2001
Critiques internationales
Une Europe politique par le marché et par la monnaie
Nicolas Jabko
chercheur à la FNSP (CERI).
Aux yeux des pères fondateurs, la raison d’être de la construction européenne était tellement évidente que la question ne se posait même pas. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, l’objectif de pacification des relations entre les pays membres de l’Europe communautaire était en
soi suffisamment ambitieux pour justifier toutes les avancées possibles vers l’unité.
Le paradoxe d’aujourd’hui est celui d’une réalisation si éclatante de cet objectif que
l’Union européenne semble privée de projet véritablement mobilisateur. Cette
impression d’une Europe sans âme est renforcée par le fait que la dimension politique des deux grands projets qui n’ont cessé de nourrir l’ordre du jour depuis
1985 ne va pas de soi. À première vue en effet, aussi bien le marché unique, symbolisé par l’échéance de 1992, que l’union monétaire, avec la naissance de l’euro,
sont des projets essentiellement « économiques ». D’où les nombreux appels lancés en faveur d’une Europe plus « politique » – c’est-à-dire plus sociale dans son
action, plus démocratique dans ses mécanismes de décision, voire plus puissante
en matière de politique étrangère et de défense. Se dessine ainsi une critique plus
ou moins explicite de l’« économicisme » de la construction européenne récente.
On voudrait reconsidérer ici, sous l’angle des finalités, les principales avancées
du processus européen des deux dernières décennies. Même s’il ne suffit pas
d’extrapoler la trajectoire passée pour tracer l’avenir, et quoi qu’on pense de la physionomie actuelle de l’Union, il est difficile d’imaginer qu’on pourra inventer une
Europe « véritablement politique » sans partir de ce qui existe déjà. Il faut donc
commencer par se demander ce qui, dans les avancées récentes, peut déjà préfigurer
cette Europe-là. Car, contrairement à ce qu’on pourrait croire, le simple constat
d’évidence que le marché unique et l’euro sont des constructions « économiques »
ne mène pas très loin. Il est vrai que le marché occupe, dans les représentations de
l’organisation économique et sociale, une place qui s’est singulièrement élargie depuis
vingt ans. Mais la réalisation du marché unique et de l’euro ne peut pas être comprise simplement comme une réaction logique aux « forces » ou à l’« idéologie »
du marché mondialisé. C’est adopter une vision très réductrice des enchaînements
historiques que d’assimiler la construction européenne récente à la simple traduction politique d’évolutions économiques structurelles ou à l’application mécanique d’une idéologie économique néolibérale. Si la construction de l’Europe est
redevenue un impératif aussi important à partir des années quatre-vingt, c’est
avant tout parce que ses promoteurs ont su saisir l’opportunité politique que représentait la résurgence soudaine de la rationalité de marché dans un contexte historique particulier. Ce n’est pas tant l’objet « économique » des réformes qui permet de comprendre en profondeur ce processus, que l’importante mobilisation
politique à laquelle il a donné lieu, avec des résultats d’ailleurs très divers qui, à leur
tour, ne peuvent être compris simplement comme les effets de dynamiques d’intérêts
économiques.
Le contexte historique de la construction européenne depuis le milieu des années
quatre-vingt est marqué par un événement fondamental : le retour du marché
comme principe d’organisation de l’économie. Il s’agit là d’un revirement historique. En effet, la période qui va de la fin de la Seconde Guerre mondiale au moins
jusqu’à la fin des années soixante-dix fut marquée par le renforcement des différents « modèles » nationaux de régulation del’économie
[1]. Ces différents modèles
avaient prospéré dans le contexte très particulier de l’après-guerre. Le double
traumatisme de la crise économique des années trente et d’une guerre de destruction massive rendait impossible le simple retour au système de démocratie
libérale antérieur. Un certain consensus émergea alors au sein des élites dirigeantes
européennes pour condamner les « vices » du marché et le laissez-faire économique
[2].
Concrètement, ceci se traduisit notamment par la mise en place de garde-fous
contre les facteurs d’instabilité sociale liés au fonctionnement de l’économie de
marché – sans pour autant en remettre en cause les principes, compte tenu de
l’affrontement idéologique avec l’Union soviétique. Ainsi se constituèrent dans
l’Europe d’après-guerre des formes d’organisation économique et sociale qui se
démarquaient nettement de la doctrine économique libérale, en particulier la
consolidation du secteur public et l’extension d’un État-providence chargé de la
protection sociale des citoyens, traits communs aux différents modèles nationaux.
Avec la crise des années soixante-dix et les restructurations économiques engagées dans les années quatre-vingt, les contours de ces modèles nationaux sont
devenus plus flous. Ils n’ont, bien entendu, pas disparu du jour au lendemain, mais
ils ont été sérieusement érodés par un ensemble de facteurs économiques, politiques
et sociaux
[3]. Le cas le plus manifeste est celui du Royaume-Uni, où les réformes thatchériennes remirent profondément en cause le compromis socio-politique qui
avait cours depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Quoiqu’extrêmes, ces
réformes n’en étaient pas moins symptomatiques d’un phénomène plus large, dont
les effets n’ont pas fini de se faire sentir. En France, le tournant socialiste de la rigueur
en 1983 peut être interprété rétrospectivement comme le prélude à un retrait
relatif de l’État dans la gestion de l’économie. Même en Allemagne et en Scandinavie, les modèles « néo-corporatistes » de gouvernance de l’économie, qui étaient
apparus un moment comme une alternative possible à sa libéralisation sur le
modèle anglo-américain, ont été de plus en plus contestés à partir de la fin des années
quatre-vingt.
Cette érosion des modèles économiques nationaux malmenés par les forces de
la mondialisation est-elle le signe de leur refonte plutôt que de leur disparition ?
C’est très possible, même s’il est difficile de répondre avec si peu de recul historique. On peut fort bien imaginer leur renaissance, et même une remise en cause
profonde des principes du libéralisme économique. Cette question fait l’objet de
débats importants parmi les spécialistes d’économie politique internationale et
comparée, qui s’interrogent tous sur le sens des évolutions complexes communément regroupées sous le vocable de « mondialisation ». Sans prétendre y répondre
directement, il est néanmoins possible d’analyser comment la résurgence du marché constatée depuis le milieu des années quatre-vingt est devenue la toile de fond
de la construction européenne.
De ce point de vue, on peut distinguer quatre logiques de cette construction,
chacune fondée sur une certaine signification du marché : le marché comme réalité substantielle ; le marché comme modèle normatif ; le marché comme espace
de développement ; le marché comme horizon commun. Ces quatre significations sont compatibles plutôt que contradictoires : ce sont des « idéaux-types » (pour
utiliser une terminologie empruntée à Max Weber), c’est-à-dire qu’elles ne correspondent pas à des catégories présentes à l’état pur dans la réalité mais qu’elles
peuvent néanmoins être isolées à des fins heuristiques. En effet, cette distinction
présente l’avantage de différencier, et en même temps de rapprocher, plusieurs
aspects de ce processus. Dans chaque cas, on verra en quoi « l’Europe » s’est progressivement imposée comme une façon viable de résoudre les tensions provenant
de cette réapparition soudaine du marché. En définitive, la conjonction de ces
quatre logiques permet de mieux comprendre les liens entre la réapparition du marché et la relance européenne des années quatre-vingt autour des deux grands projets que furent le marché unique et la création de l’euro.
