2001
Critiques internationales
Notes
• DAVIS (DEBORAH S.), ED.
The Consumer Revolution in Urban China
Berkeley, University of California Press,
2000,366 pages.
LIU XIN
In One’s Own Shadow. An Ethnographic
Account of the Condition of Post-Reform
Rural China
Berkeley, University of California Press,
2000,245 pages.
LÜ XIAOBO
Cadres and Corruption. The
Organizational Involution of the Chinese
Communist Party
Stanford, Stanford University Press,
2000,368 pages.
MUEGGLER (ERIK)
The Age of Wild Ghosts. Memory,
Violence and Place in Southwest China
Berkeley, University of California Press, 2001,360 pages.
ASHFORTH (ADAM)
Madumo, A Man Bewitched
Chicago, Chicago University Press,
2000,255 pages.
Comment vivre avec la sorcellerie à
Soweto ? Et comment écrire sur le sujet ?
Adam Ashforth n’a, bien sûr, pas de
réponse à la première question; mais ce
livre en est une, et fort créative, à la
seconde. Il ne s’agit ni d’un traité scientifique, ni d’un roman. L’auteur le présente en introduction comme « une histoire particulière et personnelle, tirée
de la vie ». Et de fait, ce livre est plein
de vie, d’autant plus qu’il entrelace deux
histoires. Celle de Madumo, un ami de
l’auteur habitant Soweto, qui se retrouve
de plus en plus empêtré dans les rumeurs
et accusations de sorcellerie et dans de
multiples tentatives de guérison. Et celle
d’Ashforth lui-même, essayant d’apprendre à vivre à Soweto... ce qui est en soi
un exploit. Je ne connais aucun autre
anthropologue qui ait réellement réussi
à s’installer dans le paysage quotidien
d’un grand township sud-africain.
Ashforth est politiste mais, peut-être à
cause de l’intensité de son travail de terrain, il s’est « anthropologisé », du moins
sous certains aspects. Il a trouvé à Soweto
une mère, un père, des frères et sœurs,
et même un « père » pour sa voiture.
Mais, heureusement, il n’est pas devenu
un de ces « saints » de l’anthropologie
post-moderne pour qui écrire sur soi-même – présence de l’anthropologue
comme partie intégrante des recherches
de terrain – semble fournir une excuse
pour célébrer sa perspicacité professionnelle. Certes, Ashforth est aussi présent dans son livre que Madumo. Mais
ils sont aussi désemparés l’un que l’autre
– quoique de manière différente – face
aux pièges de la « sorcellerie ». Madumo
apparaît comme tragiquement humain
dans son ambivalence, ses hésitations et
parfois son courage lorsqu’il est aux
prises avec de méchantes accusations,
des guérisseurs équivoques et des
ancêtres assoiffés de vengeance. Ashforth a ses propres façons de chercher des
explications. Il n’accepte certainement
pas la vision courante en Occident de la
sorcellerie comme vestige de la tradition, destiné à disparaître avec la modernisation. Et il est de fait que la vie quotidienne à Soweto se prête mal à une
telle façon de voir. Il suggère plutôt que,
pour les habitants, elle a remplacé l’apartheid comme mal primordial. Il met
d’ailleurs en lumière la professionnalisation des guérisseurs avec leur mélange
de convictions locales et occidentales.
Mais il ne cache pas qu’il reste stupéfait
par la prégnance que gardent ces représentations sur l’esprit des gens. À la fin
du livre, il quitte Johannesburg sans avoir
levé ses incertitudes. Et l’on ne sait pas
vraiment si Madumo a été « guéri » par
ses douloureuses (et coûteuses) thérapies.
C’est par cette ouverture sur le doute,
notamment, que le livre donne une
impression si vivante de ce que signifie
la « sorcellerie » dans la vie quotidienne.
