1965, lors du congrès du CKMP (Parti républicain de la paysannerie et de la
nation), où l’ex-colonel Alpaslan Türkes, l’un des auteurs du coup d’État militaire de 1960, conquit la majorité du parti. Élargissant sa popularité d’abord par
les « Associations de lutte contre le communisme » (Komünizmle mücadele
dernekleri), ensuite et surtout par les « Foyers de l’idéal » (Ülkü ocaklari), le mouvement nationaliste organisé au sein du CKMP changera le nom du parti, qui
deviendra en 1969 le MHP.
Dans les années soixante-dix, face à la montée des mouvements de gauche révolutionnaire, les « idéalistes » ( ülkücü) du MHP, c’est-à-dire les jeunes militants du
parti qui s’étaient donné le nom de « Loups gris », ont lutté les armes à la main
contre le « communisme importé en terre turque ». Leur action était conforme
aux choix stratégiques de la Turquie, membre de l’OTAN et allié inconditionnel
de l’Occident : même si leurs adversaires étaient semblables à eux en termes de position sociale – des jeunes récemment urbanisés et subissant brutalement les effets
de la transformation de la société– les Loups gris considéraient qu’ils luttaient contre
un danger d’origine étrangère.
Le MHP avait alors toutes les apparences d’un parti nazi ou fasciste. En guise
de Führer ou de Duce, il disposait du Basbug; comme idéologie, du « socialisme nationaliste » ( milliyetçi toplumculuk); comme formation, de camps d’entraînement pour
ses commandos. La théorie était fournie par les livres d’Alpaslan Türkes, mais
c’est un autre mouvement, le Foyer des intellectuels (Aydinlar Ocagi), qui a inventé
la « synthèse turco-islamique » censée permettre de s’engager sur la voie de la
modernisation tout en respectant les grandes valeurs de la société, et devenue par
la suite l’idéologie quasi officielle du MHP. Du côté de la pratique, c’était avant
tout l’action engagée « pour protéger l’État » qui devait attirer les masses. Les militants ülkücü ont assassiné intellectuels, journalistes, syndicalistes et étudiants de
gauche, et ont aussi été les instigateurs de massacres commis à la fin des années
soixante-dix sur la population alevi, hérétique aux yeux de la majorité sunnite et
dont les sympathies allaient à gauche. Ces massacres ont profondément marqué
la mémoire et expliquent pour une large part la modestie des résultats électoraux
du MHP jusqu’à la deuxième moitié des années quatre-vingt-dix.
Le coup d’État de 1980 ayant tout écrasé sur son passage a également interdit
le MHP. Certains membres du parti et de l’organisation
ülkücü ont même été
poursuivis (ycompris Alpaslan Türkes qui, comme tous les autres dirigeants de partis, a été interdit de politique pendant sept ans) mais les tribunaux militaires ont
été beaucoup plus cléments à leur égard qu’à celui des militants de gauche. Dans
les années quatre-vingt
[2], certains militants désœuvrés se reconvertiront dans des
activités mafieuses (l’opinion leur donnera le nom de « mafia idéaliste »,
ülkücü
mafya), à la faveur des politiques économiques libérales et de leurs retombées
négatives sur les milieux commerçants : le « scandale de Susurluk », en 1996, a mis
en évidence les interconnexions police-mafia-politique et l’utilisation des anciens
Loups gris par les services secrets dans des affaires sales de l’État
[3], alors que le gouvernement était aux mains d’une coalition dite Refahyol, composée du Parti de la
prospérité (Refah Partisi, RP) et du Parti de la juste voie (Dogru Yol Partisi, DYP).
Les années quatre-vingt-dix ont commencé pour le MHP avec des difficultés
internes, ycompris une scission
[4]. Et, lors des élections de 1995 qui ont vu la victoire du parti islamiste RP, le MHP n’a pas atteint, tant s’en faut, le seuil de 10%
des suffrages nécessaire pour être représenté au Parlement. Enfin, après la mort
d’Alpaslan Türkes, le congrès de 1997 a vu s’affronter violemment plusieurs fractions internes.
