2002
Critiques internationales
Le monde après le 11 septembre table ronde
Paris, 8 octobre 2001
Abram De Swaan
Pierre Hassner
William Hopkinson
Jean Leca
Claudio Lomnitz
Louis Pauly
Víctor Pérez-Díaz
Federico Rampini
Roger de Weck
Jérôme Sgard
La décennie qui a suivi la fin de la guerre froide a été marquée par une série
d’affrontements au Proche et au Moyen-Orient, dans les Balkans, dans l’ancien
Empire soviétique et en Afrique. Tandis que l’économie se mondialisait, nous
avons traversé une période sans grande lignes directrices en matière de politique
internationale. La gestion des conflits – surtout par les États-Unis, mais aussi, un
peu plus que naguère, par l’Europe– l’a emporté sur les velléités d’ériger un nouvel ordre mondial.
Or le 11 septembre amène deux grands changements.
Premièrement, les États-Unis et l’Europe rentrent de plain pied dans un conflit
séculaire : il porte sur l’ordre qui régnera à l’avenir dans le grand espace allant du
Maghreb à l’Inde en passant par les marges de la Russie. Il y a désormais un
ennemi déclaré, l’islamisme. Les islamistes veulent imposer la théocratie à l’ensemble
des pays musulmans. Pour accomplir la « volonté divine », certains ne reculeront
devant rien. Ils s’en prendront tant aux régimes en place qu’aux pays occidentaux.
Plus précisément, ils provoqueront les Américains afin qu’ils interviennent, car cela
apporte de l’eau à leur moulin.
C’est dire qu’il faudra mener le combat avec discernement. Car s’il y a « clash
des civilisations », selon l’expression de Samuel Huntington, il se manifeste au sein
du monde musulman d’abord, et non à l’endroit du monde occidental. Pourtant,
nul doute que l’Europe devra elle aussi livrer combat. D’une part, elle risque d’être
la cible d’attaques, avec des armes biologiques par exemple, et elle se doit de
prendre les devants. D’autre part, les Européens ne peuvent se désintéresser de l’avenir de leur voisinage. Il ne s’agit pas uniquement d’être solidaires avec les États-Unis. Si les islamistes continuent leur montée, les conséquences en seront catastrophiques pour l’Europe.
Cela dit, on observe une deuxième grande transformation. La mondialisation
entre dans une nouvelle phase. Après l’économie, voici la mondialisation politique ! Car le 11 septembre marque le retour du politique après une période de mainmise par l’économie. Soudain l’industrie et la finance, dont le World Trade Center
était un bastion, comptent sur la force des États. Quand le Congrès à Washington
débloque quarante milliards de dollars au lieu des vingt que demandait le Président au lendemain de l’attaque, cela fait figure de symbole. Les années de baisse
à outrance des impôts, au point que les gouvernements peinaient à financer des
dépenses essentielles, touchent à leur fin. Les sociétés occidentales entrent dans
une période d’insécurité. Elles voudront des gouvernements forts et une coopération internationale extrêmement efficace, c’est-à-dire une sorte de nouvel ordre
mondial. C’est la réponse au chaos que tentent de semer les terroristes.
À l’intérieur de ce cadre général, je vois se dessiner une série de changements
dans les conditions de la politique et de l’économie internationales. J’en citerai six :
1) Il semble que l’isolationnisme américain touche à sa fin. Rappelons qu’il
s’agit là d’une des plus anciennes traditions des États-Unis, puisqu’elle remonte à
la déclaration de Monroe en 1823 (James Monroe n’était que le cinquième président des États-Unis). Ce pays n’est entré dans la Première Guerre mondiale qu’en
1917, dans la Seconde qu’en décembre 1941 – et seulement après avoir été directement attaqué (bien que Roosevelt eût souhaité le faire plus tôt). Les Américains
ont pris conscience que l’isolationnisme est devenu, pour longtemps, illusoire.
2) Pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Américains ne sont plus véritablement en mesure d’offrir aux Européens une protection contre la menace du jour, qui est désormais celle du terrorisme. La dissuasion
américaine classique ne peut évidemment rien contre cette menace. De surcroît,
dans la lutte contre le terrorisme islamiste, qui sera pour une large part conduite
par les services secrets, les Britanniques et les Français sont mieux informés que,
par exemple, la CIA. Il y aura là un facteur d’équilibre dans les relations entre les
États-Unis et l’Europe. Si les Européens sont capables de « fournir » ce qu’on peut
attendre d’eux, et d’agir en commun dans les années à venir, ils auront à portée de
la main une occasion sans précédent d’accroître leur influence sur la politique
américaine, par comparaison avec la décennie qui s’achève. Cela me conduit à
mon troisième point.
3) L’attitude très unilatérale adoptée par les Américains à propos des Nations
unies, de la Cour pénale internationale, de l’effet de serre, de plusieurs projets de
traités de désarmement, atteint sans doute ses limites. Ilya une opportunité à saisir
pour revenir au multilatéral si, là aussi, les Européens prennent des initiatives.
4) La question du rééquilibrage des relations Nord-Sud va se poser en d’autres
termes. Je ne partage pas la thèse selon laquelle le terrorisme n’a rien à voir avec
les conditions qui règnent dans le Tiers Monde. Certes, il perdurera même si les
conditions s’améliorent. Pourtant, il est possible d’influencer le cours des choses
pour en réduire la probabilité. Prenons un seul exemple : la politique vis-à-vis du
monde arabe. La difficulté réside en ceci que la plupart de ces pays sont soit des
théocraties islamiques, soit des autocraties. On pourrait, par le moyen de la politique économique – et surtout en ouvrant les marchés agricoles et textiles du Nord
à leurs exportations–, créer sur vingt ou trente ans des conditions qui faciliteraient
le long chemin qui amènera certains d’entre eux à la démocratie. On semble en
prendre conscience dans les capitales occidentales. Encore faudra-t-il que les opinions publiques finissent par saisir l’ampleur des dommages politiques que cause
le protectionnisme des pays du Nord vis-à-vis des produits en provenance du
Tiers Monde
[1].
