2001
Critiques internationales
Populisme du peuple ou populisme des élites ?
Alfio Mastropaolo
professeur de science politique à l’Université de Turin. E-mail: mastro@cisi.unito.it
GUY HERMET
Les populismes dans le monde.
Une histoire sociologique (XIXe-XXe siècles)
Paris, Fayard, 2001,479 pages.
La connaissance humaine part de simplifications.
Même les sciences sociales n’échappent pas à cette fatalité, et sont obligées de
simplifier. Ce qui peut conduire à de graves
erreurs : il suffit de quelque vague ressemblance, ou de la récurrence d’un terme, et
voilà que l’on saisit l’occasion d’un fait social
singulier pour fabriquer une classe entière
de phénomènes. Quand ce n’est pas l’autodéfinition d’un mouvement qui est
ensuite appliquée avec désinvolture à d’autres, aussi éloignés soient-ils de l’original.
Le cas du populisme est à ce titre exemplaire. Le terme a été inventé dans la Russie
tsariste de la seconde moitié du XIXe siècle par une poignée d’intellectuels. Ceux-ci avaient fondé et animé un mouvement révolutionnaire se disant « populiste »
(telle fut du moins la traduction qu’on donna en Occident du mot narodnik), qui
idéalisait les paysans et l’antique « âme russe ». Ils aspiraient à un socialisme rural
romantique et communautaire, en opposition à la modernité en provenance
d’Occident. À ce premier populisme s’en est ajouté un second, né au-delà de
l’Atlantique, qui s’est lui aussi défini comme telavec la fondation aux États-Unis,
en 1892, du People’s Party. Ce parti prenait également la défense des paysans – en
particulier des farmersdu Midwest– mais, à la différence du populisme russe, les
intellectuels n’y jouaient pratiquement aucun rôle. Il se distinguait par une violente
rhétorique contre l’establishment et disposait d’un important soutien populaire
auprès des fermiers menacés par la modernisation et la paupérisation.
Sauf qu’ils en appellent tous les deux au peuple et à ses vertus « naturelles » – de
manière beaucoup plus romantique dans le premier cas que dans le second–, qu’y
a-t-il de commun entre ces deux mouvements, si ce n’est qu’ils ont choisi le même
terme pour se désigner ? Et qu’y a-t-il de commun entre eux et les mobilisations
ou les régimes nés en Amérique latine autour des années vingt du siècle passé, que
les observateurs cultivés ont rangés dans la catégorie de « populisme » à partir des
années soixante ? Ces mouvements ont imité les techniques de mobilisation des
masses déshéritées pratiquées par les fascismes européens. Mais, à la différence de
ces derniers qui méprisaient ces masses, ils ont préféré les flatter en les dressant
contre l’immobilisme des vieilles oligarchies terriennes, au nom d’un « peuple »
qui prenait corps lors d’immenses rassemblements ou à travers les rites plébiscitaires d’acclamation directe du caudillo de l’heure.
C’est peut-être cet aspect spécifique, à la fois protestataire et plébiscitaire, combiné au mythe d’un peuple vertueux opposé à un establishment corrompu – à une
époque où les catégories décisives de l’analyse étaient encore les classes et la lutte
des classes – qui a façonné l’image la plus répandue du populisme. Cette image a
servi par la suite à classer une grande diversité de phénomènes dont le principal
point commun était précisément, et paradoxalement, qu’ils étaient difficiles à classer. Dans cette période, le populisme n’est pas encore une qualification trop infamante. Certes, le péronisme n’offre pas un spectacle très élégant pour qui est
habitué aux débats de Westminster et pour qui voudrait oublier les masses exaltées de Berlin ou de Rome. Mais ce n’est pas non plus le fascisme ; pas non plus,
Dieu soit loué, le communisme. Comme d’autres phénomènes, on peut au surplus
le comprendre et l’excuser au nom du contexte d’arriération qui l’a vu naître.
