2001
Critiques internationales
Grands barrages, flux mondiaux et petites gens
William F. fisher
est anthropologue et professeur associé de Développement international à Clark University (Worcester, Massachusetts). Il a notamment dirigé Toward Sustainable Development : Struggling over India’s Narmada River, Armonk, M.E. Sharpe, 1995.
A la mi-septembre 1998, la Commission mondiale sur les barrages (World Commission on Dams, WCD) renonçait à tenir en Inde deux importantes réunions : l’annonce de la visite de six de ses membres au site du projet de barrage de Sardar Sarovar, sur la Narmada, dans la province du Gujarat, avait
soulevé un tollé général. Le gouvernement de la province et l’organisme public en
charge du projet voyaient dans cette visite une menace dirigée non seulement
contre le barrage mais contre le pouvoir de décision de l’État fédéré du Gujarat,
contre la souveraineté de l’Inde, voire contre le développement en général. Le
ministre de tutelle menaça les membres de la Commission de les faire arrêter s’ils
mettaient les pieds dans la province. Et l’Assemblée provinciale, réunie en séance
extraordinaire, vota à l’unanimité une motion dénonçant cette visite comme « une
ingérence inexcusable » dont le seul but était de dresser de nouveaux obstacles au
projet, alors en cours d’examen par la Cour suprême. Elle s’en prit même directement à la Commission, qui n’était selon elle ni légitime (puisque constituée
d’individus et d’ONG ne représentant qu’eux-mêmes) ni objective (puisqu’elle
comptait dans ses rangs des « personnalités notoirement hostiles au projet »
[1]).
Cette très vive réaction est compréhensible. La construction de ce barrage suscitait depuis déjà plus de dix ans une intense controverse internationale, elle-même reflet de désaccords fondamentaux sur les stratégies de développement et
les modalités de leur adoption. En Inde s’étaient succédé un grand nombre de
recours judiciaires et de manifestations non violentes, des actions de lobbying
international, deux commissions d’enquête indépendantes, et enfin un long moratoire ordonné par la Cour suprême. Il n’est donc pas étonnant que les autorités du
Gujarat se soient montrées quelque peu irritables, et pas étonnant non plus que
la décision de la Commission de renoncer à sa visite ait été proclamée « victoire
morale du peuple du Gujarat » par le chef du gouvernement provincial. Petite victoire dans une longue guerre où le gouvernement en avait connu bien peu.
Cette histoire illustre la mondialisation d’un certain nombre de luttes aux enjeux
apparemment locaux ; elle dessine un champ politique transnational dans lequel
les gouvernements, les organisations locales, les ONG internationales et les organisations multilatérales déploient des stratégies d’un type nouveau; et elle montre
que les gouvernements prennent très au sérieux les menaces « extérieures » à
l’achèvement de leurs projets de développement. Elle est l’occasion de s’interroger sur les alliances transnationales nouées par des ONG pour faire pression, au
nom des populations affectées par de tels projets, sur les banques de développement et autres organisations multilatérales, les gouvernements et les consortiums
de construction de barrages
[2]; d’analyser les nouvelles lignes d’influence politique
qui se sont développées au cours des dix dernières années, et d’évaluer leur importance dans un ordre mondial en plein changement ; de mieux comprendre comment des groupes enracinés dans le local parviennent à passer par dessus l’État pour
nouer des liens transnationaux avec d’autres groupes, mouvements ou individus afin
de peser sur la politique des organisations multilatérales et finalement sur celle de
leur propre État.
Les conflits autour des grands barrages
L’ICOLD, principale association représentant les constructeurs (un marché qui se
situe entre 32 et 46 milliards de dollars par an), estime à 40000 le nombre de grands
barrages dans le monde, dont plus de 35 000 construits après la Seconde Guerre
mondiale. Or, à partir des années quatre-vingt, les banques de développement
multilatérales et l’industrie privée ont rencontré de plus en plus de résistances
locales, et nombre de leurs projets soulèvent désormais de vives controverses
[3].
Depuis une dizaine d’années, des actions internationales et nationales parviennent à retarder l’avancement des travaux, voire à bloquer leur achèvement.
Les questions plus générales qui se profilent derrière ces conflits sont celle de
la répartition des coûts du développement et celle des lieux où se décident des projets qui auront de lourdes conséquences pour les populations locales et l’environnement. Elles se trouvent encore compliquées, en l’occurrence, par le fait que les
grands barrages sont des objets de fierté nationale, des emblèmes de la volonté de
modernisation du pays et de la capacité de l’homme à maîtriser la nature. Bref, ils
sont au moins autant les symboles d’une certaine idéologie du développement que
des structures de pierre et de béton produisant de l’électricité, stockant et redistribuant de l’eau et déplaçant des villageois. Mais, si certains y voient des figures
du progrès, ils sont pour d’autres des monuments à l’injustice sociale et au développement destructeur.
