2001
Critiques internationales
Notes
DAVIS (MIKE)
Late Victorian Holocausts. ElNiño Famines
and the Making of the Third World
Londres, Verso, 2001,464 pages.
Le monde était global sans le savoir !
Science impériale s’il en fut, la météorologie a progressivement établi le caractère systémique des sécheresses qui ont
semblé constituer la cause la plus évidente des grandes famines des années
1870 et 1890 – non sans se perdre, dans
un premier temps, en conjectures solaires
erronées. Il a fallu attendre les travaux de
Jacob Bjerknes, dans les années 1960,
pour identifier le rôle crucial de la
El Niño Southern Oscillation (ENSO)
dans les cycles pluviométriques tropicaux. Mais l’intérêt de l’ouvrage de Mike
Davis est de ne pas s’en tenir à cette
explication climatologique pour rendre
compte des famines de masse qui ont
marqué la fin de l’ère victorienne et sont
les « pages manquantes » d’une historiographie singulièrement peu diserte sur le
sujet. Dans la lignée du livre pionnier
de Michael Watts sur le Nord-Nigeria
( Silent Violence, University of California
Press, 1983), l’auteur propose une « écologie politique » de ces catastrophes qui
se sont soldées par la mort de quelque
cinquante millions de personnes sous les
Tropiques. Ces désastres n’ont pas été
« naturels ». Ils ont été construits économiquement et administrativement par
l’intégration des sociétés rurales au marché mondial, l’affaiblissement des institutions locales de régulation des stocks
alimentaires, l’aliénation des pouvoirs
autochtones, la dislocation des systèmes
d’irrigation, la déforestation et, contrairement à une idée reçue, la construction des routes et des chemins de fer
(ceux-ci ayant facilité la circulation de
la spéculation et de la faim en même
temps que celle du grain). Ils ont été
aggravés par l’impéritie et – dans le cas
du Raj victorien – le cynisme et l’aveuglement libéral des autorités. L’originalité de l’ouvrage consiste moins dans le
rappel de ces enchaînements dramatiques, bien connus de la théorie de la
dépendance, que dans leur mise en relation systématique avec ElNiño. Même
si la démonstration est moins convaincante lorsqu’elle prétend rapporter une
multitude de péripéties politiques au
métabolisme écologique (chapitre 8) que
quand elle rattache la flambée des millénarismes (chapitre 6) ou l’émergence
du Tiers monde (chapitre 9) aux famines
« fin de siècle ». Belle, l’époque ne l’a
décidément pas été pour toute l’humanité, et cette somme place l’impérialisme
occidental sous une lumière cruelle qu’un
Eric Hobsbawm avait curieusement
édulcorée.
Jean-François Bayart
ERLMANN (VEIT)
Music, Modernity and the Global
Imagination. South Africa and the West
New York, Oxford University Press,
1999,312 pages.
C’est parce qu’il peut combiner les outils
de l’anthropologie, de la musicologie et
de la philosophie, que Veit Erlmann parvient à jeter sur les processus dénommés
« globalisation » une lumière originale. Il
les aborde dans l’ordre de l’imagination
et montre qu’ainsi il devient possible de
les saisir comme une articulation complexe d’intérêts matériels, bien sûr, mais
indissociables des langages, des styles et
des images qui circulent depuis le
XIXe siècle et se sont croisés à l’infini
sous le couvert de la domination occidentale. L’Afrique du Sud, terre de coexistences violentes et d’échanges intenses, lui
fournit les exemples à partir desquels il va
progressivement construire sa conception de l’imagination globale. Au
XIXe siècle, les tournées de chœurs sudafricains en Europe et en Amérique, les
autobiographies et récits des chanteurs,
leur fascination pour les spirituals afroaméricains, jalonnent un itinéraire où
sont envisagées les questions de construction du Soi dans un environnement où les
relations sociales sont bouleversées,
d’affirmation identitaire dans un monde
où les frontières entre groupes humains
sont à la fois brouillées et consolidées,
d’accès à la modernité dans un empire
où la « mission civilisatrice » masque mal
l’asservissement de conquis voués à devenir, au mieux, de médiocres copies des
Occidentaux. Au XXe siècle, les mêmes
dynamiques continuent d’agir, que font
entendre, entre autres, les produits de la
world music.