La notion de populisme a eu du mal à se faire admettre parmi les catégories des
sciences sociales : la monumentale
International Encyclopedia of the Social Sciences
publiée en 1968
[1] ne comporte pas d’article « populisme ». Vingt-sept ans plus tard,
dans
The Encyclopedia of Democracy dirigée par Seymour Martin Lipset
[2], l’article
« populisme », écrit par Torquato DiTella, est prudemment centré sur ses variétés traditionnelles, en particulier celles de l’Amérique latine et du Tiers monde. La
première tentative de synthèse remonte pourtant à la fin des années soixante, avec
l’ouvrage collectif dirigé par Gellner et Ionescu
[3], qui ne peuvent cependant que
prendre acte du caractère problématique du concept. L’ouvrage se proposait de définir les régimes apparus dans le Tiers monde (de l’Égypte à l’Inde, de l’Indonésie
à la Tanzanie) dans les années cinquante et soixante et qui étaient irréductibles tant
à la démocratie libérale qu’au fascisme et au communisme. Les auteurs s’efforçaient,
si ce n’est d’élaborer une théorie du populisme, au moins de reconstruire les traits
communs aux mouvements et aux régimes définis comme « populistes ».
Ce livre commençait à dessiner, il est vrai avec discrétion, un arbre généalogique
du populisme plus ramifié que celui qui se limitait aux précédents russe et américain. Dès lors, la glace était rompue et le concept a commencé à évoluer. Il faut
dire que le terrain s’y prêtait. Depuis longtemps, en Europe, en particulier dans
la littérature, le terme évoquait une attitude velléitaire et mal définie d’amour
pour le peuple et d’intérêt pour la question sociale ; une démagogie intellectualiste à laquelle ne correspondait aucun engagement concret pour résoudre les problèmes des classes inférieures, au-delà de leur seule mythification. Ce qui était jusque-là un phénomène typique des pays sous-développés, certes fort éloigné de la démocratie mais que l’on pouvait excuser parce que, fruit de l’arriération, il était aussi
une tentative pour en sortir, s’est aisément transformé, dès lors qu’on lui reconnaissait des ancêtres en Europe (bonapartisme, boulangisme), de concept scientifiquement douteux et d’application limitée en étiquette infamante. Cette première
extension de la notion est sans doute attribuable au langage journalistique, plus désinvolte et métaphorique que le langage scientifique. Mais l’important dans l’affaire
est qu’en étendant le concept du Tiers monde à l’Europe, on en a fait nécessairement un terme polémique : le populisme, d’anticipation possible, certes grossière
et approximative, de la démocratie (ou d’alternative somme toute excusable à
celle-ci) en devient une dégénérescence insidieuse et vulgaire.
Plus encore : toute forme de protestation velléitaire, ou toute propension à la
démagogie, tend à être assimilée au populisme, pour peu qu’elle soit conduite au
nom du peuple. Et d’autant plus si la démagogie et la protestation (qui évoquent
les spectres de l’Amérique du Sud) sont bruyantes, associées à un leadership personnel
ou à des ingrédients aussi indigestes, pour des estomacs démocratiques, que l’intolérance, la xénophobie, le racisme et l’antisémitisme. C’est ainsi que l’on a retrouvé
sous l’étiquette de populisme, en vrac, des phénomènes allant de la fureur anticommuniste du sénateur McCarthy à l’infatigable et bruyante défense du « peuple
des boutiques » par Pierre Poujade.
La tentative la plus approfondie et la plus élaborée pour mettre de l’ordre dans
le fatras des populismes, qui est encore surtout affaire de langage journalistique,
est le livre très sérieux, très apprécié et très souvent cité de Margaret Canovan
[4].
L’auteur y distingue deux grandes familles : les « populismes agraires » classiques
et les « populismes politiques », eux-mêmes divisés en quatre types(le péronisme,
le populisme raciste à la George Wallace mais aussi, curieusement, celui du système politique suisse et celui de leaders conservateurs comme Margaret Thatcher).
En cela, le livre de Canovan, qui refuse pourtant de proposer une véritable théorie, anticipe l’utilisation étendue (et à vrai dire encore plus indistincte) qui sera faite
de la notion dans le monde savant à partir des années quatre-vingt-dix.
En effet, après la chute des régimes socialistes de l’Europe de l’Est, le concept de
populisme s’avérera de nouveau précieux. Quoi de plus facile que d’y ranger pêlemêle des figures inclassables comme Walesa, Eltsine ou Milosevic ? Et comment
nier que ce concept, si évocateur des régimes fragiles de l’Amérique du Sud, soit
bien utile pour stigmatiser une vaste constellation de nouveaux acteurs politiques
« non conventionnels » apparus en Europe dans le dernier quart du XXe siècle, porteurs d’un virulent discours antipolitique et qui, certes situés à droite, ne pouvaient être ramenés ni à la droite conservatrice classique ni à la droite fasciste ?