Le marché comme réalité substantielle
À un premier niveau d’analyse, la résurgence du marché depuis les années quatrevingt se manifeste d’abord par son irruption soudaine comme « réalité », résultant
notamment de diverses évolutions technologiques majeures dans certains secteurs
économiques. C’est ce qu’évoque généralement l’idée du marché comme ensemble
de « forces » ou de « contraintes ». Ceci constitue sans doute la facette la plus purement économique et la moins directement politique du marché
[4]. Les « forces du
marché » acquièrent un caractère impératif parce qu’un nombre très important
d’individus ajustent leur comportement en fonction de leur existence et tentent de
surmonter les éventuels obstacles qui entravent la réalisation de transactions. À partir des années soixante-dix et surtout quatre-vingt, ces forces ont fait soudain
irruption dans la réalité économique de certains secteurs où l’innovation technologique était particulièrement rapide. Ainsi, le secteur de la finance, jusqu’alors très
cloisonné et relativement abrité de la concurrence internationale, s’ouvrit à tel
point que son fonctionnement est apparu de plus en plus conforme à la vision du
marché comme mécanisme de coordination entièrement concurrentiel et décentralisé. Même si l’on peut demeurer sceptique sur le pouvoir explicatif des « forces du
marché » quand il s’agit de comprendre les évolutions politiques, il est difficile de
nier l’existence de tendances économiques particulièrement lourdes qui allaient
dans le sens de réformes profondes, notamment dans des secteurs très exposés aux
flux économiques et technologiques internationaux. C’est vers la fin des années
quatre-vingt qu’on commence à parler de « mondialisation » (ou encore de « globalisation »), terme qui s’applique tout d’abord à certains secteurs de l’économie où
la dimension internationale des mécanismes de marché apparaît alors avec une visibilitésans précédent
[5]. Les innovations technologiques renforçaient l’instantanéité
des transactions, rapprochaient les offreurs des demandeurs de services financiers
ou de télécommunication, et multipliaient les possibilités d’arbitrage et donc la
concurrence entre fournisseurs de services : la réalité d’un marché de plus en plus
mondial et concurrentiel s’est donc développée d’abord « par le bas ».
En fait, l’irruption du marché comme réalité substantielle dans certains secteurs
économiques doit être comprise non pas comme un raz-de-marée qui balaie tout
sur son passage, mais plutôt comme un ensemble de « forces » de corrosion externe
qui s’attaquent aux modèles de régulation de l’économie hérités du passé. Le
renouveau des forces du marché à la faveur des innovations technologiques des
années soixante-dix et quatre-vingt fut d’autant plus surprenant qu’on les croyait
définitivement domestiquées par les modèles nationaux de l’après-guerre. Du fait
de l’importance croissante des technologies de la finance et de la communication
dans les économies avancées, les acteurs économiques et politiques européens
furent confrontés à une série de nouveaux défis qui se posèrent en termes d’accroissement de la concurrence et d’internationalisation économique. Cette évolution
mit rapidement en lumière des contradictions au sein des modèles de gouvernance économique qui s’étaient enracinés en Europe occidentale : notamment
entre une mobilité accrue des capitaux et la capacité des États à taxer et à transférer des ressources, entre la volonté politique de créer les conditions d’un plus
grand dynamisme économique et les facteurs d’instabilité liés au décloisonnement
de l’économie, et plus généralement entre les considérations d’efficacité économique
et d’équité sociale.
Face à la montée de ces tensions, la marche vers l’unité européenne put apparaître comme une question de bon sens. Ce fut le cas notamment pour le gouvernement socialiste français de l’époque, après la fameuse décision de mars 1983 de
rester dans le système monétaire européen. Plutôt que de tenter de s’affranchir de
la discipline imposée par les marchés financiers du fait d’une mobilité accrue des
capitaux, le président François Mitterrand choisit de suivre les conseils de son
ministre des Finances Jacques Delors et d’amorcer une politique de « rigueur ».
Ce choix politique apparaît rétrospectivement comme déterminant car il s’ensuivit une série de réformes du financement de l’économie, non seulement en France
mais dans toute l’Europe. À partir du moment où les gouvernements décidaient
de s’imposer une discipline financière notamment au travers d’objectifs de change,
les cadres réglementaires de l’après-guerre, fondés entre autres sur des mécanismes de cloisonnement des marchés financiers et de contrôle des mouvements
de capitaux, n’étaient plus pertinents. Les uns après les autres, les États membres
de l’Europe communautaire engagèrent donc leur réforme dans les secteurs les plus
directement concernés par la mondialisation des marchés, notamment la finance.
Mais ces réformes créaient l’inquiétude car les rênes de l’économie paraissaient dès
lors échapper au contrôle politique national.
Puisque les problèmes étaient d’ordre économique et d’origine externe, il fallait
une solution à la fois économique et internationale : l’Europe du grand marché
unique. Ainsi, la caractérisation par Jacques Delors de l’échéance de 1992 comme
« objectif pragmatique » résume parfaitement une première dimension importante
de l’européanisme des années 1980-2000
[6]. L’unification européenne fut défendue comme une réponse allant de soi face aux tendances lourdes de l’économie mondiale. Le Livre blanc de 1985 sur l’achèvement du marché unique s’inscrit tout à
fait dans cette vision
[7]. Ce document fut préparé à la hâte par les services de la Commission européenne sous l’autorité du commissaire Cockfield, présenté au Parlement européen en janvier 1985, et approuvé six mois plus tard par le Conseil. Il
recense environ trois cents mesures destinées à la réalisation d’un véritable marché à l’échelle communautaire. Il s’agissait en un sens de la remise au goût du jour
du vieux projet de marché commun, rebaptisé pour l’occasion marché unique. Ce
dernier devait servir à abattre les barrières protectionnistes non tarifaires qui
avaient proliféré au sein de la Communauté, notamment depuis la crise des années
soixante-dix. Dans ce but, une méthode était définie : la « reconnaissance mutuelle »
des réglementations, qui interdisait une application mécanique des réglementations
nationales contre les importations d’origine communautaire, et le principe de leur
harmonisation « au niveau minimum », qui posait le principe de réglementations
sectorielles aussi peu contraignantes que possible.
Le succès de ce programme dans les années suivantes s’explique par son réalisme.
Réalisme économique, tout d’abord : puisque les cloisons entre les économies
nationales de la Communauté étaient devenues poreuses mais que les échanges intracommunautaires restaient limités par la lourdeur des réglementations, il semblait
nécessaire de changer la dimension du cadre réglementaire de l’économie et de passer au niveau européen. Il n’y avait rien de particulièrement révolutionnaire dans
cette idée, qui ne traduisait après tout que des raisonnements tout à fait classiques
sur l’exploitation des économies d’échelle et des avantages comparatifs du commerce
international. En revanche, le sentiment d’une accumulation sans précédent de pressions économiques externes, qui était de plus en plus répandu parmi les élites
européennes, était une nouveauté
[8]. En ce sens, le programme du marché unique
répondait à diverses perceptions et attentes du moment. Il s’inscrivait, somme
toute, dans la logique de nombreuses réformes accomplies au niveau national par
les réactions des gouvernements des États membres face aux pressions économiques et technologiques. Même si, dans certains cas, Delors était en fait moins
convaincu de cette nécessité que d’autres commissaires comme Cockfield, il décida
néanmoins de soutenir intégralement les propositions du Livre blanc
[9]. Le marché
unique ne faisait que traduire, à leurs yeux, la nécessité d’une adaptation aux réalités économiques nouvelles et incontournables.
