2001
Critiques internationales
Crise politique et société incivile en Indonésie
Romain Bertrand
chargé de mission sur l’Asie au Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères. E-mail : jakarta@club-internet.fr Les opinions exprimées n’engagent que leur auteur.
La carrière présidentielle d’Abdurrahman
Wahid, qui avait été élu chef de l’État le
20 octobre 1999, s’est interrompue le lundi
23 juillet 2001, lorsque le Parlement réuni en session extraordinaire a entériné sa
destitution et son remplacement par la vice-présidente Megawati Sukarnoputri. Gus
Dur (surnom d’Abdurrahman Wahid) avait joué sa dernière carte dans la nuit,
lorsqu’il avait, par un décret spécial proclamant l’état d’urgence, tenté de suspendre le Parlement et de dissoudre le Golkar, l’ancien parti gouvernemental. Le
geste était suicidaire et s’apparentait plus à une spectaculaire révérence d’adieu qu’à
une contre-offensive en bonne et due forme. Le Président savait en effet pertinemment qu’il avait perdu le soutien de l’armée et de la police. En destituant le
chef de la police nationale Bimantoro alors que celui-ci avait obtenu l’appui de ses
pairs, et en tentant à la dernière minute de remplacer le commandant en chef des
forces armées, l’amiral Widodo, par un gradé de moindre prestige, GusDur s’était
attiré la haine des milieux militaires.
Ces derniers avaient de toute évidence fait leur choix plusieurs mois auparavant,
en multipliant les rencontres avec Megawati Sukarnoputri. Aussi la proclamation
de l’état d’urgence ne fut-elle suivie d’aucun effet sinon celui, paradoxal, du blocus
du palais présidentiel par les troupes des
Kostrad, les forces de réserve de l’armée
aux ordres du général Ryacudu. Les miliciens de la Nahdlatul Ulama
[1], les
Banser
qui se disaient prêts à mourir pour
GusDur, ont finalement préféré éviter l’affrontement physique avec l’armée. Seuls quelques milliers de sympathisants sont venus
saluer
GusDur lorsque celui-ci a quitté le palais présidentiel pour gagner l’aéroport, d’où il s’est envolé pour l’hôpital Johns Hopkins de Baltimore.
Cette transition au sommet de l’État n’est pas une surprise. L’alliance nouée entre
le Parti démocratique indonésien-Combat (PDI-P) de Megawati Sukarnoputri et
le haut commandement militaire est le fruit d’une vraie convergence idéologique,
et non d’une rencontre d’intérêts fortuite. Ibu Mega défend avec passion l’intégrité
territoriale du pays, tandis que l’armée a repris de sanglantes opérations « antiterroristes » contre les mouvances séparatistes dans les provinces d’Aceh et de
Papouasie occidentale. La nouvelle Présidente a clos son discours d’investiture devant
la Chambre en appelant le peuple et les partis à « bâtir ensemble la Grande Indonésie ( Indonesia Raya) ». En temps ordinaire, cette exhortation n’aurait pas eu de
signification autre que d’inciter l’auditoire à entonner l’hymne national du même
nom. Mais dans la bouche d’une nationaliste intransigeante qui a pleuré la perte
du Timor oriental et qui se trouve désormais contrainte de rétribuer les militaires
pour le soutien qu’ils lui ont apporté, les mots de « Grande Indonésie » font
frémir les défenseurs des droits de l’homme. GusDur a d’ailleurs prédit, avant de
quitter le pays, un « retour de l’autoritarisme ».
Megawati saluée par la communauté internationale
Pour la majorité des chancelleries étrangères et des organisations internationales,
l’arrivée au pouvoir « pacifique » d’une Présidente acclamée par le Parlement est
tout au contraire un signe de retour à la « stabilité ». Les États-Unis, qui ont précocement affiché leur soutien à Megawati en se prononçant en faveur d’une sortie
de crise « constitutionnelle », se félicitent d’autant plus de ce dénouement qu’un
puissant lobby milite depuis plusieurs mois, au sein du Pentagone, pour la reprise
de la coopération militaire directe avec Jakarta. L’amiral Dennis Blair, commandant en chef du Pacifique, a fait savoir à plusieurs reprises qu’il souhaitait renouer
des relations suivies avec l’armée indonésienne (TNI)
[2]. Certes, l’armée américaine ne peut pour l’instant passer outre l’amendement Leahy, voté en septembre
1999 par le Sénat pour sanctionner les exactions commises au Timor oriental, et
qui prohibe les ventes d’armement et le transfert de compétences de combat à l’Indonésie. Cet amendement énumère six clauses dont le strict respect par l’Indonésie
constitue la condition
sine qua non d’une reprise des dispositifs de coopération
IMET et JCET – deux importants programmes américains de formation de militaires étrangers
[3].