Les combats qu’ils suscitent illustrent l’un des aspects les moins bien connus de
la mondialisation : l’émergence de réseaux mondiaux et d’alliances transnationales
d’individus et d’organisations qui cherchent à exercer une influence sur les gouvernements et les organisations multilatérales. Des bandes de militants, petites
mais étonnamment énergiques et tenaces, loin de se laisser éblouir par la terre promise de la mondialisation, s’inquiètent des dangers que celle-ci peut représenter
pour la justice, l’équité et l’environnement
[4]. Elles ont en face d’elles des institutions qui ne manquent ni d’argent ni de personnel : banques multilatérales, États
et compagnies transnationales. Si les plus connus de ces regroupements sont ceux
qui ont organisé les grandes manifestations contre l’OMC ou la Banque mondiale, d’autres, aux objectifs plus strictement définis tels que l’amélioration des
normes environnementales ou des droits de l’homme, la responsabilisation des
institutions publiques, l’invention de contrepoids au pouvoir des entreprises privées et des États, sont parfois plus efficaces. L’un d’entre eux, le Comité international sur les barrages, les fleuves et les hommes (International Committee on
Dams, Rivers and People, ICDRP), sera examiné plus loin. Il associe des habitants
affectés par les barrages, des mouvements sociaux, des ONG et des militants dans
un combat pour la justice et le développement durable, et notamment pour exiger plus de responsabilité des décideurs, étatiques ou non, en matière de droits de
l’homme et de protection de l’environnement.
Le cas de la Narmada montre bien comment la globalisation de la résistance à
des projets locaux de développement est issue de la circulation mondiale des
hommes, des techniques, de l’argent, de l’influence et des idées, et à son tour
influe sur cette circulation. Au milieu des années quatre-vingt, des habitants de la
vallée firent serment de se laisser noyer plutôt que de partir. Des représentants des
villages et des associations ou des groupes d’action sociale s’efforcèrent ensuite de
convaincre les premiers ministres de l’Inde, les chefs de gouvernement du Gujarat,
du Maharashtra et du Madhya Pradesh (trois provinces arrosées par la Narmada),
des fonctionnaires des administrations fédérales et provinciales, le gouvernement
japonais, la Banque mondiale et d’autres gouvernements. Puis la mobilisation n’a
cessé de croître, et la campagne internationale contre le projet, qui associait le Mouvement pour sauver la Narmada (NBA, lui-même coalition de résidents de la vallée et de militants indiens) à un réseau lâche d’ONG internationales, de groupes
militants et d’individus dans un Comité d’action de la Narmada, a été remarquablement efficace
[5] : elle a pesé dans la décision du gouvernement japonais de retirer sa promesse de prêt pour le projet
[6]; elle a forcé les gouvernements de l’Inde
et du Gujarat à monter des contre-campagnes internationales de communication;
elle a joué un grand rôle dans la décision, prise en 1991 par le président de la
Banque mondiale, de créer une commission d’enquête indépendante sur son projet, ce qui ne s’était encore jamais vu; elle a favorisé des réformes à l’intérieur de
la Banque, y compris la création d’un groupe d’enquête interne en 1993
[7].
Des coalitions du même type sont apparues pour soutenir les oppositions locales
à d’autres barrages, au Brésil, aux Philippines, au Paraguay, en Thaïlande. Les
acteurs locaux et internationaux jouent dans ces coalitions des rôles également
importants, les premiers par leur légitimité morale, les seconds (notamment les ONG
internationales) par leur capacité à diffuser l’information vite et largement. Les efforts
de ces coalitions se sont élargis en 1996 avec la campagne « Cinquante ans ça suffit »
contre la Banque mondiale.
En mars 1997 eut lieu au Brésil, à Curitiba, un événement sans précédent : la réunion
de personnes affectées par des barrages en provenance de vingt pays, qui allait jeter
les bases d’une véritable campagne de pression internationale. Après avoir partagé
leurs expériences sur les pertes subies ou prévisibles du fait des grands barrages, les
participants déclarèrent que leur lutte était commune, en dépit des différences
culturelles, sociales, politiques et environnementales
[8]. Ils demandaient la création d’une
commission mondiale indépendante ayant pour mission de collecter les éléments de
l’expérience acquise en matière de grands barrages et d’en faire un bilan.
De leur côté, la Banque mondiale et l’Union internationale pour la conservation
de la nature (UICN)
[9] avaient convoqué pour avril 1997 à Gland, en Suisse, une
réunion de travail commune autour d’un rapport de la Banque sur son expérience
en matière de grands barrages
[10]. Cet atelier devait également faire appel à des
groupes de la société civile et à des organismes publics et privés de construction
de barrages. Une telle initiative, qui entrait dans le cadre du partenariat entre les
deux grandes organisations, reflétait la volonté de la Banque de travailler avec la
société civile, et celle de l’UICN de renforcer son influence dans les organisations
internationales. Il s’est ainsi produit, à un moment donné, une sorte de convergence
entre différents acteurs ayant des intérêts dans la controverse (
stakeholders), qui a
permis la tenue de la réunion. Mais qui inviter ? Et qui accepterait de venir ?