Mais c’est aussi avec un grand réalisme politique que le Livre blanc fut présenté
comme s’inscrivant dans la continuité des ambitions des pères fondateurs. En
apparence très techniques, ses propositions ne semblaient pas particulièrement
risquées d’un point de vue politique. Lorsque, en 1984, Jacques Delors avait fait
le tour des capitales européennes afin de vendre son idée de marché unique aux gouvernements des États membres, il n’avait pas rencontré de fortes objections
a priori
[10]. Ce large accord obtenu au plus haut niveau fut bientôt raffermi par la
signature d’un nouveau traité, l’Acte unique, dont la nouveauté essentielle consistait à étendre la règle du vote à la majorité qualifiée au Conseil des ministres pour
faire passer les « mesures [...] qui ont pour objet l’établissement et le fonctionnement du marché unique » (Article 100a). Delors arracha cette réforme, à l’époque,
au nom de la nécessité d’une plus grande efficacité dans la mise en œuvre de
l’agenda de 1992. Là aussi, les promoteurs de l’unification européenne pouvaient
présenter leur programme comme la continuation de ce qui avait été entrepris dans
les années cinquante puisque, officiellement, la règle de la majorité qualifiée n’avait
jamais cessé d’être le principe de base des procédures de décision européennes.
Ainsi, la portée de ces deux initiatives politiques que furent le Livre blanc de 1985
et l’Acte unique de 1986 semblait plutôt modeste. Ce sont justement cette modestie
apparente de la relance européenne et son inspiration pragmatiste qui contribuent
à en expliquer le succès. Le marché apparaissait, dans les années quatre-vingt,
comme une réalité substantielle, et cette perception commune servit à justifier la
relance du processus. De ce point de vue, l’Europe se mit à incarner un principe
de réalité : il s’agissait d’améliorer le fonctionnement d’un marché qui existait
déjà en puissance et qui ne demandait qu’à produire plus de bien-être collectif.
Cependant, à partir du moment où l’Europe s’imposa comme synonyme de pragmatisme économique, elle devint également un lieu d’expression privilégié des
aspirations réformatrices et modernisatrices les plus diverses. C’est ici qu’on voit
poindre une deuxième logique de la construction européenne, fondée sur une
autre facette du marché.
Le marché comme idéal normatif
Comme la précédente, cette deuxième logique de la construction européenne
repose sur l’articulation entre une catégorie de signification du « marché » et un
certain type de réformes entreprises au niveau européen. Apriori, la dimension normative du marché est difficile à distinguer de sa dimension substantielle, car dans
la réalité économique la concurrence marchande agit comme une force de rappel
et donc, indirectement, comme un schème normatif. Cependant, il est possible de
le faire dans certains secteurs d’activité relativement épargnés par l’effet de corrosion des « forces » du marché. C’est notamment le cas de certains services dits
publics qui, dans un contexte historique donné, avaient été soustraits à la concurrence marchande et dont les structures n’avaient pas été ensuite directement
remises en cause par l’évolution technologique : par exemple le secteur de l’électricité, dans lequel les évolutions technologiques étaient relativement lentes.
À cet égard, une des grandes nouveautés des années quatre-vingt réside dans la
généralisation de la norme de marché bien au-delà des domaines directement
affectés par son affirmation comme réalité contraignante. Dans ce cas, le marché
ne se présente pas comme un ensemble de « forces », mais comme un « idéal »
d’efficacité ou de compétitivité. Il permet alors de justifier diverses réformes de structure dans des secteurs qui ne sont pas directement exposés à ses lois, mais qui cessent d’être considérés comme soustraits par nature aux impératifs du secteur marchand. Les objectifs traditionnels de présence du secteur public dans l’économie
– la correction des dysfonctionnements du marché, le développement de certaines
infrastructures, l’égalité d’accès aux services publics, la planification au service de
la croissance, etc. – ont été progressivement, sinon supplantés, du moins déplacés
par la norme marchande. À travers toute l’Europe et en l’espace de seulement
deux décennies, les objectifs de renforcement de la compétitivité, notamment par
injection de concurrence marchande dans de nombreux secteurs, sont devenus
synonymes de modernité économique.
Ce processus eut indéniablement une dimension idéologique, dans la mesure où
ces objectifs – conçus en termes dedémonopolisation et de libéralisation, voire de
déréglementation et de privatisation– constituèrent des points de ralliement pour
des acteurs situés à droite des échiquiers politiques nationaux. Le modèle thatchérien
tel qu’il se développa tout au long des années quatre-vingt exerça une séduction
évidente bien au-delà des frontières du Royaume-Uni. Cependant, le regain du marché comme idéal normatif ne se limita pas à un phénomène idéologique au sens
strict. Les conceptions traditionnelles du rôle de l’État dans l’économie étaient passablement discréditées non seulement dans les pays qui s’engagèrent ouvertement
sur la voie libérale tracée par le Royaume-Uni, mais aussi dans d’autres, comme
l’Allemagne ou la France, où les élites et les grands partis restaient idéologiquement attachés à des modèles conjuguant le marché avec d’autres principes
d’organisation économique. Avec la récession et l’internationalisation des économies européennes depuis la fin des années soixante-dix, de nombreux « champions nationaux » du secteur public français s’étaient transformés en « canards
boiteux », tandis que le consensus social à l’allemande commençait à s’essouffler.
Les promoteurs de la construction européenne, à la Commission, surent percevoir et mettre à profit cette vogue au moment où elle battait son plein
[11]. Les propositions des institutions européennes visant à améliorer la compétitivité de l’économie sont alors innombrables
[12]. Lord Cockfield défendit son Livre blanc, puis
d’autres prirent le relais; la Commission avait également très souvent recours à des
personnalités extérieures, comme l’économiste italien Paolo Cecchini, le gouverneur de la Banque d’Italie Carlo Ciampi, ou encore le secrétaire général de l’OCDE
Jean-Claude Paye. Tous ces programmes et rapports contribuèrent à diffuser l’idéal
de compétitivité parmi les élites européennes au cours de la période 1985-2000.
L’attrait de « l’Europe » était évidemment d’autant plus grand que la construction
européenne offrait un moyen politique pour faire passer des réformes quelquefois
impopulaires. Le caractère très général, voire l’ambiguïté, de cet objectif de compétitivité fut sciemment exploité pour justifier ou même réconcilier divers aspects
de la construction politique en cours
[13]. Ce fut le cas en particulier dans deux
domaines phares de l’action publique européenne pendant les années quatre-vingt
et quatre-vingt-dix : la politique de la technologie et celle de la concurrence.
La politique technologique est chronologiquement la première politique de
compétitivité conduite au niveau européen au cours des années quatre-vingt. Elle
consistait à diffuser les technologies de pointe dans l’économie, à travers de grands
programmes européens de soutien à la recherche « pré-concurrentielle », comme
le Programme stratégique européen pour les technologies de l’information
(ESPRIT)
[14]. L’un des buts recherchés par les promoteurs de ces programmes
communautaires était de se démarquer de la politique industrielle traditionnelle,
fondée sur le soutien financier direct à des firmes individuelles selon des objectifs
industriels conçus en termes principalement nationaux
[15]. Il s’agissait de réorienter l’aide publique vers le financement de coopérations technologiques susceptibles
d’améliorer la capacité des entreprises européennes à affronter une concurrence
internationale accrue dans les domaines de haute technologie. Les programmes technologiques communautaires, dont l’origine remonte aux grands projets mis en
place sur une base intergouvernementale au cours des années soixante-dix et au début
des années quatre-vingt (comme Airbus ou Eurêka), connurent leur apogée dans
la deuxième moitié des années quatre-vingt. Tout en restant très modestes à
l’échelle du PIB européen, les sommes allouées, qui ne représentaient que 1,6 %
du budget communautaire pour 1981, ont atteint 3,6 % de celui de 1999 (qui
avait lui-même beaucoup progressé).