Et pourtant, au lendemain des élections de 1999, le MHP n’était plus un petit parti
extrémiste tirant sa force des affrontements de rue, mais une formation puissante,
légitimée par les urnes et qu’aucune force politique ne pouvait ignorer. Que s’était-il passé ?
La montée en puissance du parti s’est jouée à trois niveaux : l’organisation et les
relations publiques, les liens avec l’appareil d’État, et la transformation de la
société. Au niveau de l’organisation, la mort du leader charismatique semblait
devoir entraîner l’éclatement du parti. Pourtant, contre toute attente, c’est l’inverse
qui s’est produit : avec la disparition de Türkes, le parti s’est en quelque sorte
débarrassé de son passé criminel. Devlet Bahçeli, le nouveau leader, a réuni autour
de sa personne des universitaires comme lui, loin de l’image d’une classe politique corrompue. De nouvelles règles ont été édictées : les membres du parti
devaient raser leur moustache et mettre une cravate; ils n’étaient plus autorisés à
s’exprimer à leur guise, de crainte des dérapages ; les slogans du type « ordre
national socialiste » ont été abandonnés, certains « foyers idéalistes » incontrôlés,
jugés nuisibles à l’image du parti, fermés. Le parti de militants devenait un parti
de spécialistes conscients des réalités du pays, s’exprimant avec retenue et modestie
devant l’opinion publique.
La force du MHP s’est aussi bâtie dans ses liens avec l’État. D’une part, comme
l’affaire de Susurluk l’avait dévoilé, les militants
ülkücü avaient déjà été utilisés
par les services secrets, dans les années quatre-vingt, pour lutter contre l’organisation Asala menaçant les diplomates turcs. D’autre part et surtout, le MHP a
obtenu des positions clés dans l’administration, et notamment dans la police. Partageant avec l’État la paranoïa de la survie, le MHP l’a largement soutenu sur la
question kurde : dans l’organisation des « forces spéciales » (
özel tim ) créées pour
lutter contre le PKK, dans les assassinats de leaders et hommes d’affaires kurdes
commandités par les services secrets, les
ülkücü ont joué un rôle non négligeable.
Mais sa fonction de lutte contre toute menace à « l’intégrité » de la société a été
encore plus importante à l’égard de l’islam politique. La religion avait été utilisée
par les putschistes de 1980 contre les mouvements de gauche. Dans les années
quatre-vingt-dix, c’est au tour du nationalisme d’être utilisé contre les mouvements religieux. À la suite du renversement du gouvernement de coalition RP-DYP
organisé par les militaires le 28 février 1997
[5], le MHP, par son discours turcoislamique, a été en mesure d’orienter les revendications islamiques vers son propre nationalisme, de type communautaire et défensif. Même si un tel nationalisme était fort
éloigné de celui, modernisateur et autoritaire, de l’État, ce dernier, confronté à toutes
sortes de difficultés intérieures et régionales, s’y est progressivement rallié.
Par le biais des basses besognes de l’État, puis par la voie électorale, le MHP est
ainsi entré dans l’appareil politique et administratif. L’étape actuelle est celle de
l’enracinement dans des secteurs comme la santé, les travaux publics, l’agriculture,
l’industrie et les transports. Notons que les grands médias, qui avaient déjà largement contribué à la banalisation du MHP avant les élections de 1999, n’ont cessé
depuis de diffuser l’image d’un parti qui avait « changé ».
C’est cependant la pénétration du MHP dans la société qui lui a donné la
victoire. Le libéralisme économique des années quatre-vingt a bouleversé les
formes d’appartenance culturelle et les affiliations politiques. L’accroissement des
inégalités sociales, la défiance envers les institutions, les crises politiques et économiques, la frustration et la dépolitisation des couches les plus modestes ont
entraîné à la fois une course à la richesse et l’émergence de valeurs culturelles
défensives. À partir des années quatre-vingt, tandis que les organisations mafieuses
deviennent un acteur économique informel, les capitaux d’une nouvelle bourgeoisie pieuse de l’Anatolie profonde arrivent sur la scène économique. Le RP islamiste devient la première force politique du pays, en s’appuyant financièrement
sur cette bourgeoisie pieuse et en répondant aux aspirations culturelles des nouvelles couches défavorisées des métropoles.