5) Nous allons observer un nouvel équilibre entre État et économie. Nous
vivions depuis l’ère Reagan une période où l’on voulait moins d’État. On voudra
à l’avenir un État fort. L’un n’exclut pas l’autre, d’ailleurs, parce que parfois il faut
moins d’État pour qu’il puisse être fort dans les domaines où il s’engage. Mais l’idéologie néo-libérale va sérieusement pâtir de la nouvelle situation. Ainsi les compagnies aériennes américaines, qui figuraient parmi les plus farouches partisans de
la dérégulation, ont été les premières à appeler l’État au secours. Ceux qui n’avaient
à la bouche que la baisse des impôts attendent soudain de l’État qu’il soit le prêteur en dernier ressort et l’assureur en dernier ressort. Comment peut-on vouloir
à la fois une garantie de l’État et une réduction de la fiscalité ? Nous avons atteint
là la fin d’une longue trajectoire amorcée il y a un quart de siècle.
6) L’économie sera tendanciellement plus lente, moins mobile, un peu plus coûteuse, et plus décentralisée. La mobilité diminuera précisément parce que les coûts
des transactions seront plus élevés. Les frais d’assurance en particulier, pour autant
que certaines transactions puissent encore à l’avenir être véritablement assurées par
des compagnies privées, augmenteront. Et les paradis fiscaux seront peu à peu
éliminés. Quant à la décentralisation, on la voit déjà à l’œuvre : nombre de dirigeants de grandes entreprises ne veulent plus que tout leur système soit concentré
en un seul lieu et cherchent à le décentraliser pour pouvoir mieux résister à des
attaques terroristes.
J’estime que le 11 septembre n’aura pas que des conséquences néfastes. Il peut
être l’occasion pour les Européens de repartir d’un bon pied. Il peut être, pour ceux
qui s’inquiétaient de la domination de la pensée économique sur toute pensée
politique, l’occasion d’un rééquilibrage – et je parle d’un vrai équilibre; il ne faudrait pas revenir à la mainmise de naguère du politique sur l’économique. Le
11 septembre peut être l’occasion d’une prise de conscience de l’avantage qu’il y
a à équilibrer les relations entre les pays riches et le reste du monde.
Au lendemain du 11 septembre, nous avons plus de chances à saisir que de
menaces à craindre.
Je vais essayer à mon tour de regrouper en trois questions mes interrogations sur
les effets durables du 11 septembre. La première est de savoir s’il marquera un coup
d’arrêt dans la mondialisation de l’économie. Celle-ci s’est fondée sur une liberté
croissante dans la circulation des marchandises, des capitaux et des personnes. Or
l’insécurité créée par le terrorisme touche ces trois circulations, du fait que les États,
à commencer par les États-Unis, doivent se protéger. Ce risque d’un coup de frein
à la mondialisation est sans doute accru du fait que l’offensive terroriste est arrivée après deux autres évolutions qui allaient dans le même sens : la montée en puissance des mouvements antimondialisation, de Seattle à Gênes; et la crise de la « nouvelle économie », avec le dégonflement de la bulle spéculative du Nasdaq, qui a
en quelque sorte délégitimé le modèle de développement des années quatre-vingt-dix, cette décennie qui précisément a vu l’accélération brutale de la mondialisation.
En somme, s’il n’y a pas eu de « taxe Tobin » pour mettre un grain de sable dans
les engrenages de la mondialisation, n’analysera-t-on pas aposteriori ce qui se passe
aujourd’hui comme l’apparition d’une « taxe Ben Laden » qui aura eu cet effet ?
On peut se demander également s’il est possible d’arrêter la globalisation ou bien
si la seule issue est une régression sauvage dans le genre de celle qu’a connue le système économique mondial dans les années vingt, lorsqu’on est passé d’une phase
de mondialisation à une vague de protectionnisme, de xénophobie et de fermeture
vis-à-vis de l’immigration, débouchant sur la guerre mondiale. C’est une question
majeure qui se pose aujourd’hui, notamment aux États-Unis.
Le deuxième thème, c’est celui de l’accroissement du rôle de l’État dans l’économie. Il ne faut pas exagérer le mouvement de réétatisation de l’économie américaine : par exemple, en ce qui concerne les plans de sauvetage des compagnies
aériennes, le volume de ressources financières mobilisé n’est pas supérieur à ce que
coûta le sauvetage des Caisses d’épargne au début des années quatre-vingt – et,
notons-le, on était déjà à l’époque sous une administration républicaine de droite,
ultra libérale. En revanche, il est intéressant de remarquer la vitesse à laquelle les
États-Unis peuvent réviser leur idéologie de politique économique : voilà un président de droite, et très néolibéral, qui pratique sans états d’âme une politique de
relance par la demande, pendant que les Européens se retrouvent en porte-à-faux,
paralysés par leur pacte de stabilité et par le respect rigide d’une idéologie de la
rigueur dans la gestion des finances publiques qui tout à coup fait presque figure
de curiosité archéologique.
