2001
Critiques internationales
Guerre de succession au Brésil
Politique économique et politique politicienne
Brasilio Sallum Jr.
professeur de sociologie à l’université de São Paulo, auteur notamment de Labirintos, dos Generais à Nova República, São Paulo, Hucitec, 1996. E-mail : brasallu@usp.br
La
seconde présidence de Fernando Henrique
Cardoso (1998-2002) traverse une crise grave
un peu plus d’un an de son terme,
qui amoindrit ses possibilités politiques et législatives et sa capacité à peser sur la
succession. Le gouvernement est en effet accusé depuis des mois d’avoir toléré des
détournements de fonds publics et d’avoir si mal géré les ressources énergétiques
qu’il a fallu rationner l’électricité de crainte d’une rupture de l’approvisionnement.
Les dissensions croissantes entre partis de la coalition parlementaire de gouvernement alimentent activement les rumeurs de malversations. Quant à la crise
énergétique, elle est, elle aussi, étroitement liée à des divergences au sein même
du gouvernement, où s’opposent « ultras » du marché et « libérauxdéveloppementalistes ».
Stabilité monétaire et stabilité politique
Les conflits au sein de sa coalition parlementaire, qui fragilisent tant l’exécutif, trouvent leur origine dans le fait que le dispositif politique de soutien au gouvernement
mis en place en 1995 n’a plus fonctionné de la même façon à partir de janvier 1999,
date du virage pris dans la politique cambiaire. Ainsi une mesure qui allait, de fait,
améliorer la stabilité économique du pays face aux turbulences financières mondiales allait aussi rendre plus précaire l’équilibre gouvernemental. Ce paradoxe
mérite examen.
Disons d’emblée que le tournant en question ne remettait pas en cause l’axe central de la stratégie de développement libéral lancée en 1994 par le plan Real et rendue
possible par la conquête électorale de la présidence fédérale, de plusieurs gouvernements d’États fédérés et de la majorité parlementaire nationale par une coalition de centre droit dirigée par Cardoso
[1]. La coalition victorieuse, toute divisée
qu’elle fût, partageait néanmoins un projet modérément libéral que l’on peut résumer ainsi : l’État doit transférer la quasi-totalité de ses fonctions d’entrepreneur
à l’initiative privée, mais étendre ses fonctions régulatrices ainsi que ses politiques
sociales; les finances publiques doivent être équilibrées et les soutiens directs aux
entreprises privées, limités; les privilèges consentis à certaines catégories de fonctionnaires doivent être réduits ; et le pays doit améliorer son intégration dans
l’économie mondiale, tout en maintenant comme priorité le renforcement du
Mercosur, et en général de ses relations avec les autres pays du sous-continent.
La coalition majoritaire mise en place en 1995 a fonctionné avec une grande efficacité politique au cours de ses premières années. C’est ce qui a permis de maintenir la stabilité monétaire, de démanteler en grande partie ce qui restait de l’État développementaliste et de mettre en place de nouvelles formes de régulation économique.
Les élections de 1998 ont d’ailleurs reconduit Cardoso à la présidence de la République, et une bonne partie de ses alliés politiques à la tête des États fédérés.
Le bon fonctionnement de l’arrangement politique en vigueur au cours du premier mandat de Cardoso reposait en grande partie sur l’extraordinaire prestige que
ce dernier avait tiré de la réussite de son plan de stabilisation des prix
[2]. Très vite en
effet, celle-ci avait dénoué les tensions sociales suscitées, dans tout pays frappé
d’hyperinflation, par la course épuisante – et généralement peu efficace– que doivent mener ses habitants contre les prix. Le plan Real avait même représenté un gain
de pouvoir d’achat de 17% pour les couches sociales à bas revenus, les plus exposées aux effets ravageurs de l’inflation. Une telle popularité ne pouvait qu’accroître
les pouvoirs du Président, déjà importants en temps normal, sur différents plans :
le plan politico-institutionnel (pouvoirs de l’État, y compris le législatif et le judiciaire), celui de l’influence (moyens de communication de masse et de formation de
l’opinion) et celui de la coercition (répression des grèves ou manifestations, police)
[3].
Elle lui fournissait une puissante ressource politique pour récompenser ou punir ceux
qui adhéraient ou qui résistaient à son programme, en plus des outils plus spécifiques
dont il disposait pour s’imposer dans chacun de ces registres.