La réponse qui allait être donnée à ces deux questions a bien sûr influé sur le
résultat final. La première a fait l’objet d’une négociation délicate entre la Banque
et l’UICN. Certains des responsables de la Banque espéraient que l’on convierait
les grandes machines internationales avec lesquelles celle-ci avait l’habitude de
traiter (comme le WWF ou l’UICN), et qu’on laisserait de côté les groupes les plus
militants et les plus hostiles aux barrages. Mais des personnalités importantes de
l’UICN surent les convaincre que la présence de ces derniers était absolument indispensable si l’on voulait que la réunion serve à quelque chose. Finalement on invita
39 personnes venues d’organisations gouvernementales, d’entreprises privées,
d’institutions financières internationales, d’organisations de la société civile, et
d’associations de personnes touchées. Six groupes anti-barrages importants acceptèrent l’invitation : quatre représentants des associations de résidents – Narmada
Bachao Andolan, Mouvement des peuples affectés par les barrages (Brésil),
Fondation Sungi (Pakistan) et Sobrevivencia (Paraguay) – et deux ONG « du
Nord », International Rivers Network (États-Unis) et Déclaration de Berne
(Suisse). Plusieurs militants des campagnes transnationales contre les barrages
voyaient dans cette réunion l’occasion de pousser à une enquête exhaustive et
indépendante sur les ouvrages existants
[11]. Du côté de la Banque mondiale, certains
responsables trouvaient qu’il pouvait être intéressant pour celle-ci d’encourager une
enquête sur
tousles barrages du monde, qui détournerait l’attention des seuls barrages qu’elle avait financés. Les représentants des sociétés de construction souhaitaient simplifier les processus de prise de décision et limiter les incessantes
interruptions des travaux dues aux mouvements de résistance
[12]. Ils pensaient aussi
que toute enquête démontrerait le bon rapport coût-efficacité et la contribution
au développement des grands barrages, et espéraient que ces derniers seraient
reconnus comme source d’énergie « verte » dans le cadre d’un éventuel marché
des permis d’émission de gaz à effet de serre.
Il faut également se demander quels acteurs importants n’ont pas participé au
processus amorcé à Gland. Car si l’on parvint alors à se mettre d’accord pour
créer une commission internationale, c’est aussi parce que certaines parties n’y étaient
pas représentées. Les principales personnalités des mouvements anti-barrages,
très au fait des formes de l’activisme transnational, étaient bien là ; mais, du côté
des industries de la construction, beaucoup préférèrent s’abstenir. Il y eut aussi fort
peu de représentants des États les plus actifs (la Chine et l’Inde étaient absentes).
Il fallut une bonne année pour passer de la recommandation de Gland au lancement effectif de la Commission mondiale. Celle-ci se voyait confier un mandat
de deux ans pour examiner l’efficacité des grands barrages en termes de développement, et mettre au point des critères et des directives internationalement acceptables pour guider les processus de décision en matière de planification, de construction, de suivi, de mise en œuvre et d’annulation de commande des barrages. Il n’était
pas aisé en effet de réunir un groupe de douze personnes qui représenterait correctement les principales catégories concernées et serait perçu par toutes les parties comme équilibré. Le président en fut le professeur Kader Asmal, à l’époque
ministre sud-africain des Eaux et Forêts. On y trouvait aussi le directeur général
de l’une des plus grandes compagnies mondiales de travaux publics, un ancien
président de l’association internationale des constructeurs, deux membres d’ONG
internationales et deux membres d’associations de personnes touchées, dont le
fondateur du Narmada Bachao Andolan. À mi-parcours, Shen Guoyi, à l’époque
directeur général du ministère chinois de l’Eau, quitta la commission.
Bien que l’UICN et la Banque mondiale aient présidé à sa naissance, la WCD
était un organisme indépendant. Son siège était au Cap, en Afrique du Sud, son
financement était autonome et elle allait mettre en œuvre un processus ouvert et
participatif, comportant notamment quatre sessions d’auditions régionales qui
devaient permettre une large participation des groupes de la société civile, des
gouvernements, des entreprises de construction et de services publics, d’universitaires, de financiers, d’associations internationales et autres parties intéressées.
Les connaissances rassemblées par la commission allaient consister en dix-sept
enquêtes thématiques, sept études de cas, deux enquêtes par pays (Inde et Chine),
un examen contradictoire de 125 barrages, et un grand nombre de contributions
indépendantes. Elle évita de se pencher sur les cas les plus controversés et, pour
ne pas donner l’impression de vouloir trancher des litiges en cours, elle refusa
d’examiner tout projet encore inachevé. En outre elle prit conseil auprès d’un
Forum consultatif rassemblant environ 70 organisations de 36 pays et de 11 catégories d’acteurs privés, publics et associatifs
[13]. Elle put ainsi se targuer, à la fin de
ses travaux, d’une autorité fondée sur la diversité de ses membres et sur son mode
de fonctionnement ouvert et transparent : en somme, l’importance de son message
procédait non seulement de la substance de celui-ci mais de l’éventail de ses
auteurs. Selon elle, son apport n’était pas seulement une meilleure connaissance
des barrages mais l’établissement d’une procédure de négociation des décisions sur
des questions transnationales délicates comportant une diversité de
stakeholders
nationaux et internationaux.
Le Comité international sur les barrages, les fleuves et les hommes (ICDRP),
lui, est issu d’une évolution informelle, à partir d’un réseau d’ONG et de mouvements anti-barrages. Il s’agissait d’influer sur les rapports de la WCD et d’utiliser les deux ans de ses travaux pour tisser des réseaux transnationaux plus larges.
