2002
Critiques internationales
Comprendre l’émeute inter-communautaire
Christophe Jaffrelot
chercheur au CNRS et directeur du CERI.
DONALD L. HOROWITZ The Deadly Ethnic Riot Berkeley, University of California Press,
2001,588 pages.
Seize ans après
Ethnic Groups in Conflict
[1], un ouvrage qui a fait date, Donald Horowitz
reprend le sujet là où il l’avait laissé, pour
s’intéresser plus précisément à l’émeute
ethnique. L’objectif de ce fort volume de
588 pages est d’expliquer ce phénomène
« passionné mais hautement codifié ». Tout
l’intérêt du sujet tient précisément à cette
tension que l’auteur désigne ailleurs comme un « mélange bizarre de cohérence
et d’excitation ». Mais son pari n’est qu’à moitié tenu.
L’anatomie d’une émeute
D’après Horowitz, l’« épisode émeutier » commence généralement par la propagation d’une rumeur propre à dresser un groupe ethnique contre l’autre. Cette
rumeur se fait souvent l’écho d’incidents mineurs, qui sont rapportés sous une
forme exagérée et éventuellement contradictoire. Sa diffusion très rapide, telle
une traînée de poudre, est suivie d’une phase où le temps est comme suspendu mais
au cours de laquelle les deux camps se préparent au combat, au moyen, notamment,
de rituels d’invincibilité, empruntés bien souvent aux répertoires religieux. La
cible des violences qui éclatent alors est toujours précisément identifiée même si
des boucs émissaires peuvent en faire les frais pour peu qu’ils soient plus accessibles
que l’objet du ressentiment initial. Cette cible est presque toujours perçue par les
auteurs de l’agression comme faisant peser une menace sur leur groupe, y compris
lorsqu’il s’agit d’une petite minorité démographique, car elle sera alors présentée
comme une cinquième colonne entretenant des liens avec un ennemi extérieur.
Pour Horowitz, le « processus émeutier » est largement planifié par des acteurs
politiques et sociaux identifiables poursuivant une véritable stratégie de la violence, qu’ils soient à la tête de partis, de factions, de groupes extrémistes ou de
sociétés secrètes. Par l’émeute, ces acteurs cherchent à polariser la société selon une
ligne de clivage ethnique ou bien à déstabiliser des dirigeants. Horowitz admet
cependant que cette démarche n’est pas sans limite car les chefs d’orchestre peuvent, d’une part, favoriser l’émergence de groupes plus radicaux dont ils auront à
subir la surenchère, d’autre part, susciter une répression de l’État dont ils seraient
les premières victimes.
Les instigateurs de l’émeute vont susciter celle-ci en organisant des processions, des manifestations ou des grèves qui jettent des milliers de personnes dans
la rue. Il suffit dès lors d’une étincelle pour provoquer l’embrasement : une
démonstration de force, une provocation... Pour Horowitz, ce scénario se déroulera au plus près de l’idéal-type si deux conditions sont remplies : les formations
politiques qui transcendent les clivages ethniques sont affaiblies; les émeutiers potentiels pressentent qu’ils jouissent d’un capital de sympathie de la part des autorités,
et en particulier des forces de l’ordre.
Les émeutes ethniques éclatent le plus souvent en ville parce que c’est là que,
d’une part, le brassage des populations fait coexister différentes communautés et
que, d’autre part, les véhicules de la violence (défilés, manifestations, grèves… ) se
mettent en œuvre le plus facilement. L’auteur précise que les zones urbaines les plus
susceptibles d’être le théâtre de ces violences sont les aires de contact entre quartiers ethniquement homogènes : les agresseurs passent d’autant plus volontiers à
l’acte qu’ils ont la possibilité de se replier sur leur base arrière au cas où ils auraient
le dessous.
La mémoire des conflits joue un rôle si important dans les relations entre communautés que les villes ayant été une fois le théâtre d’émeutes le sont bien souvent
à nouveau. Cette récurrence n’est toutefois pas automatique, des éléments de
changement social et politique pouvant modifier le contexte local de telle sorte que
la violence finisse par disparaître. Horowitz conclut d’ailleurs son livre sur une note
optimiste en indiquant que les émeutes ethniques sont en voie de disparition en
Occident. C’est faire peu cas des émeutes raciales aux États-Unis ou en Angleterre,
ou des conflits sanglants entre catholiques et protestants en Irlande du Nord, sans
parler des violences entre groupes ethniques en Europe orientale. Telle n’est
cependant pas la principale faiblesse de ce livre.
