2001
Critiques internationales
Les réseaux de l’antimondialisation
Laurence Caramel
journaliste au Monde
Un mort, plus de trois cents blessés et autant d’arrestations. Les manifestations organisées à Gênes du 19 au 21 juillet 2001 contre le sommet du G-8 ont tourné au drame. Gênes, placée sous la surveillance de 15000 membres
des forces de l’ordre, a été transformée en une ville en état de siège, le sommet officiel se déroulant dans une « zone rouge » protégée par une ceinture de fer de quatre
mètres de haut. Jamais les « antimondialisation » n’étaient parvenus à mobiliser
autant de leurs militants : 50 000 personnes pour la défense des immigrés, le
19 juillet, près de 100000 le 20, lors de la manifestation au cours de laquelle Carlo
Giuliani, 23 ans, a été tué par la police, et enfin 200000 le 21, soit quatre fois plus
qu’à Seattle en novembre 1999. Quelques semaines auparavant, le sommet européen de Göteborg avait donné lieu de craindre une nouvelle escalade de la violence
entre les mouvements antimondialisation et les forces de l’ordre chargées de les
repousser. Mais rien ne permettait de prévoir que la police italienne jouerait la politique du pire en laissant les quelques milliers de partisans de la violence arriver jusqu’au centre-ville et semer la destruction dans des quartiers entiers sans intervenir. Personne n’avait imaginé non plus qu’un des pays piliers de l’Union
européenne laisserait ses forces de l’ordre bafouer les droits les plus élémentaires
de manifestants pour la plupart pacifiques. Des centaines de ces derniers ont été
passés à tabac ou détenus sans mandat, des perquisitions sauvages ont été opérées
dans les locaux du Genoa Social Forum, le comité d’organisation du contre-sommet, réunissant plus de sept cents associations, et au domicile de nombreux militants italiens.
Le bilan de Gênes est désastreux pour les deux camps, car la question de la violence se pose à la fois aux gouvernements et aux « anti », qui ne pourront différer
bien longtemps des clarifications nécessaires. Si les manifestants de Göteborg ou
de Gênes sont dans leur grande majorité partisans de la non-violence, ils se divisent sur l’attitude à adopter vis-à-vis des plus radicaux. Greenpeace va même jusqu’à désapprouver le blocage systématique des sommets internationaux.
Victoire de la logique de confrontation ?
De leur côté, les gouvernements et les institutions internationales, qui chronologiquement ont été les premières cibles de la contestation, se rendent peu à peu à
l’évidence : l’organisation de rencontres internationales devient chaque jour plus
difficile. Entre, d’une part, donner le spectacle d’un pouvoir assiégé qui, pour
pouvoir travailler, doit élever des murs de barbelés, fermer les frontières ou encore
choisir des lieux de plus en plus inaccessibles (comme Doha, au Qatar, où se tiendra en novembre 2001 la prochaine rencontre ministérielle de l’Organisation
mondiale du commerce) et, d’autre part, s’avouer vaincus en renonçant à se réunir,
se pose un vrai dilemme aux gouvernements qui, ils le rappellent à chaque occasion, ont été démocratiquement élus. À l’issue du sommet de Gênes, le G-8 a
annoncé qu’il s’en tiendrait désormais à des rencontres plus « modestes », moins
« ostentatoires », mais aussi géographiquement peu accessibles. Ainsi le prochain
sommet aura-t-il lieu à Kananaskis, une station de ski de l’Alberta (Canada).