Si le nom du comité est apparu en mai 1998, lors d’une réunion d’organisations
qui avaient participé à la création de la WCD, la plupart de ses membres étaient
actifs depuis longtemps dans diverses associations transnationales contre tel ou tel
barrage, et ses personnalités les plus en vue avaient organisé la réunion de Curitiba en mars 1997. Il n’y eut jamais d’adhésion formelle à ce comité, mais un
noyau de militants qui organisaient les réunions, préparaient les rapports et
relayaient l’information : on y trouvait des associations de personnes touchées, des
organisations régionales de solidarité, des ONG « du Nord » et des instituts de
recherche
[14]. Toutes les associations de personnes touchées présentes dans le Forum
de la WCD étaient également actives dans l’ICDRP, mais ce n’était pas toujours
le cas pour les ONG et les instituts de recherche.
Les débats de l’ICDRP se sont déroulés soit par voie de communication électronique soit à l’occasion d’un très grand nombre de réunions dans le monde
entier : il y en eut notamment avant et après chacune des sessions régionales
d’auditions de la Commission, chacune des trois réunions du Forum et chacune
des neuf réunions des commissaires. Celles qui accompagnaient les sessions d’auditions étaient les plus larges, l’ICDRP en profitant pour favoriser la création de
réseaux régionaux de la société civile ou pour renforcer les réseaux existants. Cinq
des commissaires et certains membres du secrétariat de la Commission ont parfois assisté à des réunions ouvertes de l’ICDRP pour communiquer des informations ou écouter l’expression des inquiétudes. Les participants étaient en relation
avec nombre d’associations de personnes touchées ou autres ainsi qu’avec des instituts de recherche qui n’étaient pas représentés officiellement au Forum WCD
mais qui, grâce aux efforts de l’ICDRP, participèrent à toute cette action. En
revanche, les ONG internationales les plus connues, que l’on rencontre dans les
conférences adhocet autres forums mondiaux de caractère symbolique, ont été délibérément laissées en dehors des activités de l’ICDRP.
Pendant deux ans, les participants à l’ICDRP ont activement coordonné une large
partie du flux de communication en provenance de la société civile vers la WCD :
ils ont sollicité des experts disposés à fournir des contributions, organisé leur
témoignage et celui des personnes touchées lors des auditions publiques de la
WCD et des réunions du Forum, ont lu les avant-projets et les rapports provisoires
de la Commission et y ont réagi, ont diffusé l’information et ont fourni des conseils
et une assistance pratique aux ONG et aux réseaux régionaux en formation. En mettant en avant le local tout en liant ce dernier à des craintes et à des valeurs de dimension planétaire, l’ICDRP a servi de caisse de résonance aux populations affectées
et a ainsi contribué à légitimer les travaux de la WCD. Ce fut particulièrement spectaculaire lors des auditions régionales pour l’Amérique latine, à São Paulo, en
août 1999 : des centaines de victimes de barrages étaient présentes, emplissant la
salle d’audience et débordant dans la rue. Mais la contribution la plus efficace de
l’ICDRP a été l’offre d’expertise à tout moment, sur tous les cas et tous les thèmes
possibles.
On voit clairement les différences fondamentales qui séparent une coalition
comme l’ICDRP et la WCD. Là où celle-ci a essayé de maintenir un processus
ouvert et ostensiblement transparent, l’ICDRP a opéré largement hors de la vue
du public. Là où la Commission était par vocation un forum offrant une représentation équilibrée des intérêts, l’ICDRP était un groupe d’opinion avec des
choix clairs, et uniquement ouvert à ceux qui les partageaient. Enfin, là où la Commission s’efforçait à la généralisation et au compromis, l’ICDRP ramenait le débat
à des questions locales bien précises.
Coalitions anti-barrages et société civile mondiale
Les réseaux transnationaux de groupes de la société civile sont encore une zone peu
explorée de la recherche
[15]. Même le terme de « société civile » est « aussi contesté
que les institutions sociales et politiques qu’il prétend nommer » (Hunt 1999).
Lorsque l’expression n’est pas utilisée comme synonyme de la société en général,
elle renvoie à « ce segment de la société qui interagit avec l’État, l’influence et pourtant est distinct de lui » (Chazan 1992 : 281). Bref, c’est un terme de peu d’utilité
analytique.
Toutefois, en dehors des problèmes de terminologie, la présence croissante des
groupes dits « de la société civile » (ONG et mouvements sociaux) dans l’arène mondiale est un phénomène remarquable, et très différent des mouvements internationaux précédents en ce que ces mobilisations sont dépourvues d’institutions
centralement organisées. Cette arène n’est ni une zone exempte de luttes de pouvoir, ni un espace ouvert d’échange d’arguments rationnels et de prise de décision
apolitique. C’est au contraire un lieu politique et disputé, où l’équilibre des pouvoirs change sans cesse (Schechter 1999 : 81).