La politique de la concurrence est aujourd’hui l’un des aspects les mieux connus
de la politique économique européenne. Pourtant, c’est seulement en 1989, avec
le vote par le Conseil des ministres du Règlement sur les concentrations, que se
dessine un véritable pouvoir des institutions européennes en la matière
[16]. Ses justifications ordinaires correspondent à l’idéal normatif du marché : si une entité économique détient une position dominante dans l’offre d’une certaine catégorie de
produits ou de services, alors le risque de voir se développer une « rente monopolistique » est particulièrement grand, la compétitivité de l’économie est en danger, et par conséquent des mesures de préservation de la concurrence doivent être
prises. Même si cette politique est réputée neutre quant à la nature (privée ou
publique) du capital des entreprises en question, la Commission – et notamment
sa Direction générale de la concurrence– accorde aujourd’hui une attention particulière aux pratiques du secteur public marchand. L’effet recherché est de dissuader
les États d’accorder aux entreprises publiques des avantages qui dérogent au fonctionnement « normal » du marché (subventions, régimes juridiques favorables, etc.).
Ce faisant, la politique de la concurrence contribue à renforcer la présence du
marché comme idéal normatif.
De façon générale, les promoteurs de l’Europe surent tirer profit de la demande
diffuse de réformes en la reportant sur l’élaboration de politiques communautaires orientées vers la compétitivité. Même si celles-ci se démarquaient clairement
de la politique industrielle traditionnelle, leur volontarisme affiché était de nature
à rassurer ceux qui restaient sceptiques quant aux bienfaits de l’ouverture des marchés. La Commission a été particulièrement présente dans les discussions de la fin
des années quatre-vingt sur la rénovation des conceptions de politique industrielle
[17]. Sur le terrain de la réforme des services collectifs, ce sont plutôt les commissaires à la Concurrence successifs qui déclinèrent l’idéal normatif du marché sur
le mode de la démonopolisation et de la libéralisation. Des commissaires plus libéraux que Delors, notamment Peter Sutherland et surtout Leon Brittan, jouèrent un
rôle pionnier dans la mise en œuvre par la Commission de compétences en matière
de concurrence qui, jusque-là, n’avaient jamais été utilisées
[18]. En définitive, l’Europe
fit évoluer les perceptions nationales dans ce domaine au point de remettre directement en cause les fondements de certaines structures économiques pourtant très
ancrées dans les paysages nationaux
[19]. La vision modernisatrice du marché comme
idéal normatif, articulée autour d’objectifs d’efficacité et de compétitivité, présentait l’avantage de correspondre – en théorie du moins – au renouvellement des
conceptions européennes de l’économie, relayé par un très net mouvement d’opinion au sein des élites.
Il est clair cependant que cette quête de compétitivité n’était pas sans contradictions. Par exemple, il y avait un conflit latent entre le principe même d’une politique technologique active et la réalité d’une politique de concurrence de plus en
plus vigilante au niveau européen
[20]. Plus généralement, des réformes structurelles
de l’envergure de celles qui ont été engagées dans le cadre communautaire ne
pouvaient que susciter des tensions politiques et sociales. Des frictions très
importantes apparurent vers le début des années quatre-vingt-dix, non seulement
au sein du collège des commissaires mais entre la Commission et de nombreux dirigeants politiques nationaux pourtant favorables à la construction européenne. En
France, les grandes grèves de l’hiver 1995 témoignèrent du mécontentement social
face à des restructurations économiques dont la finalité modernisatrice restait
relativement abstraite. Pour accompagner de telles mutations, les dirigeants politiques européens ressentirent très tôt le besoin de trouver des objectifs susceptibles
de donner davantage de sens à la modernisation économique en cours.
Le marché comme espace de développement
Le marché est un principe d’organisation économique, mais en pratique celui-ci
est nécessairement incarné dans des réseaux et des flux d’échanges relativement
stables, qui dessinent un espace géographique d’autant plus cohérent que les
échanges y sont réguliers et mutuellement bénéfiques. Dès lors qu’on essaie de
mettre en place un marché, il se pose le problème d’en assurer l’intégrité comme
espace de développement. En effet, même si l’appartenance à un réseau d’échanges
peut être considérée comme bénéfique pour toutes les parties concernées, dans la
mesure où elle permet l’exploitation des avantages comparatifs, la seule maximisation des gains à l’échange ne résout pas nécessairement le problème du développement des régions les moins bien loties. À terme, l’intégrité du marché peut
être menacée, car les avantages que retirent ces régions de l’appartenance à un réseau
d’échanges ne sont pas nécessairement suffisants pour leur permettre de rattraper
le rythme de développement des régions plus performantes. Dans ce cas, la perception d’une répartition peu équitable des économies d’échelle liées à la mise en
place d’un grand marché a naturellement tendance à se propager, ce qui peut susciter des risques localisés de rejet de l’appartenance au marché.
Ainsi, même si l’on accepte le marché comme principe cardinal d’organisation
économique, il est possible de justifier, précisément au nom de la préservation de
son intégrité, la mise en place de politiques publiques visant à corriger les inégalités de rythmes de développement et à assurer une certaine convergence entre les
différentes régions. Cette conception relativement large du marché comme espace
de développement a été très importante dans les deux dernières décennies. Une de
ses sources d’inspiration fut la mise en place des grands projets d’amélioration de
la compétitivité européenne par la politique de recherche. Celle-ci visait non seulement à muscler les secteurs industriels à forte intensité technologique pour leur
permettre d’affronter la concurrence internationale, mais aussi à affecter des ressources publiques au développement de certains secteurs. C’était s’écarter de la
conception strictement libérale sans pour autant la remettre directement en cause.
En somme, pour préserver le marché, il fallait paradoxalement mettre en place des
politiques qui contredisent l’idée d’une régulation exclusivement assurée par lui.
Cette idée du marché comme espace de développement rencontra en outre, dans
les années quatre-vingt, une double demande politique au niveau européen. D’une
part, les projets de marché unique et d’union monétaire devaient, pour réussir pleinement, emporter l’adhésion des États membres de la périphérie de l’Europe et celle
des régions, dont les représentants risquaient de se sentir marginalisés par un projet communautaire qui semblait profiter surtout aux intérêts économiques des
grands pays et aux dirigeants politiques nationaux
[21]. D’autre part, le marché comme
espace de développement permet de répondre à une demande de politique sociale
au niveau européen. Delors et son équipe s’efforcèrent constamment, notamment
à la fin des années quatre-vingt, de maintenir l’équilibre entre les différentes
sources d’inspiration des politiques communautaires, en particulier et notamment
pour nourrir la dimension sociale du marché unique
[22]. Le problème de la finalité
politique de l’Europe resurgit de façon très nette lors des discussions sur la ratification du traité de Maastricht. En France notamment, on vit bien alors que
« l’Europe » avait permis de retarder, mais pas d’effacer, le débat sur la contrepartie
sociale des réformes économiques.