À la fin du mois de juin, la Banque mondiale a été la première à jeter l’éponge
en annulant la Conférence européenne sur le développement, qui devait avoir lieu
à Barcelone. Pour justifier cette décision, l’un de ses porte-parole a invoqué l’impossibilité de tenir une conférence sur les moyens de réduire la pauvreté dans une
atmosphère de violence ou d’intimidation. « En dépit des efforts que nous avons
déployés pour [y] faire participer quelques-uns des groupes qui avaient prévu de
manifester à cette occasion, il est clairement apparu que l’intention de nombre de
ces groupes n’était pas de converger vers Barcelone pour participer de façon
constructive au débat, mais de faire en sorte qu’il ne puisse avoir lieu », a-t-il
expliqué. Et d’ajouter que la Banque refusait d’« exposer des membres du monde
académique, venus du monde entier, ainsi que [ses] hôtes espagnols à ce type de
situation »
[1]. Àla place de l’événement, la Banque a donc improvisé, autour d’une
douzaine d’intervenants parmi lesquels son président James Wolfensohn, un débat
via Internet sur deux jours. Mais l’exercice, quoi qu’en dise le communiqué final
de l’institution – qui s’enorgueillit d’un nombre important de participants : 1800,
issus de 108 pays différents – n’a au bout du compte rien eu de comparable avec
ce que sont, par nature, ces conférences sur le développement. Aux échanges habituels de haute tenue entre les économistes les plus reconnus dans le domaine se
sont ici substituées de brèves passes d’armes entre les hiérarques de la Banque, les
patrons conviés pour l’occasion, comme Jean-Marie Messier de Vivendi-Universal,
et des internautes antimondialisation. La ville de Québec a de son côté annoncé
qu’elle refuserait à l’avenir d’accueillir des sommets internationaux. Outre l’image
déplorable envoyée au reste du monde par la ville lors du Sommet des Amériques,
la municipalité a reçu des demandes d’indemnisation de la part des commerçants
et des résidents qui ont subi, pendant les manifestations, des dommages évalués à
1,5 million d’euros.
Ces décisions successives montrent que, pour l’heure, les tentatives de dialogue
ont échoué. Au profit d’une logique de confrontation. Cette situation souligne toute
la difficulté qu’il y a, pour les mouvements organisateurs de la protestation, à vouloir à la fois maintenir la pression sur les institutions au moyen de manifestations
systématiques – et cette option a été réaffirmée au lendemain de Gênes – et à se
poser en acteurs d’une autre mondialisation, pleinement responsables et capables
d’élaborer des propositions en ce sens. Àce stade, les gouvernements et les institutions incriminées – Banque mondiale, Fonds monétaire international et Organisation mondiale du commerce– reconnaissent en coulisse qu’ils se sentent perplexes et désarmés. Les offres de discussion, la création d’espaces de débat
notamment dans le cadre de forums sur Internet, la participation maintenant permanente de représentants de la « société civile » aux rencontres internationales ont
été reçues, au mieux, comme un geste de bonne volonté sans grande conséquence,
au pire, comme une tentative de récupération.
Tout autour de la planète
Cette image de confusion et de violence projetée désormais, à intervalles de plus
en plus rapprochés, par les « antimondialisation » risque de recouvrir celle, autrement plus constructive, qu’ils avaient voulu donner en organisant, en janvier 2001,
le Forum social mondial de Porto Alegre (Brésil), revendiqué comme le pendant
du Forum économique de Davos qui réunit depuis trente ans, à la fin du mois de
janvier de chaque année, les représentants des plus grandes multinationales, et à
ce titre symbolise le triomphe de l’économie de marché. Àla surprise générale, y
compris des organisateurs, près de 15 000 personnes venues du monde entier
avaient fait le déplacement de Porto Alegre. Un an après la mise en échec du
sommet de l’OMC à Seattle par les manifestants (novembre 1999), considérée
depuis comme l’acte de naissance de cette mobilisation multiforme contre les instruments de la globalisation, cet événement a montré le travail accompli pour tenter d’organiser la contestation et de construire une seconde étape, celle de la proposition. Ceux qui affirment qu’« un autre monde est possible » ne sont certes pas
sortis de ces six jours de débats et de témoignages avec un programme ; mais ils
ont fait la démonstration d’une capacité à s’organiser et à se projeter qui permet
de comprendre comment ils se sont installés – et, peut-on penser, de façon durable–
dans le paysage mondial.