Deux manières de penser la société civile s’appliquent à la naissance d’une
société civile mondiale
[16]. La première conçoit la société civile comme un moyen
par lequel les citoyens sont disciplinés ou contrôlés, c’est la « gouvernementalité »
de Foucault. La deuxième y voit un espace où des discours contre-hégémoniques
sont possibles. C’est dire qu’elle est à la fois dangereuse et prometteuse. En tout
cas, elle est un champ de concurrence entre différents groupes. Une ligne de partage très importante est celle qui oppose les groupes coopératifs et assimilationnistes, qui veulent s’asseoir à la même table que les décideurs institutionnels pour
mieux peser sur leurs décisions, et ceux qui, au contraire, s’efforcent de rester
indépendants des structures dominantes de pouvoir. Les premiers fréquentent les
conférences des institutions mondiales alors que les autres les pourchassent, de
Seattle à Prague ou à Bangkok, afin de les conspuer. Les regroupements tels que
l’ICDRP représenteraient alors une alternative aux stratégies des uns et des autres,
en suivant une voie médiane de coopération prudente, occasionnelle et conditionnelle. Comme celui-ci l’a fait dans le cas de la WCD, ils s’engagent dans un débat
avec les États, le secteur privé et les institutions internationales (plutôt que de protester contre leurs actions), mais dans des circonstances bien précises et en vue de
résultats limités qui, une fois acquis, peuvent être utilisés dans les luttes suivantes.
Pour beaucoup d’acteurs transnationaux, l’enjeu de la légitimité est essentiel :
qui peut parler au nom de la société civile
[17]
? L’efficacité peut se gagner en partie
par l’accès aux forums de décision, mais la légitimité est affaire de crédibilité. Les
discussions au sein de l’ICDRP portent beaucoup sur les risques de cooptation que
comporterait une coopération trop étroite, et sur les risques de marginalisation
découlant d’une absence totale de coopération. Dès le début du processus de la
WCD, les militants anti-barrages se sont divisés sur ce point. Ceux qui avaient eu
l’occasion de participer à des consultations avec les banques de développement multilatérales ne pouvaient oublier à quel point leurs avis avaient été pris à la légère. Tout
au long du processus, beaucoup de participants ont été troublés par la crainte de
la compromission. Ils se sont alarmés de la quantité d’énergie militante qu’absorbait le processus, et de ce que bien des faits étaient laissés de côté au nom du
consensus. Certains ne cessaient de demander aux participants de l’ICDRP de
planter là toute l’affaire avant que leur crédibilité ne soit compromise. Lorsque le
rapport de la WCD fut publié en novembre 2000, beaucoup ont été déçus de voir
que l’on n’y reconnaissait pas la responsabilité des promoteurs des barrages dans
ce qu’ils considéraient comme une destruction écologique et sociale à l’œuvre
depuis quarante ans
[18].
La société civile mondiale est une arène fragmentée et inégale. Elle présente,
pour les différents groupes, des opportunités et des risques considérables. Éviter
les écueils exige de l’habileté et de la chance, biens dont la distribution inégale favorise toujours les groupes du Nord par rapport à ceux du Sud. On a bien vu, dans
les processus de la WCD et de l’ICDRP, comment certaines voix locales ont été
amplifiées tandis que d’autres ne parvenaient pas à trouver leur chemin à travers
l’écheveau des organisations et des alliances. Cette « sélection » n’est pas seulement le fait de contraintes intentionnelles, et la possibilité de participation effective varie selon deux séries de facteurs. L’un est la nature du contexte politique national dans lequel opèrent les groupes : certaines institutions, certains États sont plus
sensibles à la pression que d’autres, et les associations militantes des États démocratiques s’intègrent plus facilement dans des alliances transnationales. L’autre est
que, parmi ces groupes, les plus influents sont ceux dont les valeurs et les principes
épousent bien les objectifs des grandes campagnes d’ONG internationales, ainsi
que ceux dont les membres ont des capacités hautement développées d’adaptation
à différents niveaux de mobilisation, du local au mondial.
Il est très utile, selon moi, de distinguer les réseaux bien établis – tels que ceux
des droits de l’homme ou de l’environnement – des alliances ou coalitions plus
spécifiques comme l’ICDRP, qui se constituent au sein de ces réseaux. Même si les
acteurs (et les inquiétudes qui les motivent) peuvent être les mêmes dans les réseaux
et dans les alliances, il s’agit d’objets différents. Les réseaux sont des formes d’organisation volontaire caractérisées par des schémas de communication et de pratique
sociale. Ils créent à leur tour des espaces politiques dans lesquels des communautés militantes complexes entrent en interaction. Les alliances spécifiques, elles, sont
plus éphémères et elles opèrent
dans le contexte de ces réseaux. On pourrait en
somme les interpréter comme des agents qui opèrent à l’intérieur des structures (mouvantes) des réseaux : les réseaux donnent la capacité d’agir, les coalitions agissent.
Les alliances (ou coalitions) mondiales autour d’une cause mettent en relation
des groupes locaux de base, des associations thématiques, des organisations de
soutien et des ONG internationales. L’alliance sur la Narmada et l’ICDRP, par
exemple, utilisent les capacités des réseaux de droits de l’homme et d’environnement et englobent des institutions de recherche et des organisations militantes
indépendantes, nationales et internationales, des mouvements locaux de mobilisation, des éléments des médias, des intellectuels, des services de l’administration
et des fonctionnaires, des individus appartenant à des organisations multilatérales
telles que la Banque mondiale
[19].
