2001
Critiques internationales
Islam et politique en Malaisie : une trajectoire singulière
Farish Noor
politiste malaisien. Il a enseigné à l’Université Malaya et à l’Université libre de Berlin et termine actuellement un ouvrage sur l’histoire du Parti islamique malaisien (PAS).
La Malaisie aurait pu emprunter bien des chemins dans les années quatre-vingt. Si l’on jette un coup d’œil sur l’état du monde musulman à
cette époque, on s’étonne rétrospectivement de voir comment elle a réussi à rester
à l’écart des affrontements intérieurs qui ont frappé les autres pays. Tandis que les
gouvernements de Syrie, d’Égypte, de Tunisie, du Soudan ou d’Arabie Saoudite
étaient confrontés au problème d’une opinion publique de plus en plus instable et
à celui de la résurgence d’oppositions islamiques, la violence et les menaces de désintégration ont été épargnées à la Malaisie grâce à l’entente cordiale entre deux de
ses plus influents dirigeants islamiques : le Dr Mahathir Mohamad et Anwar
Ibrahim. Des voix s’élèveront bien sûr pour rappeler que leur collaboration était
avant tout le fruit d’une coalition instrumentale qui ne pouvait durer longtemps.
D’autres insisteront sur le fait que la concorde affichée entre les deux hommes masquait des manœuvres plus discrètes qui préparaient un conflit ouvert, lequel allait
aboutir à l’emprisonnement d’Anwar Ibrahim au terme d’une parodie de procès.
Reste que leur alliance a bien empêché le pays de sombrer dans la spirale infernale
qui s’était alors emparée d’autres régions du monde musulman.
Le Premier ministre malaisien, le D
r Mahathir Mohamad, est aujourd’hui plus
impopulaire qu’il ne l’a jamais été. Il concède d’ailleurs, dans un entretien accordé
voici peu à la revue
Asiaweek, que son parti, l’UMNO (United Malays National
Organization), ne sait plus très bien où il va, et que lui-même aurait peut-être
mieux fait de ne pas entrer en politique. « J’aurais dû rester médecin. Lorsque j’exerçais ce métier, j’étais très populaire. Les gens m’aimaient »
[1]. Ce ton de dépit est
compréhensible dans les circonstances actuelles. Une lecture même rapide du
contenu des sites des adversaires politiques du D
r Mahathir dans le cyberespace
(peut-être le seul territoire discursif qui reste hors d’atteinte du contrôle exercé par
le gouvernement) montre que le Premier ministre est plus que jamais détesté par
une importante fraction des Malais musulmans qui constituent sa base politique
naturelle
[2]. Surnommé « Mahazalim » ou « Mahafiraun »
[3], comparé au Shah
d’Iran, à Ferdinand Marcos et à Suharto, il semble s’être aliéné sa propre communauté. Quant aux « Chinois » et aux « Indiens », il n’avait gagné leur soutien
qu’en usant à leur encontre de la menace explicite d’un retour aux émeutes interethniques de la fin des années soixante. L’homme autrefois baptisé « l’Ultramalais »
et « le champion des masses » se trouve à présent désigné comme l’ennemi à
abattre par ceux dont il avait pris la tête.
Mahathir et la génération quatre-vingt des « enfants de l’UMNO »
[4]
Lorsque Mahathir réapparaît sur la scène politique en 1970, il est généralement
perçu comme « le grand espoir » de toute une génération de jeunes Malais citadins passés par l’université. Il est né à Seberang Perak, dans le Kedah, en 1925.
Durant sa jeunesse, il a pris part à la lutte nationaliste et a beaucoup écrit dans la
presse locale, sous le pseudonyme Che Det, sur les problèmes touchant à l’identité et aux préoccupations des Malais. À cette époque, il était très inquiet de l’état
dans lequel se trouvait, selon lui, la communauté malaise au sein de la colonie britannique, et surtout de son destin politique et économique en cas d’accession du
pays à l’indépendance. Après des études à la Faculté de médecine EdouardVII de
l’Université Malaya, qui se trouvait alors à Singapour, il a exercé son art dans sa
propre clinique, baptisée Maha, au Kedah. Mais il a vite été aspiré par la politique.
Dans les années soixante, on le considérait comme un ultra qui n’avait pas sa
langue dans sa poche, car il condamnait autant l’inefficacité de l’élite malaise que
la domination économique du pays par les Chinois. Son conservatisme politique,
sa défense virulente des droits et privilèges des Malais et sa critique constante de
l’élite dirigeante vont lui valoir, dans les années soixante-dix et au début des années
quatre-vingt, une grande popularité parmi les radicaux de l’UMNO. Ce parti
nationaliste malais créé en 1946 incarnait encore dans les esprits la lutte contre la
tutelle étrangère.
Après avoir écrit en 1969 un ouvrage violemment polémique,
Le dilemme malais,
le D
r Mahathir est temporairement exclu de l’UMNO. Il ne pourra y revenir
qu’après que le
Tunku
[5] lui-même aura démissionné pour occuper le poste de Secrétaire général de l’Organisation de la Conférence islamique (OCI). Il refait alors son
chemin dans le labyrinthe du parti et en gravit peu à peu les échelons jusqu’à
devenir Vice-Premier ministre à la fin des années soixante-dix, aux côtés de Hussein
Onn. Lorsque ce dernier démissionne, c’est lui qui le remplace. Mahathir devient
ainsi le premier président de l’UMNO et le premier Premier ministre à n’être issu
ni des familles royales ni de l’aristocratie malaise (et du coup, semble-t-il, le premier à n’être pas un joueur de golf patenté). Lorsqu’il a pris la tête de l’UMNO,
de nombreux observateurs estimaient que la vice-présidence du parti devait revenir au
tunku Razaleigh Hamzh, aristocrate du Kelantan et dirigeant historique de
l’UMNO. Mais Mahathir n’ayant pas cherché à l’imposer lors de l’Assemblée
générale du parti, les délégués ont finalement voté en faveur d’un autre « ultra »,
dato Musa Hitam. Ce dernier sera par la suite promu Vice-Premier ministre.