Dans le domaine politico-institutionnel, par exemple, son prestige n’a pas dispensé Cardoso de réunir une coalition de partis pour gouverner, puisque son programme supposait le vote d’un ensemble important de réformes constitutionnelles et de lois. Mais il lui a donné une grande marge personnelle dans la manière
de la faire fonctionner. Même si le PSDB (son parti) et le PFL, qui constituaient
le noyau de la coalition électorale victorieuse, étaient solidement représentés au
sein de son premier gouvernement, celui-ci comportait aussi de nombreux ministres
sans étiquette (sept sur les dix-huit non militaires), tous choisis personnellement
par le Président. Ce dernier a d’ailleurs également pesé sur la nomination des
autres, même quand il ne s’agissait pas de membres de son propre parti : ainsi, le
PMDB, premier parti au Parlement, n’a obtenu que deux portefeuilles, attribués
de surcroît à un courant minoritaire particulièrement proche du parti du Président.
Étant donné sa grande marge de manœuvre, le premier gouvernement Cardoso
n’avait d’ailleurs pas jugé nécessaire de nouer des relations avec les associations des
secteurs économiques, comme il le fera par la suite.
Assurer la prééminence de la Présidence sur le système politique a été un objectif
central du premier mandat de Cardoso. C’est ce qui explique sa stratégie de communication, consistant à renforcer le lien symbolique entre chacune de ses initiatives et la stabilité monétaire. C’est aussi ce qui explique ses choix de politique économique, même si ces derniers allaient en définitive nuire précisément au système
de pouvoir qu’il désirait consolider.
Ce dernier point est particulièrement important pour comprendre la situation
politique actuelle. Le plan Real avait arrimé la nouvelle monnaie au dollar, non pas
dans une parité fixe, mais variable à l’intérieur de certaines limites. La politique
des taux d’intérêt fonctionnait comme composante complémentaire mais très
importante, dans la mesure où il fallait bien financer le déséquilibre des comptes
publics, que l’on ne pouvait espérer corriger qu’à moyen terme grâce aux réformes
projetées. Quel que fût son succès initial, cette politique de stabilisation avait
besoin d’une très grande continuité pour ne pas perdre son efficacité. Elle fut
mise en difficulté principalement par l’instabilité internationale associée aux crises
mexicaine (fin 1994), asiatique ( 1997) et russe (août 1998). Chacune de ces perturbations a radicalisé les alternatives et les choix de politique économique, notamment sur les limites à imposer aux variations du taux de change. Or les décisions
de la Présidence ont toujours privilégié ce qui pouvait garantir le maximum de stabilité monétaire à court terme. C’étaient là les politiques défendues par la Banque
centrale et le ministère des Finances, d’orientation néolibérale. Elles allaient dans
le sens de ceux qui défendaient une monnaie forte (pour stabiliser rapidement les
prix par l’afflux des importations) et des taux d’intérêts élevés (pour attirer les
capitaux étrangers et préserver les réserves en monnaie étrangère, dont dépendait
la monnaie nationale)
[4]. Inversement, ces décisions allaient à l’encontre des mises
en garde des libéraux modérés, qui craignaient de voir le pays entrer dans un
déficit chronique de sa balance commerciale et des services, pour ne pas même
trouver, finalement, de financement international suffisant. Ces libéraux~développementalistes recommandaient de déprécier davantage le real, de pratiquer une
politique de croissance, et d’éviter les déficits extérieurs afin de réduire la dépendance du Brésil vis-à-vis du financement étranger. Le gouvernement n’a fait là que
de timides concessions, que ce soit en dévaluant légèrement la monnaie ou en prenant quelques mesures compensatoires dans des secteurs limités. En l’absence
d’équilibre budgétaire et ayant fait le choix de l’inflexibilité en matière de taux de
change, il ne lui restait plus, dans les situations de crise, qu’à relever brutalement
les taux d’intérêt pour préserver les réserves en devises par l’effet de la diminution
des sorties de capitaux ou de la baisse des importations. Toutefois, il est évident que
la hausse des taux d’intérêt tendait à reporter le déséquilibre sur le moyen terme,
en augmentant la dette publique et en rendant plus difficile l’ajustement budgétaire.