Il n’y a pas que les Occidentaux à être
sceptiques : les Africains comme Madumo
ne cessent de douter de la « réalité » de
certaines rumeurs ou prescriptions, et de
la mettre à l’épreuve. Mais, précisément
parce qu’Ashforth décrit cela en l’entremêlant à ses propres incertitudes, on n’en
voit que mieux comme il est difficile
d’échapper à des représentations aussi
obsédantes. Plus indirectement, il montre
aussi que ces peurs ne sont pas si différentes de celles qui assiègent sa propre
société, en Occident.
Un beau livre, d’une grande force intellectuelle et d’une grande honnêteté.
Peter Geschiere
HARDING (JEREMY)
The Uninvited. Refugees at the Rich
Man’s Gate
Londres, Profile Books, 2000,128 pages.
MACGAFFEY (JANET), BAZENGUISSA-GANGA (RÉMY)
Congo-Paris. Transnational Traders on the
Margins of the Law
Londres, The International African
Institute; Oxford, James Currey; et
Bloomington, Indiana University Press,
2000,190 pages.
Eurostar devrait offrir l’enquête de
Jeremy Harding à ses passagers pour les
distraire de ses tarifs prohibitifs : le
volume tient aisément dans la poche
d’un veston, sa lecture correspond grosso
modo au temps du voyage (retards non
compris), et quel meilleur endroit pour
prendre connaissance de son contenu
que ce train aseptisé dont le personnel
participe au refoulement des migrants
clandestins depuis janvier 2000, en vertu
de la « responsabilité du transporteur »,
et dont les rames roulent à quelques centaines de mètres du désormais célèbre
foyer de Sangatte ? L’auteur jette un
regard lucide et chaleureux sur les réfugiés et les migrants qui cherchent à pénétrer dans la forteresse Europe, en les
peignant comme des êtres humains, et
pas seulement comme un problème, et
en retraçant leur épopée. Il démonte
l’inanité des politiques publiques en la
matière, sans diaboliser les agents chargés de les mettre en œuvre. Il insiste sur
la complexité et l’ambivalence de la
condition des clandestins, que résume
bien un prêtre responsable d’un refuge
dans les Pouilles : « La seule aide réelle
qu’ils obtiennent provient de ce centre
d’accueil et du crime organisé ».
Une appréciation que confirme l’intéressante enquête de Janet MacGaffey et
Rémy Bazenguissa-Ganga sur les commerçants des deux Congo opérant en
Europe. Pour des raisons pratiques, l’ouvrage se focalise sur Paris, et plus spécialement sur le quartier de Château-Rouge. Bien que sa problématisation,
empruntant largement aux thèses de
James Scott, soit assez décevante, il fournit une information de première main
sur l’économie politique et morale des
circuits marchands transnationaux dans
lesquels évoluent les « aventuriers »,
« bougeurs », « lutteurs » et autres
« douaniers » congolais, grâce à la fréquentation assidue des boutiques, des
nganda (bars clandestins) et des réseaux
personnels par les auteurs, selon une
méthode que Janet MacGaffey avait déjà
suivie dans ses remarquables travaux sur
la « seconde économie » zaïroise. Ce
monde de la débrouillardise et du « bizness » est beaucoup plus individualiste
que celui des diasporas marchandes
ouest-africaines. Il permet à ses acteurs
de s’émanciper de la pauvreté et de la
marginalisation auxquelles les condamne
la crise dans laquelle se sont enfoncés
leurs deux États d’origine. Il leur donne
l’opportunité d’affirmer leur dignité à
travers une culture matérielle de l’ostentation, qui contraste avec leur statut
administratif de clandestin, et infine de
reconfigurer la société occidentale dans
laquelle ils évoluent selon les termes de
leur propre expérience historique. La
condition « liminale » (Victor Turner)
des sans-papiers est ainsi vue comme
une expression parmi d’autres de la globalisation, grâce à un retournement bienvenu de l’analyse.
Jean-François Bayart
SARTORI (GIOVANNI)
Pluralismo, multiculturalismo e estranei.
Saggio sulla società multietnica
Milan, Rizzoli, 2000,128 pages.