En pratique, l’ICDRP fonctionnait comme une petite coalition productrice de
stratégie, inscrite dans un certain nombre de réseaux étendus et se recouvrant
partiellement. Mais lors des réunions, cette distinction n’était pas évidente pour
les participants, ce qui a eu pour résultat d’interminables discussions sur qui était
ou n’était pas « dans » l’ICDRP
[20]. Les discussions au sein de ce dernier à la suite
de la publication du rapport de la WCD ont mis en lumière cette distinction. Si
la création de réseaux larges et durables avait été un but premier de l’ICDRP, ce
qui était en débat à ce moment-là était de savoir combien de temps encore la coalition qui constituait son noyau pourrait continuer à opérer. Celle-ci est aujourd’hui
en sommeil, mais les interactions se poursuivent entre les réseaux et fournissent
un terrain fertile d’où une nouvelle coalition peut surgir selon le besoin.
La résistance aux grands barrages montre comment les alliances thématiques tentent d’influencer les politiques publiques et de modifier les relations de pouvoir en
changeant l’environnement informatif : par des moyens divers s’adressant à des
publics également variés, elles donnent de l’information aux parties qui naguère
n’y avaient pas accès ; elles interprètent et contestent les « faits » disponibles ; et
elles en fournissent d’autres. Pour cela, les participants s’appuient sur la maîtrise
et la diffusion d’une vaste quantité de connaissance et d’information tant locales
que scientifiques sur le changement climatique, les codes de construction, le droit
international en matière de droits de l’homme ou d’environnement, les cultures
locales, la politique mondiale etc.
Les succès de l’ICDRP reflètent la maîtrise de ce que Peters ( 1997) appelait la
perspective bifocale : la capacité de voir et d’assimiler (et, pourrait-on ajouter, de
communiquer au-delà des frontières) à la fois le proche et le lointain, le local et le
mondial, le familier et l’étranger. Cela demande souvent la maîtrise de plusieurs
langues, discours et styles d’expression. Les arènes dans lesquelles opèrent ces militants sont si variées qu’il vaudrait même mieux employer ici le mot « multifocal ».
Comme d’autres alliances de même type, l’ICDRP a mis sur la place publique
des délibérations plus ou moins secrètes, et révélé la non-conformité des décisions des États et des organisations internationales aux objectifs et aux normes dont
ils se réclament. Cet effort de responsabilisation des institutions renvoie aux
réflexions d’Habermas (1989) sur la « publicité » comme principe moderne de l’organisation politique. Mais les militants ne se contentent pas de publier des « faits »
(techniques, scientifiques ou procéduraux). Ils font aussi usage de témoignages
directs, sélectionnés et encadrés en fonction de plusieurs objectifs : le témoignage
démontre l’« authenticité » de l’atteinte à la vie des gens, le degré de leur souffrance
et les vices des politiques suivies ; il affiche aussi le contact des militants avec les
« vraies » gens, sur les « vrais » lieux. La capacité « multifocale » est essentielle
au succès de ces stratégies. L’usage du témoignage par l’ICDRP et son efficacité
diffèrent en effet selon le destinataire. Dans tel ou tel forum, le témoignage l’emportera sur le fait : avec certains publics influents, il fonctionne mieux que la froide
énumération des coûts et des bénéfices. En outre, il peut permettre de justifier l’intervention des groupes de personnes touchées dans l’élaboration des politiques et leur
mise en œuvre par les institutions internationales. Cette légitimité est souvent
mise en question par les États, qui contestent le droit des ONG à « représenter »
les intérêts de leurs citoyens.
La capacité variable des acteurs à percevoir et à communiquer selon des logiques
bi- ou multifocales, ou à encadrer des « faits » et des témoignages à destination
de publics différents, rend partiellement compte des positions relatives des groupes
et des individus au sein de l’alliance ICDRP. Elle explique aussi comment, par
leur participation au sein de l’alliance, les groupes locaux de personnes touchées
tout à la fois gagnent un public et perdent la maîtrise de leur propre histoire.
Les sciences sociales en général et l’anthropologie en particulier commencent
seulement à se demander en quoi et comment l’activité de ces alliances modifie les
relations entre l’État et les citoyens et celles qui ont cours dans l’arène politique
internationale
[21]. Leur caractère temporaire, le fait qu’elles se situent dans des
espaces à la fois locaux et translocaux, la fluidité de leurs frontières obligent à les
analyser à partir de multiples sites et groupes d’acteurs (Keck et Sikkink 1998 : 5;
Marcus et Fisher 1986). La complexité des rapports de pouvoir et la multiplicité
des liens de toutes sortes en leur sein ne permettent guère d’en dresser une carte
qui ne souffrirait ni de simplification excessive ni de déformation. Comme d’autres
batailles transnationales, celle sur les grands barrages voit éclater des conflits et se
nouer des relations complexes entre institutions et individus, tant à l’intérieur de
chacune des organisations concernées qu’entre elles.