Mais la montée de ce parti mettait en danger un système de modernisation
autoritaire articulé sur le clientélisme et le grand capital métropolitain, l’ensemble
étant légitimé par une laïcité quelque peu tyrannique. Le quasi-coup d’État du
28 février 1997, en frappant le RP ainsi que le système économique parallèle qui
se constituait dans les petites villes du centre, a rendu pleinement visible la grande
division de la société. L’action destinée à « protéger » la laïcité a été perçue comme
une guerre ouverte menée par un État occidentaliste, avec l’aide de ses amis « étrangers », contre une société pétrie de valeurs traditionnelles, mais aspirant en même
temps à l’ascension sociale. Au lieu de répondre aux questions urgentes, l’État a
bloqué les voies de l’expression politique, transformant les partis en autant d’acteurs
factices d’un système en crise permanente. L’attrait du MHP s’en est trouvé accru.
Des élections de 1999, la scène politique sort radicalement changée en raison
d’une vague nationaliste aux multiples couleurs. Dans les régions de l’Ouest plutôt
moderne, c’est le DSP, gauche nationaliste représentant les valeurs de l’État kémaliste, qui remporte la majorité. Le centre du pays, aux prises avec une modernisation
difficile et terrain d’élection d’un conservatisme bricolé, hybridant tradition et pratiques de la société de consommation, s’identifie à un nationalisme ethnique turc en
votant MHP. La troisième région est celle du Sud-Est, à majorité kurde, qui se
replie sur cette identité et vise plus que jamais à construire un nationalisme régional
par le biais du Parti de la démocratie du peuple (Halkin Demokrasi Partisi, Hadep).
Dans une situation de tension entre l’État laïque et le mouvement islamique
(notamment son porte-parole politique, le Fazilet Partisi ou FP, qui a succédé au RP),
le MHP s’est posé en force d’équilibre jouant sur deux registres. Ainsi son succès reflète,
d’une part, l’aspiration d’une société civile faible à un État patriarcal garant de
l’ordre; de l’autre, les demandes d’une frange islamique et conservatrice, déçue par
l’incapacité du FP à résister à la pression des militaires et à satisfaire ses attentes.
Avant ces élections, les sympathisants du MHP, comme ceux du Hadep, étaient
des déçus du système, dont ils pensaient ne plus rien pouvoir attendre. Mais ici entre
en jeu l’enracinement du MHP dans l’appareil de l’État : les électeurs, aux abois, sensibles aux arguments populistes et attirés par les potentialités du clientélisme, ont vu
en lui un « protecteur », au surplus « responsable » et proche des valeurs réelles (à
savoir islamiques) de la société profonde. Autrement dit, le MHP leur offrait une possibilité de profiter des insuffisances de la démocratie. Par ailleurs, dans la tension entre
revendications religieuses et laïcité autoritaire, ce parti a également réussi à convaincre
un électorat plus aisé, à la religiosité modérée et peu porté sur l’islamisme : le nationalisme a été une source de légitimité face à un mouvement religieux perçu comme
déstabilisant, le MHP paraissant offrir une voie pour sortir de la crise.