RUSCONI (GIAN ENRICO)
Come se Dio non ci fosse. I laici, i cattolici
e la democrazia
Turin, Einaudi, 2000,167 pages.
Dans sa lettre pastorale du 12 septembre
2000, le cardinal archevêque de Bologne,
Giacomo Biffi, affirmait que « les critères
d’admission des immigrés ne sauraient
être purement économiques ». Il importe, expliquait le prélat, « que l’on se
préoccupe sérieusement de sauver l’identité propre de la nation ». Ces déclarations ont suscité de nombreuses réactions (« Et les musulmans italiens, où
les met-on ?» « Et les Italiens, que sont-ils ? Chrétiens ou “italiens” » ?). Elles
participent, naturellement, du débat
ouvert en Italie du fait des mutations
entraînées par l’effondrement de la formule sur laquelle le pays a fonctionné
quelque quarante ans durant.
Dans ce cadre, marqué par le questionnement des grands mythes organisateurs
du pays (tous résistants, tous catholiques,
tous italiens), deux prises de position
récentes à signaler. Celle de G. Sartori,
l’un des pères de la science politique italienne, pour qui le multiculturalisme
n’est pas une continuation ou une amplification du pluralisme mais « un retournement de celui-ci, un renversement qui
en est la négation ». Le multiculturalisme, loin d’aller dans le sens d’une intégration différenciée, déboucherait donc
sur une désintégration multiethnique.
À l’encontre de cette thèse, à laquelle il
est reproché de s’en prendre à un niveau
théorique à « l’idéologie multiculturaliste » sans proposer d’alternatives crédibles au regard de la réalité qui se met
en place, G.E. Rusconi. Le politologue
turinois, se référant tant à Jonas qu’à
Kelsen ou à Dietrich Bonhoeffer, déclare
se placer sur le terrain de l’exercice de la
citoyenneté et plaide pour une démocratie laïque en Italie, notant que « sur
les questions éthiques d’importance
publique immédiate, la distinction entre
laïcs et catholiques est devenue politiquement plus signifiante que celle entre
droite et gauche ».
Patrick Michel
FLORINI (ANN M.), ED.
The Third Force. The Rise of Transnational
Civil Society
Washington, Carnegie Endowment for
International Peace, 2000,295 pages.
Pour l’essentiel, les études publiées à ce
jour sur la société civile internationale ne
reposent pas sur des recherches empiriques ou bien, dans les meilleurs cas,
sont axées sur un nombre limité d’acteurs, dans un domaine étroit. L’ouvrage
coordonné par Ann Florini tente de
combler cette lacune en regroupant six
études portant sur des secteurs aussi
larges et divers que la défense des droits
de l’homme et de la démocratie, la lutte
contre les grands barrages, la corruption ou encore les mines antipersonnel
et la non-prolifération. En ce sens, il
s’agit moins d’études de cas fondées sur
des enquêtes de terrain que de bilans
sectoriels.
Avec raison, les auteurs préfèrent parler
de société civile « transnationale » plutôt
qu’« internationale », ce qui permet à la
fois de souligner le caractère transfrontalier des activités concernées et le fait
qu’elles impliquent des individus et des
groupes de quelques pays et régions du
monde : l’action est rarement aussi
« mondiale » que la littérature le laisse
généralement entendre. De même, dans
son introduction, Ann Florini rappelle
combien ce phénomène s’inscrit dans
une trajectoire historique longue, ce que
tendent à oublier tant d’analystes, exagérant le tournant qu’aurait constitué la fin
de la bipolarité et oubliant l’importance
de facteurs plus contextuels et localisés.
Plus cohérent que bien d’autres ouvrages
collectifs, celui-ci tente d’évaluer la capacité de la société civile transnationale à
incarner la « conscience mondiale » dont
le monde aurait besoin. Les éléments de
réponse qu’il propose n’échappent malheureusement pas à la normativité et
aux présupposés idéologiques qui caractérisent la plupart des publications sur ce
sujet. L’existence de « valeurs communes » est ainsi considérée comme
allant de soi ; la société civile transnationale bénéficie d’un a priori positif, et
les critiques sont prestement contournées. Du moins cette position a-t-elle le
mérite d’être clairement annoncée et
assumée par les auteurs.