Or la plupart de ces clauses sont loin d’avoir été respectées, en particulier celle
qui concerne « la comparution devant les tribunaux des membres des forces armées
contre lesquels il existe des preuves crédibles d’aide ou d’encouragement [à l’égard
des milices pro-indonésiennes qui ont mis à feu et à sang le Timor oriental]». Eurico
Guterres, dirigeant des redoutables milices Merah Putih, a ainsi réussi à éviter jusqu’à présent toutes poursuites grâce au soutien explicite du PDI-P de Megawati.
Pour pouvoir demander la levée de l’amendement, le Président des États-Unis doit
présenter au Sénat un rapport détaillé attestant le respect de ces clauses. La chose
est pour l’heure impensable. Aussi les 400000 dollars de crédits IMET inscrits au
budget 2001 au titre de l’Indonésie ont-ils été censurés en première lecture.
Il existe toutefois des possibilités de contournement de l’amendement Leahy,
puisque le Président, en concertation avec le Commandement du Pacifique, le
Pentagone et le Département d’État, conserve la possibilité de dresser une liste
d’exceptions au régime d’embargo, ce qui a déjà été fait par trois fois (pour les ventes
de satellites commerciaux et pour les pièces détachées servant à la maintenance des
CN 135 et des transporteurs Hercules). En outre, l’Indonésie occupe désormais
une place stratégique de choix dans le dispositif de surveillance mis en place par
les États-Unis en Asie du Sud-Est. Le directeur de la CIA, George Tenet, déclarait en effet, durant son audition publique par le Sénat en février 2001, qu’« un vide
politique en Indonésie pourrait créer un terrain fertile pour les groupes terroristes internationaux et pour les activités islamiques »
[4]. L’idée d’un arc fondamentaliste couvrant la Malaisie, les Philippines et l’Indonésie est un mythe partagé
par les stratèges russes et américains, qui prédisent régulièrement le début d’une
vaste « offensive islamiste » en Asie.
L’Administration républicaine semble de plus en plus sensible à ces arguments,
ne serait-ce que parce que la prévention de crises en Asie du Sud-Est constitue un
sérieux atout dans la négociation d’arrangements de sécurité collective avec des puissances régionales qui pourraient être tentées de s’affranchir de la tutelle américaine.
Pour le Japon et la Corée du Sud, dont l’approvisionnement en gaz naturel et le
commerce maritime à longue distance dépendent étroitement de la « stabilité »
de l’Indonésie, la présence américaine en Asie orientale reste nécessaire. La participation de militaires indonésiens au titre d’« observateurs » lors des exercices
Cobra Gold en Thaïlande, et la reprise des exercices CARAT (
Cooperation Afloat
Readiness and Training) avec la marine indonésienne, sont en fait l’aboutissement
d’une série de contacts répétés entre Washington et Jakarta
[5]. En renforçant leur
coopération militaire avec les États pivots d’Asie du Sud-Est (Singapour, Thaïlande),
les États-Unis déplacent peu à peu le centre de gravité de leur dispositif de surveillance régional, de l’Asie du Sud vers la mer de Chine. Dans cette perspective,
l’institution d’un partenariat américain étendu avec l’armée indonésienne n’est
pas à exclure dans les mois qui viennent. Or celle-ci a une fâcheuse tendance à interpréter les appels venus de l’étranger en faveur de la « stabilité » ou du « maintien
de l’intégrité territoriale » comme une absolution
exante de ses exactions à Aceh
ou en Papouasie occidentale.