Les connexions transnationales ne sont pas le seul fait des groupes qui s’opposent à un certain type de développement. Dans le cas des barrages, si les groupes
locaux hostiles aux différents projets ont cherché à s’étendre hors des frontières,
c’est parce qu’ils l’ont jugé nécessaire face au caractère transnational des appareils
de développement qui en étaient les promoteurs. Ces luttes ne mettent donc pas
aux prises des régimes de développement monolithiques et des populations locales
en état d’infériorité absolue. Il ne faut pas non plus y voir le combat entre des efforts
nationaux de développement et une alliance transnationale héroïque. L’histoire
qu’elles racontent est beaucoup plus compliquée. Pour la comprendre, il faut choisir un angle de vue sur les relations transnationales qui soit assez large pour inclure
à la fois les réseaux qui soutiennent les grands projets de développement et ceux
qui s’y opposent, ainsi que les idéologies qui les sous-tendent. Ces relations croisent des allégeances nationales, régionales et locales et reposent sur des rapports
de pouvoir inégaux tant au niveau local que planétaire. En somme, il s’agit d’analyser non seulement l’impact des modèles dominants de développement sur les populations locales, mais la façon dont des processus complexes de niveau planétaire configurent des vécus locaux, et la place de ces derniers dans la contestation des processus
mondiaux.
Deux événements survenus à l’automne 2000 illustreront ce propos. Le premier
a été l’arrêt rendu par la Cour suprême de l’Inde contre la pétition déposée par le
NBA : la Cour, plaçant les bénéfices présumés en matière de développement avant
le consentement des parties directement concernées et épousant la position du gouvernement du Gujarat, autorisait la poursuite de la construction. La longue lutte
du NBA s’achevait, selon toute apparence, sur une défaite.
Un mois plus tard, la WCD publiait son rapport final. Comme le relevait alors
le communiqué de presse de l’ICDRP
[22], ce rapport rendait justice à beaucoup de
ses arguments contre les grands barrages. Rarement des militants ont accueilli si
chaleureusement un document bénéficiant du soutien de l’
establishment international
du développement. L’ICDRP n’a pas manqué d’en faire usage pour renforcer ici
ou là sa position face aux gouvernements, aux agences internationales de développement et aux institutions financières internationales. En Inde, le rapport a
relancé le débat sur l’affaire de la Narmada et plus généralement sur la prise de décision en matière de développement et sur la justice sociale. Au bout du compte, le
Gujarat a gagné une bataille limitée sur un barrage donné, mais le NBA et la coalition anti-barrage qui s’est constituée à cette occasion ont peut-être remporté
une victoire beaucoup plus importante par leur travail international en réseau.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
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[1]
Allusion aux deux Indiens membres de la Commission, Medha Patkar et Lakshmi Chand Jain. Le premier est la personnalité la plus connue du Mouvement pour sauver la Narmada (Narmada Bachao Andolan, NBA), coalition de groupes militants et d’individus opposés au barrage. La seconde était membre de la commission d’enquête indépendante sur le projet
créée par le gouvernement de l’Inde.
[2]
Cet article fait partie d’un projet plus large fondé sur une recherche conduite au Brésil, en République tchèque, en
Égypte, en Afrique du Sud, en Thaïlande, au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Vietnam entre juillet 1998 et février 2001.
[3]
Citons les projets Arun III au Népal, les Trois Gorges en Chine, San Roque aux Philippines, Ilisu en Turquie, Nem Theun 2
au Laos, Bujagali en Ouganda, Pak Mun en Thaïlande, Chixoy au Guatemala, Belo Monte au Brésil, Bakun en Malaisie,
Yacyreta au Paraguay, Biobio au Chili, Maheswar en Inde.
[4]
Le débat sur la mondialisation et ses conséquences se déploie dans différents champs intellectuels. Voir notamment Hannerz 1996, Kearney 1995, Appadurai 1990,1991 et 1996, et Breckenridge 1995. Je partage avec Hannerz (1996 : 6) la
conviction que « l’interconnexion dans le monde d’aujourd’hui est un phénomène beaucoup trop compliqué et divers pour
être condamné ou applaudi dans son ensemble ». Voir aussi Basch, Glick Schiller et Blanc 1994, Giddens 2000, Held
etal.
1999, Holm et Sorensen 1995, Mittelman 2000 et Shaw 1992.
[5]
On ignore le nombre exact d’institutions ou d’individus affiliés à cette campagne. Une lettre de soutien au Narmada Bachao
Andolan publiée en novembre 1993 portait les noms de 78 organisations de 14 pays. Une autre lettre publiée dans le
Financial Timesdu 21 septembre 1992, sous le titre « The World Bank must withdraw from Sardar Sarovar immediately »,
était signée de 250 organisations de 37 pays.
[6]
Le gouvernement japonais avait déjà prêté 20 millions de dollars mais il envisageait d’aller plus loin. En 1990, un mois après
le premier symposium international de la Campagne pour la Narmada, accueilli par des ONG japonaises, le ministère des
Affaires étrangères annonçait qu’il ne fournirait pas d’autres fonds, au vu des oppositions locales au projet, de l’absence de
plan de réinstallation des populations déplacées et de l’absence d’évaluation complète des conséquences pour l’environnement.
[7]
Le premier projet auquel ce bureau s’est attaqué, sur la rivière Arun au Népal (« Arun III »), fut finalement abandonné
par la Banque. La coalition qui soutenait la protestation était à peu près la même que celle du Comité d’action de la Narmada.