La troisième question que je me pose porte sur l’OTAN. Dans le nouveau multilatéralisme que le 11 septembre a produit à Washington, l’Amérique réinterprète
l’OTAN, et de manière générale révise toutes ses alliances et ses partenariats stratégiques. Nombre d’observateurs américains comparent d’ailleurs le 11 septembre
au début de la guerre froide : le fait de définir un nouvel ennemi, contre lequel la
lutte devient la priorité absolue et presque unique, conduit à revoir à cette lumière
tout le système des alliances. L’OTAN en tant que telle risque donc d’avoir très peu
de sens aujourd’hui. Ce qui devient important pour les États-Unis, c’est le rapport
avec la Grande-Bretagne, éventuellement avec l’Allemagne, la France, voire la
Russie. Cette dernière se trouve soudain en position de leur apporter bien plus que
ne le font de nombreux membres de l’OTAN. C’est tout un remaniement de la
conception des alliances qui est en cours sous l’effet du 11 septembre.
Le 11 septembre m’a choqué parce que j’ai des amis aux États-Unis, mais ne m’a
pas surpris. Pour moi, ce n’est pas un événement inouï, mais une révélation : il est
venu nous rappeler ce que les Européens (peut-être pas les Américains) ont tendance à oublier, à savoir que le monde est structuré par la vieille dualité de Carl
Schmitt ami-ennemi. Je pense que le monde est schmittien, sans que pour autant
Schmitt ait raison dans la vision esthétique et théologique qu’il en tire. Le monde
est structuré par la dualité ami-ennemi beaucoup plus que par la dualité, disons,
des criminels contre les honnêtes gens. On entend aujourd’hui un double discours.
D’un côté un discours schmittien : l’ennemi, c’est l’islamisme. Autrement dit,
l’ennemi n’est pas le criminel en soi. De l’autre, on voit percer un deuxième langage, celui du criminel mis au ban de la communauté internationale. Les premières frappes américaines sur l’Afghanistan sont quelque chose de tout à fait
classique dans le droit de la guerre : une opération de représailles. Mais elles
s’accompagnent d’un discours selon lequel elles sont exercées non pas contre un
ennemi des États-Unis mais contre l’ennemi du genre humain.
Il y a là un problème que nous ne prenons pas le chemin d’éclaircir en parlant
de « nouvel ordre mondial » : qu’est-ce que la communauté internationale ? Journalistes et acteurs en parlent comme si c’était quelque chose qui existe empiriquement. Pour moi, je qualifierais le concept de communauté internationale de transcendantal, ou de spéculatif : il est nécessaire de penser en termes de communauté
internationale pour pouvoir justifier le droit international. Cela suppose toutefois
que l’intérêt commun international ne se limite pas à certains secteurs, mais qu’il
s’agisse d’un « intérêt général ». Ainsi on pourrait dire que la communauté internationale est confrontée à un danger : les dégâts qui sont faits à l’écosystème. Ce
qui me paraît valable dans cette façon de voir, c’est qu’elle représente un effort pour
essayer de déplacer la notion d’ennemi : des « autres » groupes humains à l’humanité
dans son ensemble, qui est à elle-même son propre ennemi lorsqu’elle met en
péril l’écosystème. Une telle conception de la communauté internationale est à
l’opposé du langage ami-ennemi et de celui de la guerre, dont, me semble-t-il, nous
ne sommes pas sortis. C’est celui de Roger deWeck quand il parle d’un « nouvel
ennemi, l’islamisme ». Si, si, vous l’avez dit, et je n’ai rien contre. Mais l’islamisme, contre qui est-il ? Et là vous êtes gêné parce que vous admettez que l’islamisme a pour ennemi d’autres musulmans, ce avec quoi je suis entièrement d’accord,
et que du coup nous nous dirigeons vers un conflit entre l’islamisme et le reste du
monde. Admettons. Pourtant il est clair qu’il existe aussi un autre conflit : celui du
reste du monde contre les États-Unis (et, par proximité, l’Europe) en tant que puissance hégémonique. Une puissance hégémonique qui a cette particularité d’être
désirée, donc qui a quelque aspect de l’amitié mais qui, à la différence de l’hégémon interne, n’est pas considéré comme légitime : on désire, avec regret, qu’elle
intervienne. Ajoutons pour compliquer le tableau que l’opinion publique européenne
a aussi une tendance à voir les États-Unis comme un ennemi.
Ainsi, il faut s’interroger : l’islamisme (incarnons-le concrètement : les Taliban,
Oussama Ben Laden, le Groupement islamique armé algérien, certains partis politiques soudanais, le Hamas et certainement le Jihad islamique palestiniens, et
quelques autres. Il ne s’agit pas du tout de l’intégrisme musulman en général) est-il « l’ennemi du genre humain », y compris des musulmans (et il y a aussi des
musulmans qui le pensent, même s’ils n’osent pas le dire) ? Est-il l’ennemi de la
communauté internationale ? Ou bien plutôt ne fournit-il pas un répertoire extrêmement puissant à l’hostilité à l’égard de l’hégémon ?
On aurait beaucoup à gagner à se demander ce qu’est la communauté internationale aujourd’hui. Faut-il l’envisager en termes réalistes, comme à la recherche
d’un nouvel équilibre des puissances, ou en termes de gouvernance internationale, en somme comme une sorte de welfare state mondial qui œuvrerait à une
certaine redistribution égalitaire ? Ce sont deux notions qui n’appartiennent pas
à la même conception de l’univers.
La question de l’anti-américanisme ne peut être examinée qu’en la replaçant dans
le contexte d’un processus d’américanisation du monde : l’anti-américanisme serait
en somme une façon particulière de s’américaniser, ou encore la conséquence d’une
américanisation qui n’a pas tenu ses promesses. Et le terrorisme serait à son tour
une américanisation qui se serait, en quelque sorte, transformée en son contraire.