Si la politique de stabilisation suivie par Cardoso assurait la prééminence de la
Présidence sur l’ensemble du système politique, elle eut des effets négatifs non seulement sur la balance courante mais aussi sur la production et l’emploi
[5]. Pourtant,
sa popularité n’en fut pas, à l’époque, très gravement affectée, et il fut réélu dès le
premier tour en octobre 1998. Ce qui montre bien l’extraordinaire importance de
la stabilité monétaire dans la conscience populaire, qui lui en attribuait toujours
la paternité
[6].
Fragilisation de la coalition gouvernementale et succession présidentielle
Ainsi, le retour de la récession et la remontée du chômage n’avaient pas coûté
trop cher à Cardoso sur le plan politique. Il décida néanmoins d’infléchir sa stratégie pour son second mandat dans le sens des libéraux-développementalistes. Il
estimait en effet qu’il serait difficile de poursuivre longtemps la politique économique du premier mandat et souhaitait adjoindre, petit à petit, la croissance à la
stabilité comme base matérielle de sa légitimité. Il projetait d’assouplir les taux de
change afin de déplacer l’excédent des avoirs financiers en direction des activités
productives et de réduire le risque financier extérieur. Un ministère de la Production
serait créé pour donner une assise institutionnelle à sa politique de croissance.
Mais un enchaînement d’événements, pour la plupart inattendus, devait anéantir
ce projet de changement contrôlé. La crise russe eut pour conséquence une brusque
contraction de la liquidité internationale, qui obligea le gouvernement à faire
appel aux États-Unis et au FMI. En échange, il s’engagea en novembre 1998 dans
un énergique programme d’ajustement budgétaire destiné à réduire progressivement le poids de l’endettement interne et externe par rapport au PIB. En même
temps, peu après les élections d’octobre 1998, quelques-uns des cadres qui s’étaient
impliqués dans ces projets de changement de politique économique furent accusés
de favoritisme dans le processus de privatisation. Et, en décembre, la coalition
parlementaire de gouvernement essuya un revers sur le vote d’un des points du programme d’ajustement budgétaire : du coup, les créanciers étrangers se prirent à
douter de la capacité du Brésil à réaliser l’ajustement promis. Mais le moment le
plus grave s’était situé plus tôt, à l’orée du second mandat : une rude attaque spéculative contre le real avait alors conduit la Banque centrale à abandonner sa politique de change semi-fixe et à adopter un régime de change flottant, laissant le real
se déprécier. Ce virage s’accompagna, dans un premier temps, d’une augmentation brutale des taux d’intérêt.
Curieusement, les conséquences économiques de ce tournant de la politique cambiaire ont été beaucoup plus légères que ce à quoi l’on pouvait s’attendre : l’inflation
n’a pas repris de manière alarmante et le PIB n’a pas baissé en 1999. Mais ses
répercussions politiques ont été considérables.
En premier lieu, même s’il ouvrait ainsi un espace à l’expansion des activités productives, le président Cardoso laissait de côté, au moins provisoirement, son projet
de politique de croissance, réaffirmant comme priorité la stabilisation dans le
cadre de l’accord avec le FMI. Certes, le tournant pris et la baisse des taux d’intérêt
(après une hausse initiale) atténuaient les polémiques entre ultra-libéraux et
libéraux-développementalistes, mais sans les faire disparaître : elles se déplacèrent simplement sur un autre terrain, les ultra-libéraux abandonnant la stabilité des
changes au profit d’un « extrémisme budgétaire ». En conséquence, le ministère
des Finances mit de côté la réforme fiscale qui pourtant s’imposait, jugeant qu’elle
pouvait mettre en péril la hausse des recettes dont dépendait l’ajustement. Cela mit
en difficulté la politique de croissance des exportations, dont le succès était lié à
une réduction significative des impôts qui pénalisaient ces dernières. En outre, le
ministère des Finances accepta les termes de l’accord avec le FMI, qui classait en
dépenses courantes les investissements des entreprises publiques, les transformant
ainsi en sources de déficit public. Il semble que cela ait joué un rôle dans la raréfaction de l’offre d’énergie électrique, les entreprises publiques de ce secteur ayant
dû réduire leurs investissements. Mais, au-delà de ces conséquences particulières,
l’effet général le plus important du changement brutal et non planifié de politique économique a été d’accroître la fragilité de la Présidence dans le processus
de redéfinition de la relation entre l’État et le marché. Le Président a perdu dans
l’affaire une grande part de sa liberté de choix pour nommer ses collaborateurs dans
les secteurs économiques importants – ce qui accentuait le risque de désaccords entre
les différents lieux de pouvoir au sein de l’État– et il a rencontré des difficultés croissantes pour définir ou redéfinir des politiques, en particulier en matière de privatisation dans des secteurs tels que l’électricité. Même lorsqu’on parvenait à un
compromis entre les tendances divergentes au sein du gouvernement sur une politique sectorielle, par exemple pour l’informatique, il y avait ensuite d’énormes
difficultés pour le faire approuver par le Congrès.