Depuis Seattle en effet, les leaders de mouvements qui combattent au nom de
la défense de l’environnement, des intérêts des consommateurs et des salariés, de
l’annulation de la dette du Tiers monde, contre la libéralisation du commerce et
des mouvements financiers, ont pris l’habitude, en marge des manifestations, de
se retrouver au cours de réunions qualifiées de stratégiques. Celles-ci ont pour objectif de débattre du calendrier des mobilisations et de l’articulation des différents
réseaux selon un double critère, géographique et thématique. L’action se structure
en effet au niveau de chaque continent, puis autour de thèmes de campagne : il existe,
par exemple, un réseau européen des mouvements pour l’annulation de la dette des
pays en développement. Pour mettre sur pied des manifestations qui ont pris de
l’ampleur au fil des mois, il a également été décidé que l’organisation des « contre-sommets » – manifestations et débats – reviendrait au pays hôte de la rencontre
officielle à torpiller. Les mouvements américains, en tête desquels se trouve le
plus souvent l’association Fifty years is enough ! (Cinquante ans ça suffit !), se
chargent par exemple des événements réguliers contre la Banque mondiale et le
FMI à Washington. Les Québécois avaient pris en main la marche contre le Sommet des Amériques et les débats parallèles organisés à cette occasion. Les Italiens
ont piloté le Forum social contre le G-8 de Gênes. Parallèlement aux contacts réguliers qu’entretiennent entre eux les représentants de réseaux, les militants ont
accès aux informations grâce à la création de sites Internet entièrement consacrés
à l’événement. Ces sites sont souvent installés plusieurs mois à l’avance. Ils diffusent, en plusieurs langues, tant des conseils sur les transports, l’hébergement et le
déroulement des manifestations que des documents d’explication sur les thèmes
de mobilisation. Il est en général également possible de devenir membre d’une liste
de diffusion qui donne quotidiennement les dernières nouvelles sur la préparation
de l’événement. L’agence de presse Indymédia ((www. indymedia. org )fournit également une information quotidienne sur l’actualité de la contestation dans le
monde. Cette agence, qui se présente comme « alternative » et indépendante, a
été créée au moment de la mobilisation de Seattle pour relayer la protestation
contre l’OMC. Elle a maintenant plusieurs bureaux en Europe, dont un à Paris.
La multiplication, depuis Seattle, des happenings antimondialisation explique
que chacun d’entre eux ait pris en réalité une coloration surtout locale : faute de
moyens financiers et de temps, la grande majorité des manifestants ne peuvent en
effet se transformer en globe-trotters permanents. Seattle, déjà, était majoritairement une mobilisation américaine. Bangkok, où se déroula deux mois plus tard la
dixième conférence de la Cnuced (Conférence des Nations unies pour le commerce
et le développement) fut asiatique, et Prague, hôte des assemblées d’automne de
la Banque mondiale et du FMI en septembre 2000, fut un événement européen.
Seules sont systématiquement présentes sur le terrain quelques poignées de leaders
assez bien identifiés. Ce ne sont évidemment là que quelques exemples, mais on
peut citer, pour les pays du Sud, l’Indienne Vandana Shiva, directrice de la Fondation indienne pour la science, la technologie et l’écologie, le Malais Martin
Khor, directeur du Third World Network ou le Philippin Walden Bello, codirecteur de Focus on the Global South. Côté occidental, les figures les plus présentes
s’appellent Lori Wallach, de l’organisation américaine Global Citizen, Mark
Ritchie, américain lui aussi, de l’Institute for agriculture and trade policy, la Canadienne Maude Barlow pour le Conseil des Canadiens, et le Français José Bové, porteparole de la Confédération paysanne, elle-même membre du mouvement paysan
international Via campesina. À l’exception de José Bové, tous appartiennent au
Forum international sur la globalisation ((www. ifg. org ),une alliance – telle qu’elle
se définit elle-même – « d’activistes, d’économistes, de professeurs », créée en
1994, au lendemain de la signature de l’Accord de libre-échange nord-américain
(Alena) et dont les membres, une soixantaine dans une vingtaine de pays, jouent
un rôle très influent dans les milieux de la contestation à l’égard de la libéralisation
du commerce mondial. Dans ce paysage en pleine effervescence, les Africains
demeurent les grands absents, sauf – mais ils y jouent un rôle très actif – au sein
des campagnes pour l’abolition de la dette.