La bibliographie annotée proposée en
fin de volume constitue un instrument
très utile.
Béatrice Pouligny
DAVIS (DEBORAH S.), ED.
The Consumer Revolution in Urban China
Berkeley, University of California Press,
2000,366 pages.
LIU XIN
In One’s Own Shadow. An Ethnographic
Account of the Condition of Post-Reform
Rural China
Berkeley, University of California Press,
2000,245 pages.
LÜ XIAOBO
Cadres and Corruption. The
Organizational Involution of the Chinese
Communist Party
Stanford, Stanford University Press,
2000,368 pages.
MUEGGLER (ERIK)
The Age of Wild Ghosts. Memory,
Violence and Place in Southwest China
Berkeley, University of California Press, 2001,360 pages.
La réforme de la Chine et son intégration
dans le système économique mondial par
le biais de son entrée dans l’OMC représentent l’un des principaux enjeux internationaux de la prochaine décennie. Or
la « globalisation » de ce super-pays est
évidemment un processus plus complexe
que ne le voudrait la doxa néolibérale.
Xiaobo Lü montre qu’elle se traduit non
par l’arasement de l’« exception » chinoise, mais par l’invention d’un néo-traditionalisme, sous l’effet d’une « involution organisationnelle » du parti/État.
Les origines en remontent pour l’essentiel au Grand Bond en avant, mais elle
s’est trouvée intensifiée par les réformes
post-maoïstes. La désinstitutionnalisation
du parti provoquée par la succession
régulière de campagnes coercitives de
mobilisation politique a empêché la formation d’une véritable bureaucratie et
ouvert la voie au triomphe des guanxi (les
relations personnelles) dans la conduite
des affaires, au népotisme en milieu
urbain, à la résurgence des structures
patriarcales et claniques dans les campagnes. Cependant, le rôle de l’État n’a
pas diminué, tant s’en faut. Les opérations de lutte contre la corruption, les
multiples agences parapubliques qui ont
été créées dans le cadre des réformes de
libéralisation, le brouillage de la frontière entre le public et le privé – notamment dans les eaux troubles des « unités
de travail » – ont même accru son intervention. En outre, la plupart des « sociétés » ou des « associations », censées
attester l’émergence d’une « société
civile », n’ont qu’une autonomie limitée
et sont des entités lucratives. L’analyse
détaillée de l’évolution de l’appareil du
parti et des pratiques de corruption autorise ainsi l’auteur à restituer sans complaisance l’économie politique de l’ouverture de la Chine et à pronostiquer
l’émergence d’un « capitalisme de butin »
plutôt que d’une démocratie de marché.
Récusant l’approche culturaliste, sa socio-logie de l’organisation communiste permet de compléter et d’affiner la lecture
walderienne du régime en termes de néo-traditionalisme et revêt une réelle dimension comparative, notamment par rapport aux expériences est-européennes.
L’ouvrage dirigé par Deborah Davis traite
d’un autre aspect de l’ouverture de la
Chine : celui de la révolution dans la
consommation qu’ont rendue possible
les réformes dengistes, au moins en
milieu urbain. Il s’en est suivi une aggravation des inégalités sociales, mais sans
que naissent des sentiments évidents de
frustration ou de ressentiment chez les
exclus de cette libéralisation de la culture
matérielle. D’une part, le desserrement
de la contrainte politique sur la consommation représente un véritable gain
d’autonomie sociale; de l’autre, le maintien de la distribution d’un certain nombre de biens publics par le régime amortit le coût social des asymétries dont est
porteuse la marchandisation. Reste à
interpréter celle-ci. L’un des intérêts de
l’ouvrage provient des divergences entre
les auteurs sur ce plan. La consommation
peut véhiculer l’individuation – comme
dans le cas des robes de mariée pour les
femmes hui de Xi’an– mais cette dernière
peut aussi bien être un « assujettissement » de type foucaldien et la reconstitution d’une « discipline » ou d’un
contrôle social, ainsi que le suggère l’analyse des hotlines traitant des problèmes
de couple à Shanghai. De même, il n’est
pas évident que la nouvelle culture matérielle participe à l’émergence d’un espace
public, voire d’une société civile. Débat
important qui fait écho à tout un courant
de la recherche contemporaine sur les
pratiques de consommation et n’en rend
pas moins attrayante la lecture de chapitres
traitant du logement, des Mc Donald’s,
des cartes de vœux, des lieux de danse, des
bowlings ou de la fonction des cigarettes
de luxe dans les affaires.