Le Dr Mahathir est parvenu au pouvoir grâce au soutien d’une large fraction de
la communauté malaise-musulmane (les bumiputra ou « autochtones »), notamment
de sa classe de capitalistes d’État. Ces derniers étaient des citadins qui avaient
bénéficié de la NEP, « nouvelle politique économique » de discrimination positive en faveur des entrepreneurs musulmans, instaurée en 1971 et reconduite depuis
par plans pluriannuels. Grâce à ces programmes mis en œuvre par Tun Razak et
Hussein Onn, la part des bumiputra dans l’économie malaisienne est passée de
1,5% à peine en 1969 à 12,5% dix ans plus tard, ce qui est remarquable même si
l’objectif initial était d’arriver à 30%. Si le prestige du Dr Mahathir auprès des étudiants est aujourd’hui au plus bas niveau, cette même catégorie de la population
le considérait, lorsqu’il est arrivé du pouvoir, comme un véritable « héros ». Pour
la première fois dans l’histoire de la Malaisie, un dirigeant de l’UMNO accédait
au pouvoir en bénéficiant simultanément du soutien de l’assemblée des Jeunesses
du parti et de celui des syndicats étudiants de l’ensemble du pays.
Tout ultra de l’UMNO qu’il fût, le Dr Mahathir prit alors une décision qui lui
valut une immense popularité : il fit libérer la plupart des prisonniers politiques
qui avaient été arrêtés et détenus aux termes de l’ISA (Internal Security Act) à
l’époque de Tun Razak et de Hussein Onn. Le Tunku, fervent anti-communiste,
était en effet convaincu que la Malaya tout juste indépendante vivait sous la menace
permanente d’infiltrations, voire de soulèvements communistes. Sous son règne,
des centaines de dissidents politiques, de syndicalistes, de journalistes et de militants étaient arrêtés sans autre forme de procès, en application de l’ISA, pour leurs
crimes présumés contre l’État. Parmi ces détenus figuraient notamment le président du Parti islamique PAS (Parti Islam SeMalaysia), le Dr Burhanuddin
al-Helmy, et le président du Parti populaire PRM (Partai Rakyat Malaysia), Ahmad
Boestaman. Le nombre de détenus politiques dans le pays passa de 1200 en 1980
à moins d’une centaine en 1985. En septembre 1987, ce chiffre n’était plus que de 27
– soit le plus petit nombre depuis la promulgation de l’ISA en 1960. Bien qu’on
le dénomme aujourd’hui avec mépris « le grand Mahazalim », c’est bien ce « Mahatyran » qui a extrait des prisons et des centres de détention du pays les opposants
au Tunku.
Mais ceux qui espéraient que son ascension conduirait à un changement radical à l’intérieur de la culture néo-féodale de l’UMNO se rendirent bien vite compte
que l’homme était pour cela un trop parfait produit des valeurs et des pratiques qu’il
s’était évertué à réformer dans les années soixante-dix. Après avoir fidèlement
servi Hussein Onn, il attendait la même loyauté et le même dévouement de la part
de ses subordonnés et de ses partisans. Ceux qui ne s’y plièrent pas furent traités
de « traîtres ingrats » péchant par désobéissance et par manque de respect à l’égard
de l’UMNO, qui se posait en unique parti protecteur des intérêts des Malais
[6]. Le
parti islamiste PAS notamment, principal rival de l’UMNO, était confronté à un
homme qui semblait incarner à lui seul les aspirations et les ressentiments de toute
une génération de musulmans malais de classe moyenne. Alors que le président du
PAS, Mohamad Asri Muda, avait passé sa vie à se présenter comme le champion
de la culture et de l’identité malaises, le D
r Mahathir avait pris le risque énorme
de condamner sévèrement la culture féodale traditionnelle des Malais, qu’il jugeait
obsolète, décadente et corrompue. Dans
Le dilemme malais, il avait clairement
exposé sa vision politique, consistant à réinventer radicalement la « race malaise »
et à créer une nouvelle génération d’élites autochtones économiquement dynamiques
et compétitives, ouvertes sur l’extérieur, conscientes des exigences de la modernité,
et liées à l’État. Sa vision politique et sa conception de l’islam étaient aux antipodes
tant de celles des oulémas traditionnels que de celles des islamistes radicaux.
Croyant dur comme fer à sa propre version d’un islam moderniste et pragmatique,
il avait démontré qu’il ne pouvait tolérer ni la politique révolutionnaire des islamistes, ni l’islam obscurantiste des traditionalistes. En 1979, alors qu’il remplissait les fonctions de Vice-Premier ministre aux côtés d’Hussein Onn, il avait déjà
mis en garde les groupuscules islamistes du pays contre le danger de prendre
exemple sur la tactique révolutionnaire iranienne. L’avertissement s’adressait en priorité à des groupes comme l’ABIM (Angkatan Belia Islam Malaysia, Jeunesses
musulmanes de Malaisie), qui affichaient alors de façon ostentatoire leur soutien
à l’imam Khomeyni. L’aversion de Mahathir pour les pratiques islamiques traditionnelles était également un fait connu de tous. Tandis que les oulémas parlaient
fiqh (jurisprudence), Coran et Sunna du Prophète, et se lamentaient sur l’incapacité des jeunes Malais à lire et écrire le
jawi (écriture précoloniale de type sans-kritique), lui déplorait l’incompétence de ces Malais dans les domaines des affaires,
de la recherche scientifique et des industries lourdes. Afin de prouver que l’islam
était parfaitement compatible avec la modernité et le développement profane, il consacra une bonne partie de sa vie à élaborer sa propre école de pensée moderniste. L’un
des résultats les plus méconnus de cette aventure intellectuelle fut l’invention des
premières toilettes islamiques au monde, qui furent installées en 1984 dans le Putra
World Trade Centre, haut lieu de la fierté de l’UMNO
[7]. Par chacun de ses mots
et de ses actes, Mahathir paraissait aller à l’exact opposé du PAS et du mouvement
islamiste. Son accession au pouvoir aurait dû marquer encore plus cette opposition.
Il n’en fut rien, par suite d’un facteur inattendu de tous : Anwar Ibrahim.