Cette volonté de plus en plus nette d’aménager une dimension locale et sociale
au sein du marché unique a eu des effets concrets importants en termes d’action
publique européenne. En particulier, la « politique structurelle » (ou « politique
de cohésion ») recouvre principalement des programmes d’infrastructure économique et de développement régional. Les grands principes en furent progressivement posés dès le milieu des années quatre-vingt, et surtout au travers de l’importante
réforme des fonds structurels en 1988 : il s’agissait d’assurer la « cohésion » du marché unique grâce à une politique d’accompagnement favorisant les investissements
productifs dans certaines régions, choisies en fonction de leur retard de développement. La mise en œuvre de cette politique devait être financée par des instruments budgétaires qui existaient déjà : le Fonds européen de développement
régional, le Fonds social européen et la ligne budgétaire consacrée à l’« orientation » au sein du Fonds européen d’orientation et de garantie agricoles, ainsi que
l’Instrument financier d’orientation de la pêche
[23]. Ces moyens furent rebaptisés
« fonds structurels ». Il s’agissait de faciliter les ajustements des structures
économiques rendus nécessaires à la fois par la concurrence accrue du fait de la mise
en place du marché unique, et par la perspective d’union monétaire. Des instances
de coordination furent créées au sein de la Commission, et une partie croissante
du budget communautaire fut allouée à cette politique à partir de 1988.
Le Livre blanc de 1993 sur la compétitivité, la croissance et l’emploi peut être
interprété rétrospectivement comme le point culminant de l’effort de rationalisation de la politique structurelle européenne conduit au début des années quatre-vingt-dix. Sa partie la plus emblématique concernait les Réseaux transeuropéens,
qui devaient resserrer au maximum les liens – transports, énergie, télécommunications– entre les différentes parties de l’Europe. Il s’agissait de parachever ainsi
l’intégration de l’« espace économique » européen qui avait vu le jour avec le
marché unique de 1992. Cet effort ne fut pas suivi d’effets très probants. Dans la
période de récession et de difficultés budgétaires que traversa l’Europe à partir du
début des années quatre-vingt-dix, son financement posa rapidement problème.
Les négociations budgétaires de 1999 furent à nouveau très difficiles et ne permirent
pas une progression nouvelle des dépenses de politique structurelle pour l’exercice
budgétaire 2000-2006. Cependant – et contrairement aux pronostics pessimistes
de nombreux observateurs à la fin de la décennie quatre-vingt-dix –, la part des
dépenses structurelles dans le budget communautaire fut stabilisée à un niveau annuel
d’environ 38 milliards d’euros par an, si l’on inclut les dépenses structurelles (dites
de « pré-accession ») à destination des pays candidats à l’adhésion. Autrement
dit, la part globale des dépenses structurelles se situe désormais à hauteur de 35-40 % du budget communautaire. L’idée d’une transition de la politique industrielle classique vers des politiques plus orientées vers le développement régional
« par le bas » a été institutionnalisée, même si les moyens mis à la disposition de
ces politiques au niveau communautaire restent modestes (plafonnées à 0,46% du
PIB de l’Union) et même si leur avenir reste incertain dans la perspective de
l’élargissement.
Le fait que la politique structurelle ait été présentée comme une façon de mettre
en valeur un potentiel de développement économique local explique sans aucun
doute son succès politique. Même si elle a des effets redistributifs certains, ses
promoteurs ont toujours veillé à la distinguer d’un exercice classique de redistribution sociale au profit des plus défavorisés
[24]. Ce type de justification n’est pas toujours facile à soutenir, car les objectifs d’efficacité et d’équité appellent des choix
au moins partiellement contradictoires
[25]. De plus, les gouvernements des États
membres ont naturellement tendance, dans le cadre des négociations budgétaires,
à considérer les fonds structurels comme des droits ou bien, au contraire, comme
des charges et, par conséquent, à en faire des enjeux purement distributifs. La
complexité de ces enjeux contribue à expliquer certains problèmes de mise en
œuvre et déboires politiques. D’une part, les objectifs de développement équitable sont parfois mal assumés, et donc mal distingués des objectifs d’efficience
économique globale. D’autre part, il est légitime de se poser des questions sur les
choix d’utilisation des fonds structurels, comme de toute politique d’allocation
de ressources par la puissance publique : même s’il existe un accord pour qu’ils servent un objectif d’équité, ces fonds publics doivent être utilisés à bon escient et donc
de façon aussi efficace que possible. Or une certaine confusion peut s’instaurer, précisément parce que l’idée qu’il faut « construire un grand marché », telle qu’elle
a été mise en œuvre à travers les « politiques structurelles » de l’Union européenne depuis le milieu des années quatre-vingt, combine en fait des considérations d’efficacité et d’équité.
En définitive, l’existence d’une justification des politiques structurelles conçue
principalement en termes de marché comme espace de développement est en soi
très symptomatique. Cette conception du marché est clairement politique. Elle est
fondée sur l’idée que le développement économique n’est pas un simple effet
induit de l’ouverture aux échanges, et donc que la libéralisation doit être « accompagnée » par des politiques micro-économiques actives. Autrement dit, la mise en
place de nouvelles politiques communautaires visant à faire du marché un espace
de développement ne répondait pas simplement à une nécessité ou à des intérêts
économiques. Au contraire, elle témoigne de l’opportunité politique que représenta,
dans un contexte historique particulier, la mobilisation d’un ordre de justification
de la construction européenne par le marché. Mais cette malléabilité de la rationalité de marché est sans doute encore plus éclatante dans le cas qui va nous intéresser maintenant : celui de la constitution du marché en horizon politique commun
lors de la construction de l’Europe monétaire.
Le marché comme horizon commun et la monnaie comme point de fuite
Cette quatrième facette est en quelque sorte le pendant des trois précédentes dans
l’univers des représentations politiques. En effet, avec le phénomène de résurgence du marché depuis les années quatre-vingt, celui-ci s’est imposé non seulement comme réalité substantielle, comme idéal normatif et comme espace de
développement, mais aussi comme horizon commun à la plupart des dirigeants
politiques. Cela ne veut pas dire qu’il a éclipsé tous les autres grands principes
d’organisation qui structurent la vie politique aujourd’hui (comme la démocratie,
le droit, la justice sociale, etc.), mais simplement qu’il a gagné en visibilité et en
importance relative au sein de cet ensemble. Ce glissement s’est manifesté notamment par certaines évolutions sensibles du discours politique, aussi bien à gauche
qu’à droite
[26]. Dans les partis de droite, le souci traditionnel de préservation de l’ordre
social a été éclipsé par un libéralisme économique qui avait été mis en veilleuse depuis
la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le thatchérisme en fut l’exemple le plus
extrême, mais la montée du néo-libéralisme à droite est un phénomène européen
qui dépasse largement le cas britannique. À gauche, l’évolution des partis est peut-être encore plus étonnante. Les difficultés et les évolutions internes vécues par les
partis socialistes, sociaux-démocrates, et surtout communistes de l’Europe communautaire tout entière sont fortement liées à cette résurgence du marché. Depuis
le milieu des années quatre-vingt, les vieux objectifs d’extension continue des
acquis sociaux ont généralement fait place à des objectifs plus modestes d’équité
dans le partage des coûts sociaux des restructurations économiques. L’effondrement
du bloc soviétique n’a fait qu’amplifier le phénomène. Les communistes ont engagé
un difficile processus de rénovation, tandis que les socialistes et sociaux-démocrates
européens se sont progressivement convertis à l’économie de marché, bien qu’à des
rythmes et à des degrés différents selon les pays.
Ces changements doctrinaux ne peuvent pas être compris comme de simples
conversions idéologiques rendues nécessaires par une réalité économique nouvelle
qui s’impose à tous. La revalorisation du marché comme principe d’organisation économique fut source de graves tensions dans les différents systèmes politiques nationaux, voire de crise d’identité des partis à partir du début des années quatre-vingt.