Des partis antifiscaux qui ont fleuri en Scandinavie au national-populisme de Jean-Marie Le Pen ou à celui de Jörg Haider, des régionalismes sécessionnistes de la Ligue
du Nord en Italie ou du Vlaams Blok dans les Flandres au populisme médiatique
de Silvio Berlusconi, en Italie encore (où les anciens fascistes de l’Alliance nationale oscillent, eux, entre le national-populisme et la tendance gaulliste au rassemblement), on a en somme regroupé une foule d’acteurs « antipolitiques »
d’idéologie incertaine : d’un côté, ils ne peuvent être qualifiés de fascistes, parce
qu’après tout ils respectent les règles de la démocratie formelle ; de l’autre, ils
affirment des valeurs et des principes pour le moins discutables d’un point de vue
démocratique. Même quand ils cherchent à le dissimuler, beaucoup de ces mouvements partagent avec le fascisme une tendance à l’intolérance et au racisme; en
même temps, ils se livrent à une sorte de surenchère démocratique fondée sur
une rhétorique du peuple et des techniques plébiscitaires. Dans ces conditions, la
tentation est forte d’employer pour les désigner – et pour les critiquer– le terme
de populisme.
On peut pardonner aux journalistes et aux adversaires politiques de ces mouvements le recours à un concept aussi vague, mais son irruption dans le langage
des sciences sociales est plus discutable. Est-il pertinent de rapprocher les formations politiques dont il vient d’être question, malgré leur démagogie et leur rhétorique du peuple (et malgré leur rapport ambigu avec la démocratie), des mouvements et des régimes qui se sont développés en Amérique latine il y a un demi-siècle ?
Malheureusement, des confusions de ce genre sont foison et, une fois consolidées, il est impossible de les défaire : on est obligé de jouer le jeu, et l’on doit se
contenter d’affiner le concept. C’est ce qui se passe avec la floraison de termes comme
« néo-populisme », « national-populisme », « populisme alpin », « télé-populisme »,
« populisme régional », « techno-populisme », et j’en passe
[5].
Depuis quelques années on ne compte plus les colloques, séminaires, rencontres
académiques, numéros de revues
[6] et ouvrages
[7] consacrés au concept. Une contribution stimulante vient de s’y ajouter : celle de Guy Hermet, un chercheur qui a
beaucoup travaillé sur les régimes autoritaires, notamment le caudillisme ibérique
et latino-américain. Mû précisément par l’insatisfaction que suscite le caractère problématique du concept, il y propose une enquête prudente et honnête qui accepte
de relever le défi en offrant un inventaire de tout ce qui – rhétorique comprise –
soit s’est défini comme « populisme », soit s’est vu, à tort ou à raison, appliquer
cette étiquette.
Ce qui transparaît en premier lieu dans cette entreprise, c’est la solidité de la
culture et des valeurs de l’auteur, en particulier son austère passion civique. Méfiant
vis-à-vis de toute forme de démagogie ou de démocratisme stérile, Hermet donne
une fois de plus la preuve de son attachement au modèle « républicain » : non pas
au sens anglo-américain du terme (qui sévit aujourd’hui en philosophie politique)
mais dans son acception française, laquelle implique, sur le plan pratique, une
composante élitiste (en ceci qu’elle insiste sur la responsabilité des élites) ainsi
qu’une forte attention au principe de l’égalité concrète entre tous les citoyens (qui
est au contraire étrangère au républicanisme anglo-américain). C’est sur ces bases
que l’auteur construit un chemin problématique tortueux mais riche, qui se divise
en deux grandes parties : cinq chapitres s’attachent aux difficiles problèmes lexicaux et conceptuels; six autres décrivent avec précision les cas de populisme (proclamés tels ou qualifiés ainsi de l’extérieur). Le tout à travers une structure rigoureuse, qui culmine avec les inquiétants « populismes » européens actuels, affichés
ou (le cas est fréquent) masqués.
En deux cents ans d’histoire, la liste des cas est naturellement très longue.