L’arrivée d’Anwar Ibrahim dans l’UMNO
À la suite de la crise interne traversée par l’UMNO en 1998, l’histoire de ce parti
malais-musulman, conservateur et nationaliste, a été hâtivement réécrite par différents groupes rivaux, en son sein et en dehors de lui. Les partisans d’Anwar
Ibrahim prétendent que ce dernier était entré dans l’UMNO dans un esprit de
croisade, pour la réformer de l’intérieur, pour l’islamiser, de manière à en faire le
porteur des préoccupations musulmanes. Ses adversaires, tout au contraire, ont
dénoncé en lui un infiltré ambitieux, qui n’a rejoint le parti qu’en vue de s’en faire
un tremplin pour sa propre carrière politique, aux dépens d’autres dirigeants au
nombre desquels celui qui fut son mentor, Mahathir.
Quelle que soit la vérité, le fait est que l’entrée d’Anwar à l’UMNO en 1982 fut
l’un des plus beaux coups joués par le D
r Mahathir contre le PAS et les mouvances
islamistes du pays. En mars 1982, Anwar Ibrahim annonça aux membres de son mouvement, l’ABIM – à leur grand scandale – qu’il concourrait aux prochaines élections en tant que candidat de l’UMNO. Le 29 mars, durant une conférence de presse
donnée dans le bureau du Premier ministre à Kuala Lumpur, il lut la déclaration
suivante : « Je choisis l’UMNO car cela m’apporte une marge de manœuvre [supplémentaire] pour mener à bien mon combat, et j’apporte mon plein et entier
soutien (
sokongan penuh) au Premier ministre et au parti qu’il dirige »
[8]. Pour les
membres de l’ABIM, du PAS et des autres mouvements islamistes, la décision
d’Anwar était profondément choquante. L’ABIM était en effet considérée à l’époque
comme l’un des mouvements d’opposition les plus critiques à l’égard du pouvoir.
Anwar Ibrahim avait lui même attaqué la politique de « Regard vers l’Est » (
Look
East Policy)
[9] du gouvernement au motif que le Japon et la Corée du Sud étaient des
États capitalistes sécularistes qui ne devaient en aucun cas être pris pour modèles
par un pays musulman comme la Malaisie. Jusqu’en 1982, on tenait pour acquis
que l’ABIM était l’alliée de l’opposition islamiste. Elle était même venue au secours
du PAS, alors dirigé par Asri Muda, durant la campagne électorale de 1978, afin
de lui conférer un surcroît de légitimité islamique. Anwar était considéré comme
l’un des plus brillants militants islamiques du pays. Il avait été reçu en Iran par le
gouvernement de l’ayatollah Khomeyni en 1979, et décoré peu après par le général
Zia ul-Haq (alors chef de l’État du Pakistan) en personne. On pensait même alors
à Anwar Ibrahim comme candidat potentiel à la direction du PAS
[10].
N’avait-il pas, cependant, distribué des extraits de l’ouvrage proscrit du D
r Mahathir,
Le dilemme malais, durant une assemblée du Syndicat malaisien des étudiants
musulmans en 1970
[11]
? Anwar était alors de plein droit un « ultra » malais. Bien
avant de devenir un homme d’État politiquement correct, sensible aux questions
de droits de l’homme, de pluralisme, de multiculturalisme et de dialogue interculturel, Anwar avait pris la tête des extrémistes du campus de l’Université Malaya
lorsque ceux-ci avaient entrepris de vandaliser les écriteaux et les notices en
anglais
[12]. Se voulant l’héritier en ligne directe du prestigieux système britannique,
le monde académique malaisien considérait en effet avec condescendance la langue
malaise. En tant que président de l’ABIM et du MBM (Majlis Belia Malaysia,
Conseil des jeunes Malaisiens), Anwar Ibrahim imprima bientôt sa marque sur les
cercles malais-musulmans en se faisant le champion de causes controversées. L’une
de ses premières altercations publiques avec les autorités survint lorsqu’il s’exprima
contre la proposition du ministre de la Jeunesse et des Sports, Ali
Haji Ahmad, de
munir de préservatifs les étudiants partant poursuivre leurs études supérieures à
l’étranger afin de leur éviter de contracter des maladies vénériennes. Selon Anwar
et les autres dirigeants de l’ABIM, une telle décision équivalait à encourager ces
étudiants à s’adonner aux amours libres. La polémique, qui suscita un vif émoi,
obligea le ministre concerné à faire marche arrière
[13]. Elle était symptomatique de
l’investissement du terrain des mœurs sociales par l’opposition islamique.
Bien qu’Anwar ait toujours prétendu que sa décision de rejoindre l’UMNO
avait été prise après d’amples consultations avec ses amis politiques, il est clair qu’il
n’avait pas demandé leur avis aux militants de base de l’ABIM, dont il avait été si
longtemps le président. Les adversaires d’Anwar l’accusèrent de trahison et affir-mèrent qu’il était tombé sous l’emprise du penseur islamiste Ismail Raj Faruqi, qui
vivait aux États-Unis et qui s’était déclaré impressionné par tout ce que faisait le
Premier ministre Mahathir en faveur de l’islamisation de la Malaisie. Les amis et
confidents d’Anwar, comme le célèbre ouléma
ustaz Ahmad Awang, le mirent en
garde contre le danger de finir avalé par l’UMNO au même titre qu’Othman
Abdullah et Sanusi Junid, deux militants cooptés par le régime. L’avertissement
d’
ustaz Awang prit la forme d’une lettre dans laquelle il énumérait dix « dangers »
à éviter à tout prix. Dans cette liste figuraient le fait de travailler de manière trop
étroite avec les
kafir (les infidèles) des partis non musulmans du Barisan (la coalition de gouvernement) et celui de se complaire dans le style de vie décadent et
immoral de l’élite « laïciste » de l’UMNO. Elle comportait aussi une exhortation
à éviter autant que possible le contact avec les femmes
[14].
Le brusque départ d’Anwar provoqua une scission majeure au sein du mouvement
d’opposition islamiste de Malaisie. Siddiq Fadhil, qui lui succéda à la présidence de
l’ABIM, ne réussit pas à endiguer l’hémorragie de militants, qui quittaient l’association en rangs serrés pour entrer en politique. Quelques dirigeants suivirent
Anwar et rallièrent comme lui l’UMNO. Ils jurèrent de continuer à défendre la cause
de l’islamisation en œuvrant au cœur même du parti nationaliste-conservateur.
