2001
Critiques internationales
Le bel avenir de l’arme nucléaire
Bruno Tertrais
maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS). E-mail : b.tertrais@frstrategie.org
L’arme nucléaire a-t-elle encore une raison
d’être après la guerre froide ? Certains en doutent. Mais l’évolution des risques, celle du
contexte politique et celle des technologies lui
promettent en fait un bel avenir.
Le contexte stratégique n’est déjà plus celui de 1991. L’idée d’un « nouvel ordre
mondial », suggérée cette année-là par le président BushSr., apparaît aujourd’hui
d’une extraordinaire désuétude. Certes, il n’y a pas de risque immédiat de conflit
entre la Chine, les États-Unis et la Russie. Mais l’éventualité d’une crise grave à
dimension militaire, sur l’espace allant de l’Europe orientale à la mer du Japon, paraît
beaucoup moins improbable au début du XXIe siècle qu’à la fin du XXe. La possession de l’arme nucléaire par les trois acteurs permet de limiter les risques d’escalade aux extrêmes si une telle crise devait les impliquer. Elle continue de garantir
que la guerre à grande échelle entre eux demeurera de l’ordre de l’impensable.
Par ailleurs, les armes dites « de destruction massive », au sens large (y compris
les vecteurs balistiques), sont considérées, notamment depuis les guerres du Golfe,
comme un moyen possible de contournement de la supériorité militaire et technologique occidentale : en menaçant d’en faire usage, un acteur régional pourrait amener un pays ou une coalition à renoncer à une intervention envisagée en application d’un accord de défense ou pour une opération de rétablissement de la paix.
Or, face à ce risque, la dissuasion nucléaire apparaît comme un instrument de
« contre-dissuasion » : elle permet de signifier au fauteur de trouble que l’emploi
d’armes de destruction massive comporterait un risque de riposte nucléaire.
Serait-ce crédible ? Deux questions différentes se posent ici. La première
concerne la réceptivité d’un tel adversaire à la logique de dissuasion. Selon une argumentation culturaliste, celle-ci s’appuierait sur la « rationalité occidentale » et
serait donc inefficace hors du contexte Est-Ouest. Mais cette thèse ne résiste pas
à l’examen. Pour ne prendre qu’un exemple, l’invasion du Koweït n’était pas une
décision irrationnelle : l’Irak n’avait pas prévu l’intervention américaine directe,
mais ce jugement relevait de l’erreur d’analyse, pas de l’irrationalité d’un « fou »
(faisons en passant un sort à l’absurde expression « dissuasion du fort au fou », ce
dernier n’étant, par définition, pas accessible à une logique rationnelle de la décision). La guerre du Koweït a d’ailleurs peut-être démontré le bon fonctionnement de la dissuasion nucléaire : il semble que la peur d’une rétorsion nucléaire
israélienne ou américaine ait été pour beaucoup dans la décision de Saddam
Hussein de ne pas recourir aux armes chimiques et biologiques. Quant à l’argument selon lequel les cultures islamiques ou asiatiques accorderaient une moindre
valeur que l’Occident à la vie humaine, il est pour le moins douteux : les controverses actuelles sur la « guerre propre » ou le « zéro mort » ne devraient pas faire
oublier la bataille de la Somme, le bombardement de Dresde ni, bien sûr, Hiroshima :
la destruction humaine massive en temps de guerre par les Occidentaux était
encore courante dans un passé très récent à l’échelle historique. Par ailleurs, les théoriciens de la dissuasion ont souligné que celle-ci reposait aussi sur une part d’irrationalité : la peur d’une réaction imprévisible de l’adversaire inciterait à la prudence
(c’est la « rationalité de l’irrationalité » évoquée par Thomas Schelling).
Le débat sur la « réceptivité » n’est d’ailleurs pas nouveau. Si le bon fonctionnement de la dissuasion entre les États-Unis et l’Union soviétique est aujourd’hui
souvent évoqué pour mieux lui opposer les incertitudes sur le comportement
d’États dits du Tiers monde, l’on oublie que la nature du régime communiste, voire
la « culture slave », étaient régulièrement présentées, dans la littérature stratégique
occidentale, comme des facteurs de nature à obérer la réceptivité de ces dirigeants
à la dissuasion. Sans parler de la Chine... En fait, la question n’est pas de savoir si
la dissuasion nucléaire fonctionnera mais comment la faire fonctionner : face à une
puissance régionale, elle devra prendre en compte la culture politique de l’adversaire, ce qui ne paraît ni plus ni moins difficile que d’établir des codes de communication entre l’Est et l’Ouest au temps de la guerre froide.