Hermet les passe quand même tous en revue. Mais ses pages les plus suggestives
sont celles qui concernent le populisme des « modernes » (voire des « post-modernes » ?): un populisme avant tout rhétorique, dont un trait fondamental est
de s’adresser non plus aux faibles et aux déshérités (comme les paysans russes ou
américains, ou les masses récemment urbanisées d’Amérique du Sud), mais aux sociétés développées dans leur ensemble, et même à ceux qui en constituent le cœur :
classes moyennes ou groupes ouvriers les plus protégés. En excitant le ressentiment
et les peurs de catégories sociales inquiètes mais encore prospères – ces catégories
menacées par la globalisation, dernier avatar de la modernisation, mais qui ont
largement bénéficié de l’essor de la consommation et de l’État-providence, et
dont le problème principal n’est pas la pénurie mais la satiété –, ce populisme les
invite à s’en prendre non pas tant aux élites (cible principale des populismes sudaméricains) qu’aux plus pauvres et aux plus faibles.
C’est à ces catégories sociales que s’adresse un discours antipolitique très schématique, qui agite la bannière du peuple souverain, mais qui se manifeste en réalité, selon Hermet, d’au moins trois manières différentes. La première est celle de
nouveaux entrepreneurs politiques qui, voulant coûte que coûte pénétrer un marché politique bloqué, utilisent à cette fin une virulente protestation contre l’impôt,
contre l’État en général et contre l’Europe, ainsi que la revendication d’une restriction aux seuls nationaux des bénéfices de l’État-providence, qui va jusqu’à la xénophobie et au racisme. La seconde manière se manifeste par de nouvelles formes de
revendication : on pense ici aux protestations (qui ne sont pas infondées mais trop
facilement mythifiées) du « peuple de Seattle », ou à une sorte de fondamentalisme
des droits de l’homme qui les dissout dans un dangereux droit à la « différence »
et au particularisme. La troisième manière est celle d’une popularité obtenue à peu
de frais en critiquant l’obscur jargon des hommes politiques, leur inefficacité et les
lenteurs de l’administration, ainsi que, parfois, en proclamant la volonté de
« rendre » la politique aux « gens ordinaires ».
L’inventaire de Guy Hermet est minutieux. Ses réflexions sur les rapports complexes
du populisme avec la démocratie sont tout aussi intéressantes. Bien qu’il soit démocratique dans son apparence (et même « ultra-démocratique »), le populisme met
en question l’expérience démocratique des pays occidentaux, faite de principes
constitutionnels, d’institutions représentatives et de corps intermédiaires, de règles
qui protègent les minorités, ainsi que de médiations lentes, de compromis difficiles,
de conquêtes nécessairement partielles. Un trait commun des nouvelles formes de
populisme antipolitique réside précisément, Hermet le souligne, dans le fait de
promettre tout et tout de suite, d’annihiler la temporalité propre de la politique, de
l’exaspérer et de la dramatiser. Le néo-populisme est au fond une forme d’agitation.
Cela le rend assurément inquiétant et justifie la vigilance à son égard.
Reste qu’il est sage de ne pas le dramatiser. Après tout, même s’il alimente des
sentiments incompatibles avec la démocratie, les mouvements qui en relèvent ont
jusqu’à présent respecté les règles de celle-ci, fût-ce en les orientant dans un sens
plébiscitaire. En outre, aux importantes exceptions de l’Italie et de l’Autriche,
leurs succès ont été partiels. Le néo-populisme ne s’est pas imposé dans tous les
pays européens (et, cette fois, il n’est pas un phénomène des seules démocraties traditionnellement considérées comme les plus faibles); il est quantitativement peu significatif sur le plan électoral, et de surcroît éphémère parce qu’il est généralement
lié à la présence d’un leader charismatique capable de jouer un rôle de catalyse et
d’unification. En même temps, toutefois, on aurait tort de sous-estimer ce populisme antipolitique, en le considérant comme une éruption passagère, une sorte de
réaction « physiologique » inévitable, ou une simple bizarrerie, qui résulteraient
des bouleversements sociaux et politiques de l’heure. Si les démocraties ont indiscutablement besoin d’imagination et de changement, le populisme n’est pas une
innovation salutaire et vertueuse. Au contraire.