Au terme de ce parcours sinueux et magistralement négocié, des idées construites
par d’autres moyens (Veit Erlmann est
ici en dialogue avec Arjun Appadurai,
Paul Gilroy et Partha Chatterjee, entre
autres) ressortent confirmées et affinées.
On comprend plus précisément le rôle
qu’occupent les imaginaires dans les relations de pouvoir et comment ils opèrent
aujourd’hui au sein de cette « imagination
globale ». On saisit pourquoi les identités sont de plus en plus insaisissables,
impossibles à enfermer dans un espace
circonscrit, alors qu’elles sont davantage
proclamées. On voit s’assembler, enfin, la
modernité comme un plancher pour des
« danses en miroir » où dominés et dominants, réunis par l’hégémonie, échangent
et s’affrontent, reconstruisant sans cesse
les représentations mutuelles qui rythment les pas de leurs transactions. Dès
lors, les instruments de l’oppression fabriquent ceux qui sont employés à la libération, les pratiques de mélange et de circulation sont réquisitionnées pour
produire de l’identité et du local; toutes
contradictions et ambivalences que la
musique, ubiquiste et incontrôlable, aide
à découvrir. Parce que l’imagination globale met en jeu, sur fond de rapports de
force, l’articulation, les mélanges ambigus,
les représentations en abyme, elle est
grosse d’innombrables potentiels. Seule,
et petite, réserve : on aurait aimé que les
leçons majeures de ce travail soient synthétisées en conclusion, pour que ces
potentiels puissent être plus précisément
envisagés.
Denis-Constant Martin
WACQUANT (LOÏC)
Corps et âme. Carnets ethnographiques
d’un apprenti boxeur
Marseille, Agone, 2000,270 pages.
C’est pour ouvrir une « fenêtre » sur le
ghetto noir de Chicago et se donner les
moyens d’analyser de l’intérieur comment ses habitants réagissent à la relégation économique et sociale dont ils
sont les victimes que Loïc Wacquant
s’est mis à la boxe. Il est résulté de sa
longue fréquentation du Woodlawn Boys
Club des heures d’entraînement, des
souffrances et des blessures, de l’amitié
et du partage, et même un combat lors
d’un tournoi amateur réputé. Il en est
aussi résulté une immersion dans un univers étranger – un Blanc chez les Noirs,
un universitaire dans des milieux populaires, un néophyte parmi des boxeurs
aguerris – et un livre qui est à la fois le
produit et le récit de cette immersion.
Cela sous la triple forme d’un essai sur
l’apprentissage corporel de la boxe; du
récit détaillé d’une journée de réunion de
boxe; enfin de la narration, sur le mode
littéraire, du combat auquel l’auteur a
participé. C’est parce qu’il mêle la proximité de l’autobiographie et de l’observation participante (l’auteur préfère parler de « participation observante ») et
la distance de l’analyse sociologique que
l’ouvrage est un tel plaisir de lecture,
qualité suffisamment rare dans les
sciences sociales pour être soulignée. Le
récit du « cheminement initiatique »
dans le monde de la boxe offre d’abord
une sociologie compréhensive d’un univers trop souvent interprété dans des
termes « exotiques » – l’ascension sociale
des grands champions, la confrontation
violente au sein des « classes dangereuses » – et dont l’auteur montre qu’il
est un support de la sociabilité et un
moyen d’intégration au sein du ghetto,
ainsi qu’un « bouclier contre l’insécurité » qui y règne. Il propose en même
temps une étude fouillée de l’apprentissage par le corps, constitutif de la formation des habitus: devenir boxeur, c’est
assimiler, sans la médiation de la
conscience discursive, par l’entraînement et la répétition, les dispositions
physiques et les schèmes mentaux qui
permettent, en pratique, l’acquisition
d’un savoir-faire. La salle de boxe
– le gym – apparaît alors comme le lieu
d’une expérience sociologique d’exception : celle de l’altérité, en même temps
que l’appréhension « compréhensive »
de notions abstraites, par exemple ce
que peut recouvrir la « raison pratique ».