Les défis de la nouvelle présidence : crise de l’État et violence à Aceh
La transition au sommet de l’État survient alors que l’Indonésie est toujours aux
prises avec de graves difficultés économiques et politiques. Au plan économique,
la survie budgétaire de l’État paraît compromise par une évasion fiscale d’une
ampleur sans précédent et par une nouvelle phase de ralentissement de la croissance. Selon l’ancien ministre de l’Économie Rizal Ramli, cent sociétés et cinquante
particuliers rompus à la fraude ont causé pour 3,6 milliards de francs de pertes à
l’État en 2000
[6]. Pour la même année, on a pu estimer que près de 70% des PME
ne s’acquittaient pas de l’impôt sur les sociétés
[7]. La désobéissance fiscale frappe
autant les collectivités territoriales que les administrations centrales. Ainsi, les
deux tiers des 900000 contribuables de Jakarta ne payent pas leurs taxes locales
[8].
Àl’échelle nationale, 1,3 millions seulement de contribuables, sur les 20 millions
potentiels, se sont déclarés l’an passé
[9]. Pour Indonesian Corruption Watch, l’État
ne recueillerait pas plus de 10% des 3,5 milliards de francs que devraient lui rapporter les impôts directs
[10].
Alors que l’Indonésie a connu en 2000 un franc retour à la croissance (+ 4,8%),
dû principalement au regain de consommation des classes moyennes, les projections pour 2001 et 2002 ont été plusieurs fois revues à la baisse (+ 4% ). L’insécurité juridique entourant les activités commerciales, la volatilité de la roupie devenue une véritable « monnaie politique » qui plonge au moindre signe de crise
gouvernementale, la déliquescence des infrastructures énergétiques nationales
[11]
et
la corruption sans frein des administrations
[12]
n’incitent guère les compagnies
étrangères à investir dans le pays. Le moteur de la croissance durable est en panne.
De surcroît, le spectre de la crise des paiements se profile à l’horizon.
Le taux d’endettement du pays avoisinait encore en 2000, selon la Banque mondiale, 102% du PNB. Et le coût de la mise en œuvre de la loi sur l’autonomie des
régences (
kabupaten, unités administratives intermédiaires), qui implique des transferts et des recrutements massifs de personnel administratif, excède les capacités
budgétaires des provinces. L’État est donc toujours au bord de la banqueroute. Les
nouvelles tranches d’aide que doit débloquer prochainement le Fonds monétaire
international permettront certes de continuer à faire fonctionner la machine
bureaucratique. Mais, en l’absence de plan de relance et de banques commerciales
viables, elles ne doperont ni la consommation, ni l’investissement. Au surplus, le
FMI et la Banque mondiale ont subordonné l’octroi de leurs aides à la suppression
des subventions publiques au prix du carburant et de l’électricité. Or la hausse du
cours officiel de l’essence se traduit mécaniquement par de fortes poussées inflationnistes sur le marché des biens de consommation courante. Quand le prix du
litre de gasoil est passé de 1150 à 1450 roupies en juin 2001, le prix du riz a augmenté dans les vingt-quatre heures de 200 roupies par kilo, soit 15 à 20%, et celui
du piment (condiment essentiel) de 60 %
[13]. Cette flambée a provoqué de graves
incidents sociaux à Java Est.
Le prix du kilowatt doit lui aussi augmenter de 17% d’ici à la fin de l’année. Le
directeur de la compagnie nationale de l’électricité (PLN), surendettée, a d’ores
et déjà tiré les conséquences de la réduction prévisible de la consommation
qu’entraînera cette hausse : « Qu’on le veuille ou non, il faudra limiter le nombre
de nouveaux abonnés dans les zones critiques ». Entendez : plonger dans le noir
les quartiers les plus pauvres et les régions les plus isolées. Juste mais dangereux
retour des choses, le détournement d’électricité par dérivations sauvages atteint
aujourd’hui un niveau alarmant, surtout à Aceh
[14]. L’Indonésie se trouve donc prise
au piège de conditionnalités économiques qui mésestiment gravement le risque de
violences sociales liées aux perturbations du système de prix. La notion même de
service public, qui n’était pas absente de la rhétorique du
pembagunan (développement) privilégiée jadis par Suharto, disparaît au gré de la désorganisation des marchés de l’eau, de l’électricité et de l’essence. Pour le citoyen ordinaire, le tarissement du robinet et l’agonie de l’ampoule signalent mieux que toute statistique le
déclin de l’État.