Le terrorisme n’a rien de nouveau, ni en Europe ni aux États-Unis. Mais l’attentat
du 11 septembre est remarquable à deux égards. Tout d’abord, nous savions tous
qu’un tel acte était possible. Le coup n’était pas si génialement manigancé que cela,
après tout. Le hasard a joué, bien sûr, mais finalement c’était une opération assez
simple. Alors, pourquoi ne craignions-nous pas une telle attaque ? Apparemment,
nous pensions tout simplement qu’« ils ne feraient jamais cela ». Et nous avons soudain compris à quel point les terroristes avaient jusque-là fait preuve de mansuétude vis-à-vis de la population en général. À la lumière du 11 septembre, on doit
bien constater que l’IRA ou l’ETA auraient pu faire bien plus de mal qu’elles n’ont
choisi d’en faire. L’une des raisons en est qu’elles sont l’une et l’autre insérées dans
un dialogue, aussi tendu soit-il, avec ceux qui sont l’objet de leur terreur. Le
deuxième point est précisément celui-là : les terroristes n’ont pas parlé. Ils n’ont pas
laissé un mot. Souvenez-vous de la Fraction armée rouge ou des Brigades rouges
italiennes : elles pondaient d’interminables communiqués qu’elles exigeaient de
voir diffuser à la télévision, ce qui évidemment posait problème. Au contraire, les
terroristes du 11 septembre ne nous ont rien dit. Soit parce qu’ils pensaient que nous
avions déjà tout compris, soit parce qu’ils pensaient que nous ne comprendrions
jamais. Et, à mon avis, c’est l’un et l’autre. Nous avons reçu le message, et nous ne
comprendrons jamais rien d’autre que ce message – Boom !
Je me méfie beaucoup de l’idée de « terreau » du terrorisme, qui est l’expression habituelle pour tout ce que la sociologie appellerait les causes structurelles du
phénomène. Je ne dis pas qu’il n’existe aucun lien entre terrorisme et frustrations
sociales, mais que la connexion est très lointaine. Il est banal de dire que ce que
l’on appelle « les masses arabes » ou « musulmanes » constitueraient pour le terrorisme, de par les conditions sociales dans lesquelles elles vivent, une sorte de trésor inépuisable de griefs. Mais les frustrations dont peuvent souffrir des populations entières ont très peu à voir avec la dynamique réelle des groupes terroristes,
qui à mon avis doivent être étudiés dans le cadre de la sociologie des groupes, en
intégrant dans l’analyse des éléments tels que l’isolement, la clandestinité, la fanatisation, le déplacement progressif de la motivation centrale qui, partie d’une cause
exprimée en termes de valeurs générales, se rétrécit peu à peu à des griefs et revendications propres au groupe lui-même, tels que la libération des prisonniers ou la
mobilisation contre le sort qui leur est fait, la vengeance, etc., qui n’ont plus rien
à voir avec les intérêts de qui que ce soit en dehors du groupe.
L’un des liens essentiels entre les groupes terroristes et ce que nous avons appelé
les conditions structurelles générales sont les intellectuels ou leaders d’opinion. Ils
sont en effet très sensibles aux thèmes de mobilisation qui deviennent ceux des terroristes. Je pense en particulier à l’expression d’« idée paralysante », formulée par
le psychologue des masses Baschwitz et qu’on pourrait résumer ainsi : la Fraction
armée rouge est antifasciste, nous sommes antifascistes, ilya des restes de fascisme
dans la structure du gouvernement allemand, donc nous devons nous enrôler aux
côtés de ces gens, au moins partiellement. J’imagine que de très nombreux leaders
d’opinion dans le monde musulman sont presque paralysés par la pensée qu’il est
impossible de s’opposer aux terroristes parce que les thèmes dont ces derniers se disent
les défenseurs sont des sujets de préoccupation générale dans le monde musulman.
L’autre lien entre l’évolution générale et les petits groupes terroristes est la
relation dialectique avec les mouvements de masse : par exemple entre l’IRA et le
Sinn Fein, entre l’ETA et les partis nationalistes basques, entre les groupes terroristes juifs de l’entre-deux-guerres et les organisations sionistes de masse. Dans des
conditions politiques relativement ouvertes, cette relation est très importante car
le mouvement de masse peut exprimer ses revendications en public tout en appuyant
subrepticement le terrorisme, ou cesser de fournir cet appui quand il le juge bon,
ce qui asphyxie le groupe clandestin. Mais dans le cas qui nous occupe, où est le
mouvement de masse ? Il est clair que ce ne sont pas les Taliban. On retrouve là
une caractéristique de nombreuses sociétés politiques du monde arabe, où les dirigeants ont généralement peu de goût pour les mobilisations sociales. Ainsi en
Palestine : ilya une Autorité palestinienne, mais pas de mouvement de masse. Nous
sommes nombreux à nous être demandé plus d’une fois pourquoi diable, au lieu
de poser des bombes, les Palestiniens ne font pas une grande marche sur Jérusalem,
avec des centaines de milliers de personnes : ce serait sans doute le commencement
de la fin de l’occupation israélienne. La réponse, au moins partielle, c’est qu’Arafat
n’y tient pas.
J’ai essayé de donner une idée des linéaments d’une théorie sociologique des mouvements terroristes qui chercherait à discerner des connexions entre la théorie
des petits groupes et l’analyse des conditions structurelles dans lesquels ils baignent.