Cette lecture géographique doit être croisée avec un découpage thématique des mouvements. Quatre grands thèmes de campagne se sont progressivement imposés :
annuler la dette des pays en développement; réformer les institutions financières
internationales et obtenir l’arrêt des plans d’ajustement structurel; soumettre les
mouvements de capitaux à court terme à un impôt spécial ; fixer de nouvelles
règles du jeu pour le commerce mondial, tout en valorisant la notion de développement durable. Àces quatre thèmes correspondent quatre réseaux d’action.
Celui sur la dette est le plus ancien et le mieux organisé. Il s’est formé au début
des années quatre-vingt lorsque les États latino-américains connaissaient leurs
premières faillites. Mais la campagne Jubilee 2000, lancée par les Églises des pays
riches en 1995, est celle qui l’a fait connaître au grand public à travers une série
d’actions spectaculaires ciblées sur les sommets du G-7. À Birmingham en 1998,
les militants avaient signé leur premier coup d’éclat en organisant une chaîne
humaine de 50 000 personnes autour du lieu où se réunissaient les chefs d’État.
L’opération fut répétée à Cologne l’année suivante, après avoir recueilli plus de
25 millions de signatures de soutien. Le G-7 d’Okinawa (Japon) fut à l’inverse relativement « calme », sans doute en raison des difficultés d’accès. À Gênes, en
revanche, pour la première fois depuis cinq ans, la mobilisation a été étendue à toutes
les revendications que porte la critique de la mondialisation libérale : dénonciation
de la précarité de l’emploi, du pouvoir croissant du capitalisme financier, de la pauvreté au Sud mais aussi dans les pays industrialisés, défense des services publics et
de l’accès pour tous à une protection minimale de la santé, notamment pour faire
reculer le sida dans les pays pauvres... Cette évolution témoigne d’une volonté de
ne plus segmenter les combats.
À la fin de l’année dernière, la campagne Jubilee 2000 a changé de nom. Elle
s’appelle maintenant Drop the debt (Abandonner la dette, wwww. dropthedebt. org )
et poursuit le même objectif. La branche britannique qui, dès l’origine, avait été
l’une des plus actives, est épaulée par la New Economics Foundation, qui produit
un gros travail d’analyse sur la question de l’endettement. Cette fondation comprend également des mouvements africains, latino-américains et asiatiques, signe
des efforts déployés pour bâtir une approche commune entre le Nord et le Sud.
À côté de Jubilee 2000, un autre mouvement important est en effet apparu dans
les pays en développement et s’est très bien implanté en Afrique. Il s’agit de Jubilee
South, dont le discours est beaucoup plus radical. Il réclame une annulation totale
et inconditionnelle des dettes et défend, pour l’instant, jalousement son indépendance à l’égard des organisations occidentales. Si la mobilisation sur la dette est
dominée par des organisations animées par des Églises, on y trouve également beaucoup de mouvements non religieux à travers des ONG de développement comme
Oxfam. Outre les manifestations organisées à l’occasion des sommets du G-7, la
médiatisation passe par la création de « tribunaux populaires » chargés de juger
de la légitimité de la dette. Selon ces militants, une part importante du fardeau que
portent aujourd’hui les pays en développement provient de dettes contractées par
des régimes dictatoriaux et n’a pas, à ce titre, à être imposée aux jeunes démocraties.
Autre idée également souvent avancée : la création d’une instance d’arbitrage
internationale indépendante qui, pour la première fois, considérerait les responsabilités respectives des débiteurs et des créanciers. Jusqu’à présent en effet, les
renégociations se font exclusivement sous l’autorité de ces derniers, à travers les
mécanismes gérés par le Club de Paris pour les bailleurs de fonds publics, et le Club
de Londres pour les banquiers privés.