Au plan politique, Megawati Sukarnoputri devra faire face aux mêmes problèmes que ceux qui ont coûté son siège à GusDur. En premier lieu, la question
du partage du pouvoir entre la Présidence et le Parlement est loin d’être réglée.
Le pays vit toujours sous la Constitution ultra-présidentialiste de 1945, alors que
le Parlement ne cesse de s’affirmer. La bataille politique entre Gus Dur et les
députés se nourrissait d’une guerre sans merci entre juristes. Tant qu’une hiérarchie consensuelle des normes, et surtout des autorités habilitées à les interpréter,
n’aura pas émergé, le conflit pourra resurgir à tout instant. Or la Cour suprême,
pour légitimer l’accession de Megawati à la tête de l’État, a validé l’extension du
pouvoir d’autosaisine du Parlement (un geste dont la constitutionnalité paraît
douteuse). Elle ne s’est donc pas posée en acteur autonome, et ne peut désormais
exercer les fonctions ailleurs dévolues à un Conseil constitutionnel. La possibilité
pour le Parlement de destituer un Président d’après une évaluation de sa capacité
à appliquer les « grands principes d’orientation de l’action de l’État » pervertit la
procédure dite de « censure du bilan de gouvernement » en ouvrant la voie à l’interpellation permanente du chef de l’État – qui n’est pourtant pas responsable
devant le Parlement. Si la crise politique a bien été temporairement résolue, les
contradictions internes des textes n’ont pas été éliminées et constituent les ferments
d’une nouvelle crise constitutionnelle.
Enfin, l’ascension au pouvoir de Megawati pose la question de sa marge de
manœuvre. La dirigeante du PDI-P devra rétribuer ses alliés, tant parlementaires
que militaires, en composant des gouvernements de coalition dont les membres ne
manqueront pas de s’entre-déchirer sur les dossiers sensibles. Par exemple, les
forces du Troisième Axe (une coalition de partis islamiques) continuent à revendiquer une « indigénisation » (
pribumisasi) de la fonction publique, c’est-à-dire une
politique de discrimination positive en faveur de la majorité musulmane du pays,
alors que le PDI-P s’y oppose farouchement (tant pour conserver ses appuis parmi
la communauté sino-indonésienne qu’au nom de la préservation de l’idéal unitaire
de Sukarno). La nomination du dirigeant du PPP, Hamzah Haz, au poste de viceprésident (équivalant à la fonction de chef de gouvernement) augure mal de la cohérence des futures politiques publiques car, à propos d’Aceh comme de la réouverture des enquêtes sur l’incident de Tanjung Priok survenu en 1984
[15], le PPP et le
PDI-P sont radicalement opposés. Pour contenter l’armée, qui souhaite monnayer grassement son soutien au régime, Megawati sera en outre probablement
obligée de différer la sortie des militaires de la vie publique, et de leur reconnaître
une fonction de « sécurité intérieure » qu’ils n’ont jamais cessé d’exercer.
Le chef des services de renseignement, A.M. Hendropriyono, a bien vite donné
le ton en affirmant que « la démocratisation doit s’accompagner d’une promotion
du [système de] surveillance » visant à « éliminer les groupes [offrant prise au terrorisme international] »
[16]. Les arrestations « préventives » de militants du PRD
(un parti dit d’extrême gauche) se sont multipliées durant l’été, en particulier à Java
Est, bastion électoral de l’ancien président.
Il est aussi à craindre qu’on assiste bientôt à une intensification des combats contre
les mouvements séparatistes. ÀAceh, le niveau de violence est encore monté d’un
cran depuis que
GusDur a autorisé par décret, en avril dernier, la reprise d’« opérations de sécurité limitées » impliquant le déploiement massif de troupes spéciales. D’après l’ONG Forum Peduli Hak Asasi Manusia, sise à Banda Aceh, les
combats auraient fait plus de deux mille morts depuis juillet 1998, dont près de sept
cents depuis le début de l’année. Autrement dit, ilya eu autant de victimes à Aceh
en trois ans de
Reformasi qu’en près de dix ans de loi martiale sous l’Ordre nouveau (de 1989 à 1998). Viols, torture, pillage, rafles dans les villages sont à nouveau
à l’ordre du jour, en particulier depuis l’envoi à Lhokseumawe des
Brimob (unités
mobiles de la police). Le 10 août dernier, trente ouvriers de la plantation de palmiers PT Bumi Flora près d’Idi Rayeuk (Julok), dont cinq garçons de moins de seize
ans, ont été froidement assassinés par un commando d’hommes non identifiés
qui, d’après les témoins, « ne parlaient pas acehnais »
[17]. La communauté internationale devrait réfléchir à deux fois avant de savoir si elle est prête à payer, au
nom de la « stabilité », le prix fort d’une nouvelle campagne de massacres pire que
celle qui a endeuillé le Timor oriental. Tolérer plus avant les crimes commis à Aceh
signifierait immanquablement renoncer à promouvoir la construction de l’État de
droit en Indonésie. En l’état actuel du système politique, la violence est d’ailleurs
autant du côté de la société que de l’État.