Peut-être la construction d’une communauté internationale va-t-elle précisément
franchir un pas à l’occasion de ces événements, à partir de la criminalisation de ces
actes et de la qualification comme ennemis de toute la communauté humaine des
terroristes et des États qui les soutiennent de quelque façon. Les perceptions changent, et le sentiment prévaut que, si l’on pouvait jusqu’ici vivre avec le terrorisme,
c’est devenu impossible avec ce terrorisme-là. C’est une situation historique nouvelle, non seulement parce que ces gens ont tué plusieurs milliers de personnes d’une
façon terrible mais parce que chacun a l’impression qu’ils sont aussi tout à fait
capables de franchir le pas suivant en faisant usage d’armes de destruction massive
contre à peu près n’importe qui. Pour les sociétés occidentales, qui sont leur cible,
c’est donc une question de vie ou de mort. Mais pour l’ensemble de l’espèce
humaine, l’enjeu est aussi celui de la définition des règles élémentaires du vivre
ensemble et des modus vivendi entre des civilisations diverses. Ce changement qualitatif dans la définition du terrorisme, qui en fait un crime contre l’espèce humaine,
va peut-être avoir l’effet bénéfique de faire faire à la communauté internationale
un pas en avant.
Roger de Weck nous a proposé une perspective qui me plaît beaucoup, à la fois
réaliste et optimiste. Néanmoins, je prévois à moyen terme un durcissement de la
vie sociale et de la vie internationale. Car si c’est bien d’une guerre qu’il s’agit, alors
la guerre a sa logique : une logique très dure et incontournable. Nous verrons donc
un ralentissement de la croissance économique, du commerce, des relations entre
communautés dans les sociétés plurielles. Tout cela produira un durcissement de
la morale publique, et peut-être de la morale privée.
Début septembre, George W. Bush, recevant le président mexicain Vicente Fox,
déclarait qu’il n’y avait pas de pays plus important pour les États-Unis que le
Mexique... Les choses ont vite changé, et le Pakistan est certainement devenu
plus intéressant depuis ! C’est dire que l’on doit en finir une bonne fois avec la notion
de « Sud » comme entité à laquelle la nouvelle coalition est supposée prêter davantage attention. Si Roger de Weck et Federico Rampini ont raison de dire que la
phase économique qui s’ouvre est celle d’une rétraction, d’un ralentissement de la
mondialisation, alors les pays d’Amérique latine vont en souffrir, précisément à un
moment où ils auront perdu toute priorité aux yeux des États-Unis.
Au Mexique, mais aussi dans d’autres pays de la région, la pratique – dictée par
des raisons de politique intérieure – consistant pour le gouvernement à manifester une légère tendance à l’anti-américanisme risque maintenant d’avoir un
coût. Ainsi le président mexicain, qui avait choisi de laisser s’exprimer les divisions
au sein du Parlement et même du gouvernement sur le soutien à apporter aux
États-Unis après le 11 septembre, a-t-il perdu la course au leadership pour voler
au secours des États-Unis.
Je pense que cette tension entre volonté de donner à l’opinion publique ce
qu’elle veut entendre, d’une part, et coûts de la rhétorique anti-américaine, d’autre
part, se produit aussi au Moyen-Orient. Le 11 septembre a modifié le coût de
l’utilisation rhétorique de l’anti-américanisme en politique intérieure, et cela pour
l’ensemble du « Sud ».
L’anti-américanisme a été un instrument utile aux gouvernements pour détourner d’eux les réactions de la population aux conséquences impopulaires de la
modernisation. C’est vrai aussi bien dans les régimes autoritaires du Moyen-Orient
que dans plusieurs démocraties latino-américaines. Le coût désormais plus élevé
de cette stratégie aura certainement des conséquences sur les investissements que
consentira l’État pour construire un consensus social et asseoir son hégémonie, par
exemple au Pakistan. Il n’aura pas le choix. Mais, au cours des deux dernières
décennies, en Amérique latine, il y a eu un désinvestissement massif des programmes sociaux, ce qui se traduit au bout du compte par un désinvestissement dans
la construction d’une hégémonie de l’État, car la plupart des entrepreneurs locaux
ne voient guère l’intérêt de financer les politiques sociales de l’État.
Avec le 11 septembre, on voit se dessiner une nouvelle logique de différenciation entre les nations du Sud, où certains pays, dans lesquels la bataille contre
le terrorisme revêt une importance particulière aux yeux des États-Unis, commencent à investir plus de ressources dans l’éducation et les programmes sociaux
afin d’étayer la légitimité de l’État, pendant que d’autres (je pense en particulier
à l’Argentine, bien que ce soit vrai à peu près dans toute l’Amérique latine et dans
toute l’Afrique) continuent à se désengager des programmes sociaux.
Par ailleurs, je me demande (avec quelque hésitation à le mentionner) si les
attentats du 11 septembre ne vont pas conduire les mouvements terroristes à
repenser leurs méthodes. Abram De Swaan a relevé une différence essentielle
entre l’ETA ou l’IRA et AlQaida en ce sens que les premières utilisent la violence
comme moyen de communication. Les attentats du 11 septembre représentent une
globalisation du terrorisme. En Amérique latine, où les mouvements de guérilla
s’affirment comme mouvements de libération nationale, les cibles soit sont purement nationales, soit représentent des intérêts étrangers sur le sol national. La seule
exception pourrait être celle des Zapatistes du Chiapas, qui s’adressent à une
audience internationale tout en ayant des cibles nationales. Ben Laden, c’est tout
le contraire : il a visé les États-Unis directement, avec semble-t-il l’objectif de
déstabiliser les gouvernements d’Arabie saoudite et du Pakistan. Raymond Williams
conseillait : « Pensez à l’échelle mondiale, agissez au niveau local ». Ben Laden,
lui, a pensé local et agi au niveau planétaire. Cette innovation pourra avoir un
impact sur les stratégies des mouvements de guérilla dans le monde entier.
