2001
Critiques internationales
Une société civile internationale ?
Béatrice Pouligny
Il y a quelques années, une petite délégation de diplomates et d’experts du Quai
d’Orsay, en provenance d’Ankara, était accueillie à l’aéroport d’Istanbul par
le consul général de France. Celui-ci de s’informer, aimable et compétent : « Qui
avez-vous rencontré dans la capitale ? La société civile ?»
Le langage des diplomates, des « développeurs », des ONG ou des journalistes a fini
par véhiculer une image anthropomorphique de ce qui était à l’origine, et aurait
dû rester, un concept, dont l’acception a d’ailleurs beaucoup varié
[1]. La « société
civile » est ainsi devenue, dans l’imaginaire politique contemporain, un acteur
à part entière, tout élusif qu’il soit. Et, en ces temps de mondialisation
accélérée, elle n’a pas tardé à s’internationaliser, défrayant la chronique lors
des sommets des grands de ce monde, de Seattle à Gênes et demain, peut-être, à Doha.
Elle n’en est pas devenue plus tangible pour autant. L’appellation recouvre un
ensemble hétéroclite d’organisations, de mouvements et de mobilisations, voire
d’enjeux et de thématiques. Son degré d’institutionnalisation est d’ailleurs
des plus variables. Il s’agit tantôt de réseaux transnationaux bien établis,
notamment dans le domaine de la défense des droits de l’homme ou de
l’environnement, tantôt d’alliances ou de coalitions plus spécifiques qui se
nouent au sein de ces réseaux, à l’instar du Comité international sur les
barrages, les fleuves et les hommes. Et cet objet, si transnational qu’il soit,
n’a pas la même définition partout : les Français tendent à n’y inclure que les
organisations non gouvernementales de type associatif, quand les Nord-Américains l’élargissent volontiers aux syndicats, aux entreprises et aux
cabinets de conseil.
Quoi qu’il en soit, la « société civile internationale » est en elle-même devenue un
champ de pouvoir fortement asymétrique au sein duquel les effets de
compétition, de hiérarchisation, voire d’exclusion sont intenses, Internet
n’étant paradoxalement pas le moindre des instruments d’inégalité entre les
différents protagonistes de cet espace public mondial qui se cherche. À sa
manière, la « société civile internationale » tend à refléter la division
internationale de la richesse et de l’influence. Les acteurs du Nord industrialisé
y sont mieux structurés, mieux dotés, plus puissants, et ceux du continent
africain, sans surprise, manquent à l’appel – sauf, comme il se doit, sur le
front de l’exigence de l’annulation de la dette. Lors du premier sommet du
Forum social mondial, à Porto Alegre, les organisations nord-américaines ont
d’ailleurs été, de façon révélatrice, tenues à l’écart par les participants brésiliens
et l’association française Attac : « Si les Anglo-Saxons ont imposé leur modèle
libéral, il est exclu qu’ils définissent aussi les canons de l’antimondialisation »,
résume Bernard Cassen, président d’Attac.
Reste que les contempteurs de ces réseaux ont beau jeu de mettre en doute leur
représentativité et leur capacité à défendre les intérêts réels des pays du
Sud, notamment à la suite de l’échec du sommet de l’OMC à Seattle. En effet,
l’ampleur même de leur mobilisation et la forme violente qu’elle a parfois
revêtue, comme à Göteborg ou à Gênes, ébranlent paradoxalement leur
légitimité au moment même où leur militantisme parvient à remettre en
cause, sinon la mondialisation, du moins certains de ses modes opératoires,
à commencer par sa forme préférée de sociabilité : la tenue de grands sommets,
cibles faciles de la contestation. Nombre de dirigeants, s’ils conviennent de
l’utilité de consulter les ONG et admettent maintenant (sous leur pression) la
nécessité de « réguler » la globalisation pour la mieux « maîtriser », s’inquiètent
de la propension de certains de leurs pairs à se décharger de leurs
responsabilités sur des mouvements associatifs dont le mandat démocratique
n’est pas des plus clairs. C’était là le sens de la polémique lancée par Hubert
Védrine en décembre 2000 dans les colonnes du Monde diplomatique, qui visait
sans doute, plus que les réseaux antimondialisation, les gouvernements
d’Europe du Nord, soupçonnés de ne plus rien entreprendre au sein de l’Union
sans en référer au préalable à la « société civile ».
Au sein même de cette mouvance, l’on s’interroge aussi de plus en plus sur
l’accountability, la transparence, les méthodes de nombre d’ONG ou d’alliances
transnationales. D’une part, en effet, celles-ci prennent leurs décisions sans
qu’on sache clairement quels intérêts elles représentent et sans avoir à en
assumer les responsabilités. D’autre part, ces organisations – à côté de leur
fonction tribunitienne, de leur rôle d’empêcheuses de négocier en rond et, sur
quelques dossiers, de leur réelle capacité de proposition – sont aujourd’hui
parties prenantes de la « gouvernance mondiale », dont elles risquent de
devenir de simples rouages fonctionnels. Non qu’elles soient complètement
émancipées des pesanteurs locales ou nationales : bien au contraire, la
participation à la « société civile internationale » reste marquée par ces
instances et y demeure souvent une ressource majeure d’accumulation ou de
légitimation, quand elle n’est pas tout bonnement instrumentalisée par les
autorités étatiques. Mais en tant que tels les acteurs de la « société civile
internationale » contribuent à la structuration du nouvel ordre mondial qu’ils
prétendent souvent dénoncer, devenant des appareils de représentation et
de cooptation politique en même temps que des partenaires prisés des
bailleurs de fonds, des institutions multilatérales, voire des entreprises
multinationales. L’exemple des réseaux cairotes de micro-entreprises et de leur
collaboration avec le secteur bancaire, le gouvernement égyptien et la Banque
mondiale, ou celui de la coopération de la célèbre Grameen Bank avec la
multinationale Monsanto sont révélateurs de cette ambiguïté.
On peut alors être tenté de voir dans l’institutionnalisation de la « société civile
internationale » moins l’affirmation d’une exigence démocratique ou
l’émergence d’un espace public mondial de type habermassien que la mise en
place d’une nouvelle « discipline » au sens foucaldien du terme, dans le cadre
d’une gouvernementalité globale.
[1]
Voir Sunil Khilnani, « La “société civile”, une résurgence »,
Critique internationale n° 10, janvier 2001, pp. 38-50.