Àcet égard, Hermet, qui souligne avec raison l’originalité et la spécificité du néo-populisme occidental en y voyant bien plus que la manifestation d’une tentation commune à toutes les démocraties (au contraire de ceux qui se contentent d’une définition vague du phénomène), aurait peut-être pu aller plus loin. Certes, une grande
fresque comme celle qu’il propose ici vise plus à l’effet d’ensemble qu’à la précision
du détail. Mais il est peut-être insuffisant d’avancer l’hypothèse que les grands
changements économiques et sociaux contemporains, en déstabilisant les sociétés
occidentales prospères, sont la cause essentielle du phénomène : celui-ci résulterait
de ruptures internes aux espaces nationaux et de l’affaissement de la sécurité minimale offerte dans ce cadre par les États, de sorte qu’on pourrait le supposer voué à
devenir une maladie chronique, fût-elle parfois repliée dans des foyers localisés.
En fait, Hermet ébauche aussi d’autres hypothèses, qu’il serait intéressant
d’approfondir. L’une d’elles est que les raisons du succès actuel du « populisme »
pourraient ressortir également de l’évolution de la technique politique, dans
laquelle il n’y a plus de place (ni de goût) pour les programmes complexes, les fascinations idéologiques, les allégeances stables et les engagements militants trop exigeants. Mais il faudrait aussi se demander quelle a été, outre l’influence du populisme des « contre-élites », celle du populisme des élites (mais oui, on peut
également l’appeler ainsi) par lequel ces dernières ont réagi à l’obsolescence des
techniques et des discours politiques traditionnels ; se demander en outre si, une
fois disparus les adversaires crédibles (intérieurs et extérieurs) de ces élites, la
démocratie n’est pas devenue pour l’
establishment un luxe superflu. Ou du moins
auquel on pourrait substituer la mise en scène de la vie privée des dirigeants, des
formes inédites de personnalisation du pouvoir afin d’« humaniser » la vie politique,
des modes d’investiture populaire des leaders, le contournement des circuits habituels de la représentation et de la discussion démocratiques, des procédures référendaires expéditives, tout cela sous prétexte d’instaurer une démocratie qui ne serait
pas polluée ni alourdie par les intrigues des hommes politiques professionnels.
Hermet le souligne lui aussi : l’appel au peuple, à ses « vertus », à la souveraineté qui lui échoit, mais aussi les dénonciations démagogiques du peu de moralité de la politique sont des recettes auxquelles n’ont pas seulement fait appel, sans
scrupules, de nouveaux entrepreneurs désireux d’investir le marché politique, mais
aussi des membres installés de l’
establishment, désormais à court d’arguments permettant de mobiliser les citoyens ou en quête d’une popularité facile auprès d’un
« peuple » envers lequel ils nourrissent un mépris hautain – si l’on en croit le « populiste » de gauche Christopher Lasch, auteur du passionnant
La révolte des élites et
la trahison de la démocratie
[8]. Comment alors ne pas soupçonner que ce populisme
« d’en haut », plus éduqué et plus élégant que l’autre et apparemment plus inoffensif, contribue lui aussi à perturber et à étouffer la vie démocratique ?
Traduit de l’italien par Jean-Louis Briquet
[1]
David L. Sills (ed.),
International Encyclopedia of the Social Sciences, NewYork, MacmillanCo. & FreePress, 1968.
[2]
Londres, Routledge, 1995.
[3]
Ernest Gellner et Ghita Ionescu,
Populism : Its Meaning and National Characteristics, Londres, Weidenfeld & Nicolson, 1969.
[4]
Margaret Canovan,
Populism, New York, Harcourt Brace, 1981.
[5]
L’étiquette peut même devenir une sorte de lettre de noblesse. Dans sa revue théorique
Ideazione(n°2/2000), la nouvelle
droite italienne a publié un ensemble d’articles sous le titre « Les vertus du populisme », où elle revendique celui-ci comme
un enracinement populaire inconnu des partis traditionnels.
[6]
Notamment
Vingtième siècle 1997, n° 2.
[7]
Notamment Hans-Georg Betz et Stefan Immerfall (eds.),
The New Politics of the Right. Neo-Populist Parties and Movements
in Established Democraties, New York, St Martin’s Press, 1998; Yves Mény et Yves Surel,
Par le peuple, pour le peuple. Le populisme et les démocraties, Paris, Le Seuil, 2000; Paul Taggart,
Populism, Philadephie, Open Press, 2000.
[8]
Castelnau-le-Lez, Climats, 1996.