La seconde question concerne l’adéquation de la menace à l’enjeu. On a mis en
doute la pertinence de la dissuasion nucléaire face au risque d’un emploi d’armes
chimiques ou biologiques. Mais il paraît tout à fait crédible de menacer un pays
d’une rétorsion nucléaire dans de telles circonstances, sous réserve que deux conditions soient remplies. D’abord, la menace doit être réelle et de grande ampleur. Pour
condamnable que soit l’emploi d’armes chimiques ou biologiques, il ne serait pas
raisonnable de promettre une riposte nucléaire à tout usage de ces armes (par
exemple, une utilisation très limitée de substances toxiques non létales sur des
forces militaires en opération, en vue de ralentir leur déploiement ou leur progression) : l’adversaire pourrait en effet être tenté d’y voir un bluff. De même, la
riposte promise doit être adaptée dès lors que ce n’est plus la survie même de la
partie attaquée qui est en jeu, ce qui impliquera sans doute, là encore, une connaissance approfondie des ressorts du pouvoir adverse.
On avance parfois qu’un pays occidental n’oserait pas avoir recours à l’arme
nucléaire par crainte d’une réprobation unanime de la communauté internationale,
ou parce que sa propre opinion publique pèserait dans le sens de la retenue par peur
de l’escalade. C’est oublier que l’adversaire aurait, par définition, procédé à un acte
d’agression particulièrement horrible et meurtrier (et en cela, la notion de « dissuasion du fort au faible » est trompeuse) et que c’est
lui qui serait soumis à
l’opprobre international. Quant à l’opinion publique nationale, elle pourrait tout
aussi bien pousser aux extrêmes qu’inciter à la retenue. Lorsqu’un pays est frappé
dans sa chair, les isolationnistes peuvent aisément devenir des va-t-en-guerre :
voir Pearl Harbor
[1].
Il ne s’agit pas d’« élargir » la dissuasion. En effet, le champ des intérêts en cause
ne change pas : il s’agit toujours des intérêts essentiels ou « vitaux » d’un pays. Mais
les circonstances de la dissuasion changent : la menace est plus limitée, à la fois en
ce qui concerne les enjeux (qui ne seraient plus la survie même de l’État) et les
moyens (essentiellement des missiles dotés d’armes de destruction massive). Au
XXe siècle, la dissuasion était essentiellement unidirectionnelle; aujourd’hui, certains
la qualifieraient de « tous azimuts » – même s’il serait plus exact de parler de dissuasion « sans azimut permanent », ou, pour reprendre la formule élégante de Sir
Michael Quinlan, de dire qu’elle s’adresse « à qui de droit » (to whom it may concern).
L’évolution du contexte politique
Le contexte politique et juridique de la dissuasion nucléaire a considérablement évolué depuis la fin des années quatre-vingt. Des accords de désarmement nucléaire (et
non plus de simple maîtrise des armements) ont été conclus. Un traité d’interdiction complète des essais a été signé. Les « zones exemptes d’armes nucléaires »
se sont multipliées. De nouveaux pays ont adhéré au TNP
[2], dont la Chine et la
France.
Pourtant, il semble que le désarmement et la non-prolifération nucléaires aient
désormais atteint un palier, qu’il ne sera pas possible de dépasser à échéance prévisible. Les zones exemptes couvrent désormais presque toute la planète « non
nucléaire ». Le TNP est devenu un accord de sécurité quasiment universel : les seuls
pays qui n’en sont pas membres sont, à l’exception de Cuba, des États nucléaires
de fait. D’immenses arsenaux nucléaires demeurent en Russie, mais aussi aux
États-Unis
[3]. Et les contraintes techniques et financières du démantèlement sont
telles que ces stocks ne pourraient en tout état de cause être réduits que très progressivement. En outre, le désarmement se heurte désormais à de nouveaux obstacles. Le traité START-2, signé en janvier 1993, n’est toujours pas en vigueur. Et
les États-Unis, la Russie et la Chine sont désormais beaucoup moins enclins à
envisager de nouvelles réductions d’armes. La Russie compte sur l’atout nucléaire
pour pallier son déficit de puissance politique et militaire. La Chine entend être
reconnue comme une grande puissance et tente de bâtir une capacité de « contre-dissuasion » lui permettant de s’opposer à une intervention américaine en Asie qui
heurterait ses intérêts. Moscou et Pékin tirent également argument de la volonté
américaine de déployer un bouclier antimissile : les deux pays veulent se donner
la possibilité d’accroître ou de diversifier leur arsenal en tant que de besoin pour
leur garantir une capacité de frappe significative sur le territoire américain. La négociation, à Genève, d’un traité d’interdiction de la production des matières fissiles
pour les armes nucléaires est au point mort. Les États-Unis expliquent désormais,
pour leur part, que les incertitudes nouvelles du contexte stratégique les incitent
à la prudence, et refusent de ratifier le traité d’interdiction des essais.