En effet, de tels changements dans l’univers des représentations impliquaient des
révisions très difficiles, comme en témoignent les vifs débats français entre la « première » et la « deuxième » gauche au début des années quatre-vingt, de même que
les luttes des années quatre-vingt-dix entre le « Old Labour » et le « New Labour »
de Tony Blair au Royaume-Uni. À la faveur de ces difficultés, de nouveaux partis
et mouvements politiques d’inspiration contestataire ont émergé, en particulier à
l’extrême droite. Ces développements ont accéléré les évolutions internes des partis traditionnels et la recherche de nouvelles idées susceptibles de renouveler le
discours politique. Dans ces conditions, « l’Europe » offrait la possibilité de faciliter la revalorisation du marché dans l’univers politique européen. En effet, la
construction européenne constituait une perspective politique à laquelle les acteurs
pouvaient se raccrocher pour des raisons très diverses. Elle représentait un terrain
suffisamment neutre pour pouvoir recueillir des aspirations variées, voire contradictoires. L’européanisme permit à des acteurs politiques européens de toutes nationalités et de tous bords de s’adapter à cette nouvelle donne sans perdre la face et,
ainsi, d’ajourner un certain nombre de conflits entre différentes visions du monde.
Ceci est particulièrement clair quand on observe la dynamique politique de
l’union monétaire européenne, qui fut constamment alimentée par un va-et-vient
entre le désir de régénérer la souveraineté des États et l’appel à une plus grande
orthodoxie dans la gestion de l’économie et des finances publiques. D’une part, le
problème de la souveraineté émergea progressivement à propos de l’évolution du
système monétaire européen (SME) au cours des années quatre-vingt. Pour la
France ou pour l’Italie, celui-ci présentait l’avantage de diminuer les pressions
inflationnistes et, plus généralement, de conférer de la crédibilité aux politiques économiques des gouvernements, mais impliquait également un certain renoncement
à l’autonomie dans la conduite des politiques économiques. Or la préservation
d’une autonomie de décision nationale était non seulement un objectif politique
mais un symbole particulièrement puissant pour les grands pays. Depuis la création du SME, les gouvernements français successifs s’étaient de fait toujours
employés – avec un succès mitigé– à éviter l’évolution du SME en « zone mark ».
L’union monétaire était donc perçue comme un moyen de reconquérir de la souveraineté monétaire, dans un contexte où l’autonomie des États avait été mise à mal
par le SME et par la libéralisation des marchés financiers.
D’autre part, l’avènement d’une Europemonétaire pouvait servir à consolider
les grands principes de l’économie de marché ainsi qu’une plus grande orthodoxie
dans la gestion macro-économique. En effet, depuis le début des années quatrevingt, les banquiers centraux allemands (et hollandais) avaient posé l’abolition du
contrôle des capitaux comme condition préalable à tout renforcement du SME. Il
s’agissait pour les Allemands de soumettre la politique économique de leurs partenaires à la « discipline du marché ». Or, malgré la libéralisation du système
financier français, les responsables monétaires allemands continuaient de soupçonner
que l’intérêt français pour un renforcement du SME était motivé par un désir
d’exporter vers l’Allemagne les conséquences potentiellement inflationnistes de politiques « dirigistes ». Il fallait donc faire quelque chose pour rassurer les Allemands
sur ce point.
La Commission européenne se prononça, à partir de la fin des années quatrevingt, en faveur d’une dynamique de réforme fondée sur un parallélisme entre
deux processus – union monétaire et libéralisation financière dans le cadre du
marché unique– et, du moins implicitement, entre les aspirations de souveraineté
et d’orthodoxie
[27]. Cette dialectique constante entre souveraineté et orthodoxie a
fourni un prisme au travers duquel les principaux responsables politiques et monétaires interprétaient les grands enjeux, ce qui permettait de nourrir le processus d’unification monétaire. Par exemple, l’événement soudain qu’a été la réunification de
l’Allemagne eut pour effet de valoriser les enjeux de souveraineté en ravivant les
craintes, notamment en France, de voir émerger une Allemagne « moins européenne » parce que plus disposée à se satisfaire de sa position de force au sein du
marché unique. Du coup, la France aspirait encore davantage à participer au
leadership monétaire de l’Europe, fût-ce au prix de concessions très nettes en faveur
de la stricte orthodoxie allemande. Ceci explique certains éléments du traité de
Maastricht, notamment la primauté extrême donnée à la lutte contre l’inflation et
l’inclusion de critères de convergence (les « critères de Maastricht ») qui se révélèrent ensuite très rigides.
Les vertus opposées de l’UEM en termes de souveraineté et d’orthodoxie éclairent non seulement le changement de tonalité des débats sur l’Europe au cours des
années quatre-vingt-dix, mais aussi l’évolution doctrinale des principaux partis. La
promesse que représentait l’UEM en termes de souveraineté a été un élément
particulièrement important de la mise au goût du jour du programme des socialistes et des sociaux-démocrates européens. Elle apparaît très clairement dans les
prises de position des chefs de file de la gauche française lors du débat sur le traité
de Maastricht
[28]. Pour la majeure partie de la gauche européenne et notamment française, l’union monétaire était perçue non seulement comme une façon de s’acclimater à « l’Europe-marché », mais aussi comme un progrès sur la voie d’une
« Europe politique » permettant d’assurer la régulation de ce marché. Du point
de vue des partis de la droite continentale classique, notamment en France ou en
Allemagne, elle permettait de repousser le spectre de l’ultra-libéralisme tout en
institutionnalisant à la fois les acquis du marché unique et les objectifs de lutte contre
l’inflation et de gestion prudente des grands équilibres
[29]. Bien entendu, cette
conception orthodoxe de la construction européenne n’était pas universellement
partagée à droite – comme le prouve la résistance farouche de Margaret Thatcher–
mais elle permettait précisément de définir un conservatisme à la fois modéré et
moderniste qui fit recette sur le continent.
Or ces deux modes de justification de l’union monétaire que sont la souveraineté et l’orthodoxie se situent tout deux par rapport au marché. Bien entendu, souveraineté et orthodoxie sont au moins partiellement contradictoires : dans le premier cas, on se résigne au marché et on essaie de trouver des espaces de liberté ;
dans le second, on l’accepte comme une discipline salutaire. En ce sens, le marché n’est qu’un horizon commun et non pas un objet de consensus; la décision de
passer à une monnaie unique doit alors se comprendre comme un point de fuite
sur cet horizon commun. Même si le passage à l’UEM a fondamentalement modifié le contexte institutionnel des débats de politique économique, il n’a pas permis
de résoudre complètement cette contradiction. Ainsi, les paramètres ont changé
mais le débat de fond – très politique – sur les modes de régulation de l’économie
a subsisté jusqu’à aujourd’hui.
En un sens, la difficulté à définir des objectifs consensuels au-delà de l’idée
qu’il faut « construire l’Europe » n’est pas nouvelle. Dès les années cinquante, les
promoteurs de la construction européenne appliquaient des logiques de minimisation des conflits et d’équilibre entre le libéralisme et le dirigisme, de façon à maximiser leurs soutiens politiques
[30]. Ce type de considérations reste d’actualité,
puisque l’Europe continue à naviguer entre des aspirations diverses, voire divergentes. Ce qui est nouveau néanmoins, à partir des années quatre-vingt, c’est la référence constante au « marché » dans les modes de justification de la construction
européenne. Paradoxalement, la relance de l’Europe à cette époque a permis
d’amortir le mouvement de balancier politique en direction du marché, autant
qu’elle s’est nourrie de ce mouvement. En effet, à partir du moment où l’on crée
des institutions pour gérer des politiques communes au niveau européen, la question n’est plus tant de « s’adapter » aux réalités du marché que de faire fonctionner ces institutions au service d’objectifs qui restent à définir.