Même si les gros bataillons électoraux du parti se trouvaient dans le centre du
pays, de très nombreux jeunes des banlieues des grandes villes lui ont aussi apporté
leurs suffrages. Ces jeunes, qui ont de grandes difficultés d’insertion dans la vie scolaire, économique et sociale, sont en outre fragilisés par la perte de repères culturels associée à la mondialisation. Dans un va-et-vient permanent entre les extrêmes,
ils ont bricolé leur identité sous le parapluie du MHP, qui ne leur proposait aucun
projet politique, mais offrait le nationalisme comme source de survie, de légitimité
et de force. Les slogans comme « Le Turc n’a d’autre ami que le Turc », « Aime-la ou quitte-la [la Turquie] » leur ont permis de s’identifier au parti. Les matchs
de football, surtout les rencontres avec les équipes européennes (« Europe, entends
notre voix ! Entends les pas des Turcs qui arrivent ! »), ont été le théâtre de l’affirmation de cette identité oscillant entre complexe d’infériorité et de supériorité.
Par le biais des « foyers idéalistes », le MHP a assuré le recrutement de ces jeunes,
en leur donnant un sentiment de solidarité, de reconnaissance ou simplement une
identité. Baignant dans une culture paternaliste, nourris de discours machiste, ils ont
voté massivement pour lui (selon les sondages, le MHP, dont 75% des électeurs sont
des hommes, a obtenu les voix de la moitié des jeunes votant pour la première fois).
L’isolement et la peur cachés derrière une fierté identitaire avaient trouvé leur parti,
celui de la force, légitimant la violence contre « l’autre », perçu comme dangereux :
tour à tour l’intellectuel, l’artiste, l’alevi, le Kurde ou le mode de vie occidental.
Il faut s’arrêter ici sur la question kurde, souvent présentée comme la raison de
l’émergence du nationalisme turc, alors qu’elle n’en est que le catalyseur. La guerre
interminable menée contre le PKK a surtout contribué à la construction de cet
« autre » dont le nationalisme a tant besoin. Dans la crise de la représentation
politique, la paranoïa de survie est descendue jusqu’en bas de la société. Les funérailles des soldats tombés dans les opérations contre le PKK, les protestations
contre l’Italie lorsqu’y séjourna son leader Abdullah Öcalan, puis la capture de celui-ci au Kenya, juste avant les élections, ont donné le ton de l’hystérie nationale. Le
procès d’Öcalan et sa condamnation à mort ont constitué un pic de nationalisme.
La position du MHP sur le problème kurde consiste à ne voir dans la « question
du Sud-Est » qu’une affaire de sécurité appelant une solution militaire. Elle était
tout particulièrement partagée par la population en ces moments. Cette adhésion,
si elle ne s’exprime pas nécessairement par un vote en faveur du MHP, explique
tout de même en partie le succès électoral de ce dernier.
Le MHP, qui n’a cessé de rêver du pouvoir pendant plus de trente ans, est maintenant aux prises avec l’épreuve pratique : il lui faut faire montre de responsabilité, tenir compte de la raison d’État (et des multiples fractions au sein de ce dernier, notamment l’armée) et simultanément satisfaire tant son noyau dur, les
militants de longue date, que sa nouvelle base électorale élargie à la suite de multiples promesses. Selon une grande partie de ses électeurs, il ne les a pas tenues
[6].
Il avait accusé le FP de ne pas défendre assez fermement les droits des filles en foulard et s’était engagé à faire preuve de « virilité en politique » : pourtant, il a
été, au nom de la « stabilité », plutôt docile à la pression des militaires et a fait retirer son foulard à l’une de ses deux députées à l’entrée du Parlement. Il a accepté
l’entrée d’un fonctionnaire – turc– de la Banque mondiale dans le gouvernement,
concession inadmissible aux yeux des petits commerçants anatoliens qui constituent
une composante essentielle de son électorat. Il signe les documents concernant la
candidature à l’Union européenne, y compris l’engagement à abolir la peine de mort,
décevant tous ceux de son camp qui veulent à tout prix voir Öcalan sur l’échafaud.
En même temps, certaines de ses positions maximalistes, voire racistes, ternissent son image. Lors du tremblement de terre d’août 1999, le ministre de la Santé
MHP refuse les dons de sang étranger, notamment grec, ce qui soulève l’indignation
générale, surtout dans les régions touchées par le séisme. Ce même ministre
s’opposera aussi à l’envoi de sang collecté en Turquie vers l’Allemagne, où il devait
être testé et utilisé pour un malade atteint de leucémie. Il motive son refus par la
crainte que le monde entier ne découvre la structure ADN du « sang turc »... Les
grands médias continuent toutefois à protéger le MHP. Leurs critiques restent
modestes, ceux qui s’y risquent étant vite taxés de « gauchisme », voire menacés.