En deuxième lieu, le tournant de fin 1998-début 1999 a fait s’effondrer le mythe
du real fort, et la popularité de Cardoso a accusé le coup par une chute soudaine, avec
d’inévitables conséquences politiques. En effet, le fonctionnement de la coalition
gouvernementale – même si la composition de celle-ci ne changeait guère– s’en est
trouvé modifié en profondeur. D’abord, les partis ont acquis plus de poids dans la
désignation des ministres et dans la gestion des relations entre le gouvernement et
le Congrès, aujourd’hui dominées par ceux des ministres qui sont également parlementaires. En outre, le gouvernement a perdu beaucoup de son influence au
Congrès. Il a dû notamment renoncer à proposer certains amendements constitutionnels controversés nécessaires à son programme de réformes, dans la mesure où
ils exigeaient la majorité des trois cinquièmes dans chacune des deux Chambres.
Cette baisse spectaculaire de popularité a été, il est vrai, suivie d’une lente
remontée qui, sans permettre – tant s’en faut– de retrouver les niveaux du premier
mandat, a tout de même permis l’adoption en 2000 d’une « loi complémentaire »
à la Constitution très importante, la loi de responsabilité budgétaire
[7].
La Présidence s’est finalement décidée à rechercher dans de meilleurs rapports
avec des organisations socio-économiques – surtout d’entrepreneurs, mais aussi de
travailleurs – un moyen de faire contrepoids au renforcement des partis. Elle n’y
a rencontré qu’un succès partiel car elle a toujours privilégié la politique budgétaire du ministère des Finances. Mais la plus grande réceptivité de l’État aux
demandes des entrepreneurs a eu pour effet de renforcer les politiques d’incitation
sectorielle défendues par le courant libéral-développementaliste : c’est ainsi, par
exemple, qu’a été approuvée la loi mentionnée plus haut de soutien à l’informatique. Ont également été lancés un grand programme d’incitations sectorielles à
la science et à la technologie, ainsi que la Banque nationale de développement, destinée à promouvoir les entreprises nationales dans des secteurs jugés compétitifs
et à amplifier les aides aux petites et moyennes entreprises. Même la politique
étrangère s’est montrée plus résolue contre les privilèges de certains des pays les
plus riches (barrières non tarifaires, subventions à l’agriculture...). Et finalement,
le changement intervenu dans la politique macro-économique à partir de 1999
– quoique conforme aux exigences d’ajustement budgétaire du FMI et aux objectifs de décrue de l’inflation – a autorisé une reprise de la croissance en 2000 ( 4% ),
la réduction du chômage et une plus grande efficacité des incitations sectorielles
et des politiques sociales.
Tout cela a permis au gouvernement de recouvrer une partie de son prestige, mais
pas de retrouver sa situation de domination vis-à-vis de sa coalition. Les partis de
gouvernement jouissent à présent d’une grande marge de manœuvre. Le PSDB lui-même a acquis une autonomie presque impensable sous le premier mandat de
Cardoso. Et ce dernier n’a pas perdu que des ressources politiques diffuses : en vérité,
les ressources traditionnelles de la Présidence se sont rétrécies au rythme des privatisations et du programme d’ajustement budgétaire, et le temps lui est compté pour
utiliser celles dont il dispose encore. Enfin, les partis et leurs principaux dirigeants
ne s’évertuent plus guère à améliorer leurs positions dans l’actuelle coalition, mais
cherchent plutôt à augmenter leurs chances d’exercer le pouvoir dans l’avenir.