Pris ensemble, ces trois facteurs (coûts plus élevés de l’anti-américanisme; exigences différenciées d’investissement dans la légitimité de l’État dans le « Sud » ;
et nouvelle stratégie politique entre les mains des mouvements armés clandestins)
engendrent un nouveau champ politique dans les pays du Sud.
Il est sans doute trop tôt pour savoir si les États-Unis vont longtemps placer le terrorisme en tête de toutes les priorités, comme ils le font aujourd’hui. En tout cas, cet
ordre de priorité implique aussi un intérêt particulier pour le multilatéralisme, car
les Américains sont bien conscients qu’ils en ont besoin pour lutter contre le terrorisme. Seulement, dès que ce dernier reculera dans l’ordre des priorités – et il le
fera –, l’intérêt américain pour le multilatéralisme en fera autant.
Le terrorisme est un phénomène très divers : cela va du fou qui agit seul sous
l’impulsion de sa folie au groupe doté d’un ordre du jour cohérent (fût-il antipathique), en passant par des groupes habités de programmes plus ou moins millénaristes et totalement illogiques (par exemple les auteurs de l’attentat au gaz sarin
dans le métro de Tokyo). Or les attentats du 11 septembre pourraient susciter des
imitations aussi bien chez des individus un peu dérangés que dans différents types
de groupes. Et les réponses (en matière de prévention des attentats ou de capture
de leurs auteurs) ne sont pas identiques. De même, on a intérêt à prendre en
compte de manière plus fine qu’on ne le fait généralement le type de relations entre
mouvement terroriste et mouvement de masse.
Si l’on veut prévenir d’autres attaques terroristes, il faut à tout le moins réformer le Moyen-Orient radicalement, comme quelqu’un l’a déjà dit tout à l’heure.
Mais qui va le faire et quelles réactions cela va-t-il susciter de la part d’un islam
qui n’est peut-être pas encore radical mais qui le deviendra face à ce qui pourra lui
apparaître comme un nouveau colonialisme ? Sans porter de jugement de valeur,
il faut bien admettre que l’islam est porteur d’une hostilité à l’Occident et à la modernité. Il faudra une longue période de développement de la société dans les pays arabes
pour que ces derniers cessent d’être un terrain fertile à certaines sortes de terrorisme. En Irlande aussi, l’histoire a donné une légitimité à ces méthodes, une légitimité qui n’est pas encore tout à fait épuisée. C’est malheureux mais c’est un fait.
Sous quelle forme imaginer l’action multilatérale indispensable aujourd’hui ? Pour
l’instant, elle est structurée comme une roue dont le moyeu serait constitué par les
États-Unis. Mais il est clair que, si l’on veut vraiment contenir le terrorisme, il faudra passer à une structure en réseau, de sorte que les États européens et l’Union
européenne, la Russie, les pays asiatiques tels que la Chine et le Japon, puissent y
trouver un espace de collaboration.
J’interviendrai sur deux des points qui se sont dégagés dans les interventions précédentes : la sécurité et les groupes terroristes, pour sortir des dualités trop nettes
et montrer que ces deux aspects, qui sont souvent opposés, sont vrais en même temps
et ont entre eux des relations compliquées. Symboliquement, dans la Quadriennal
Defense Review que le secrétaire américain à la Défense Donald Rumsfeld vient de
soumettre au Congrès et qui était certainement préparée avant le 11 septembre,
les deux priorités sont la défense du territoire et l’Asie. Les deux préoccupations
sont antérieures au 11 septembre et persisteront quand celui-ci aura cessé de
dominer l’actualité. D’une part, on pense depuis très longtemps, au moins depuis
le premier attentat contre les tours jumelles en 1993 et celui de l’Oklahoma en 1995,
que le sol américain deviendra vulnérable et qu’il peut s’y produire des catastrophes, d’autre part, Bush est sans doute tout à fait persuadé qu’à long terme le
grand adversaire est la Chine. Cela n’empêche pas que, sous l’effet du choc du 11 septembre, la priorité se soit déplacée vers l’aspect terrorisme. Mais l’autre aspect de
la sécurité n’est pas absent, et les deux convergent, à repenser aux relations avec
la Russie. Poutine a d’ailleurs utilisé très habilement l’un et l’autre en entrant dans
la sainte alliance contre le terrorisme tout en se présentant aussi comme contre-poids éventuel à la Chine.
Il y a des interprétations minimalistes de l’événement : l’attentat a été l’affaire
de quelques kamikazes, et il n’a été (jusqu’à présent) suivi d’aucun autre. Je ne les
suivrai pas, car enfin, l’on en sait assez sur la fortune et les réseaux de Ben Laden
pour craindre l’usage d’armes de destruction massive. Je suis persuadé – et la plupart des spécialistes aussi, même si c’est parfois avec quelque excès – qu’il y aura
des attentats avec des armes chimiques ou biologiques, et que peut-être un jour un
avion ira se précipiter sur une centrale nucléaire avec des effets bien supérieurs à
Tchernobyl. Qui dira encore, à ce moment-là : « Rien de nouveau sous le soleil »,
et réfléchira sereinement aux réalignements internationaux ? Non, l’une des caractéristiques de la situation actuelle est bien celle que l’économiste mathématicien
américain Shubik avait formalisée ilya vingt ans : à savoir que la conjonction du
progrès technique et du fanatisme permet de causer de plus en plus de destructions
avec de moins en moins d’argent et d’hommes. C’est-à-dire qu’une période s’ouvre
où des civils tueront des civils, avec des effets comparables à ceux d’une guerre. C’est
pourquoi la distinction entre civils et militaires, ou entre guerre et opérations de
police, tend à diminuer : on le savait, mais évidemment un tel choc accélère le
processus.
