2001
Critiques internationales
Cherche capital social, désespérément
Évelyne Ritaine
chercheur au CERVL – Pouvoir, Action publique, territoire, Institut d’études politiques de Bordeaux. Elle travaille sur la sociologie politique comparée des pays d’Europe du Sud et a récemment dirigé Enjeux migratoires en Europe du Sud dans Pôle Sud, 1999,11.
En sciences sociales, lorsqu’une notion connaît un effet de mode, il n’est pas rare que cet engouement signale une vraie question, pressentie par de nombreux chercheurs, tout en obscurcissant durablement
le débat. Tel est bien le cas pour la notion de capital social, qui bénéficie d’une vogue
effrénée depuis le milieu des années quatre-vingt-dix, en économie, en sociologie
et, discipline qui nous occupe ici, en science politique. Il est en effet impossible d’en
donner une définition acceptée par une majorité de chercheurs; on la trouve traitée aussi bien en termes culturalistes qu’en termes interactionnistes ; son utilisation va de généralités sur le rapport entre capital social et efficience de la démocratie jusqu’à d’étroites technologies d’enquête sur le degré de satisfaction des
citoyens. Cette confusion ne peut que nuire à l’accumulation scientifique et faire
perdre de vue le questionnement d’origine. Dommage d’autant plus regrettable que
la question est fondamentale : c’est celle des rapports entre processus institutionnels et processus sociaux.
Pour tenter de démêler un peu les échanges sur ce thème, il paraît d’abord
nécessaire de restituer la généalogie de la notion, qui éclaire ses glissements
successifs. En effet, alors qu’elle a été élaborée à l’origine au cœur même d’œuvres
sociologiques (Bourdieu 1980,1986 ; Coleman 1990), elle a ensuite été diffusée
par des travaux comparatistes d’économie politique (Fukuyama 1995) et de gouvernement comparé (Putnam 1993,2000), pour lesquels elle désigne l’extériorité de
leur champ d’analyse. Ces derniers auteurs, soupçonnant l’existence d’un facteur
explicatif de nature sociologique, au-delà des phénomènes économiques ou politiques qu’ils étudient, cherchent à l’intégrer à leurs procédures de recherche. Ce
glissement premier, parce qu’il n’est pas vraiment maîtrisé, est au principe même
du brouillage et de la notion et de la discussion.
L’analyse de cette généalogie permet d’établir que la question centrale devrait
être celle des processuset des contextessusceptibles de faire d’une caractéristique socio-logique une ressource institutionnelle. Reste alors un certain nombre de problèmes de méthode. Comment les travaux actuels, qui utilisent cette notion au carrefour de la politique comparée et de la théorie du choix rationnel, affrontent-ils
la définition de ce qu’ils prétendent mesurer ? Comment parviennent-ils à contextualiser leurs analyses ? Quelle fonction attribuent-ils au politique ? En cherchant
à répondre à ces questions, il s’agit de comprendre si la substitution de la notion
de capital social à des notions sociologiques établies (réseaux de relations, rapports
de réciprocité, confiance, médiation, socialisation, mobilisation) constitue ou non
un progrès.
Penser l’au-delà sociologique de l’institution...
La notion de capital social est issue principalement de deux grandes œuvres socio-logiques. La sociologie relationnelle de Pierre Bourdieu se dote d’une triade de
concepts pour analyser le social : champ, habitus, capital. Elle cherche « à étendre
la sphère de l’intérêt tout en réduisant celle de l’utilité et de la conscience » (Bourdieu et Wacquant 1992 : 29). Aussi éloignée de l’utilitarisme économique que de
la théorie de l’action rationnelle, cette construction sociologique n’accorde aux différentes formes de capital (économique, culturel, social, symbolique) qu’une valeur
relative selon le champ dans lequel elles sont évaluées : ainsi le capital social est-il « la somme des ressources actuelles ou virtuelles, qui reviennent à un individu
ou à un groupe du fait qu’il possède un réseau durable de relations, de connaissances
et de reconnaissances mutuelles plus ou moins institutionnalisées, c’est-à-dire la
somme des capitaux et des pouvoirs qu’un tel réseau permet de mobiliser. Il faut
admettre que le capital peut prendre une diversité de formes si l’on veut expliquer
la structure et la dynamique de sociétés différenciées » ( ibid. : 95). De cette façon
de voir, qui a plus d’échos en sociologie qu’en science politique, on retiendra
l’intérêt de penser toute conception du capital social comme relative (au champ et
aux enjeux) et différentielle (conditions d’accès aux ressources distribuées inégalement entre groupes).