Les deux autres ouvrages que nous avons
sélectionnés se penchent en quelque
sorte sur l’envers du décor des réformes
dengistes. Xin Liu dresse l’ethnographie
d’un village d’une « zone pauvre et arriérée » ( pinkun diqu) dans la province du
Shaanxi afin de rendre compte de son
« expérience historique » des mutations
en cours, de sa « forme de vie » (Wittgenstein), ainsi que de la constitution
du Soi dans ce contexte économique
défavorisé et à travers les pratiques de la
culture matérielle. Il s’agit de saisir « le
moment transitoire où, dans le cours de
la dernière décennie du XXe siècle, l’être
social devient ». Parenté, mariage, alimentation : au détour de ces institutions
sociales se lit la capacité des villageois à
contourner l’action des représentants de
l’État – par exemple dans le domaine de
la limitation des naissances– pour autant
que la pression de celui-ci ne s’exerce pas
sur le mode de la confiscation de la propriété matérielle, véritable vecteur de la
subjectivation à travers les relations
sociales. Compte tenu de la disparition de
tout « groupe identifiable de sujets punissables », la répression est devenue passablement flexible et aléatoire. Une
« immoralité » post-maoïste du politique
qui résulte du retrait de l’État des pratiques économiques locales, de l’introduction d’une économie de marché et de
son idéologie de l’échange, et du relâchement du contrôle communiste sur les
activités culturelles et religieuses. Cette
monographie villageoise conclut à « l’absence de tout mode d’économie morale »
dans la vie communale en une telle
période de transition, mais aussi à l’émergence d’un « espace moral sans amarres »,
notamment par le truchement du discours de dénonciation de la corruption.
En outre, la « combinaison arbitraire de
formes culturelles » qui résulte de la
désarticulation des règles et des codes
communaux s’accompagne d’une
« grande maîtrise des formes culturelles »
chez les paysans du Shaanxi, aussi
« pauvre et arriérée » que soit leur région :
« Il existe bien des incertitudes sur l’avenir de la Chine. Mais une chose est sûre,
il sera le fait d’une génération caractérisée par une grande capacité à déconnecter les différentes formes culturelles de
leur contenu ».
L’ethnographie de l’imaginaire social de
l’État chinois dans une « minorité »
montagnarde du Yunnan – sans que
celle-ci soit perçue dans les termes
convenus des « études ethniques » chères
au régime– est d’une tonalité beaucoup
plus sombre. Avant 1949, la vallée observée était régie grâce à la rotation annuelle
des responsabilités communautaires
parmi les maisonnées les plus prospères.