La société incivile : l’exorcisme sanglant de l’altérité
[18]
Que quelques milliers de personnes seulement se soient déplacées pour saluer le
départ de GusDur, alors que tous les observateurs prédisaient une mobilisation massive et sanglante des militants de la Nahdlatul Ulama, constitue un fait autrement
plus inquiétant pour l’avenir du pays que la volatilité des alignements idéologiques
au sein de la classe politique. Car c’est le signe d’un divorce consommé entre
l’élite politique et les populations. Ce qui se trame à Jakarta, lors des réunions
nocturnes entre ténors de la vie partisane, n’a plus d’incidence directe sur la vie
politique du « petit peuple », le rakyat kecil des campagnes et des faubourgs pauvres.
Cela ne signifie pas que les humbles de Java soient retombés dans l’apathie politique caractéristique des années de plomb de l’Ordre nouveau, car le multipartisme
est aujourd’hui garanti par la loi. Mais c’est une preuve supplémentaire de l’écart
grandissant entre leurs attentes et le discours creux des notables.
Car même si Megawati dispose encore d’un large crédit auprès des groupes les
plus défavorisés de la société urbaine, qui la considèrent toujours comme une
Reine de Justice ( Ratu Adil) venue délivrer le pays de la misère et de la corruption,
un monde sépare l’horizon moral du paysan de Java Est de celui de l’homme politique de la capitale. De ce divorce témoigne la banalisation d’un rapport conflictuel aux institutions publiques. Rapport conflictuel car contractuel. En effet, puisque
l’État n’est plus à même d’assurer la fourniture de biens publics tels que la sécurité des personnes ou la maintenance des infrastructures de communication et
d’approvisionnement en énergie, de plus en plus nombreux sont les citoyens qui
estiment caduc le pacte d’obéissance les liant au centre administratif.
Les conduites d’incivisme s’en trouvent légitimées, tant au nom d’une critique
cinglante des mœurs corrompues des élites politiques qu’en vertu d’une analyse stratégique du rapport de forces entre les communautés locales et Jakarta. La pratique
toujours plus répandue du lynchage des voleurs présumés dans les
kampung et les
desa –
main hakim sendiri, « rendre justice soi-même »
[19] – traduit bien la défiance
vis-à-vis de l’appareil judiciaire. Cette « violence populaire » culmine parfois dans
de véritables campagnes régionales de chasse aux migrants et aux
orang asing (étrangers) de toutes sortes, comme à Banyuwangi en septembre-décembre 1998. Elle
constitue le produit d’un jeu complexe de tensions sociales et politiques qui actualisent un imaginaire d’autochtonie et d’autarcie lié à la territorialisation du pouvoir d’État menée sous l’Ordre nouveau. La mise à mort collective des envoûteurs
ou des vagabonds, le pillage régulier des plantations publiques de teck et la fin de
non-recevoir opposée aux agents du recensement ou à ceux du recouvrement de
l’impôt signalent bien l’effritement de la scène politique nationale. On assiste
donc à un retour convulsif au localisme, en ce sens que l’implosion du système de
surveillance omniprésent mis en place par l’Ordre nouveau a laissé en suspens la
définition, jusque-là limpide et sans appel, de l’ennemi intérieur.