J’en viens à la question du groupe terroriste. Je suis tout à fait d’accord avec l’orientation générale de ce qu’a dit Abram DeSwaan, mais je crois qu’il dissocie trop radicalement arrière-plan socio-politique et dynamique propre du groupe. Certes, si
les problèmes politiques étaient résolus, ce n’est pas cela qui transformerait Ben
Laden en non-terroriste, mais enfin voyez son message télévisé diffusé le 7 octobre.
Il s’adresse bien à un certain public susceptible d’épouser ses vues lorsqu’il dit
qu’aucun Américain ne sera en sécurité tant que, d’une part, Israël opprimera des
Arabes et que, d’autre part, des Infidèles infesteront la Péninsule arabique. Ce
sont tout de même deux objectifs très précis. Il parle en Saoudien, c’est vrai, mais
son mouvement est aussi fait d’Égyptiens, d’Algériens, de Libanais...
Cette réalité qu’est Ben Laden dépasse quelque peu l’alternative « nouvel équilibre des puissances/ennemi de l’humanité ». Même chez Carl Schmitt, à côté de
l’opposition ami-ennemi, on trouve aussi la triade « ennemi total, guerre totale,
État total ». Et là je suis tout à fait de l’avis de Víctor Pérez-Díaz. L’alliance du fanatisme avec la technologie, on a déjà vu ce que cela donnait. Staline et Hitler avaient
des causes parfaitement compréhensibles : l’inégalité dans le monde, l’anarchie en
Russie, Versailles, la crise de 1929, la guerre, etc. Mais ils représentaient aussi une
« religion séculière » manichéenne.
Qu’il y ait des gens pour qui la civilisation moderne, l’Occident, les États-Unis
représentent le Mal, et qui sont prêts à sacrifier leur vie pour lutter contre ce mal,
est un élément explosif au sein du consensus sur lequel était fondé notre société.
Certes, on doit y parer aussi par des moyens policiers et l’on s’y efforce, mais on
ne saurait ignorer que certains États soutiennent ce type de réseaux, et là les opérations de police cèdent le pas à la guerre. Pour autant, il ne faut pas faire une contre-croisade tout aussi manichéenne, comme le veulent certains dans l’aile droite de
l’administration Bush, qui voudraient faire la guerre à la plupart des États arabes,
à tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, soutiennent le terrorisme. D’autant
plus que chacun s’empresse d’accourir avec sa propre croisade : « les Tchétchènes ! »,
disent les Russes; « l’IRA ! », disent les Anglais; et les Chinois ont les Ouïghours,
et les Turcs ont les Kurdes... On ne peut pas non plus accepter cela. C’est un gros
dilemme : on a un ennemi absolu (si quelqu’un me considère comme un ennemi
absolu, je suis bien obligé d’en faire autant à son égard) mais pour autant il ne faut
pas, en le combattant, donner à penser que tous les mouvements de libération
nationale ou tous les États arabes font partie de cet ennemi absolu, que « Arafat
égale Ben Laden ». Cela va sans dire. Mais les oppositions qui ont été proposées
tout à l’heure, d’une part entre les causes socio-économiques et l’organisation
terroriste elle-même, d’autre part entre police et défense, ne sont pertinentes qu’à
un certain niveau : une fois qu’on a fait la distinction, on est quand même obligé
de recombiner ces dimensions, bien qu’elles soient dans une tension perpétuelle.
Le jugement politique peut essayer de se frayer une voie à travers cette dialectique,
mais c’est un chemin parsemé d’obstacles.
C’est la raison pour laquelle je pense que les perspectives relativement optimistes
qui ont été dessinées sont valables à long terme, mais qu’entre-temps un phénomène que seul Federico Rampini a évoqué rapidement, l’opposition à l’immigration, va grandir. Cela avait déjà commencé. De plus en plus de gens veulent fuir
qui la guerre, qui la misère, et de moins en moins de gens sont disposés à les recevoir. C’est très explosif. À long terme, on arrivera probablement à un islam relativement compatible avec la société moderne, une globalisation plus lente et plus
maîtrisée, plus humaine, etc. Mais je serais bien étonné que les prochaines décennies ne nous apportent pas, bien plutôt, au maximum les grandes catastrophes
que j’ai décrites au début, et au minimum cette brutalisation à laquelle a fait allusion Víctor Pérez-Díaz.
Parmi les grandes questions soulevées par les événements du 11 septembre, il en
est une récurrente dans le débat interne américain : elle concerne les objectifs de
la politique étrangère américaine en termes d’ordre mondial : cette politique doit-elle viser à des équilibres régionaux (ou à un équilibre mondial) des puissances, ou
bien doit-elle chercher à transcender ce schéma ? Les « progressistes » ont milité
en faveur de cette deuxième option tant après la Première qu’après la Seconde
Guerre mondiale. Comme la guerre était le principal mécanisme de rééquilibrage,
et comme elle était devenue absolument épouvantable et difficile à contenir dans
certaines limites, ils en venaient à proposer des politiques que nous classerions
aujourd’hui dans la catégorie du « gouvernement mondial » : au centre du dispositif, une puissance américaine gigantesque en termes tant militaires qu’économiques,
sur laquelle pourraient s’appuyer des institutions conçues pour faciliter à l’échelle
mondiale la coopération économique, la coordination des arrangements de sécurité et différents moyens de règlement des litiges. L’autre option réunissait autour
d’elle non pas des isolationnistes qui auraient rêvé d’une forteresse Amérique,
mais des internationalistes conservateurs, qui trouvaient nécessaire de maîtriser la
passion idéaliste de refaire le monde tel qu’il devrait être, préférant encadrer les
ambitions américaines par une conception plus étroite de l’intérêt national. Tout
au plus ambitionnaient-ils de remodeler le système mondial de manière progressive et indirecte, pour l’essentiel par le biais d’une plus grande liberté des marchés.