Jean-Louis Briquet
Ikhtilal Mizan al-Sultah wa al-Sarwah fi
Sudan. Al-Kitab al-Aswad
[Les déséquilibres du pouvoir et de la
richesse au Soudan. Le livre noir]
sl [Khartoum], sd [mai 2000], sans maison
d’édition, 90 pages.
Il y a deux manières de lire cet opuscule, interdit le jour même de sa publication à Khartoum. La première est de
le référer à l’actualité politique soudanaise. Entre décembre 1999 et mai 2000,
une crise grave divise les islamistes au
pouvoir depuis 1989 et aboutit à une
division radicale entre le président Omar
el-Beshir et un groupe d’islamistes
conduits par le vice-président Ali Osman
Mohamed Taha (incluant notamment
les sécuritaires les plus engagés dans la
répression contre l’opposition nordiste
et sudiste), d’une part, et Hassan el-Tourabi et ses proches, d’autre part. Ce
livre est un pamphlet, le premier du
genre publié à Khartoum, qui montre
que le gouvernement islamiste, depuis
1989 mais surtout depuis décembre
1999, n’a fait que reproduire les inégalités lancinantes des représentations
régionales au sommet de l’État depuis
l’indépendance. Diverses statistiques
montrent ainsi que l’Ouest et l’Est, plus
que le Sud d’ailleurs, sont sous-repré-sentés au profit des élites originaires du
Nord et de la vallée du Nil. Si ce déséquilibre n’est pas nouveau, jamais on
n’avait osé à Khartoum publier des
chiffres qui en montrent l’ampleur. En
faisant publier un tel texte (sans le revendiquer officiellement), Hassan el-Tourabi montre tout l’intérêt qu’il a
pour une région, l’Ouest, où il a de
réelles bases, et tente d’instrumentaliser cette frustration pour se remettre au
centre du jeu politique. On aurait tort
d’y voir un aspect mineur du débat politique soudanais, puisqu’en février 2001,
un Secrétaire d’État, Amin Benani, a été
limogé pour avoir tenu des propos du
même cru. Ironie de l’histoire : seul John
Garang, dirigeant de l’opposition armée
sudiste (Armée populaire de libération
du Soudan), avait dès 1983 bâti son programme politique pour un « nouveau
Soudan » à partir d’une alliance des périphéries du pays, l’Ouest, l’Est, ainsi que
les monts Nuba et le Sud déchirés par
une guerre dont ne semblent guère
s’émouvoir les démocrates qui peuplent
les chancelleries européennes.
La seconde lecture relève d’abord la
grande hétérogénéité du Nord (alors
que l’hétérogénéité est ordinairement
considérée comme une particularité du
Sud), qui a été longtemps niée en
arguant d’une communauté culturelle
arabo-musulmane faisant fi des multiples hiérarchies sociales et ethniques,
à l’œuvre notamment dans les mariages
ou la sociabilité des élites de la capitale.