Le régime communiste s’est employé à
se subordonner, puis à détruire ce système du ts’ici. Ce dernier est néanmoins
parvenu à subsister, malgré la collectivisation des terres, jusqu’en 1965, date
à laquelle la pollution symbolique de
l’emblème de la communauté par le sang
menstruel d’une cadre, lors d’un meeting
de masse, a transformé la famille des
ancêtres en une cabale d’esprits malfaisants. Depuis, ces âmes errantes hantent
la vallée. Sous le couvert de la Révolution
culturelle, elles ont d’abord tué les cadres
coupables de la destruction du ts’ici, de
l’extermination de ses titulaires et des
souffrances endurées pendant le Grand
Bond en avant. En dépit de la multiplication des rituels d’exorcisme destinés à
apaiser les défunts privés de funérailles
décentes, elles ont continué à s’en
prendre aux dirigeants locaux et aux paysans dans le contexte de l’instauration de
la nouvelle économie de marché et de la
mise en œuvre de la politique coercitive
de limitation des naissances. À travers
cette fantasmagorie de l’« État spectral »
s’affirme une autre conception du temps
que celle, linéaire, des communistes. Ce
livre important non seulement montre
le poids de la mémoire traumatique des
grandes tragédies de la collectivisation,
mais encore la récurrence de l’invisible
dans l’élaboration des pratiques politiques. La Chine a certes un avenir, celui,
plus ou moins radieux, que lui promettent les chantres de la libéralisation. Elle
a aussi un passé bien présent dont il serait
avisé de se préoccuper.
Jean-François Bayart
HSU (MADELINE A.)
Dreaming of Gold, Dreaming of Home.
Transnationalism and Migration
between the United States and South
China, 1882-1943
Stanford, Stanford University Press,
2000,271 pages.
L’auteur retrace le « circuit de migration transnationale » entre Taishan, en
Chine du Sud, et la Californie, de la ruée
vers l’or à la Seconde Guerre mondiale.
Elle insiste sur l’intensité des flux
humains, économiques, financiers, culturels entre les deux bouts de cette
chaîne, les relations transnationales
contribuant en l’occurrence à la reproduction de l’ordre familial, en dépit de
l’éloignement géographique, et aux tentatives nationalistes de réforme et de
redressement de la Mère Patrie. Elle
souligne notamment que les mesures
d’exclusion raciale, aux États-Unis, ont
renforcé cette forme précoce de « glocalisation » dont l’une des expressions a
été l’ampleur des investissements évergétiques consentis par les émigrés, sans
au demeurant que ces derniers constituent un levier suffisant pour assurer le
décollage durable de la province. De
même, le renfermement spatial et économique de la communauté chinoise
dans des quartiers et des « niches » ethniques a été le produit de ce racisme
public, plutôt que d’une aimable propension au multiculturalisme de la
société américaine. Autre moment fort
de l’analyse, la description, remarquablement précise, des modalités de l’économie politique de l’immigration (nécessairement) clandestine est d’une actualité
évidente : on évalue à 90% son taux de
réussite, en dépit de la sévérité des obstacles administratifs. En mettant l’accent
sur l’historicité du « circuit de migration » entre la Chine du Sud et la Côte
Ouest de l’Amérique, Madeline Hsu
conclut à un relâchement du lien transnational au lendemain de la Seconde
Guerre mondiale, du fait d’un assouplissement des lois américaines d’immigration et des péripéties politiques
chinoises. Un relâchement que n’a nullement inversé le rapprochement entre
les deux pays à partir de 1972. La globalisation ou le recul du transnationalisme : la fin des territoires ne va décidément pas de soi.
Jean-François Bayart
LEIFER (MICHAEL), ED.
Asian Nationalism
Londres, Routledge, 2000,203 pages.
Cet ouvrage collectif, le dernier, sans
doute, que M. Leifer aura coordonné
avant sa mort, aurait pu être l’occasion
d’un bel exercice comparatiste. Il s’ouvre
sur un chapitre d’Anthony Smith qui
reprend les grandes lignes de sa théorie
du nationalisme en deux temps et trois
mouvements : l’approche primordialiste
échoue à rendre compte de la construction de cette idéologie à l’époque moderne ; celle du développementalisme
socio-économique qui, elle, s’y applique,
pèche par excès de matérialisme; il faut
chercher l’origine des nationalismes dans
la réinterprétation de ses caractères ethniques par une intelligentsia moderne
appelée à sans cesse remodeler ce matériau ancien à mesure qu’elle se renouvelle
elle-même. En dépit de ses connotations
primordialistes (que Smith ne cache plus
depuis The Ethnic Origins of Nations
publié en 1986), ce premier chapitre
offrait un cadre d’analyse, une hypothèse
à tester.