Ni les progressistes ni les conservateurs ne peuvent prétendre l’avoir emporté
durant les décennies troublées de l’après-guerre. Mais l’évolution de la politique
américaine qui fut le résultat de ce débat permanent n’est sans doute pas étrangère
à l’absence de guerre entre grandes puissances depuis lors. De quelque façon qu’on
définisse les fondements du système post-1945, ils n’ont certainement plus grandchose à voir avec la façon de penser en termes d’équilibre des pouvoirs, typique du
XIXe siècle. Alors pourquoi irions-nous ressusciter un tel mode de pensée à propos des troubles régionaux liés aux événements du 11 septembre ? Plutôt que de
plaider pour une petite guerre par ci par là en vue de rétablir un équilibre stable
au Moyen-Orient, les progressistes et les conservateurs américains se retrouvent
désormais pour envisager un engagement plus profond et plus permanent dans la
région, peut-être avec l’espoir de parvenir, le temps aidant, à la transformer et à
la réintégrer dans le courant dominant de l’histoire mondiale, mais sûrement avec
celui de réduire sa capacité à déstabiliser l’ordre mondial.
Même Kissinger, le realpolitiker par excellence, conclut son livre Diplomacy en
affirmant que les États-Unis sont incapables de fonder leur politique étrangère sur
la pensée traditionnelle en termes d’équilibre des puissances. Les gens qui pensent
comme Kissinger ont beau considérer que les réponses du type « gouvernement
mondial » sont entachées d’idéalisme, il semble bien que, très lentement, se fasse
jour depuis quelques décennies une sorte de résignation au fait que l’équilibre au
niveau mondial exigera plus d’engagement de la part des États-Unis. Un engagement du même ordre que celui qui a permis de transformer l’Europe après la
Seconde Guerre mondiale. Comme c’était alors le cas, il y a un risque de réaction
violente, il est nécessaire de ménager des tampons, et il est indispensable que des
acteurs locaux s’approprient le projet. À l’intérieur, le système politique américain
est aussi inadapté pour conduire une politique impérialiste dans le style du
XIXe siècle que pour promouvoir l’équilibre des puissances. Pour autant, on ne perçoit après le 11 septembre aucun signe de mouvement en sens inverse, c’est-à-dire
dans le sens d’un désengagement, que ce soit au niveau régional ou mondial.
Ce qui a changé à mon avis, et qui déroute nombre d’observateurs, c’est que nous
sommes passés de l’immense danger improbable, la guerre nucléaire, au grand danger probable qui serait, par exemple, l’utilisation d’armes biologiques ou chimiques.
Celles-ci existent, et sont d’une facilité d’emploi confondante. Le danger a changé
complètement de nature, et c’est pour cela que nous avons une nouvelle donne de
la politique mondiale. Nous observons déjà : le retour des États-Unis dans le conflit
israélo-palestinien ; la levée des sanctions contre le Pakistan et l’Inde ; la détente
entre les États-Unis et la Chine; la lune de miel entre George W. Bush et Vladimir
Poutine; la mise à l’écart de l’OTAN, qui ne joue aucun rôle dans le nouveau grand
conflit; la relativisation de toute politique des droits de l’homme. C’est, en quelques
semaines, une somme de changements inouïe. Elle ne s’explique que par la peur.
Un autre aspect nous déroute, c’est que ces terroristes ont beau être ancrés
dans une mentalité anachronique, ils usent de méthodes très modernes. Il s’agit d’un
ennemi (et je rejoins ici Pierre Hassner : si quelqu’un veut me tuer, je le considère
comme mon ennemi) qui ne se détermine pas en termes géographiques, territoriaux, nationaux ou étatiques. Il n’est même pas vraiment armé, puisqu’il prend les
armes là où elles sont et transforme des avions civils en armes. Pour être à la
mode, on pourrait dire que c’est un ennemi post-moderne avec une « organisation virtuelle » : des groupes d’action se constituent puis disparaissent. Le terrorisme moderne est si flexible qu’il peut survivre aux graves défaites que lui infligeront les États-Unis. C’est ce qui le rend particulièrement dangereux.
Walter Laqueur avait écrit un article sur « le terrorisme post-moderne », il y a déjà
plusieurs années...
Ce nouveau phénomène change toutes les donnes, et jusqu’aux relations Nord-Sud
en général. D’ailleurs, les réseaux qui sont à l’origine de l’attentat du 11 septembre
semblent avoir été très forts en Europe. Mais qui nous dit qu’il n’y a pas des
réseaux semblables dans plusieurs pays d’Amérique du Sud où vivent des colonies
arabes assez importantes ? Du coup, l’attitude américaine par rapport à cet arrièrepays latino-américain pourrait évoluer aussi.
Cette table ronde s’est tenue à l’occasion de la réunion du Conseil scientifique de Critique
internationale.
[1]
Au lendemain de la conférence de Doha, où les pays riches ont mieux tenu compte du Tiers Monde, on est en droit de
nourrir quelque espoir en la matière (note du 23 novembre 2001).