Mais d’autres, tels ustaz Fadzil Noor, ustaz Abdul Hadi Awang, ustaz Nakhaie
Ahmad et Syed Ibrahim Rahman, décidèrent au contraire de s’investir plus encore
au sein du PAS. La promotion de ces activistes de l’ABIM dans les structures de direction du parti en modifia considérablement la nature. L’« ABIMisation » du PAS,
conjuguée à l’essor en son sein de la faction des oulémas, mena à la radicalisation
et à l’internationalisation de ses revendications. Face à cet opposant plus offensif,
l’UMNO disposait d’un atout essentiel, la présence en son sein d’Anwar Ibrahim.
C’est cela qui lui donnait la légitimité « islamiste » dont elle avait tant besoin. Grâce
à l’entrée d’Anwar dans le bastion du Dr Mahathir, le gouvernement se trouva à
même de répondre plus efficacement au défi islamiste émanant du PAS, de l’ABIM,
de Darul Arqam et d’autres mouvements d’opposition. Durant la campagne électorale de 1982, Anwar Ibrahim joua ce rôle à plein. Le PAS, pris par surprise alors
même qu’il traversait une grave crise de sa direction, ne faisait pas le poids face à
la coalition gouvernementale. Il fit un score électoral déplorable.
Aujourd’hui, la frontière politique et idéologique entre le Dr Mahathir et
l’homme qu’il avait choisi comme dauphin semble plus étanche que jamais. Tous
deux (et avec eux la cohorte de leurs partisans) hurlent à qui mieux mieux qu’un
fossé infranchissable les sépare. Pourtant, ceux qui osent encore se remémorer les
événements tumultueux des années quatre-vingt se souviennent d’un temps où ils
étaient perçus comme un couple parfait. Le développement pacifique du pays
durant cette décennie porte témoignage du succès de leur partenariat. Mais les choses
allaient mal tourner.
L’expérience d’un islam d’État
Dans les années qui viennent, on considérera peut-être la décennie quatre-vingt
comme l’époque où la Malaisie s’est embarquée dans sa plus ambitieuse aventure
idéologique, laquelle se révélerait finalement néfaste. Car c’est l’époque où le
gouvernement lança son programme d’islamisation étatique dans le but de circonvenir son plus puissant adversaire idéologique : le PAS. À l’opposé des gouvernements islamophobes de nombreux pays musulmans, le gouvernement tenta
de battre les islamistes à leur propre jeu. Il faut remarquer que Mahathir s’est singularisé sur ce dossier tout au long de sa carrière politique. Il n’était partisan ni de
l’approche frontale choisie par Habib Bourguiba, ni des démonstrations spectaculaires de piété d’un Nimeiri, ni des manœuvres de conciliation d’un Suharto en
Indonésie
[15]. Il décida pour sa part de mettre en branle la machine d’État afin de
lancer un programme d’islamisation destiné à supprimer les différences entre
sources de légitimité islamique tout en renchérissant sur les revendications et les
promesses du PAS et des autres mouvements islamistes comme l’ABIM. Alors que
d’autres dirigeants de pays musulmans n’avaient cessé de s’évertuer à placer sous
leur contrôle les universités et instituts religieux
[16], Mahathir favorisa la multiplication des universités,
think tankset instituts de recherche islamiques afin de développer une nouvelle école de pensée pour le pays. En 1983 fut fondée, à l’issue de
sa visite dans les États arabes du Golfe, l’Université islamique internationale (UIA,
Universiti Islam Antarabangsa). Le financement en fut initialement assuré grâce
à des donations en provenance de Malaisie, d’Arabie Saoudite, des Maldives, du
Bangladesh, du Pakistan, de Libye, de Turquie et d’Égypte. Et son premier président fut Anwar Ibrahim. La même année fut inaugurée la Banque islamique de
Malaisie (Bank Islam Malaysia). C’était le premier établissement du pays à offrir
des services bancaires réguliers censés être conformes aux restrictions et normes
islamiques en matière de commerce. Cette initiative fut condamnée par ceux qui,
comme l’économiste islamiste Abdur Razzaq Lubis, ne voyaient là qu’une opération spectaculaire destinée à enjoliver l’image du gouvernement
[17]. Mais d’autres
suivirent : la Compagnie d’assurances islamique (Tafakul) fut créée peu après,
ainsi qu’un Fonds de gestion au profit des pèlerins du
Haj (Lembaga Urusan
Tabung Haji). Tout cela faisait apparaître l’UMNO comme le seul parti capable
de tenir ses promesses envers l’électorat malais-musulman.
En lançant son propre programme d’islamisation, le gouvernement avait donc
bien réussi à couper l’herbe sous le pied des islamistes du PAS. Mais ce dernier réagit
promptement en soulignant que certaines des nouvelles institutions islamiques
patronnées par l’État étaient en réalité engluées dans la culture économique locale,
et directement impliquées dans des affaires douteuses. Du point de vue du PAS,
aucun programme d’islamisation ne pouvait réussir sans qu’au préalable l’islam ne
devînt religion d’État, et la loi coranique norme suprême du pays. Le gouvernement savait parfaitement, quant à lui, qu’en jouant la carte islamique et en faisant
de la surenchère dans la course à l’islamisation, il exciterait contre lui les mouvements et partis islamistes. Car la question centrale des débats et controverses qui
agitaient tout le pays était celle de l’interprétation et de la pratique correctes de
l’islam – or c’était un terrain où le PAS était à son avantage. Le jeu des accusations
croisées d’impiété ( kafir-mengafir ) atteignit un paroxysme. Bien souvent, les
membres de l’UMNO et du PAS priaient désormais en congrégations séparées, avec
des imams différents et dans des mosquées distinctes.
Les années quatre-vingt sont aussi celles où l’appareil sécuritaire de l’État a
acquis un surcroît considérable de puissance. Pour prévenir tout regain de conflit
doctrinal en matière de pratique religieuse, le gouvernement commença à doter
de prérogatives étendues la branche religieuse de l’administration. En 1982, une
série d’amendements au Code pénal et au Code de procédure pénale autorisa
l’État à prendre des mesures répressives à l’encontre des groupes religieux
« déviants », des « sectes » et des écoles dissidentes de pensée islamique considérées comme portant préjudice tant à l’État qu’à la communauté musulmane. Mais
le recours à ces prérogatives ne pouvait pas, et ne parvint pas à protéger l’UMNO
et sa coalition de la série de crises politiques et d’affaires de corruption qui marquèrent les années suivantes. La première crise constitutionnelle en 1983 et le
scandale financier de la BMF (Bumiputra Malaysia Finance) en 1984 ternirent
l’image du gouvernement et contribuèrent à discréditer la nouvelle école de pensée
islamique qu’il s’acharnait à créer.