Le gouvernement islamiste, loin de
consolider, à travers l’affirmation islamiste de son programme, les liens qui
existent entre ces communautés, a au
contraire aiguisé les divisions. La structure fédérale du pays n’a été qu’un
leurre, puisque les régions périphériques
n’ont même pas conservé leurs dotations budgétaires antérieures. Surtout,
l’État a le plus souvent abandonné son
rôle de médiateur dans les multiples
micro-conflits, initialement sans véritable connotation politique, qui éclatent dans ces zones, prenant délibérément parti, imposant par la force ses
décisions et créant ainsi les bases d’effervescences communautaristes, à l’instar
de ce qui est pratiqué de longue date au
Sud-Soudan. Cette situation souligne
rétrospectivement l’importance des
confréries religieuses et des partis politiques traditionnels à l’époque démocratique : ils euphémisaient ces tensions
et fournissaient les moyens, fussent-ils
peu satisfaisants, d’entretenir la paix
civile et le consensus social. Autre ironie
de l’histoire, donc : un gouvernement
prônant un nationalisme sans réserve et
célébrant l’islam mine précisément la
cohérence culturelle qui fonde sa prétention à diriger le Soudan par le fer et
par le feu.
Roland Marchal et Mohamed Nagi
MOUFFE (CHANTAL)
The Democratic Paradox
Londres, Verso, 2000,143 pages.
Le lien entre le libéralisme et la démocratie est une pure contingence historique. Il s’ensuit un paradoxe qui consiste
à légitimer les limites de la souveraineté
populaire au nom de la liberté. L’articulation de ces deux logiques engendre
une tension entre des « grammaires »
irréductibles, qui est constitutive de la
démocratie contemporaine et qu’il est
vain de vouloir dépasser. Ainsi, ce petit
essai se veut d’abord une critique radicale de la « démocratie délibérative », de
la « troisième voie » chère à Tony Blair
et Anthony Giddens, et autres habermasseries ou rawleries. La quête d’un
« consensus rationnel » nourrit la montée du populisme de l’extrême-droite.
Ne répugnant pas à emprunter à Carl
Schmitt, Chantal Mouffe entend réhabiliter le conflit politique que l’opposition gauche/droite légitime et institutionnalise, sans pour autant que l’on
doive s’en faire une idée essentialiste.
Une lecture salubre à l’heure du
triomphe du marché (et de l’eau tiède).
Jean-François Bayart
ROSOUX (VALÉRIE-BARBARA)
Les usages de la mémoire dans les
relations internationales. Le recours au
passé dans la politique étrangère de la
France à l’égard de l’Allemagne et de
l’Algérie, de 1962 à nos jours
Bruxelles, Bruylant, 2001,403 pages.
Cet ouvrage propose une interprétation
claire et pertinente d’un phénomène
certes souvent évoqué mais peu étudié
et dont les effets sont de plus en plus
manifestes. L’auteur a le grand mérite
d’avoir fondé sa recherche sur des bases
réellement interdisciplinaires. Son point
de départ historique, les relations francoallemandes et franco-algériennes, implique en effet un questionnement philosophique, comme en témoigne le recours
aux traditionnels penseurs de la mémoire,
Halbwachs, Ricœur et Jankélévitch, pour
ne citer que ceux qui reviennent le plus
souvent. Cette double inscription dans
l’histoire et la philosophie permet à
Valérie Rosoux d’avancer dans l’élucidation des conséquences, pour les relations
internationales, de l’usage du passé. Elle
dégage ainsi trois destinations possibles
du rapport à la mémoire : la survalorisation du passé, son oblitération ou le
« travail de mémoire ».
Ce questionnement se situe au cœur
d’un débat très contemporain. Il constitue également le point de départ de
recherches importantes dans un domaine
qui inspire nombre de politistes, philosophes et sociologues aussi bien aux
États-Unis qu’en Europe. Plusieurs voies
s’ouvrent dans cette perspective. Dans
leur rapport avec la scène internationale, les questions de la mémoire impliquent en premier lieu des acteurs non
étatiques dont le rôle est décisif. Leur
relation à l’État et aux institutions internationales conduit à infléchir les valeurs
dans l’espace international, favorise la
construction de nouvelles visions du
monde, suscite des usages inédits du
droit. Une autre piste que pourrait suggérer ce livre serait de comprendre les
dynamiques de cascades qui caractérisent aujourd’hui la politique internationale, à l’image des effets d’entraînement
entre les différentes formes de repentance et/ou de compensation.
Ariel Colonomos