Rétrospectivement, le remarquable retour du marché tel qu’il s’est manifesté en
Europe occidentale à partir des années quatre-vingt peut s’interpréter comme le
Zeitgeist de la relance européenne récente. Sans lui, on peut raisonnablement
penser que la construction européenne n’aurait pas avancé aussi vite ni aussi loin.
À travers ses différentes facettes, le marché a servi de point de départ à un grand
nombre d’initiatives.
Si les quatre logiques du marché que nous avons analysées ici se sont renforcées
mutuellement, elles méritent néanmoins d’être clairement distinguées car elles
reposent sur des enchaînements causaux assezdifférents. Contrairement à ce que
l’on pourrait penser, les motivations de la construction européenne en termes de
marché ne doivent pas être interprétées simplement comme « économiques ».
Cela ne vaut (au moins en partie) que dans les cas bien précis où le marché a fait
irruption comme manifestation substantielle de la réalité. Dans ces secteurs, il est
possible d’affirmer que les « forces » du marché ont créé des opportunités et des
incitations poussant dans le sens d’une intégration régionale. Pour le reste – c’est-à-dire lorsque le marché est invoqué, pour justifier la construction européenne,
comme idéal normatif, comme espace de développement ou bien comme horizon
politique–, on est renvoyé bien davantage à des logiques politiques qu’à des causalités économiques. Justement parce que la sphère politique fonctionne selon des
logiques institutionnelles qui lui sont propres, il est rare que l’accroissement des
ressources économiques de certains groupes se traduise mécaniquement par des
réformes reflétant fidèlement les intérêts de ces derniers. C’est l’évolution des
perceptions et du discours politique, bien davantage que celle des intérêts « objectifs », qui constitue le contexte dans lequel les réformes sont proposées, négociées,
puis mises en œuvre.
On arrive donc au paradoxe suivant : la résurgence du « marché » est un élément fondamental pour comprendre la construction européenne des deux dernières
décennies; mais la logique de cette construction est, bien souvent, plus politique
qu’économique. Cela ne doit pas complètement nous surprendre : un processus aussi
ambitieux que la création d’un marché sans frontières et d’une nouvelle monnaie
à l’échelle d’un continent ne pouvait être qu’intensément politique. S’il avait fallu
compter uniquement sur les forces du marché, il n’y aurait sans doute pas eu
d’union monétaire, et le marché unique se serait limité tout au plus à quelques
secteurs économiques où les barrières protectionnistes étaient les plus coûteuses
et les mutations technologiques les plus importantes. C’est seulement lorsque ces
forces furent relayées par des motivations plus clairement politiques – même si elles
étaient également formulées en termes de « marché » – que la construction
européenne prit véritablement tout son élan.
Pour revenir aux débats actuels, il est donc entièrement justifié de vouloir affirmer la vocation « politique » de la construction européenne. Mais, en un sens,
l’« Europe politique » existe déjà, même si elle n’est pas toujours clairement appréhendée comme telle. En effet, le marché n’est pas simplement un champ de forces
et de mécanismes purement économiques. Il est également devenu, au moins
depuis la fin des années quatre-vingt, un mode de rationalité protéiforme, fortement institutionnalisé et de plus en plus largement accepté par les principaux partis européens. En définitive, il aurait été assez étonnant qu’une évolution politique
aussi fondamentale demeure sans conséquences institutionnelles. Si la construction européenne a connu une telle relance dans les deux dernières décennies, c’est
dans une grande mesure parce que ses promoteurs se sont adossés à la rationalité
de marché et ont su heureusement décliner ses différentes facettes dans divers
domaines d’action publique.
Une compréhension plus politique de l’ère du marché unique et de l’union
monétaire permet également de mettre en perspective les difficultés actuelles de
la construction européenne. Le débat sur ses finalités est symptomatique d’un
certain malaise, qui vient rappeler, si c’était nécessaire, que le progrès continu
vers « davantage d’Europe » n’est pas une fatalité. Tout d’abord, les recettes qui
ont fonctionné dans les deux dernières décennies ne rencontreront pas nécessairement le même succès dans un contexte historique qui a évolué depuis. Ensuite,
politiques et réformes communautaires articulées autour de la rationalité de marché n’ont pas surgi en un seul jour. C’est seulement a posteriori qu’il devient possible de discerner une rationalité d’ensemble de la construction européenne des
années 1980-2000. Comme tout processus politique complexe, elle a progressé par
tâtonnements. Rien ne permet de supposer qu’elle se déroulera désormais de façon
plus ordonnée.
Cela dit, la recherche tous azimuts de formes de coopération réputées plus
« politiques » n’est peut-être pas la voie la plus réaliste pour régénérer le projet
européen.
A contrario, le succès passé de la construction européenne par le marché et par la monnaie s’explique par le fait que cette formule correspondait à un
contexte politique particulier dans lequel elle permettait de répondre, sur un mode
apparemment cohérent, à des attentes aussi diverses que profondes. Les principaux
artisans de la relance européenne du milieu des années quatre-vingt surent identifier puis exploiter au maximum la résurgence historique du marché, qui était un
point de repère acceptable et compréhensible par la plupart des acteurs. Le moins
qu’on puisse dire est que les propositions de relance « politique » discutées depuis
quelque temps ne manifestent pas toutes une intelligence approfondie des attentes
diffuses de l’époque
[31].
[1]
On pense bien sûr au modèle « dirigiste » français, dans lequel l’État jouait un rôle moteur comme maître d’œuvre de
l’économie ; mais on pourrait évoquer également le modèle allemand, qui reposait sur une forte centralisation des structures sociales et sur la coopération entre les différents acteurs sur un mode « corporatiste » ; ou encore le modèle scandinave, caractérisé notamment par une protection sociale très poussée et par une forte homogénéité des revenus.
[2]
Voir notamment deux ouvrages assez représentatifs de cette époque et devenus par la suite des classiques de l’économie
politique : Joseph A. Schumpeter,
Capitalism, Socialism and Democracy, NewYork, Harper & Brothers, 1942 (traduction française
Capitalisme, socialisme et démocratie, Paris, Payot, 1961); Karl Polanyi,
The Great Transformation, NewYork, Rinehart,
1944 (traduction française
La grande transformation, Paris, Gallimard, 1983).
[3]
Sur les nouvelles politiques économiques mises en œuvre en Europe depuis une vingtaine d’années, on peut se référer
notamment à Peter A. Hall,
Governing the Economy, Cambridge, Polity Press, 1986 ; Fritz W. Scharpf,
La social-démocratie
européenne face à la crise, Paris, Economica, 1990 ; Peter A. Hall, « The movement from Keynesianism to monetarism :
Institutional analysis and British economic policy in the 1970s », dans Sven Steinmo
etal.,
Structuring Politics, Cambridge,
Cambridge University Press, 1992; Bruno Jobert (dir.),
Le tournant néo-libéral en Europe, Paris, L’Harmattan, 1994; Suzanne
Berger et Ronald Dore (eds.),
Global Capitalism and National Diversity, Ithaca, Cornell University Press, 1996; Herbert Kitschelt
etal. (eds.),
Continuity and Change in Contemporary Capitalism, Cambridge, Cambridge University Press, 1999.
[4]
Il faut cependant remarquer que la conception du marché comme sphère séparée du reste de la vie sociale a une dimension anthropologique et donc, en quelque sorte, méta-politique. Voir notamment Louis Dumont,
Homo æqualis. Genèse et
épanouissement de l’idéologie économique, Paris, Gallimard, 1985.