Mezzo voce,
les analystes américains avancent qu’il serait impensable d’ouvrir à la Chine la
perspective d’égaler l’arsenal nucléaire des États-Unis...
L’arms control tel qu’il a été pratiqué pendant la guerre froide semble bien appartenir au passé. Le caractère central de la relation stratégique américano-russe,
celle qui a suscité les accords SALT/ABM, le traité FNI et les START, ne rend plus
compte de la dynamique nucléaire tripolaire – Moscou, Pékin, Washington– qui
se met en place aujourd’hui. Il supposait une relation d’égal à égal qui ne correspond plus à la vision des États-Unis. Ceux-ci ne veulent reconnaître un tel statut
ni à la Russie – qui n’est plus que l’ombre de l’Union soviétique – ni à la Chine–
qui ne doit pas devenir un concurrent de même niveau ( peer competitor ). Les arguments de ceux que l’on appelait autrefois les « faucons » rencontrent désormais un
large écho. Pour Colin Gray, la maîtrise des armements est impossible lorsqu’elle
serait nécessaire, et inutile lorsque les conditions politiques la permettent. Richard
Perle, pour sa part, proclame que le rapport coût/bénéfice de la maîtrise des armements est systématiquement défavorable aux États occidentaux (les « good guys»),
et rappelle que les parties prenantes s’empressent toujours de trouver les moyens
de contourner les accords sitôt qu’ils sont signés.
En même temps, la contestation antinucléaire s’est essoufflée et ne mobilise plus
les centaines de milliers de manifestants qui défilaient à Londres ou à Bruxelles au
temps de la guerre froide. L’action tendant à « rendre illégal » l’emploi ou la
menace d’emploi de l’arme nucléaire a fait long feu : la Cour internationale de
La Haye, dans son avis du 8 juillet 1996, ne s’est prononcée ni sur la licéité d’un
recours à l’arme nucléaire « dans une circonstance extrême de légitime défense dans
laquelle la survie même d’un État serait en cause », ni, au demeurant, sur « la pratique dénommée “politique de dissuasion” ». Et la légitimité de la possession de
l’arme nucléaire par les cinq puissances reconnues a été confortée par la reconduction
du TNP pour une durée illimitée en 1995.
Le statut nucléaire reste perçu comme un atout de puissance. C’est très clairement le cas aujourd’hui, et peut-être plus encore qu’au temps de la guerre froide,
pour la Russie et pour la Chine. Mais c’est également vrai pour les pays occidentaux. Si les États-Unis n’ont pas besoin du nucléaire pour affirmer leur puissance internationale, la protection « en dernier ressort » qu’ils accordent à leurs
alliés européens et asiatiques leur assure une influence particulière. De même, la
capacité nucléaire continue de donner au Royaume-Uni et à la France un poids particulier au sein de l’Alliance atlantique. Enfin, pour l’Europe, la question nucléaire
comme l’une des clés de l’autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis se posera
sans doute dès que la politique européenne de sécurité et de défense (PESD) sera
assise sur des capacités conventionnelles crédibles.
L’attrait pour le nucléaire s’est également confirmé, dans la dernière décennie
du siècle dernier, hors de la sphère des puissances établies. L’Inde et le Pakistan ont
proclamé leur statut nucléaire en 1998. Israël continue d’entretenir un flou savant
sur ses capacités. D’autres cherchent, ou sont soupçonnés de chercher, à se doter
d’armes nucléaires : l’Iran, l’Irak, la Corée du Nord – qui pourrait déjà disposer
d’une ou deux armes si l’on en croit les déclarations publiques des dirigeants de la
CIA. Et, alors que le Japon fut longtemps présenté comme un exemple d’accession au statut de puissance de rang mondial sans le nucléaire, ses capacités techniques dans ce domaine font l’objet d’interrogations de plus en plus sérieuses de
la part des observateurs.