Ce lieu vide des imaginations politiques, qu’occupaient jadis les figures du criminel et du communiste en quête de vengeance, se trouve désormais soumis à
une compétition morale féroce. L’ennemi qui n’a plus de nom, la menace confuse
qui gît derrière le délitement continu des conditions de vie, s’incarnent alors de
façon fugace, au moyen d’actes de conjuration fragmentaires – indéfiniment réitérés – dans le corps déchiqueté du porteur des stigmates de la différence, par
exemple lorsque la milice néo-wahhabite du Front des défenseurs de l’islam (FPI)
brûle un « lieu de vice » ou lorsqu’une foule survoltée met à sac une église de
Pasuruan. ÀJava, pour la seule année 2000, la police nationale a recensé plusieurs
centaines de cas de lynchage et des dizaines de tentatives d’attentat au moyen de
bombes artisanales. Le chrétien, la femme de mauvaise vie, le chinois, le migrant
sont les miroirs vite brisés où se reflète une angoisse insaisissable, avivée par la faillite
spectaculaire du centre politique mais nourrie d’idéaux communautaires hérités du
passé autoritaire.
L’image du village clos sur lui-même et« ordonné » ( desa diatur ), qui s’oppose
aux étendues sauvages de haute montagne et au monde obscur de l’errance, est en
effet une construction idéologique de l’Ordre nouveau – lui-même, en la matière,
enfant terrible de l’État colonial néerlandais. Mais tandis que cette image servait
autrefois les efforts centralisateurs des puissantes bureaucraties nationales, elle
informe à présent les stratégies de défection des villages, qui se retranchent derrière l’exaltation improvisée du particularisme local pour se déprendre de l’État.
Être « autochtone » ( pribumi, par opposition aux sino-indonésiens qui sont dits nonpri), pouvoir énoncer distinctement ses « origines » sociales et géographiques (son
asal-usul), fait partie du nécessaire de survie en milieu rural javanais. Outre l’influence
de l’État autoritaire, le fort degré d’extraversion des économies de l’archipel depuis
l’époque précoloniale explique la prégnance des constructions imaginaires de l’altérité, sous les traits du marchand, du maraudeur, du sorcier ou de l’État.
Désobéissance fiscale, pillage, incendie volontaire et lynchage s’agencent ainsi
en un continuum de rites de réappropriation de la violence subie. Cette violence,
celle de la chute dans la misère et de la peur du lendemain politique, reste difficilement intelligible en l’absence d’un tyran singulier qui puisse devenir le point focal
de toutes les haines. D’où la résurgence, dans la presse populaire, des mythes de
conspiration et de complot, et le recours permanent au registre de la menace invisible : le « nouveau communisme » pour l’armée, le « capitalisme sino-sioniste »
et les « chrétiens » pour les mouvements islamiques radicaux comme le Dewan
Dakwah Islamiyah Indonesia et les Laskar Jihad, le clan Suharto pour les intellectuels
organiques de la Reformasi. Ce flot morbide ne se laisse canaliser ni par les partis
politiques, absents de fait des villages, ni par les corps intermédiaires du système
politique (syndicats, associations de défense des droits de l’homme), qui n’ont pas
encore réussi à convertir les griefs locaux en demandes raisonnées d’intervention
administrative. La « société civile » ( masyarakat madani) des ingénieurs endémocratie relève ici de la fiction, en ce sens qu’il n’existe pas, en Indonésie, de domaine
autonome du politique échappant totalement à l’emprise des constructions étatiques
de l’autochtonie. Le legs de l’Ordre nouveau, c’est une société incivile, hostile à
l’État et animée de fantasmes suicidaires que seule la ferveur populiste peut, le temps
d’un état de grâce, assouvir.
Certes, la société indonésienne reste maillée d’un réseau dense de lieux de mise
en accusation du pouvoir d’État – du porche de la mosquée résonnant encore d’un
prône virulent aux arrière-cours où se faufile sans peine la rumeur vengeresse, en
passant par l’auvent accueillant la tontine de quartier ( arisan). On peut partout, et
c’est l’acquis prodigieux de la Reformasi, médire à loisir des tenants des positions
d’autorité et de leurs exactions, réelles ou supposées. Mais cette parole ne s’est pas
encore libérée des tropes de l’ancien régime. Elle est toujours en quête d’un
ennemi, et donc d’une victime, et lorsqu’elle s’arrête sur telle ou telle des figures
locales de la malveillance, elle ne résorbe sa propre souffrance qu’en la lui infligeant,
multipliée. Cette violence n’obéit plus à aucun mot d’ordre venu de Jakarta : elle
ne se met pas en branle quand un Président adulé se retrouve seul contre tous, mais
jaillit à l’improviste à l’encontre du voisin suspect. Le principe même du politique
(la territorialisation des allégeances et la définition de communautés d’intérêt) est
donc bien vivant en Indonésie. Mais il joue à présent contre l’État. Car il se situe
hors d’atteinte des partis et des administrations, ayant trouvé refuge au cœur des
domaines clandestins du social – là où prend vie, dans la terreur de soi, la haine de
l’autre. La véritable leçon de l’échec de GusDur, c’est d’avoir mis à nu la béance
qui sépare le cénacle confiné des élites politiques de la capitale du petit peuple et
de ses souterraines passions.