Les relations entre UMNO et PAS ne cessaient de s’envenimer. Un certain
nombre de dirigeants du PAS furent arrêtés et emprisonnés sous le régime de
l’ISA, au motif que leurs discours et leurs prônes religieux constituaient une
menace contre la sécurité nationale et « l’harmonie raciale ». Parmi ces prisonniers
figuraient
ustaz Abu Bakar Chik,
ustaz Bunyamin Yaacob,
ustaz Latif Muhammad,
ustaz Ghazali Hasbullah, Mahfuz Omar et Muhammad Sabu. Ce dernier, dirigeant kelantanais du parti, fut arrêté à cause de ses sermons enflammés contre les
missionnaires chrétiens actifs dans le pays, qu’il accusait d’avoir tenté de convertir des Malais musulmans.
Ustaz Ibrahim Mahmood (connu également sous le
nom d’Ibrahim « Libye »), un autre dirigeant à la parole audacieuse, parvint à s’enfuir
tandis qu’on cherchait à l’arrêter. Consciente de ce que la répression de l’opposition islamiste ne pouvait que nuire à sa propre image islamique et à sa réputation
parmi l’électorat malais, la direction politique de l’UMNO tenta d’y remédier en
mettant en avant le seul de ses leaders dont la réputation personnelle de piété et
de connaissance des enseignements coraniques pouvait faire pièce au PAS : Anwar
Ibrahim. L’UMNO mit également en scène un ensemble d’événements politiques
en prise sur les préoccupations du monde musulman, comme la visite à Kuala
Lumpur du chef de l’OLP Yasser Arafat en juillet 1984
[18]. Mais, en dépit des efforts
du gouvernement pour propager une image positive de la Malaisie dans le monde
islamique, les dirigeants du PAS restèrent de marbre. Ils invitèrent bientôt le
D
r Mahathir et les notables de l’UMNO à sortir à découvert et à prendre part à
un débat télévisé pour déterminer qui, des deux partis, était le plus islamique. Les
préparatifs battaient déjà leur plein quand le débat fut annulé par décret royal du
8 novembre 1984. Les dirigeants du PAS comme
ustaz Yusuf Rawa et
tuanguru Nik
Aziz accusèrent l’UMNO de couardise et d’hypocrisie. L’opinion publique prit fait
et cause pour le PAS, car nombreux étaient ceux qui pensaient que l’UMNO avait
paniqué à la dernière minute. L’année suivante ( 1985), la température politique du
pays monta encore d’un cran après « l’incident de Lubuk Merbau », où une bande
de voyous s’en prit à des militants du PAS et dispersa une assemblée du parti, faisant une victime, Abdul Rahim Talib. Les dirigeants du PAS affirmèrent que les
malfaiteurs avaient été recrutés par des membres locaux de l’UMNO. Mais le
moment le plus périlleux se situe les 19 et 20 novembre 1985 à l’occasion de
« l’incident de Memali », dans le village de Charok Puteh, au Kedah.
Meurtre à l’aube : l’affaire de Memali et ses conséquences
L’année même où Hosni Moubarak en Égypte et Gaafar Nimeiri au Soudan lançaient de vastes campagnes nationales de répression à l’encontre des islamistes de
leurs pays respectifs, le gouvernement malaisien connut sa première confrontation
violente avec l’opposition islamiste, au lieu-dit Memali. Le PAS allait y perdre
l’une de ses plus charismatiques figures de proue, et y gagner son premier martyr
populaire.
Ustaz Ibrahim Mahmood était un célèbre ouléma du Kedah, qui avait
fait ses études dans divers séminaires et
madrasa (écoles coraniques) en Inde, ainsi
qu’à l’Université al-Azhar du Caire. Il avait aussi séjourné à l’Université de Tripoli,
d’où son surnom d’Ibrahim« Libye ». À son retour en Malaisie,
ustaz Ibrahim avait
d’abord été fonctionnaire au Département de la prédication du Centre islamique
de Kuala Lumpur. Sa mission consistait à justifier et expliquer les nombreuses
politiques publiques d’islamisation du gouvernement. Il eut en particulier pour tâche
d’approcher ce jeune dirigeant de l’ABIM, Anwar Ibrahim, qui avait été placé en
1974 en détention au camp de Kamunting, afin de le persuader de se rallier à
l’UMNO. Mais c’est l’inverse qui se produisit : Anwar reprocha à
ustaz Ibrahim
de collaborer avec un parti impie, et ce fut lui qui fut le plus convainquant
[19]. À la
suite de cette rencontre déterminante,
ustaz Ibrahim prit la résolution de propager sa propre interprétation de l’islam, qui n’était pas entièrement compatible
avec la version officielle du Centre islamique. Il décida de quitter la capitale pour
regagner son village natal de Charok Puteh, où il ouvrit sa propre école, la Madrasa
Islahiah Diniyyah. Il devint également un militant actif du PAS et de son organisation de jeunesse du Kedah. Il attira de nombreux disciples, et sa
madrasa devint
un centre important d’enseignement islamique et d’activisme politique. L’
ustaz
fut invité à s’exprimer sur les questions de foi sur les chaînes nationales, et prit part
à de nombreux débats avec les oulémas et les fonctionnaires religieux de l’État. Toutefois, son plaidoyer pour une politique islamiste obéit bientôt à une logique
d’opposition, fondée sur l’idée d’une ligne de séparation nette entre les « musulmans authentiques » et l’islam galvaudé des
munafikin (les hypocrites). Lorsqu’Anwar rejoignit l’UMNO en 1982,
ustaz Ibrahim fut l’un des oulémas du PAS
les plus critiques à son égard, l’accusant d’avoir trahi la cause islamiste. Il professait de surcroît des idées périlleuses sur la nécessité de créer un État islamique par
des voies révolutionnaires, qui suscitèrent l’ire des autorités publiques religieuses,
lesquelles le taxèrent de « penseur déviationniste ». Le Conseil national des
fatwa
(Majlis Fatwa Kebangsaan), placé sous l’autorité du Centre islamique rattaché au
Premier ministre, édicta une
fatwa à l’encontre de ses enseignements, et l’on chercha à placer ses activités sous surveillance.