Chez James S. Coleman, dont le souci est de dépasser l’individualisme de l’économie politique classique, la notion de capital se situe dans la perspective du choix
rationnel : il s’intéresse aux institutions sociales comme contextes conditionnant
les choix individuels et produisant des effets de système (Bagnasco 1999). Le capital social est ici conçu comme une ressource pour l’action : il « se définit par sa fonction. [...] Comme les autres formes de capital, le capital social est productif : il permet que soient atteints certains buts qui ne le seraient pas en son absence. Comme
le capital physique et le capital humain, le capital social n’est pas complètement fongible, mais il peut l’être par rapport à certaines activités. Une forme donnée de capital social peut faciliter certaines activités et être inutile, voire nocive, pour d’autres.
À la différence des autres formes de capital, le capital social est inhérent à la structure des relations entre les personnes et parmi les personnes. Il ne se situe ni dans
les individus ni dans les moyens de production » (Coleman 1990 : 302). L’auteur
énumère alors un certain nombre de processus constituant le capital social, dont
on peut douter qu’ils soient tous du même niveau analytique, mais dont l’inventaire correspond bien à sa démarche microsociologique : les obligations et les
attentes, l’accès à l’information, les normes et sanctions, les relations d’autorité,
les organisations sociales que les acteurs peuvent s’approprier (réseaux informels),
les organisations sociales intentionnelles (créées dans un but précis). Ce qui a fait
le succès de sa définition est sans doute qu’il ait pu poser que le capital social,
sorte de bien public, recouvre « une variété d’entités qui ont deux éléments en commun : elles consistent toutes en aspects de la structure sociale, et elles facilitent certaines actions des acteurs – individus ou acteurs collectifs– à l’intérieur de la structure » (Coleman 1988 : S98). L’acquis important de cette acception, à garder en
mémoire, est de définir le capital social comme une fonction structurelle.
Ces deux lignes d’analyse ont été reprises par un grand nombre de travaux
sociologiques et anthropologiques où le capital social est considéré comme une
variable explicative des comportements d’acteurs individuels (on en trouvera un bilan
dans Edwards et Foley 1999). Mais elles ont aussi inspiré des recherches qui vont
effectuer un changement décisif de niveau d’analyse, en faisant du capital social une
caractéristique de certaines collectivités sociales, voire de certaines nations, et en
donnant au terme une définition non plus structurelle (le capital social comme ressource disponible variable selon les acteurs et selon les contextes) mais culturelle
(le capital social comme disposition, collective et héritée, à coopérer). Ce glissement, dont l’aspect normatif n’est pas sans rappeler celui du débat sur la « société
civile »
[1], tire la question vers une problématique de la « culture civique » dont on
croyait les errements développementalistes depuis longtemps surmontés.
Ainsi en est-il pour l’économie politique de Francis Fukuyama ( 1995) qui, dans
une analyse comparée des différents capitalismes nationaux, fait du capital social
la variable explicative de l’efficacité économique dans un monde globalisé. Ainsi
en est-il, en gouvernement comparé, de Robert Putnam ( 1993,2000), qui explique
(pour l’Italie d’abord, pour les États-Unis ensuite) les différences de performance
des institutions politiques par le niveau de capital social de la collectivité concernée.
Avant d’entrer plus avant dans l’analyse épistémologique de ces travaux, il
convient de s’attarder un instant sur les conditions de leur réception politique et
médiatique. Ces deux auteurs ont en effet connu un succès éclatant en dehors du
champ scientifique, succès qui semble bien attester une fonction idéologique de
leur discours. Fukuyama, déjà célèbre pour sa thèse de « la fin de l’histoire », a été
conseiller au Département d’État américain. Son ouvrage de 1995 a été amplement
repris et commenté par la presse et par les cercles gouvernementaux aux États-Unis.