Ce regain d’initiative de la part du Congrès s’est ainsi manifesté, en 2000, dans
la création de deux commissions d’enquête parlementaire (sur le système judiciaire et sur le système financier) qui ont absorbé une bonne part du temps des législateurs et débouché sur un grand nombre d’accusations contre des fonctionnaires
et des hommes politiques
[8]; un sénateur de la majorité gouvernementale y a même
perdu son mandat.
La dislocation de la base gouvernementale au Congrès a été particulièrement
manifeste lors de l’élection, en février 2001, des présidents des deux Chambres. Le
PSDB décida de s’allier au PMDB pour conquérir la présidence de la Chambre,
lui donnant en échange son appui pour s’imposer au Sénat. Le PFL risquait donc
d’être écarté dans les deux Assemblées, ce qui aiguisa encore les querelles. Les parlementaires, faute de divergences sur le fond, se mirent à échanger des accusations
de corruption; ceux qui soupçonnaient le gouvernement de partialité dans la dispute s’employèrent à le dénoncer pour avoir toléré des malversations de certains
ministres et parlementaires amis. Dans ce climat délétère – et en dépit d’investigations conduites par le gouvernement dans divers secteurs présentés comme corrompus– l’opposition s’appropria le drapeau de la lutte pour la moralité publique
et exigea des enquêtes sur plus d’une dizaine de « cas » suspects. La presse amplifia ce climat de suspicion en publiant des dénonciations plus ou moins fondées.
Même si l’opposition n’est pas parvenue à paralyser tout à fait le gouvernement
– elle n’a pas réussi, à l’heure où j’écris, à former une commission d’enquête
parlementaire sur la corruption –, deux personnalités importantes de la majorité
gouvernementale (le président de la majorité au Sénat, membre du PSDB, et le précédent président du Sénat, membre du PFL) ont déjà renoncé à leur mandat pour
éviter d’être déchus de leur dignité de parlementaires, ce qui les aurait privés de
leurs droits politiques
[9]. En outre, le ministre de l’Intégration régionale a démissionné en reprochant à son parti, le PMBD, son manque de solidarité face à
l’accusation, lancée par un hebdomadaire, d’avoir favorisé sur le plan fiscal une entreprise dont il était propriétaire. Enfin, le président du Sénat est publiquement
soupçonné d’avoir détourné des fonds publics dans le passé. Résultat : bien que le
Président et le noyau dur de son gouvernement n’aient pas été atteints directement,
l’alliance gouvernementale donne de plus en plus l’impression d’être le siège de pratiques immorales.
Et c’est aux prises avec toutes ces difficultés que le gouvernement s’est encore
vu obligé de rationner l’électricité pour éviter une rupture de l’approvisionnement
[10]. Même s’il a obtenu une réelle adhésion populaire à ce programme,
l’impact politique de la « crise de l’énergie » a été énorme. Aux soupçons de corruption s’ajoutait désormais le sentiment quasi général de l’« impéritie » du gouvernement, pour n’avoir pas pris à temps les mesures préventives adéquates, alors même
qu’il avait toujours fondé une part essentielle de sa légitimité sur sa compétence
économique.
Se profile en outre un problème sérieux qui n’est pas encore au centre de la scène
politique mais qui pourrait très vite devenir décisif sur le plan électoral : il s’agit
des contraintes qui vont peser de plus en plus lourdement sur la balance des paiements en 2001. Le ralentissement de la croissance à l’échelle mondiale et la crise
en Argentine risquent de faire baisser les flux de capitaux vers le Brésil (au lieu des
30 milliards de dollars attendus naguère, on n’en espère plus que moins de 20 milliards), d’élever le coût de la restructuration de la dette extérieure, et de provoquer
une dépréciation sensible de la monnaie nationale. Le véritable prix de la politique
économique du premier mandat se révèle aujourd’hui : ce sont l’énorme endettement extérieur et la dépendance du Brésil vis-à-vis de l’épargne extérieure. La
politique d’augmentation des taux d’intérêts et les interventions de la Banque centrale sur le marché monétaire n’ont pas permis d’éviter une dépréciation du real
de près de 30 % (à la fin août) et un taux d’inflation qui tend à dépasser le maximum que s’était fixé le ministère des Finances pour 2001
[11].