Seul un auteur, Michael Leifer lui-même, jouera le jeu pour conclure que
le cas indonésien, dont il s’est chargé
dans ce volume, ne correspond pas au
modèle de Smith, avant tout parce que
la nation indonésienne ne se rattache
pas à une ethnicité particulière. Les
autres chapitres décrivent les caractères
dominants des nationalismes asiatiques,
parfois de façon très détaillée, parfois
de façon fort cursive (le chapitre sur le
Japon, un cas emblématique, ne compte
que neuf pages !).
Le seul fil rouge que le lecteur peut se
donner comme guide de lecture concerne
le rapport à l’autochtonie. On le retrouve
au fondement de nombreuses nations
(de la référence aux Han en Chine aux
bumiputra malais, en passant par le mouvement des Mestizos philippins, tout
aussi antichinois) ou en plein essor (y
compris en Inde, où l’universalisme de
Nehru cède sous les assauts du militantisme hindou), sauf à Taiwan où l’opposition entre « continentaux » et « taiwanais de souche » s’estomperait au
profit d’une conception renanienne de la
nation. Asian Nationalism, qui aurait pu
devenir un ouvrage de référence s’il avait
été bien fait, souffre de l’hétérogénéité
de bien des livres issus d’un colloque.
Christophe Jaffrelot
ONDAATJE (MICHAEL)
Le fantôme d’Anil
Traduit de l’anglais par Michel Lederer.
Paris, Éditions de l’Olivier, 2000,
301 pages.
Si la fiction dépasse parfois la réalité, un
roman peut rendre compte de cette dernière mieux qu’aucun livre de sciences
sociales. C’est le cas du dernier roman de
Michael Ondaatje, qui immerge le lecteur dans l’univers de la guerre civile à
Sri Lanka.
Le fantôme d’Anil est un livre de diaspora,
non seulement parce que Ondaatje, qui
vit au Canada depuis 1962, s’y intéresse
à sa patrie d’origine, déchirée par le
conflit entre Tamouls et Cinghalais, mais
aussi parce que l’héroïne, Anil, est dans
la même situation que lui : médecin
légiste auprès de la Commission pour les
droits de l’homme de Genève, elle est
mandatée par cette dernière pour enquêter sur des massacres et des disparitions
dans son pays d’origine, Sri Lanka.
Comme toujours en pareil cas, l’émigré
est en décalage. Or l’effort d’Anil pour
retrouver des repères passe par les odeurs,
la cuisine et tout un univers de sensations qui nous renseignent sur les voies
mystérieuses de la redécouverte de ses
racines par un exilé ordinaire.
Que peut un envoyé de Genève ? Le livre
décrit la solitude et l’isolement de celle
qui a mis au jour la responsabilité du
gouvernement dans les massacres d’innocents mais que personne ne veut écouter. Àla fin, elle n’a que le temps de fuir
en laissant derrière elle les preuves qu’elle
a réunies, car les autorités sont passées de
la suspicion à l’hostilité. Ne pourrait-on
pas la faire disparaître elle aussi ?
Ondatjee nous fait entrer dans la violence sri-lankaise par une voie insolite.
Le lecteur sait à peine qui est tamoul, qui
est cinghalais, quels sont l’origine et les
enjeux de ce conflit. Brutalement plongé
dedans, il perçoit qu’une guerre peut
n’exister que pour elle-même, jusqu’à
se familiariser, malgré lui, avec une violence à la fois quotidienne et raffinée
– le crime étant assorti de la torture pour
mieux saccager l’adversaire. Cette violence est tout autant symbolique car
l’homme de la rue subit l’angoisse de ne
plus pouvoir faire confiance à ses voisins, qu’ils soient ou non de la même
communauté, et vit dans la peur de
l’État, aussi « démocratique » soit-il.
Christophe Jaffrelot