L’évolution des technologies
Le débat stratégique contemporain porte aussi sur l’existence de solutions de remplacement à la dissuasion nucléaire, qu’il s’agisse d’une « sortie par le bas » (au moyen
d’armes conventionnelles) ou d’une « sortie par le haut » (au moyen de défenses
stratégiques antimissiles). Le développement d’armes conventionnelles de plus en
plus précises, et donc plus efficaces et aptes à remplir des missions dont jusqu’ici
seules les armes nucléaires étaient capables, de par leur énorme pouvoir destructeur, est une tendance technologique lourde. Mais ce débat est déjà vieux d’une trentaine d’années, et les missiles stratégiques occidentaux sont toujours dotés de têtes
nucléaires. Les raisons de cette résistance à la « conventionnalisation » des stratégies nucléaires sont multiples.
Elles sont d’abord d’ordre technique. Les armes nucléaires profitent des progrès de la précision tout autant que les autres : on peut réduire l’énergie de la tête
nucléaire lorsque le tir est plus précis, ce qui diminue d’autant l’avantage comparatif dont bénéficieraient désormais les armes classiques. D’un autre côté, les matériaux de protection (bétons) sont aussi de plus en plus performants. Bref, seule une
arme nucléaire peut détruire aujourd’hui avec certitude une installation enterrée.
D’autres types de moyens sont parfois proposés comme « substituts techniques »
à l’arme nucléaire (munitions à détonation gazeuse, armes à énergie dirigée, voire
armes biologiques – dont la possession est interdite aux États signataires de la
Convention de 1972), mais aucun d’entre eux ne permet des effets aussi puissants
à la fois sur les hommes, l’environnement et le matériel.
Elles sont également d’ordre économique. Même dans l’hypothèse où des armes
classiques permettraient un jour de menacer des objectifs qu’il n’est aujourd’hui
possible de détruire qu’avec des moyens nucléaires, ces derniers demeureraient les
seuls à conférer un pouvoir de destruction massive à un coût supportable. Cette
logique est celle de la puissance du « faible » face au « fort », qu’il s’agisse de la
France ou du Royaume-Uni au temps de la guerre froide, ou du Pakistan
aujourd’hui. Elle demeure pertinente dans un contexte de baisse structurelle des
budgets de défense ; en somme, la dissuasion nucléaire serait « le seul moyen de
défense compatible avec l’État-providence » (Olivier Debouzy)
[4].
Elles sont enfin, sans doute surtout, d’ordre politique. La spécificité des armes
nucléaires durera tant que l’on n’aura pas inventé d’arme aussi efficace et, disonsle tout net, aussi effrayante. D’une certaine manière, le souvenir d’Hiroshima et
les témoignages de ses victimes entretiennent le pouvoir de la dissuasion nucléaire
autant qu’ils suscitent la révulsion. D’où les limites inhérentes à la notion de « dissuasion conventionnelle ».
La « révolution dans les affaires militaires » n’annonce donc pas la fin des armes
nucléaires. Et même, la supériorité qu’elle est susceptible de conférer aux armées
occidentales pourrait accroître le risque d’un recours au nucléaire par un adversaire
incapable de leur résister par des moyens conventionnels...
Les défenses antimissiles sont l’autre développement technologique majeur susceptible de renouveler la problématique. Le Missile Defense Act de 1999, voté par
le Congrès, exige une protection des cinquante États américains contre un tir
balistique limité, qu’il soit accidentel ou délibéré. Le système envisagé par l’Administration Clinton comportait environ deux cents intercepteurs basés sur le sol américain, et aurait été apte à intercepter quelques dizaines d’armes. L’Administration
Bush, pour sa part, s’oriente vers le déploiement progressif d’une gamme plus
large de systèmes et propose une protection identique à ses alliés, lesquels se montrent plutôt réceptifs.