Sa thèse peut en effet paraître adaptée à ces temps de globalisation. Elle se développe en trois temps. Un, la convergence des institutions politiques et économiques dans le monde (généralisation des valeurs et institutions démocratiques et
division capitaliste du travail à l’échelle mondiale) est irrévocable. Deux, dans ces
sociétés postindustrielles, il n’y a plus rien à attendre d’une gestion sociale publique :
l’État doit se contenter de ne pas nuire au développement. Trois, les institutions
économiques et politiques trouvent donc leurs ressources dans la vitalité de la
société civile, décrite comme un entrelacement d’institutions intermédiaires
appuyées sur le type de famille dominant dans chaque aire envisagée (Fukuyama
1997 : 15-24). Cette approche néolibérale, qui paraît fournir aux décideurs politiques et aux spécialistes du développement une clé d’interprétation et d’action pour
dépasser un politique désormais disqualifié, est devenue un des principaux filons
des recherches financées par la Banque mondiale (Dasgupta et Serageldin 1999)
autour des thématiques voisines de société civile, de disposition culturelle, de capital social (Hermet 2000).
De façon très comparable, les travaux de Putnam ont immédiatement fait irruption dans le débat politique : la traduction rapide ( 1993) en Italie de son livre sur
les régions italiennes y a largement alimenté les thèmes de la campagne électorale
de l’époque (Putnam 1993) ; le prolongement de la réflexion aux États-Unis, où
l’auteur décèle un déclin du capital social (Putnam 1995,2000), a connu une
intense couverture médiatique et a été repris par l’équipe Clinton, après un entretien de l’auteur avec le président américain. La société américaine la plus « wasp »
trouve-t-elle là un écho à sa nostalgie devant l’érosion de ses valeurs fondatrices,
à son inquiétude face au changement social
[2] ?
La notoriété des ouvrages de Fukuyama est assez compréhensible : dans la tradition anglo-américaine de grands récits généralistes, plus descriptifs que spéculatifs, il trace en effet une perspective cavalière des capitalismes nationaux et de leurs
performances appuyées sur des héritages culturels différents qualifiés d’« habitudes
éthiques héritées » (Fukuyama 1997 : 44). Critiquant l’étroitesse de la vision du
choix rationnel, il considère que l’éthique héritée conditionne les comportements
individuels et collectifs. À ce titre, les sociétés dotées d’un fort capital culturel
(entendu ici de façon étroite comme capacité à coopérer) et définies comme des
sociétés de confiance paraissent mieux adaptées aux économies modernes : les
États-Unis (encore que menacés, dans cette interprétation aussi, par une crise de
la confiance), l’Allemagne et le Japon sont classés dans cette catégorie, alors que
l’Italie, la France, Hong Kong et Taiwan sont considérés comme des sociétés de
défiance, des sociétés axées sur des valeurs familiales, moins adaptables. Rejoignant explicitement la thèse du « choc des civilisations » de Huntington, il établit une équation simple, où le type de famille détermine le type de capital social,
celui-ci dessinant le type d’organisation industrielle, qui à son tour détermine le
type de rôle dans la division internationale du travail. On retrouve, là encore, une
vision culturaliste, sans ambition démonstrative, qu’on croyait largement dépassée depuis les débats critiques sur le développementalisme, dans les années soixante.
Beaucoup plus élaborés, les travaux de Putnam s’inscrivent, eux, dans une perspective explicitement politiste et dans le courant du choix rationnel, puisqu’il s’agit
de mesurer la performance institutionnelle dans l’étude des régions italiennes, le
bon fonctionnement du régime démocratique dans les travaux sur les États-Unis.