La bataille contre les institutions financières internationales – deuxième campagne clairement identifiée – chemine évidemment très près de celle contre la
dette. Ce chantier, ouvert lui aussi il y a une vingtaine d’années, est dominé par les
ONG anglo-américaines comme Bretton Woods Project ou Fifty years is enough.
Les crises financières qui se multiplient depuis le milieu des années quatre-vingt-dix ont été l’occasion pour ces militants de dénoncer les erreurs du FMI. Ils réclament l’arrêt des plans d’ajustement structurel imposés aux pays en développement
pour pouvoir bénéficier de financements internationaux. Ici aussi, la radicalité du
discours varie : de la fermeture pure et simple de ces institutions à un appel à la
réforme, en passant par une série de revendications comme une plus grande transparence, un mode de décision plus démocratique et le soutien aux populations victimes
des ajustements... Les temps forts de leur mobilisation coïncident avec les deux
grandes assemblées des « jumelles » de Bretton Woods, au printemps et à l’automne.
Troisième campagne, la lutte contre la spéculation financière : là aussi, la crise
asiatique a donné de l’ampleur à un débat qui avait été balayé par la grande vague
de dérégulation financière des années quatre-vingt. Cette campagne pour la taxation des flux de capitaux à court terme a été lancée en 1998 en France par le mouvement Attac ((www. attac. org )qui a, depuis, essaimé dans une trentaine de pays.
Le mensuel Le Monde diplomatique, traduit dans plusieurs langues, est un puissant
relais de ses idées. Attac militait à l’origine pour l’instauration de la taxe Tobin – une
taxe de 0,1% qui s’appliquerait à tous les mouvements de capitaux– et la suppression
des paradis fiscaux. Mais elle a progressivement élargi ses prises de position à
l’ensemble des sujets sur lesquels se battent les « antimondialisation ». Attac, qui
compte en France plus de 30 000 membres, a réussi à attirer un nombre importants d’élus. Il existe à l’Assemblée nationale une coordination Attac et, au niveau
mondial, un Appel des parlementaires pour la taxe Tobin. Par sa composition, il
s’agit d’une coalition un peu singulière parmi les autres catégories d’acteurs, car
elle regroupe des associations de chercheurs comme l’Association internationale
de techniciens, d’experts et de chercheurs, des ONG nationales ou internationales comme le Comité pour l’annulation de la dette du Tiers monde, des syndicats comme SUD ou la Confédération paysanne, des mouvements sociaux comme
AC ! (Agir contre le chômage) ou DAL (Droit au logement) et se présente comme
un mouvement d’éducation populaire en accomplissant un gros travail de terrain
pour informer et sensibiliser aux enjeux de la mondialisation.
Enfin la dernière bataille, autour des règles du commerce mondial, est pour l’instant la moins organisée, mais c’est celle qui a permis aux « antimondialisation »
de crever l’écran avec le blocage réussi du sommet de Seattle. Un an auparavant,
les pays membres de l’OCDE avaient déjà dû renoncer à adopter l’AMI (Accord
multilatéral sur l’investissement) à la suite d’une campagne d’information très
efficacement menée auprès des médias, en France par l’Observatoire de la mondialisation et, au Canada, par le Conseil des Canadiens. C’est en effet à travers les
questions soulevées par la libéralisation du commerce que les militants antimondialisation sont entrés en phase avec des préoccupations de plus en plus fortes
au sein des opinions publiques : sécurité alimentaire et refus des organismes génétiquement modifiés (OGM), protection de l’environnement, respect de normes
sociales (interdiction du travail des enfants, conditions de travail décentes...) dans
les pays en développement, défense des identités culturelles, etc. C’est ici que l’on
retrouve, par exemple, les grandes ONG internationales de défense de l’environnement comme Les Amis de la Terre, ou les mouvements de défense d’une agriculture saine et non productiviste, comme l’IATP (Institute for agriculture and trade
policy) déjà cité. Il est intéressant de noter sur ce dernier thème une solide convergence de vues avec le mouvement international de petits paysans Via campesina.