La coalition dominante s’en trouve si ébranlée, et son espoir de jouer un rôle
significatif dans les élections de 2002 si rétréci, qu’on peut déjà percevoir un changement de stratégie politique et des oppositions et du gouvernement.
Plus que tout, il s’agit pour ce dernier d’éviter d’être impliqué directement dans
le scandale de la corruption. Pour cela, la Présidence a exigé une stricte discipline
des partis de la majorité et a menacé d’expulsion les parlementaires du PSDB qui
s’associeraient avec l’opposition pour constituer une commission d’enquête parlementaire sur le sujet. Plus encore : ni le gouvernement ni le PSDB n’ont bougé
pour défendre le président du Sénat, membre important du PMDB, malgré leur
intérêt à préserver l’alliance avec ce parti.
Le gouvernement semble avoir enfin perçu l’effet désastreux des accusations de
corruption et, prudemment, tente de s’en laver en vue du combat électoral. Leur
impact très profond traduit le décalage entre le processus de démocratisation qui
transforme la société brésilienne depuis les années soixante-dix – demande de
liberté, d’équité et de moralité dans la conduite des affaires publiques – et les
modalités réelles selon lesquelles s’est exercée la démocratie dans la dernière
décennie. En effet, les libéraux ont réussi à limiter la participation populaire en
dehors des périodes électorales et à étouffer les aspirations en ce sens portées par
la gauche. Mais ils l’ont fait en s’alliant aux élites politiques conservatrices, marquées par des conceptions paternalistes de commandement. Même si la libéralisation économique a réduit l’espace de ces pratiques patrimoniales, celles-ci n’ont
pas complètement disparu
[12].
Le gouvernement a également cherché à retrouver son image d’efficacité économique. Tout d’abord, il travaille de façon cohérente et disciplinée à la restructuration du système énergétique. Il semblerait que celui-ci ne doive pas s’effondrer
cette année, et que le rationnement puisse être beaucoup moins sévère en 2002 (5%
d’économies au lieu de 20%). En second lieu, il a passé un nouvel accord avec le
FMI (valide jusqu’à la fin 2002) et obtenu 15 milliards de dollars de plus pour renforcer sa capacité de résistance face aux attaques spéculatives sur le real, fort probables si la crise argentine continue de s’aggraver. Cette capacité de résistance
sera mise à très rude épreuve si l’Argentine se trouve en défaut de paiement.
En face de la fragilité politique du gouvernement, les chances de l’opposition
d’arriver au pouvoir paraissent avoir tant augmenté que le Parti des travailleurs (PT)
tente déjà de mettre au point avec les autres composantes de l’opposition un accord
minimal de politique économique, en donnant notamment au « marché » des
garanties de modération en la matière. Il en a besoin pour modifier son image auprès
des chefs d’entreprise et des classes moyennes, et confirme ce faisant sa tendance
de plus en plus marquée à la conciliation, perceptible dans les déclarations de ses
dirigeants. En voie de perdre son élan réformiste, il insiste d’autant plus sur le registre
de la moralité.
Tout cela porte à croire que, même si la crise politique actuelle a pour effet une
incertitude électorale et peut conduire à quelque instabilité politique – d’autant plus
grande que le vainqueur de la présidentielle sera éloigné de l’establishment –, elle
ne débouchera sans doute pas sur une rupture radicale avec les grandes lignes de
la stratégie de développement actuelle. L’opposition de gauche ne représente pas
aujourd’hui une alternative stratégique. Son horizon de gestion économique se
confond avec celui des libéraux développementalistes.
Traduit du portugais par Yves Léonard
[1]
La coalition électorale qui a porté Cardoso à la Présidence pour la première fois comportait le PSDB (Parti de la socialdémocratie brésilienne), le PFL (Parti du front libéral) et le PTB (Partitravailliste brésilien). Ces partis réunissaient 35%
des députés et 42% des sénateurs. Après son élection, Cardoso a élargi sa coalition parlementaire en y faisant entrer quatre
autres partis, dont le PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien), premier parti au Parlement avec 21% des députés et 27% des sénateurs. La coalition gouvernementale réunissait ainsi 75,5% des députés et 83,6% des sénateurs. Depuis
sa réélection en 1998, Cardoso ne bénéficie pas d’une majorité aussi ample mais sa coalition est néanmoins assez large pour
faire passer les réformes constitutionnelles, qui exigent les trois cinquièmes des voix dans chacune des deux Chambres.