Dans les deux cas, un diagnostic positif est corrélé à l’existence, pour une collectivité donnée, d’un fort capital social, entendu, dans un sens plus étroit et plus culturaliste que celui de Coleman, comme civicness, ensemble de caractéristiques sociales
(la confiance, les normes de réciprocité, les réseaux d’engagement civique...) qui
facilitent la coopération et, par là, renforcent l’efficacité collective (Putnam 1993 :
180 etsq.). Au fil des travaux successifs, le degré d’organisation en associations prend
une place croissante dans cette définition, jusqu’à devenir l’argument central dans
les dernières parutions (Putnam 2000). Outre un certain nombre de difficultés
méthodologiques aujourd’hui bien analysées (Lupo 1993; Bagnasco 1994; Tarrow
1996; Levi 1996; Edwards et Foley 1998), il y a là un exercice tautologique illustré par des assertions du genre : « La coopération volontaire est plus facile dans
une communauté qui a hérité d’un stock important de capital social » (Putnam 1993 :
167). Le capital social y est construit à la fois comme effet et comme cause. En partant de la conséquence (l’efficacité ou l’inefficacité institutionnelle des régions
italiennes par exemple), on élimine peu à peu la diversité des facteurs explicatifs
pour se concentrer sur la recherche d’un déterminant premier qui expliquerait
toutes les variations : or ce déterminant, identifié comme la présence ou l’absence
héritées de vertu civique, n’est en fait que la reformulation du problème posé (bon
ou mauvais gouvernement) (Portes 1998). Cette logique circulaire prive de toute
possibilité de s’interroger sur les processus de changement socio-politique ou sur
les processus de médiation qui peuvent faire de caractéristiques sociales des ressources institutionnelles. On aboutit donc à des interprétations historiques sur la
longue durée, qui n’expliquent rien des processus de reproduction et de réinvestissement de ces caractères (c’est le cas dans l’interprétation de Fukuyama et dans
celle de Putnam pour l’Italie) ; ou bien à des tableaux analytiques du degré d’organisation en associations, où l’on ne sait pas toujours ce qui est mesuré, ni ce qu’il
s’agit de démontrer sur le plan politique : ainsi en est-il des travaux, qui se multiplient ces temps-ci, sur le niveau de capital social simplement conçu comme intensité d’« associationnisme » (Putnam 2000; Hall 1999; Montero et Torcal 2000;
Mota et Subirats 2000; van Deth etal. 1999,2e partie).
En fait, l’intense débat suscité par les travaux de Putnam s’explique par la volonté
affichée de relier analyse comparée et choix rationnel. La fonction de liaison est
dévolue à la notion de capital social : or celle-ci est définie de façon relativement
faible et ambiguë comme civicness historiquement héritée. En découle que l’auteur
discute peu des avancées théoriques du courant du choix rationnel. Il se prive ainsi
tout d’abord d’une conception forte de l’institution. Limitant celle-ci, dans une
approche presque anti-institutionnaliste, à l’institution formelle, à l’organisation
politico-administrative, afin d’en neutraliser l’impact, il ne voit pas qu’une définition
plus large (les institutions comme processus renforçant règles et normes par des
incitations explicites) lui aurait permis de penser les différences de comportements collectifs (Ostrom 1991,1994). De même, il n’avance pas dans l’exploration
des modèles d’action collective, puisqu’il considère simplement que la participation associative et le nombre d’associations sont de bons marqueurs de l’existence
de communautés civiques, jouant en quelque sorte comme des dispositions démocratiques à la Tocqueville. Ainsi, à l’issue de ces premiers travaux, la question de
la démonstration (des dilemmes de l’action collective et des mystères des connexions
entre institutions et choix individuels) demeure entière (Jordana 1999).
... ou penser les médiations entre social et politique ?
Parce qu’ils prétendent prendre en compte la logique sociologique dans l’étude des
institutions, ces travaux s’exposent en premier lieu à une sévère critique des socio-logues, tant il est vrai que le dialogue avec la sociologie a été à peu près inexistant.
On peut en effet y lire une sorte d’amnésie du sociologique, troublante dans des
recherches qui prétendent précisément prendre en compte cette dimension. Les
deux principaux acquis de la sociologie, le capital social comme valeur relative et
le capital social comme fonction structurelle, se sont en fait largement perdus.