Expliquer l’incompréhensible
L’ouvrage d’Horowitz a l’immense mérite d’essayer de comprendre l’incompréhensible, l’orgie de violence apparemment irrationnelle à laquelle les émeutes
ethniques donnent généralement lieu. Cela contraste avec nombre d’ouvrages
récents qui, sous prétexte d’aller au-delà des faits pour atteindre à l’interprétation,
se contentent de rapporter les « discours sur » l’émeute, tels qu’un chercheur
peut en recueillir à la pelle au cours d’une enquête de terrain. Non qu’une telle entreprise soit sans intérêt. Elle permet notamment de saisir la diversité des perceptions
que les parties au conflit peuvent manifester localement, et de relativiser l’idée d’une
lecture unique à propos de situations où chacun a sa vérité
[2]. Mais une telle approche
interdit souvent de rechercher les liens de cause à effet dans l’enchaînement des
facteurs qui aboutissent à une débauche de violence à première vue purement
impulsive. Horowitz s’efforce, lui, d’expliquer l’émeute au-delà des apparences
de spontanéité et d’irrationalité que lui attribue souvent le sens commun
[3]. Pourtant,
il ne parvient pas à intégrer les deux dimensions contradictoires, « cohérence » et
« excitation », qu’il considère comme au principe même de l’émeute. Alors que son
modèle cherche à montrer ce qu’il y a d’organisé dans cet événement, il revient souvent sur son caractère improvisé au détour d’un paragraphe. Il écrit ainsi dans le
chapitre 7, pourtant intitulé « Organisateurs et participants » : « Ce que montre
le matériau disponible, c’est que la plupart des émeutes ne semblent pas avoir été
organisées, ou avoir été en partie organisées et en partie spontanées, ou organisées par des leaders éphémères qui ont émergé sur le tas pour répondre aux événements tels qu’ils se déroulent, le plus souvent de façon soudaine. En d’autres
termes, la plupart des émeutes sont des manifestations de colère violente. » Une
telle analyse contredit de longs développements consacrés au rôle de planificateurs
d’émeutes que l’auteur reconnaît aux leaders politiques, pour ne citer qu’eux. D’où
l’échec de son entreprise d’intégration des deux dimensions en question, la cohérence et l’excitation.
Ilya pourtant moyen de relever ce défi conceptuel. La valorisation par l’auteur
du rôle des cortèges et autres manifestations dans le déclenchement des émeutes
s’y prêtait admirablement. Encore fallait-il pousser plus loin l’analyse. Horowitz
traite des seules processions religieuses et y voit un vecteur de la violence parce que
« le devoir de défendre la foi contre l’infidèle fait partie des croyances de nombreuses
religions ». En fait, les cortèges à l’origine d’émeutes sont loin de tous relever du
répertoire religieux et c’est donc moins à cette dimension qu’à la nature même de
ce type de rassemblement qu’il faut s’intéresser. La procession ou toute autre
forme de défilé est d’abord un véhicule de la violence ethnique parce que le groupe
y forme une
communitasau sens de Victor Turner, qui désigne ainsi les circonstances
au cours desquelles une « structure » sociale se transforme en un « tout indifférencié »
[4]. Les divisions internes s’effacent, de sorte que la
communitas forme un
groupe en fusion, qui sera d’autant plus prompt à définir l’Autre comme un tout
également homogène. Mais cela ne veut pas dire que la violence – si elle éclate –
sera spontanée. En fait, chaque cortège conduisant à une émeute a ses leaders qui
exploitent l’effervescence inhérente à cette
communitas pour déclencher la violence. Un des stratagèmes le plus communément utilisés consistera à détourner le
défilé de son itinéraire habituel pour entrer dans des quartiers habités par la communauté adverse. Ce changement constitue en soi une provocation, que les meneurs
aggravent volontiers en entonnant des slogans hostiles. L’autre communauté réagit
alors dans la rue et l’émeute s’enclenche. Ce scénario se trouve souvent comme routinisé, le calendrier des processions coïncidant, année après année, avec celui des
émeutes, comme en témoignent, par exemple, les « rendez-vous » violents entre
protestants et catholiques que sont, en Irlande du Nord, les célébrations orangistes.