[8]
« Déclaration de Curitiba », 14 mars 1997, texte intégral sur le site
www. irn. org/ programs/ curitiba. html
[9]
L’UICN fédère des organismes privés et des représentations gouvernementales.
[10]
The World Bank’s Experience with Large Dams : APreliminary Review of Impacts, Banque mondiale, Département de l’évaluation des opérations, août 1996.
[11]
Voir par exemple McCully, Brosshard et Dharmadhikary 1997.
[12]
Joseph Milewski, d’Hydro-Québec, me disait ainsi en avril 2000 qu’il attendait du rapport final de la WCD qu’il « confirme
la nécessité de grands barrages et simplifie le processus de décision ».
[13]
Liste sur
www. dams. org. Les onze catégories sont les suivantes : groupes de personnes touchées ; agences bilatérales ;
organismes de crédit à l’exportation; autorités publiques; associations internationales; agences multilatérales; ONG; entreprises privées; organismes de recherche; agences de bassin; distributeurs d’électricité.
[14]
Le communiqué de presse de novembre 2000 dans lequel l’ICDRP commente le rapport final de la WCD énumère les
organisations suivantes : Association pour les études internationales des eaux et de la forêt (Norvège), Déclaration de Berne
(Suisse), Campagne pour réformer la Banque mondiale (Italie), Coalition des victimes de grands barrages et aqueducs
(Espagne), Alliance populaire de la Cordillera (Philippines), The Cornerhouse (Angleterre), Groupe de surveillance de
l’environnement (Afrique du Sud), Les Amis de la Terre (Slovaquie), International Rivers Network (États-Unis), Mouvement des victimes de grands barrages (Brésil), Sauvez la Narmada (Inde), Sobrevivencia (Paraguay), Southeast Asia Rivers
… /…
Network (Thaïlande), Société suédoise pour la conservation de la nature (Suède), Économie, écologie et développement
mondiaux (Allemagne). Depuis deux ans et demi, certains de ces groupes s’étaient beaucoup concertés
via Internet, tandis
que d’autres groupes et individus absents de cette liste participaient aux réunions. Celles-ci s’étaient tenues à Washington,
Colombo, Prague, São Paulo, LeCaire, Hanoi, LeCap, Londres et Bratislava. Des représentants d’autres groupes de pays
du Sud ne figurant pas sur la liste étaient généralement présents.
[15]
Les réseaux internationaux d’ONG et de mouvements sociaux sont classés et étiquetés de manières variées. Les organisations de mouvements sociaux ayant des membres dans deux ou plusieurs pays et un minimum de structures responsables
de la décision et de la coordination des activités transnationales sont appelées « organisations transnationales de mouvements
sociaux » par Brysk 1993, Lopez, Smith et Pagnucco 1995 et Pagnucco et McCarthy 1992. Ces deux termes me paraissent
trop marqués par l’idée de structure pour pouvoir admettre les alliances et coalitions dont je traite ici car ces dernières, d’une
part, peuvent être éphémères, d’autre part présentent de grandes différences en termes de degré de centralisation, de formalisation des rôles et de division du travail, de quantité et de qualité des adhérents, des stratégies et des activités. Les termes
de « réseaux transnationaux d’interaction » (Hall 1984 : 479), de « réseaux internationaux thématiques (
issue)» (Sikkink 1993)
ou d’« alliances transnationales » (Fisher 1995) ont l’avantage d’englober des interactions tant informelles que structurées,
et de durée de vie aussi bien brève que longue.
[16]
Sur la présence et l’influence croissantes des acteurs de la société civile dans l’arène mondiale, voir Burbach
etal. 1997,
Drainville 1998, Higgott 2000, Hudock 1999 et Schechter 1999.
[17]
La WCD a délibérément invoqué la notion de « société civile mondiale » à l’appui de son processus participatif réunissant tous les
stakeholders. Elle invita Richard Falk, l’un des universitaires qui avaient popularisé l’expression, à prendre la parole
devant la première réunion du Forum, à Prague, en mars1999.
[18]
Ainsi Phil Williams, fondateur et premier président de International Rivers Network, démissionna par suite de son désaccord face au maintien du soutien de l’organisation au processus WCD.
[19]
On peut aussi trouver dans les réseaux et les alliances des fondations, des organisations religieuses, des syndicats, des organisations de consommateurs. Voir Keck et Sikkink 1998.
[20]
En tant qu’universitaire sans « base », je pouvais faire partie du réseau mais pas de la coalition ICDRP.
[21]
Lopez, Smith et Pagnucco 1995 : 36. Quelques études de réseaux ont été entreprises par des politistes (voir par exemple
Keck et Sikkink 1998, Smith, Chatfield et Pagnucco 1997, Lipschultz 1996). Les activités à l’échelle planétaire des militants
des droits de l’homme, de la paix, du féminisme et de l’environnement bénéficient d’une certaine attention des chercheurs
mais les effets des liens entre groupes d’intérêts sub-nationaux et transnationaux, organisations internationales et autres acteurs
et la pression qu’ils sont capables d’exercer sur les gouvernements nationaux et les organisations multilatérales sont loin d’avoir
été pleinement explorés.
[22]
Texte intégral sur
www. irn. org/ wcd