En novembre 1985, le gouvernement décida de répondre par la force à ses
attaques répétées. Mahathir était en visite en Chine, et ce fut le Vice-Premier
ministre, Musa Hitam, qui supervisa l’opération. Les services de sécurité reçurent
l’ordre de procéder à l’arrestation d’Ibrahim « Libye » et de ses disciples. Le
19 novembre, le village de Memali fut encerclé par l’armée et la police : des
témoins directs ont raconté qu’il y avait là près de 4 000 hommes, équipés de
véhicules blindés et de camions. Peu après que l’
ustaz eut prononcé le prône du
matin à la
madrasa, les troupes entrèrent en action.
Ustaz Ibrahim et ses partisans
s’étant opposés à leur avancée, elles ouvrirent le feu.
Ustaz Ibrahim et quatorze de
ses fidèles furent tués durant l’assaut par les membres des Forces spécialesUTK
[20].
La tuerie de Memali ébranla profondément le pays. Bien qu’il ne se soit agi que
d’un pâle incident en comparaison des atrocités perpétrées ailleurs dans le monde
contre les islamistes, cet événement était sans précédent dans l’histoire malaisienne. C’était en effet la première fois que le gouvernement recourait à une telle
violence pour réprimer l’opposition islamiste, et avec un tel bilan humain. Face à
la réprobation des mouvements islamistes et des organisations de défense des
droits de l’homme, le gouvernement justifia les actes des forces de sécurité en
arguant que les personnes tuées étaient des fanatiques en armes, des extrémistes
prêts à mourir pour leur
ustaz vénéré. Une fois encore, Anwar Ibrahim servit
d’ultime caution islamique au gouvernement. La direction du PAS réagit promptement à la version de « l’incident de Memali » propagée par les autorités. Les
notables du PAS exploitèrent à plein l’événement, le citant comme preuve du rejet
de l’islam par Mahathir.
Ustaz Ibrahim et ses disciples furent érigés en martyrs
(
syuhada) morts au cours de la lutte contre un État
kufr (impie) dirigé par l’élite
mustakbirin (injuste, illégitime) de l’UMNO. Le PAS condamna en bloc le gouvernement, Anwar Ibrahim compris.
Le nadir des islamistes : le PAS et les élections fédérales d’août 1986
Le PAS se prépara donc avec confiance aux élections fédérales d’août 1986. La
confrontation avec l’État-UMNO lui avait coûté cher, mais elle lui avait aussi rapporté beaucoup en termes de reconnaissance islamiste sur les scènes nationale et
internationale. Elle lui avait aussi permis d’emporter la sympathie de l’opinion
publique malaisienne. L’UMNO, son grand adversaire, semblait au surplus connaître
des difficultés internes. Quelques mois plus tôt, la direction conjointe des « 2M »
à sa tête avait pris fin avec la démission, le 26 février, de
dato Musa Hitam. Et le gouvernement qu’elle conduisait était confronté à une hostilité populaire croissante, due
à l’incapacité de l’État à tirer le pays de sa première récession depuis l’indépendance.
Mais ce que n’avaient pas pris en compte Yusuf Rawa et les dirigeants du PAS,
c’était la ténacité de l’appareil de l’UMNO et sa farouche détermination à rester au
pouvoir. L’autre facteur laissé en dehors de l’équation n’était autre que l’arme
secrète contre le PAS : Anwar Ibrahim. Le PAS subit en 1986 la plus sévère défaite
électorale de toute son histoire. Ses efforts tardifs pour améliorer sa réputation et
estomper son image militante ne servirent à rien. Grâce à une campagne dévastatrice lancée par les médias contrôlés par les partis de la coalition gouvernementale,
le PAS fut battu à plate couture. Il ne recueillit que 15,3% des suffrages et n’obtint
qu’un seul siège au Parlement (la circonscription de Pengkalan Chepa, dans le
Kelantan, alors tenue par
ustaz Nik Abdullah Arshad, également connu sous le
nom de
pak Nik Lah)
[21]. Indéniablement, ce score catastrophique a été la conséquence
directe de la capacité de l’UMNO à séduire le public avec sa vision d’un « islam progressiste » incarné par Anwar. Par ailleurs, le PAS fut victime des agissements grotesques de certains de ses membres, qui heurtaient les habitudes malaisiennes
[22].
Dans les années qui suivirent, le conflit entre les deux partis alla
crescendo. La campagne de répression nationale de 1986, baptisée Opération Lalang, conduisit à
l’arrestation préventive de nombreux dirigeants islamistes. Durant l’Opération
Kenari de 1988, centrée sur la lutte contre le séminaire Muassasah Darul’Ulum du
PAS, un nombre encore plus important de militants furent jetés en prison
[23]. Et pourtant, le gouvernement UMNO fut capable de balayer la tempête de protestations
en deux temps trois mouvements, pour la simple raison que l’alliance Mahathir-Anwar offrait à l’opinion publique quelque chose qu’aucun des mouvements islamistes du pays ne pouvait lui procurer : un exemple tangible d’islam moderne et
progressiste à l’œuvre. L’apogée de ce partenariat de travail est à situer lors de la
répression, en 1994, du mouvement islamiste néo-soufi Darul Arqam, dirigé par
ustaz Ashaari Mohammad. La décision d’éradiquer totalement ce mouvement islamiste populaire et urbain n’aurait pas abouti si Anwar n’avait pas été l’un des
architectes de l’opération. Tandis que les ONG nationales et étrangères condamnaient sévèrement le gouvernement pour avoir impitoyablement (et très efficacement) anéanti ce mouvement, il incomba à Anwar de justifier la répression au
motif qu’il s’agissait d’un groupuscule fondamentaliste et déviationniste qui promouvait des idées réactionnaires en matière de droits des femmes et des non-musulmans. Il soutenait aussi que la « secte » aurait ramené les Malais musulmans
aux âges obscurs d’antan si on l’avait laissée prospérer.