Ce modèle de l’émeute dérivant d’une procession-
communitasemmenée par ses
leaders politisés est aux antipodes du spontanéisme d’un Gustave Le Bon (dont
La
psychologie des foules date de 1895). On le retrouve chez de nombreux auteurs
qu’Horowitz ignore le plus souvent. Nathalie Davis l’applique aux émeutes entre
protestants et catholiques à l’époque des guerres de religion
[5]. Stanley Tambiah fait
de même à propos des affrontements entre Tamouls et Cinghalais à Sri Lanka
[6],
emboîtant le pas à Sandria Freitag qui a, la première, développé cette approche à
propos des violences entre hindous et musulmans en Inde
[7].
Les études de cas que l’on doit à ces auteurs auraient certainement permis à
Horowitz de pallier le second défaut dont souffre son ouvrage, le manque d’exemples
concrets qui soient davantage que des références cursives. Abordant la question des
sources à la fin du premier chapitre, l’auteur souligne qu’« il n’y a pas eu d’étude
de l’émeute ethnique comparant plusieurs pays, en tout cas pas une qui ait reposé
sur des données permettant des entrées multiples à propos des enjeux les plus
significatifs ». Son objectif est de combler cette lacune ; mais quelles données
mobilise-t-il à cette fin ? Il évoque l’existence de cent cinquante rapports d’émeutes
ayant eu lieu dans cinquante pays, mais la consultation des notes de bas de page
– auxquelles on doit se reporter, faute de bibliographie (carence peu compréhensible pour un livre de cette ambition)– obligent à constater le retour lancinant d’une
petite vingtaine de sources primaires de ce type : l’essentiel des références se compose d’ouvrages de seconde main, en nombre d’ailleurs assez limité aussi. L’auteur
mentionne certes, dans le premier chapitre, des entretiens avec des « participants,
organisateurs, victimes et observateurs d’épisodes violents, ainsi que membres des
forces de répression, dans six pays », la Guyana, la Malaisie, Sri Lanka, Singapour,
l’Indonésie et la Roumanie. Mais il n’en est plus jamais fait mention dans la suite
du texte et certains de ces pays sont à peine évoqués dans le livre, alors que l’Inde
est omniprésente. Cette carence ne saute pas aux yeux car Horowitz consacre
rarement plus de quelques lignes de suite à un même pays, guidé qu’il est par une
approche thématique et transversale. Si une telle démarche est préférable à la juxtaposition d’études de cas, le lecteur en retire une fâcheuse impression de saupoudrage et le sentiment que l’auteur masque ainsi sa méconnaissance rédhibitoire
des contextes sociaux. En somme, un tel livre aurait dû reposer avant tout sur des
enquêtes de terrain, et c’est de leur absence que viennent ses principaux défauts.
[1]
Berkeley, University of California Press, 1985.
[2]
Voir sur ce point le dernier ouvrage de Paul Brass,
Theft of an Idol. Text and Context in the Representation of Collective
Violence, Princeton, Princeton University Press, 1997. L’auteur y conclut que l’on ne peut rendre compte des émeutes
ethniques « avec les méthodes de la science sociale contemporaine ». Se targuant de suivre la voie des déconstructivistes, il
en vient à considérer que « les mensonges, les distorsions et l’approche d’une certaine vérité ont une plus grande réalité – une
véracité qui peut être documentée avec précision – que les événements eux-mêmes » (p. 266). Mais il reconnaît, dix-huit
pages plus loin, que deux facteurs bien réels se trouvent en général à l’origine des émeutes ethniques : l’existence d’un système
institutionnalisé d’émeutes, dont la pièce maîtresse est un groupe de « spécialistes de l’émeute », et le rôle de l’administration
locale – des considérations qui nous ramènent des limbes du déconstructivisme à la science sociale inspirée par l’esprit des
Lumières.
[3]
La revue
Critique internationale s’était attelée à cette même tâche dans son numéro 6 (hiver 2000).
[4]
Victor Turner,
Dramas, Fields and Metaphors. Symbolic Actions in Human Society, Ithaca, Cornell University Press, 1974,
p. 237.
[5]
Insistant sur le rôle des clercs et autres notables locaux dans le passage de la procession à l’émeute, Nathalie Davis
souligne que « les foules n’agissent pas de manière écervelée (
mindless)». Nathalie Davis,
Society and Culture in Early Modern
France, Cambridge, Polity Press, 1975, p. 186.
[6]
Stanley Tambiah,
Leveling Crowds : Ethnonationalist Conflicts and Collective Violence in South Asia, Berkeley, University of
California Press, 1996, p. 241.
[7]
Sandria Freitag,
Collective Action and Community. Public Arenas and the Emergence of Communalism in North India, Delhi,
Oxford University Press, 1990, pp. 134-138.