Le déploiement de défenses antimissiles par les États-Unis augure-t-il d’une révolution stratégique de nature à dévaloriser le rôle de l’arme nucléaire ? L’idée d’une
telle défense comme alternative « pacifique » à la dissuasion nucléaire animait
clairement le président Reagan. Mais, dans ce débat déjà vieux d’une bonne quarantaine d’années, la conception dominante des défenses a toujours été celle d’un
complément aux moyens nucléaires offensifs. Ainsi en était-il des projets américains des années soixante ( Sentinel puis Safeguard), qui avaient pour but de limiter
les dommages d’une première frappe, et avaient aussi été, un temps, présentés
comme un moyen de se prémunir contre une future frappe chinoise. C’est cette
conception restrictive des défenses qui avait animé la rédaction du traité ABM, dont
le libellé de 1972 autorisait deux sites d’intercepteurs pour protéger, l’un, la capitale, l’autre, une base de missiles offensifs. Il s’agissait de contribuer à la stabilité
stratégique, d’une part en rendant plus difficile une attaque contre l’autorité centrale du pays, d’autre part en limitant les chances d’une « première frappe désarmante » adverse. De même le projet GPALS ( global protection against limited strikes)
de l’Administration Bush Sr. visait-il essentiellement à la protection contre un
lancement accidentel ou non autorisé. Cette logique semble aussi animer Israël,
qui déploie désormais des systèmes de défense antibalistique de son territoire tout
en maintenant une capacité implicite de dissuasion nucléaire. On rappellera enfin
que, dans la deuxième partie des années quatre-vingt, lorsque le Pentagone s’efforça
de traduire en projets concrets l’Initiative de défense stratégique du Président, les
seuls schémas réalistes s’avérèrent être ceux de la protection des silos de missiles
– au grand dam des plus fervents partisans des défenses.
Pour les États-Unis, aujourd’hui, la vocation des défenses est multiple, mais s’inscrit bien dans cette logique de complémentarité avec les moyens offensifs. Exante,
elles sont un instrument de dissuasion : il s’agit de décourager la prolifération en
« dévalorisant » le missile balistique, et de neutraliser un éventuel chantage par de
tels moyens. Ex post – c’est-à-dire en temps de crise – l’idée est de protéger le
territoire américain contre une frappe limitée qui résulterait d’un mauvais fonctionnement de la dissuasion, d’un lancement accidentel, ou d’une attaque de trop
faible ampleur pour être couverte de manière crédible par la menace d’une riposte
nucléaire (par exemple, le tir symbolique d’un missile balistique doté d’une charge
conventionnelle à seule fin de démontrer la vulnérabilité des États-Unis).
On est donc très loin de la conception maximaliste du président Reagan. Certes,
de nombreux responsables et experts républicains renouent avec cette vision, et
voient dans la défense antimissile le symbole d’un nouveau cadre stratégique, qui
cette fois romprait définitivement avec la guerre froide. Elle serait aussi un moyen
de se prémunir contre un chantage chinois, alors que la Chine est pourtant une puissance nucléaire établie, avec laquelle il serait logique d’entretenir une relation
mutuelle de dissuasion traditionnelle. Mais il est probable que le discours triomphaliste d’une Administration montante ne tiendra pas longtemps face aux réalités
de l’exercice du pouvoir et aux difficultés techniques de programmes extrêmement ambitieux.
Dans l’hypothèse d’un déploiement effectif de défenses antimissiles des territoires occidentaux à l’horizon d’une décennie, s’acheminerait-on vers une dévaluation
des armes nucléaires ? Rien n’est moins sûr. La dissuasion nucléaire dispose de bons
arguments. D’abord, la défense ne sera jamais totalement efficace : elle devra donc
s’appuyer, en arrière-plan, sur une capacité de riposte massive. Les opinions
publiques occidentales se satisferaient-elles, d’ailleurs, d’une protection du territoire
reposant exclusivement sur des systèmes dont l’efficacité à cent pour cent ne sera
jamais démontrée ? Ensuite, la dissuasion nucléaire demeurera la seule parade
crédible face à une menace majeure : en dépit des progrès technologiques, l’idée
d’un bouclier étanche à l’envoi de plusieurs centaines de missiles sophistiqués
n’est guère plus réalisable qu’ilya vingt ans. Enfin, l’argument éthique cher à certains
cercles américains est contestable : la dissuasion nucléaire est tout aussi « morale »
que la protection antibalistique tant que l’on s’inscrit dans une logique de « non-emploi » de l’arme nucléaire, visant à empêcher l’agression.
On pourrait même soutenir que la capacité de défense antimissile est de nature
à renforcer la crédibilitéde la dissuasion : l’argument selon lequel la riposte nucléaire
est peu crédible si elle est la seule réponse possible face à une menace limitée tombe
dès lors que le pays dispose également d’une capacité d’interception de tirs balistiques limités. La liberté d’action des autorités politiques s’en trouve élargie.
Une relégitimation des armes nucléaires ?