[2]
C’est en tant que ministre des Finances que Cardoso avait lancé, en juillet 1994, le plan Real, dont le succès lui a valu
quelques mois plus tard sa grande victoire électorale.
[3]
Cette classification a été proposée par Scott Flanagan, « Models and methods of analysis », dans G. Almond
etal. (eds.),
Crisis, Choice, and Change, Boston, Little Broen, 1973, pp. 43-101.
[4]
Elles allaient aussi à l’encontre des politiques industrielles sectorielles en mettant l’accent sur l’ouverture commerciale.
[5]
Immédiatement après le lancement du plan Real (1
er juillet 1994), les taux de croissance du PIB et les taux moyens de chômage ont été de 7,81% pour le PIB et de 4,84 % pour le chômage en 1994-1995. On relève ensuite, respectivement,
0,45% et 5,75% en 1995-1996,5,39% et 5,77% en 1996-1997,1,41% et 7,39% en 1997-1998, – 0,67% et 8,32% en
1998-1999 (source : Institut brésilien de géographie et de statistique, IBGE).
[6]
Sur le premier gouvernement Cardoso, voir mon article « O Brasil sob Cardoso – neoliberalismo e desenvolvimentismo »,
Tempo Social,
Revista de Sociologia da USP, vol. 11, n° 2,2000
http :// www. iddr. hpg. com. br/ obrasilsobcardoso. htm
[7]
Les « lois complémentaires » requièrent la majorité absolue des parlementaires pour être approuvées. La loi mentionnée
ici constitue une véritable révolution dans la gestion des finances publiques, puisqu’elle impose un ajustement constant entre
dépenses et recettes en vue d’empêcher les pouvoirs publics de s’endetter de manière irresponsable, que ce soit au niveau
des municipes, des États fédérés ou de l’État fédéral.
[8]
Les accusations directes de corruption à l’encontre du gouvernement ont commencé avec la découverte, par la commission d’enquête parlementaire sur l’autorité judiciaire, de plusieurs appels téléphoniques d’un juge accusé de détournement
de fonds publics au Secrétaire général de la présidence de la République du premier gouvernement Cardoso. Jusqu’à ce jour,
aucune procédure n’a été ouverte à l’encontre de l’ex-Secrétaire général.
[9]
Ces deux sénateurs avaient été accusés d’avoir violé le secret du vote destiné à déchoir de son mandat le sénateur démis
en 2000, mentionné plus haut.
[10]
La production brésilienne d’électricité est presque entièrement d’origine hydraulique. Au cours des dernières années,
les précipitations ont diminué, surtout à l’été 2000-2001. On savait que les risques de dysfonctionnement du système s’en
trouvaient accrus, mais on n’avait pas poussé assez loin l’analyse pour envisager sa quasi-rupture. Mon hypothèse est que
divers conflits politico-idéologiques ont compliqué l’action du gouvernement. Il serait naïf toutefois de ne pas reconnaître
que l’élaboration de la politique énergétique n’a pas été entravée seulement par des divergences de principe, mais par l’antagonisme des intérêts dans ce secteur, y compris ceux des entreprises publiques.
[11]
La Banque centrale a commencé à augmenter les taux d’intérêt de base en mars 2001, passant de 15,25 % à 15,75 %.
De faibles augmentations ont suivi chaque mois, et en juillet le taux avait atteint 19 %. La Banque centrale l’a maintenu à
ce niveau en août en raison de la légère réduction du PIB au second trimestre 2001. Selon les prévisions d’août, la hausse
des taux et le rationnement de l’électricité devraient ramener de 4,5% à moins de 2% la croissance du PIB en 2001. Quant
à l’inflation, les analystes s’attendent à un taux de 6,3 % pour 2001, bien au-dessus de l’objectif de 3,5% et même au-delà
du maximum qu’il s’était fixé (6 %).
[12]
Bien que la majorité des accusations de corruption portent sur le passé des personnes impliquées, il apparaît que le système
des marchés publics offre de vastes possibilités de détournement et que le dispositif de l’attribution d’incitations fiscales aux
régions ait été, jusqu’à sa suppression en mai 2001, une source importante de corruption.