Le minimum de logique sociologique devrait obliger, s’agissant de l’analyse de
processus sociaux, à penser la collectivité sociale de référence : pour quel ensemble
les dispositions à la coopération étudiées font-elles sens ? Aussi peut-on comprendre que la construction de la notion de capital social puisse être pertinente pour
des collectivités identifiables sociologiquement, comme l’ont montré l’étude des
conditions sociopolitiques du développement territorialisé (Trigilia 1985,1999 ;
Piselli 1999; Flora etal. 1997), l’analyse des comportements des communautés ethniques (Portes et Sensenbrenner 1993; Portes 1998), la sociologie des mafias (Portes
et Landolt 1996), etc. En revanche, les grandes enquêtes statistiques sur l’intensité associative et sur le degré de confiance (mesuré par sondages) ignorent la
question de la délimitation de l’ensemble social concerné. Le capital social, quelle
que soit sa définition, a-t-il vraiment le même sens de la côte Est à la côte Ouest
des États-Unis, en Angleterre comme en Écosse, voire en différents points d’une
même région italienne, qui n’est après tout qu’un artefact administratif ? On
remarquera que le fait de ne pas construire une conception sociologiquement
forte de l’institution est sans doute à l’origine de ce manque.
De la même façon, les synthèses statistiques éludent le problème de la distribution
différentielle, d’une part, des ressources constituant le capital social, d’autre part,
de la valeur d’usage de ces ressources, selon les catégories sociales (catégories
socioprofessionnelles, catégories d’âge, de genre, d’origine ethnique, de niveau de
scolarisation, etc.). Il n’est pas sûr que la fréquentation d’une chorale ou l’appartenance à un club sportif induisent la même disposition à la coopération pour tous !
D’autant plus que les indicateurs statistiques eux-mêmes témoignent d’une capitalisation de ces participations fortement différenciée selon les classes sociales (en
Grande-Bretagne par exemple, Hall 1999). On a ainsi pu relever, non sans humour,
que l’agrégation des données à un niveau macrosociologique masque l’existence, au
revers de la confiance sociale ( social trust ), d’une défiance sociale ( negative social
trust), l’une et l’autre étant très différemment distribuée entre nantis et défavorisés, groupes ethniques dominants et groupes ethniques dominés, catégories bien
représentées au niveau politique et catégories mal représentées, entre contextes de
prospérité et contextes de crise aussi (Newton 1999a; T.W. Smith 1997).
De plus, une vision trop normative de l’« associationnisme », qui affirme apriori
que celui-ci dispose à la coopération, oublie qu’il ne se limite pas à produire du lien
social ( bridging capital), mais qu’il peut produire aussi des solidarités fermées
( bounded solidarities), où le groupe se clôt sur lui-même et tend à exclure. De même,
elle ne devrait pas négliger que les buts poursuivis par l’accumulation de capital social
au profit d’une structure ne sont pas forcément altruistes. Le contexte, terme
essentiel à l’analyse, peut révéler la « face noire » de l’« associationnisme »,
comme l’attestent les exemples de domination par une minorité agissante, d’organisation mafieuse, de guerres civiles entre communautés très organisées, etc.
(Portes et Landolt 1996).
Ce sont cependant les problèmes dans l’analyse même du politique qui paraissent les plus étonnants : dans ces recherches, le politique paraît plus souvent évacué que soumis à une analyse renouvelée. Les travaux fondés sur des agrégats de
données se trouvent en particulier dans l’incapacité de penser le changement et ses
effets politiques autrement que sous la forme d’une équation simpliste du type
« il y a/il n’y a pas », « il y eut/il n’y a plus » de capital social. Dans ce type
d’approche mécaniste, il est impossible de tenir compte des changements de
contexte historique (qui modifient la valeur des ressources disponibles pour les
acteurs individuels ou collectifs), ainsi que de la fonction du travail politique, qui
peut éventuellement modifier les qualités de la coopération collective.
Des recherches récentes arrivent à des résultats dissonants par rapport à l’approche la plus culturaliste et permettent de soulever quelques problèmes fondamentaux.