Dans cette constellation de mouvements surtout issus des milieux urbains, Via
campesina représente en effet l’ancrage rural le plus important. Elle compte plus
de cinquante millions de membres à travers une soixantaine de pays. C’est dans cette
sphère également que militent les associations de consommateurs comme Public
Citizen de l’Américain Ralph Nader. Plus que sur les autres campagnes, il y a là
un terrain commun avec les syndicats. Les effets de la déréglementation de l’économie, la stratégie des multinationales et leurs conséquences sur l’emploi sont en
effet au cœur des combats syndicaux. La puissante centrale américaine AFL-CIO
formait le gros des bataillons à Seattle. L’ISL, Fédération internationale des syndicats des services publics, se montre très impliquée dans le combat contre l’Accord
général sur le commerce des services, actuellement en cours de négociation à
l’OMC. S’il voit le jour, cet accord porterait, selon ses opposants, sérieusement
atteinte aux services publics, notamment dans les domaines de la santé et de
l’éducation.
Alliances et enjeux de pouvoir
Ce compagnonnage souhaité avec les forces syndicales n’est pas toujours facile à
mener. Car, au-delà d’un diagnostic partagé sur les conséquences de la mondialisation, les objectifs des uns et des autres ne sont pas forcément convergents. Plus
généralement, la diversité de cette société civile qui désormais se veut internationale est à la fois un atout et un handicap. Un atout car elle est source de brassage
d’idées et d’expériences. Un handicap car, faute de savoir la gérer, il lui sera difficile de s’affirmer comme une nouvelle force de proposition cohérente. Rien ne permet aujourd’hui de savoir si elle y parviendra. ÀPorto Alegre, où neuf cents mouvements et associations étaient présents, la priorité a été donnée à l’élaboration de
propositions sur lesquelles fonder un modèle alternatif. Le débat entre ceux qui
campaient sur une ligne radicale – fermer les institutions internationales par
exemple – et les partisans d’une approche réformatrice semble avoir été tranché
au bénéfice des seconds. Cette option, qui s’est clairement dégagée au travers des
discussions au sein des quelque quatre cents ateliers de travail, n’épuise pas pour
autant tous les antagonismes qui affleurent plus ou moins ouvertement entre les
mouvements du Nord et ceux du Sud par exemple, ou encore à propos de l’attitude à adopter vis-à-vis des partis politiques et des instances élues. La question du
leadership de ce front antimondialisation doit aussi être posée, même si, officiellement, aucune organisation ni aucun pays ne le revendique. La présence très
minoritaire des organisations nord-américaines à Porto Alegre mérite d’être soulignée. Elle s’explique par la réticence non dissimulée des organisateurs du Forum
– une plate-forme composée de mouvements brésiliens (ONG, syndicats, Églises
et Mouvement des sans-terre) et de l’association française Attac– à faire une large
place aux puissants mouvements américains au motif que, si « les Anglo-Saxons ont
imposé au monde leur modèle libéral, il est exclu qu’ils définissent aussi les canons
de l’antimondialisation », selon les propos de Bernard Cassen, le président d’Attac.
Ces divisions peuvent-elles être dépassées ? Là encore, la question reste ouverte.
La deuxième édition du Forum social mondial se tiendra en janvier 2002, cette fois
encore à Porto Alegre. D’autres villes sont appelées à prendre ensuite le relais. Parallèlement, le principe de forums régionaux – à l’instar des rencontres régionales du
Forum économique mondial– a également été retenu. Toujours avec ce même objectif, approfondir la réflexion et conforter l’organisation des réseaux locaux. Et, en
principe, assurer un certain équilibre entre les différentes forces du mouvement.
[1]
Communiqué de presse de la Banque mondiale, 19 mai 2001.