Le charme est rompu : la chute d’Anwar
Si la Malaisie fut à même de se développer et de s’enrichir à une vitesse inégalée
dans les années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, c’est en partie parce que le pays
fut épargné par les ravages de la guerre civile et des tueries intercommunautaires;
on ne peut malheureusement pas en dire autant de la plupart des pays du monde
musulman de l’époque. Or c’était là avant tout l’heureuse conséquence de la collaboration de deux hommes simultanément très proches et très différents. Bien que
le Dr Mahathir et Anwar Ibrahim aient tous deux eu une vision au cordeau du type
de pays que devait devenir la Malaisie, il est bien difficile de dire à quel point leurs
idéaux étaient proches (ou distants) l’un de l’autre. S’il n’y avait eu cette gigantesque
variable imprévisible – la crise financière et économique de 1997, qui disloqua les
fondations de tous les pays d’Asie orientale– l’histoire de la Malaisie aurait pu être
tout autre.
Les différences entre les deux hommes devinrent criantes à l’occasion des débats
bancals et mal préparés qui agitèrent l’Assemblée générale de l’UMNO en 1998.
Le reste de l’histoire fait aujourd’hui partie de l’Histoire. L’expulsion d’Anwar du
gouvernement et de l’UMNO, son arrestation et son incarcération, les violences
qu’il eut à subir de la part du chef de la police nationale et les procès qui s’ensuivirent ont rompu le charme magique qui permettait jusque-là à l’UMNO de voler
de succès en succès. Quelle ironie de constater que, lorsqu’Anwar fut arrêté sous
la menace des armes, ce sont les Forces spéciales (UTK) qui furent chargées de l’opération, c’est-à-dire les unités responsables de la mort d’ustaz Ibrahim « Libye »,
dont la destinée avait été irrévocablement transformée par sa rencontre, tant
d’années auparavant, avec Anwar !
L’« affaire Anwar » a connu en août 2000 un dénouement tragique et riche
d’enseignements sur le système politique malaisien. Accusé d’actes sexuels délictueux, Anwar Ibrahim a été condamné à plusieurs années de prison ferme au terme
d’une parodie de procès public. L’annonce du jugement n’a jeté dans les rues de
Kuala Lumpur qu’une infime poignée de manifestants, alors même que, depuis deux
ans, le Parti de la Justice, animé par l’épouse d’Anwar (Wan Azizah), promettait
une révolution en cas d’issue défavorable de ce qui était devenu une grande épopée
politico-judiciaire. Le conflit entre l’État-UMNO et le PAS s’est en outre intensifié depuis la défaite de l’UMNO dans son fief de Lunas lors d’une élection partielle en novembre 2000. La répression des mouvances islamistes a culminé dans
l’élimination militaire du mouvement de dévotion al-Maunah durant l’été 2000,
le harcèlement de l’ABIM et la suspension temporaire de la licence de publication
du quotidien du PAS, Harakah. La Malaisie se trouve aujoud’hui en proie au doute
politique : de toutes parts fusent les critiques à l’encontre de l’État autoritaire qui
n’hésite pas à ouvrir le feu sur ses opposants ni à les jeter en prison sans autre forme
de procès. Des mouvements de jeunesse chinois contestent ouvertement la NEP.
Le Dr Mahathir lui-même se dit lasdu pouvoir, sans pour autant avancer de date
concernant son retrait de la vie publique. Miné par les séquelles de la crise financière, le pays cherche un second souffle. Mais le PAS et les partis d’opposition non
musulmans trouvent moins que jamais de terrain d’entente. En outre, rares sont
ceux, parmi les larges couches moyennes réislamisées, qui sont prêts à faire fi des
bienfaits du développement économique et des largesses du régime au nom d’une
utopie politico-religieuse. Tous les signes du mécontentement populaire et du
déclin accéléré de l’État-rentier sont là, mais le courant ne traverse pas encore le
bain d’électrolyse.
L’UMNO a désormais perdu le seul homme capable de la légitimer aux yeux des
islamistes. Mais, contre ceux qui affirment qu’Anwar a été la seule et unique voix
musulmane authentique au sein du parti-État, il faut rappeler qu’il a servi au gouvernement d’instrument pour réduire au silence les autres voix islamistes. Grâce
aux programmes d’islamisation lancés conjointement par Anwar et le Dr Mahathir,
l’islam est devenu le référentiel majeur du discours politique malais et du discours
politique national dans son ensemble. À l’époque où les deux hommes travaillaient
de concert à la tête de l’État, il y avait encore quelque espoir que ce discours politicoreligieux pût être encadré et ne tombât pas entre les mains des démagogues
et des fanatiques. Cette opportunité paraît maintenant perdue à jamais. Les frontières politiques entre le gouvernement et l’opposition ont été tracées en termes
moraux et religieux, sans que nul ne dispose plus du charisme ni de l’autorité
nécessaires pour contrebalancer les appels à la violence.
Traduit de l’anglais par Romain Bertrand
[1]
Asiaweek, 26 janvier 2001.
[2]
L’adjectif « malais » qualifie ici les membres de la « communauté malaise » de Malaisie, qui représentent environ 55 %
de la population totale et sont très majoritairement musulmans. L’adjectif « malaisien » s’applique aux ressortissants du pays,
quelle que soit leur appartenance « ethnique » ou religieuse(NdT).
[3]
Zalim signifie injuste, cruel. C’est un terme appliqué aux tyrans de l’ère préislamique (
zaman jahilia) et, par extension, à tous
les souverains qui ne respectent plus les prescriptions coraniques et auxquels il est dès lors permis de désobéir.
Firaun signifie
Pharaon. Le premier au moins de ces deux mots-valises se traduirait assez heureusement en français : « Mahatyran » (NdT).
[4]
L’auteur a fabriqué ici le mot
Umnoputra à partir du sigle du parti UMNO et par référence à la notion nationaliste
malaise de
bumiputra (« les enfants de la terre, du sol », c’est-à-dire les « autochtones »)(NdT).
[5]
Allusion au titre nobiliaire porté par le dirigeant en titre de l’UMNO à l’époque,
tunku Abdul Rahman.
Tunku signifie à
peu près « prince ». Parmi les autres titres honorifiques utilisés dans l’article, mentionnons
dato, qui qualifie lui aussi un statut
aristocratique,
ustaz qui désigne un lettré coranique (le terme signifie « étudiantavancé » mais revêt en Malaisie un sens proche
de celui d’ouléma, « érudit »),
haji qui désigne celui qui a accompli le pèlerinage à La Mecque (le
haj, l’un des Cinq Piliers
de la foi musulmane), et
tuan (terme très respectueux issu d’un mot du pidgin colonial signifiant « monsieur »).