Ainsi, le MHP est tiraillé entre sa base et la
Realpolitik, entre le jeu démocratique
et la sacralisation de l’État ou du parti, entre les sensibilités religieuses et laïques.
Il marque cependant des points dans sa longue marche vers la conquête de l’État :
peu à peu, des fonctionnaires
ülkücü occupent des places dans la hiérarchie administrative et distribuent des emplois à leurs protégés, notamment aux militants
qui n’ont pas ménagé leurs forces pour assurer la victoire du parti.
La base du MHP est une coalition de forces religieuses, nationalistes, laïques et
kémalistes. Un tel éclectisme permet de puiser dans diverses ressources, allant de
l’idéologie officielle à divers particularismes dans la société, en passant par les
relations clientélistes. Il reflète l’hétérogénéité du nationalisme communautaire actuel
en Turquie et donne un caractère anonyme et mouvant au nationalisme, ce qui en
rend l’accès facile. Cette idéologie hybride n’implique pas le renoncement au
monolithisme : le MHP est obsédé par la peur de la trahison. Il faut que la société,
le parti, les militants obéissent, puisqu’il s’agit aussi des intérêts suprêmes de l’État,
de la fidélité envers lui et de la nécessité de le protéger contre les menaces extérieures. Cette sacralisation de l’État permet de répondre aux militants impatients
et déçus par l’attitude « responsable » des dirigeants du parti.
Du fait de cette présence dans les rouages de l’État, les risques de dérapage
centrifuge dont sont porteurs le MHP et la nébuleuse ülkücü sont néanmoins partiellement contrôlés. Autrement dit, dans un équilibre des forces ou dans une
entente fonctionnelle tacite, on assiste à l’institutionnalisation de l’extrême droite.
Ajoutons que le MHP partage le pouvoir avec des partis qui lui ressemblent. Bref,
l’extrême droite n’est plus à l’extrême, mais au centre. Ou encore : le centre est
devenu « extrême ».
[1]
« Touran » renvoie au pays mythique et éternel des Turcs, couvrant tout l’espace où vivent des populations « apparentées ».
[2]
Reconstitué sous le sigle MCP (Parti nationaliste du travail, Milliyetçi Calisma Partisi), le MHP retrouvera son nom en
1993, à la suite de la loi réautorisant les partis interdits en 1980.
[3]
Voir Jean-François Bayart, « La combinatoire des forces nationalistes en Turquie : “démocratie islamique” ou criminalisation du communautarisme ?»,
Cemoti n° 24, juillet-décembre 1997.
[4]
Celle d’un groupe déçu par l’insuffisance des considérations religieuses dans l’activité du parti, et qui fonda en 1993 le
Parti de la grande union (Büyük Birlik Partisi).
[5]
Ce jour-là, le Conseil de sécurité nationale (MGK), dominé par les militaires, a émis une série de « propositions au gouvernement ». Elles revenaient à exiger de celui-ci, à la tête duquel se trouvait un Premier ministre islamiste, qu’il empêche
la montée des entreprises à « capital islamique » ainsi que toutes sortes de manifestations de l’islam politique. Trois mois
après ce « coup d’État post-moderne », le gouvernement tombait.
[6]
Selon une étude que nous avons menée à Konya, ville à forte tendance islamique, 75 % des électeurs du MHP pensent
que celui-ci n’a pas tenu ses promesses en matière d’autorisation du port du foulard dans les universités (Centre de recherches
sociales, SAM, Istanbul, août 1999). Selon une autre étude au niveau national, 29 % des électeurs du MHP ne revoteront
pas pour lui pour la même raison (SAM, juillet 2000).