Plus qu’une « délégitimation » des armes nucléaires régulièrement annoncée dans
le débat stratégique occidental depuis déjà une quinzaine d’années, on peut se
demander si la tendance ne serait pas aujourd’hui à leur relégitimation. Celle-ci naîtrait de la conjugaison de deux mouvements.
L’un viendrait d’Asie. Les essais indiens et pakistanais de 1998 ont été un « avertissement » pour ceux qui pensaient que nous nous dirigions vers un monde post-nucléaire (Thérèse Delpech). C’est sur ce continent qu’ont émergé les ambitions
nucléaires de l’après-guerre froide. C’est là que se trouvent les arsenaux en croissance rapide, dans un contexte de rivalités stratégiques grandissantes et de contentieux territoriaux anciens. Pendant que les Occidentaux réfléchissent à l’avenir du
nucléaire, les Asiatiques font l’avenir du nucléaire.
L’autre viendrait des États-Unis. Car, loin de suggérer la mise au rancart de ces
armements, les réflexions des cercles officiels vont aujourd’hui dans le sens exactement inverse. La volonté américaine de s’affranchir des contraintes de l’ordre
nucléaire (traité ABM, traité d’interdiction complète des essais) est clairement
établie. Le Congrès exige que le Pentagone travaille sur les moyens nucléaires de
détruire des installations souterraines. Un récent rapport produit sous l’égide du
National Institute for Public Policy, auquel ont participé de nombreux experts
nommés depuis à des postes de responsabilité, rappelle tout l’intérêt de ces armes
pour la stratégie américaine, avec un vocabulaire très classique : empêcher un
adversaire régional de procéder à une escalade au cours d’une crise, dissuader tout
adversaire de s’en prendre aux États-Unis, prévenir une défaite dans une guerre
classique, disposer de la capacité d’atteindre des objectifs inaccessibles aux armes
conventionnelles, accroître l’influence américaine dans la gestion des crises
[5]...
Pour que l’arsenal américain soit en mesure de remplir ces missions, les États-Unis
doivent, selon ce texte, maintenir la possibilité de concevoir, de fabriquer, et de tester
si nécessaire, de nouveaux types d’armes.
Les Américains souhaitent dévaloriser les armes nucléaires des autres; ils n’ont
pas l’intention de dévaloriser les leurs. Si ces orientations se confirment, elles
encourageront d’autres États, comme la Chine, l’Inde et la Russie, à poursuivre leurs
propres efforts. L’avenir de l’arme nucléaire n’est décidément plus ce qu’il était.
[1]
Il existe un débat quant à la légalité de l’emploi ou de la menace d’emploi d’armes nucléaires en riposte à une agression
chimique ou biologique, au regard des « garanties négatives de sécurité » données par les puissances nucléaires aux autres
États signataires du TNP. Mais celles-ci considèrent généralement qu’une violation des conventions d’interdiction des
armes chimiques et biologiques les délierait juridiquement de cet engagement. Elles s’appuient également sur le droit de
légitime défense reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations unies (subordonné au respect des critères de nécessité et
de proportionnalité).
[2]
Sigles apparaissant dans cet article : ABM : anti-ballistic missile; PESD : politique européenne de sécurité et de défense;
FNI : forces nucléaires de portée intermédiaire; SALT : Strategic arms limitation talks; START : Strategic arms reduction
talks; TNP : Traité de non-prolifération nucléaire.
[3]
Il faut rappeler que, derrière une façade de chiffres ronds à valeur quasi magique (« 5 000 têtes », « 2 500 têtes »), les
accords START sont des comptabilités fictives qui ne recouvrent pas la réalité des arsenaux : ils concernent le nombre de
têtes nucléaires stratégiques opérationnelles que les vecteurs pris en compte par les traités pourraient théoriquement
emporter. Les armes dites tactiques ne sont pas couvertes. Et, par un jeu d’écritures, les têtes nucléaires peuvent passer de
la catégorie « opérationnelle » à la catégorie « réserve » ou « en attente de démantèlement ». La réalité est que les États-Unis et la Russie disposent ensemble d’un stock d’armes nucléaires qui est probablement de l’ordre de 25000 à 30000 armes !
[4]
Le nucléaire est également le seul moyen de défendre un territoire qui dispose d’une profondeur stratégique limitée (Israël
ou, une fois encore, le Pakistan).
[5]
National Institute for Public Policy,
Rationale and Requirements for US Nuclear Forces and Arms Control, 2001.