[6]
Le Dr Mahathir n’a jamais répudié en bloc le « féodalisme ». Dans
Le dilemme malais(1969), il écrivait : « L’inclination des
Malais pour le féodalisme n’est pas en elle-même dommageable. Elle contribue à instaurer une société ordonnée et respectueuse
de la loi. Des gens capables de respecter et de mettre en pratique un code non écrit de comportement seront d’autant plus disposés
à obéir aux lois écrites d’un pays. Des gens qui acceptent l’idée qu’une société doit être composée de personnes n’ayant pas toutes
la même autorité ni les mêmes droits constitueront aisément une nation et une société stables. Une révolution au sein d’une
telle société est inhabituelle, excepté lorsqu’elle est dirigée d’en haut. Une société féodale n’est donc pas nécessairement une
société immobile ou rétrograde. Elle peut être une société dynamique s’il y a du dynamisme au sommet. Mais lorsque le
sommet est incapable ou ne se préoccupe que de son bien-être, les masses sont dénuées d’incitations au progrès ».
[7]
Dans
Malaysian Politics : The Second Generation, Singapour, Oxford University Press, 1991, Gordon Paul Means écrit : « En
accord avec l’esprit du temps, le DrMahathir a inventé des toilettes facilitant les obligations hygiéniques islamiques grâce
à un jet d’eau situé stratégiquement et actionnable au moyen d’un bouton. Avec ces toilettes, les musulmans n’étaient plus
contraints d’utiliser du papier toilette, considéré comme sale » (p. 105). Ces toilettes ont été créées et mises en vente dans
le monde islamique par la société nippo-malaisienne Sime Darby Ceramics.
[8]
En malais dans le texte. Traduit directement vers le français(NdT).
[9]
La
Look East Policy est une politique étrangère de conquête économique et de séduction diplomatique de l’Asie orientale,
visant à faire de la Malaisie un acteur décisif dans les enceintes régionales(NdT).
[10]
Mohamad Sayuti Omar, dans
Anwar Dizalimi ?, Kuala Lumpur, 1998, pp. 49-50, affirme qu’Asri Muda aurait évoqué
la question au sein du PAS.
[11]
C’était de fait l’une des accusations dirigées contre Anwar à l’époque de sa détention au camp de Kamuling, en 1974.
Voir « Tangled web. Dissent, deterrence and the 27 October crackdown in Malaysia »,
Committee against Repression in the
Pacific and Asia, Kuala Lumpur, 1988, p. 66.
[12]
Ce fut aussi une charge retenue contre lui en 1974 (
ibid., p. 65).
[13]
Tamadun, novembre 1998, p. 6.
[15]
Le programme d’islamisation lancé au début des années quatre-vingt au Soudan par Gaafar Muhammad Nimeiri comportait des manifestations spectaculaires (certains diront contre-productives) de religiosité par le leader et son gouvernement. En 1983, Nimeiri commanda par exemple pour onze millions de dollars d’alcool américain, qu’il fit déverser dans le
Nil en signe de lancement d’un régime de stricte prohibition. L’année suivante, son gouvernement décréta la fin des danses
mixtes en public. Les couples fautifs étaient flagellés. L’année même où la Malaisie lança sa campagne d’islamisation (1983),
le Président indonésien Suharto ordonna à tous les mouvements et organisations politiques de son pays d’adopter les principes vagues et non confessionnels des « Pancasila » au titre de leur seule « base philosophique » (
asas tunggal). Ceci fut rejeté
par de nombreux groupes islamistes mais accepté par la Nahdlatul Ulama (Conférence des oulémas) alors placée sous la direction de modérés souhaitant un compromis avec le régime. La Nahdlatul Ulama fit des Pancasila son
asas tunggal et de
l’islam son
aqidah (son credo).
[16]
Anwar Al-Sadate et Hosni Moubarak avaient restreint les activités des étudiants et des professeurs d’al-Azhar, tandis qu’Habib
Bourguiba avait fait fermer la prestigieuse université de la Zitouna.
[17]
Voir Abdur Razzaq Lubis, « Tidak Islamnya Bank Islam », PAID Network, Georgetown, Penang, 1985. Lubis considérait que la Bank Islam n’était pas véritablement différente des établissements pratiquant le prêt à intérêt.
[18]
Le moment fort de la visite de Yasser Arafat fut son intervention au Stade national, prononcée devant plusieurs milliers
de participants et retransmise à la télévision, au cours de laquelle il évoqua le drame des Palestiniens et loua le soutien du
gouvernement malaisien à sa cause. L’image de défenseur des intérêts musulmans que souhaitait se donner Mahathir sortit
considérablement renforcée de cet événement.
[19]
Un récit de cette rencontre à caractère privé se trouve dans C.N. Al-Afghani, « Rakyat Makin Mantang », Kedah, Corak
Memali, 1998, pp. 5-7.
[20]
C.N. Al-Afghani,
Perisai Memali, s. l., 1997.
[21]
Pak est le diminutif de
bapak, « père », terme de respect envers un aîné social (NdT).
[22]
La tactique employée par le PAS lui aliéna une partie de la communauté malaise-musulmane. Au Trengganu, le parti
ne remporta pas un seul siège fédéral et ne parvint à en conserver que deux au Dewan Undangan Negeri (chambre haute
provinciale), ceux de Rhu Rendang (
ustaz Abdul Hadi Awang) et de Wakaf Mempelam (
haji Mustafa Ali). L’avant-veille, puis
de nouveau la veille du scrutin, des bandes itinérantes de jeunes militants du PAS avaient organisé un « rallye de la victoire »
quelque peu prématuré, à moto, autour de la capitale provinciale Kuala Trengganu. Les gens du cru les trouvèrent trop arrogants et, le jour du vote, le parti fut lourdement sanctionné.
[23]
Pour un récit détaillé de l’affaire Muassasah Darul’Ulum, voir C.N. Al-Afghani,
Operasi Kenari. Suatau Hukuman Tampa
Bicara, Kuala Lumpur, Datuk Keramat, Pemuda Press, 1990.