Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629159
176 pages

p. 120 à 122
doi: en cours

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no 13 2001/4

2001 Critiques internationales

Une société civile internationale ?

Béatrice Pouligny
Il y a quelques années, une petite délégation de diplomates et d’experts du Quai d’Orsay, en provenance d’Ankara, était accueillie à l’aéroport d’Istanbul par le consul général de France. Celui-ci de s’informer, aimable et compétent : « Qui avez-vous rencontré dans la capitale ? La société civile ?»
Le langage des diplomates, des « développeurs », des ONG ou des journalistes a fini par véhiculer une image anthropomorphique de ce qui était à l’origine, et aurait dû rester, un concept, dont l’acception a d’ailleurs beaucoup varié [1]. La « société civile » est ainsi devenue, dans l’imaginaire politique contemporain, un acteur à part entière, tout élusif qu’il soit. Et, en ces temps de mondialisation accélérée, elle n’a pas tardé à s’internationaliser, défrayant la chronique lors des sommets des grands de ce monde, de Seattle à Gênes et demain, peut-être, à Doha.
Elle n’en est pas devenue plus tangible pour autant. L’appellation recouvre un ensemble hétéroclite d’organisations, de mouvements et de mobilisations, voire d’enjeux et de thématiques. Son degré d’institutionnalisation est d’ailleurs des plus variables. Il s’agit tantôt de réseaux transnationaux bien établis, notamment dans le domaine de la défense des droits de l’homme ou de l’environnement, tantôt d’alliances ou de coalitions plus spécifiques qui se nouent au sein de ces réseaux, à l’instar du Comité international sur les barrages, les fleuves et les hommes. Et cet objet, si transnational qu’il soit, n’a pas la même définition partout : les Français tendent à n’y inclure que les organisations non gouvernementales de type associatif, quand les Nord-Américains l’élargissent volontiers aux syndicats, aux entreprises et aux cabinets de conseil.
Quoi qu’il en soit, la « société civile internationale » est en elle-même devenue un champ de pouvoir fortement asymétrique au sein duquel les effets de compétition, de hiérarchisation, voire d’exclusion sont intenses, Internet n’étant paradoxalement pas le moindre des instruments d’inégalité entre les différents protagonistes de cet espace public mondial qui se cherche. À sa manière, la « société civile internationale » tend à refléter la division internationale de la richesse et de l’influence. Les acteurs du Nord industrialisé y sont mieux structurés, mieux dotés, plus puissants, et ceux du continent africain, sans surprise, manquent à l’appel – sauf, comme il se doit, sur le front de l’exigence de l’annulation de la dette. Lors du premier sommet du Forum social mondial, à Porto Alegre, les organisations nord-américaines ont d’ailleurs été, de façon révélatrice, tenues à l’écart par les participants brésiliens et l’association française Attac : « Si les Anglo-Saxons ont imposé leur modèle libéral, il est exclu qu’ils définissent aussi les canons de l’antimondialisation », résume Bernard Cassen, président d’Attac.
Reste que les contempteurs de ces réseaux ont beau jeu de mettre en doute leur représentativité et leur capacité à défendre les intérêts réels des pays du Sud, notamment à la suite de l’échec du sommet de l’OMC à Seattle. En effet, l’ampleur même de leur mobilisation et la forme violente qu’elle a parfois revêtue, comme à Göteborg ou à Gênes, ébranlent paradoxalement leur légitimité au moment même où leur militantisme parvient à remettre en cause, sinon la mondialisation, du moins certains de ses modes opératoires, à commencer par sa forme préférée de sociabilité : la tenue de grands sommets, cibles faciles de la contestation. Nombre de dirigeants, s’ils conviennent de l’utilité de consulter les ONG et admettent maintenant (sous leur pression) la nécessité de « réguler » la globalisation pour la mieux « maîtriser », s’inquiètent de la propension de certains de leurs pairs à se décharger de leurs responsabilités sur des mouvements associatifs dont le mandat démocratique n’est pas des plus clairs. C’était là le sens de la polémique lancée par Hubert Védrine en décembre 2000 dans les colonnes du Monde diplomatique, qui visait sans doute, plus que les réseaux antimondialisation, les gouvernements d’Europe du Nord, soupçonnés de ne plus rien entreprendre au sein de l’Union sans en référer au préalable à la « société civile ».
Au sein même de cette mouvance, l’on s’interroge aussi de plus en plus sur l’accountability, la transparence, les méthodes de nombre d’ONG ou d’alliances transnationales. D’une part, en effet, celles-ci prennent leurs décisions sans qu’on sache clairement quels intérêts elles représentent et sans avoir à en assumer les responsabilités. D’autre part, ces organisations – à côté de leur fonction tribunitienne, de leur rôle d’empêcheuses de négocier en rond et, sur quelques dossiers, de leur réelle capacité de proposition – sont aujourd’hui parties prenantes de la « gouvernance mondiale », dont elles risquent de devenir de simples rouages fonctionnels. Non qu’elles soient complètement émancipées des pesanteurs locales ou nationales : bien au contraire, la participation à la « société civile internationale » reste marquée par ces instances et y demeure souvent une ressource majeure d’accumulation ou de légitimation, quand elle n’est pas tout bonnement instrumentalisée par les autorités étatiques. Mais en tant que tels les acteurs de la « société civile internationale » contribuent à la structuration du nouvel ordre mondial qu’ils prétendent souvent dénoncer, devenant des appareils de représentation et de cooptation politique en même temps que des partenaires prisés des bailleurs de fonds, des institutions multilatérales, voire des entreprises multinationales. L’exemple des réseaux cairotes de micro-entreprises et de leur collaboration avec le secteur bancaire, le gouvernement égyptien et la Banque mondiale, ou celui de la coopération de la célèbre Grameen Bank avec la multinationale Monsanto sont révélateurs de cette ambiguïté.
On peut alors être tenté de voir dans l’institutionnalisation de la « société civile internationale » moins l’affirmation d’une exigence démocratique ou l’émergence d’un espace public mondial de type habermassien que la mise en place d’une nouvelle « discipline » au sens foucaldien du terme, dans le cadre d’une gouvernementalité globale.
 
NOTES
 
[1] Voir Sunil Khilnani, « La “société civile”, une résurgence », Critique internationale n° 10, janvier 2001, pp. 38-50.
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