Certains travaux sur la confiance, par exemple, montrent que, dans l’ensemble des
pays occidentaux, il n’y a pas de corrélation entre confiance sociale et confiance dans
le gouvernement, et que les rapports de celles-ci avec l’intensité associative sont faibles
(Newton 1999a). Il en est de même dans l’analyse des nouvelles démocraties, où les
transitions démocratiques ont pu produire une légitimité démocratique élevée sans
que le niveau de confiance interpersonnelle et de participation associative augmente
de façon significative : s’en trouvent réhabilités et le travail du politique, et l’importance de la socialisation dans le temps (sur l’Espagne par exemple, Montero et
Torcal 2000). C’est aussi le cas pour les sociétés déchirées par des conflits idéologiques : comment, sans contextualisation politique, décider si la communauté basque
est dotée d’un capital social positif (forte implication dans des associations et forte
appartenance communautaire et nationalitaire) ou si les dissensions politiques
basques, en fracturant dangereusement ce capital d’appartenance, créent un « capital négatif » de défiance collective (Ritaine 1997)?
On voit bien qu’il n’est pas possible de faire l’économie d’une véritable contextualisation des ressources coopératives, qui permette de penser le capital social
comme relatif à des enjeux et à des situations (Edwards et Foley 1998,1999). Une
piste intéressante se dessine sur ce point avec une typologie du capital social selon
le mode politique de la période ou de la collectivité considérées : on distingue le
modèle durkheimien des communautés de face-à-face à solidarité mécanique dans
la démocratie primaire ; le modèle tocquevillien de la culture civique fondée sur
la solidarité organique dans la démocratie secondaire; le modèle de la réciprocité
abstraite et de l’universalisme dans la démocratie post-moderne. Sur cette typologie, on peut ensuite admettre des combinatoires de différentes sortes de capital
social, selon l’ensemble social analysé, selon l’enjeu, selon la contextualisation
d’ensemble (Newton 1999b).
La question la plus importante demeure cependant, in fine, celle des médiations : peut-on démontrer des processus de médiations entre (et quel que soit le sens
de la causalité) l’intensité de la participation associative et l’intensité du soutien politique, entre le degré de confiance interpersonnelle et le degré de confiance politique, ou n’est-il pas plus sage de distinguer analytiquement capital social et capital politique (van Deth etal. 1999)? Une telle distinction permet de réintroduire
le travail du politique, en cherchant à construire, dans des analyses de moyenne portée, les processus de médiation entre les différentes dimensions du capital social
et le rôle des groupes de médiateurs (Burt 1992). Ainsi peut-on penser la division
du travail politique de régulation au niveau local (Tarrow 1996; Trigilia 1991), la
capacité à mobiliser des ressources selon des réseaux et selon l’engagement de
leaders (Flora et al. 1997), la possibilité de créer du capital social nouveau par
l’organisation de mouvements sociaux nationaux ou internationaux (Minkoff 1997;
J. Smith 1998), etc.
Il sera donc pertinent de revenir aux leçons du néo-institutionnalisme pour comprendre la façon dont les règles instituées sont connectées aux choix individuels,
et expliquer par là les politiques produites (Kato 1996). Il paraîtra nécessaire de revenir à la théorie de l’action collective pour concevoir la confiance comme produit,
dans les interactions, d’un ensemble de processus cognitifs facilitant l’équilibre de
la coopération (Levi 1996). Ce même retour permettra de modéliser les différentes solutions aux dilemmes de l’action collective (solutions hiérarchique et
coercitive, ou communautaire, ou contractuelle, ou de marché) et de les relier à la
nature du bien collectif en jeu (Lichbach 1996), ainsi que de concevoir des combinatoires de solutions possibles, loin de tout manichéisme (Jordana 1999). Au
travers de constructions moins ambitieuses, revenir à des travaux de moyenne
portée. Loin du statisme des culturalistes, réfléchir au mouvement du changement tel qu’il se déroule, et de l’action politique telle qu’elle va. Loin des apparences corrélationnelles, démontrer patiemment des processus, et exercer la
recherche telle qu’elle doit aller.
·
N.B. Les références vont au-delà des travaux cités dans le texte, de façon à indiquer les
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[1]
S. Khilnani, « La “société civile”, une résurgence »,
Critique internationale n° 10, janvier 2001.
[2]
Voir le récit par l’auteur de cette période dans la postface à Putnam 2000. L’ouvrage comporte en outre, sur sa jaquette,
la mention d’un site de l’auteur destiné à « aider à reconstruire notre capital social national » :
wwww. BowlingAlone.com