[5]
Voir par exemple Michel Aglietta, Virginie Coudert et Anton Brender,
Globalisation financière : l’aventure obligée, Paris,
Economica, 1990; Eric Helleiner,
States and the Reemergence of Global Finance : From Bretton Woods to the 1990s, Ithaca, Cornell
University Press, 1994.
[6]
« La question posée était celle d’une relance, mais comment ? [...] J’ai dû me rabattre sur un objectif pragmatique correspondant aussi à l’air du temps, puisqu’à l’époque il n’était question que de dérégulation, de suppression de tous les obstacles à la compétition et au jeu du marché ». Jacques Delors,
L’Unité d’un homme, Paris, Odile Jacob, 1994, p. 220.
[7]
Sur les origines du Livre blanc de 1985, voir notamment Arthur Cockfield,
The European Union : Creating the Single Market,
Londres, Wiley Chancery Law, 1994.
[8]
Voir Wayne Sandholtz et John Zysman, « 1992 : Recasting the European bargain »,
World Politicsvol. 42, octobre 1989.
[9]
Voir Charles Grant,
Delors : Inside the House that Jacques Built, Londres, Nicholas Brealey Publishing, 1994, pp. 70
etsq.
[10]
Voir son récit dans
L’Unité d’un homme, pp. 219-222.
[11]
Voir notamment les nombreux articles sur ce thème dans les grands leaders d’opinion économique comme le
Financial
Timesou
TheEconomist.
[12]
Citons notamment le Livre blanc sur l’achèvement du marché unique ( 1985), le Livre blanc sur la compétitivité, l’emploi
et la croissance ( 1993), le Rapport sur le marché unique ( 1995), les rapports trimestriels sur la compétitivité-prix et la
compétitivité-coût (à partir de 1996), le Programme d’action sur le marché unique ( 1997), ainsi que les nombreuses études
non officielles sur les « coûts de l’absence d’Europe » ou sur les « réalisations du marché unique », dont beaucoup furent
commanditées par la Commission européenne.
[13]
Sur l’ambiguïté de la notion de compétitivité, voir notamment : Susan Strange, « Who are EU ? Ambiguities in the concept
of competitiveness »,
Journal of Common Market Studies, vol. 36, n° 1,1998; Ben Rosamond, « Discourses of globalization
and the social construction of European identities »,
Journal of European Public Policy, vol. 6, n° 4,1999.
[14]
ESPRIT était le programme le plus important, mais il y en eut beaucoup d’autres de taille variable : RACE, BRITE, etc.
Sur ces grands projets européens du début des années quatre-vingt, voir notamment Wayne Sandholtz,
High-Tech Europe,
Berkeley, University of California Press, 1992.
[15]
Voir notamment Ch. Grant,
op. cit. pp. 153-157; George Ross,
Jacques Delors and European Integration, Oxford, Oxford
University Press, 1995, pp. 107-129.
[16]
Voir à ce sujet Ch. Grant,
op. cit., pp. 159-180; G. Ross,
op. cit., pp. 129-135.
[17]
Certains membres du cabinet de Delors, comme Jean-Pierre Jouyet, étaient très liés au cercle du ministre de l’Industrie
Roger Fauroux qui, en France, défendait une approche « horizontale » de la politique industrielle, consacrée au maintien
d’un environnement économique favorable plutôt qu’au soutien direct de firmes ou de secteurs industriels particuliers.
[18]
Brittan a toujours eu le mérite de la franchise en la matière : « Je cherche à contribuer, à la place qui est la mienne, à
faire de la Communauté un espace déréglementé et ouvert au monde extérieur. C’est la tâche que je me suis fixée, et je n’en
fais pas mystère. » (entretien au
New York Times, 8 mai 1991).
[19]
Pour une étude de la façon dont la norme marchande conduisit progressivement à remettre en cause les modèles traditionnels français et allemand d’organisation économique dans le secteur de l’électricité, voir Rainer Eising et Nicolas Jabko,
« Moving targets : National interests and electricity liberalization in the European Union »,
Comparative Political Studies,
septembre 2001.
[20]
La possibilité d’un conflit entre ces deux types de politiques éclata lors de la décision prise par la Commission d’empêcher la fusion entre le consortium aérospatial franco-italien ATR et l’avionneur canadien De Havilland. Sur cet épisode, voir
notamment : Hervé Dumez et Alain Jeunemaître, « La France, l’Europe et la concurrence : enseignements de l’affaire ATR/
DeHavilland »,
Commentaire, vol. 15, n° 57, printemps 1992, pp. 109-116.
[21]
Voir notamment Gary Marks, « Structural policy in the European Community », dans Alberta M. Sbragia (dir.),
Euro-Politics : Institutions and Decision-Making in the « New » European Community, Washington, Brookings Institution, 1992,
pp. 191-224.
[22]
Voir notamment G. Ross,
op. cit., chap. 4. Certains collaborateurs de Delors furent particulièrement actifs dans ce
domaine, notamment Patrick Venturini, auteur dès 1988 d’un rapport sur « la dimension sociale du marché unique », ou
encore Jérôme Vignon dans le domaine de la politique régionale et des fonds structurels.
[23]
En 1991, le traité de Maastricht amena également la création du Fonds de cohésion. Ce nouvel instrument fut conçu
pour répondre à une exigence espagnole de contrepartie à l’UEM et conserva un statut différent de celui des autres fonds
communautaires.
[24]
Cette distinction importante est constamment réitérée dans les textes officiels sur la politique de cohésion, jusqu’à
aujourd’hui : « Les politiques de cohésion visent à accroître l’investissement pour obtenir une croissance plus forte et ne
sont pas spécifiquement concernées soit par une expansion directe de la consommation soit par la redistribution du revenu.
Cela diffère fondamentalement des politiques de cohésion nationales qui visent en partie à transférer du revenu aux régions
les plus pauvres » (Deuxième rapport sur la cohésion économique et sociale, janvier 2001, p. 117).
[25]
Voir notamment Petra Behrens et Marc Smyrl, « A conflict of rationalities : EU regional policy and the Single Market »,
Journal of European Public Policy, vol. 6, n° 3,1999 ; Philippe Martin, « À quoi servent les politiques régionales européennes ?»,
Économie Internationale, n° 81,1
er trimestre 2000.
[26]
Voir notamment F. Scharpf,
op. cit.; B. Jobert (dir.),
op. cit.
[27]
Voir mon article sur ce sujet : « In the name of the market : How the European Commission paved the way for monetary
union »,
Journal of European Public Policy, vol. 6, n° 3, septembre 1999.
[28]
Voir par exemple les déclarations d’Elisabeth Guigou et de Michel Rocard : « Vers l’Europe sociale »,
Le Figaro, 7 mai
1992; « L’Europe, c’est la social-démocratie »,
Libération, 3 juillet 1992. Il est vrai qu’une partie de la gauche européenne,
notamment les partis communistes et l’aile gauche des partis socialistes, se mit à rejeter l’Europe identifiée à l’hégémonie
du marché (« l’Europe libérale ») ; le « souverainisme » prit ainsi une signification nouvelle, de sorte qu’on a aujourd’hui
un peu oublié l’importance des motivations souverainistes (version « soft ») dans le lancement de l’UEM vers la fin des années
quatre-vingt. Cependant, le courant souverainiste dur est toujours resté minoritaire.
[29]
Voir par exemple l’entretien avec Raymond Barre,
Libération, 1
er septembre 1992.
[30]
Voir notamment Ernst B. Haas,
The Uniting of Europe, Stanford, Stanford University Press, 1958,1
re partie et surtout
pp. 19-31.
[31]
Je remercie Marjorie Jouen pour ses commentaires sur une version préliminaire de cet article.