(août 2001)
[1]
La Nahdlatul Ulama est l’organisation islamique dont
GusDur a longtemps été le principal dirigeant, et qui revendique
près de 30 millions d’adhérents.
[2]
International Crisis Group,
Indonesian-US Military Ties, Jakarta-Bruxelles, 17 juillet 2001, pp. 6-7.
[3]
On pourra consulter notamment les sites
http :// www. fas. org/ asmp/ campaigns/ training/ IMET. html et
hhttp :// www.
fas.org/asmp/campaigns/training/JCET.html
[4]
Statement by Director of Central Intelligence Agency George G. Tenet before the Senate Select Committee on Intelligence on the
« Worlwide Threat 2001 : National Security in a Changing World », 7 février 2001, p. 11.
[5]
International Crisis Group,
Indonesian-US Military Ties,
op. cit., pp. 3-4 et 6.
[6]
« Government starts battle against tax evaders »,
The Jakarta Post, 9 novembre 2000.
[7]
Entretiens, Jakarta, septembre 2000.
[8]
« 600000 Jakartans not paying tax »,
The Jakarta Post, 20 juin 2001.
[9]
« Governement collects Rp 97.2 trillion from taxes »,
The Jakarta Post, 2 janvier 2001.
[10]
« L’Indonésie, un paradis malade de la corruption »,
La Tribune, 11 juillet 2001.
[11]
D’après David Newell, un représentant de la compagnie pétrolière Unocal Indonesia, l’absence de maintenance et de
plan d’extension du parc des centrales hydroélectriques pourrait provoquer une grave crise énergétique dès 2003. « Indonesia
to face power shortage in two years »,
The Jakarta Post, 20 juin 2001.
[12]
Transparence Internationale vient de classer l’Indonésie au troisième rang des « pays les plus corrrompus » du monde.
Le Groupe d’action financière sur le blanchiment de capitaux (GAFI) de l’OCDE vient en outre, pour la première fois, de
recommander l’inscription de l’Indonésie sur la « liste noire » des pays suspectés de pratiquer le blanchiment d’argent sale
à grande échelle.
[13]
« Prices of basic commodities up at traditional markets »,
The Jakarta Post, 20 juin 2001.
[14]
« DPR agrees to hike electricity charges by 17,47 % »,
The Jakarta Post, 12 juin 2001 ; « Electricity theft causes state
losses »,
The Jakarta Post, 4 octobre 2000.
[15]
À la suite d’un prône mettant violemment en accusation le régime, l’armée avait pris d’assaut une mosquée, faisant plusieurs
dizaines de victimes. Cet événement a été érigé en preuve absolue de l’impiété du régime de l’Ordre nouveau par les
mouvements islamiques, qui en ravivent le souvenir chaque fois qu’ils veulent dénoncer l’indifférence de l’État à l’égard de
la communauté musulmane.
[16]
« Intelligence body to target local terrorist »,
The Jakarta Post, 24 août 2001.
[17]
SIRA Report on the Massacre in East Aceh, 12 août 2001; « Slaughter of children in Idi Rayeuk »,
International Forum for
Aceh, 21 août 2001.
[18]
Ces considérations sont issues d’un travail de terrain mené à Java Est (Surabaya et Banyuwangi) en août-septembre 2000.
[19]
Comme l’indique James Siegel (« Suharto, witches »,
Indonesia n°71, avril 2001), l’expression
main hakim sendiri devient
parfois
main hukum sendiri, « faire le droit soi-même », ce qui indique l’ampleur de la revendication sous-jacente.