Critique internationale 2002/1
Critique internationale
2002/1 (no 14)
176 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 272462940X
DOI 10.3917/crii.014.0079
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Critique internationale 2002/1 (no 14) 18.8 €

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Vous consultezComprendre l’émeute inter-communautaire

AuteurChristophe Jaffrelot du même auteur

chercheur au CNRS et directeur du CERI. jaffrelot@ceri-sciences-po.org

DONALD L. HOROWITZ The Deadly Ethnic Riot Berkeley, University of California Press, 2001,588 pages.


Seize ans après Ethnic Groups in Conflict[1] [1] Berkeley, University of California Press, 1985. ...
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, un ouvrage qui a fait date, Donald Horowitz reprend le sujet là où il l’avait laissé, pour s’intéresser plus précisément à l’émeute ethnique. L’objectif de ce fort volume de 588 pages est d’expliquer ce phénomène « passionné mais hautement codifié ». Tout l’intérêt du sujet tient précisément à cette tension que l’auteur désigne ailleurs comme un « mélange bizarre de cohérence et d’excitation ». Mais son pari n’est qu’à moitié tenu.

L’anatomie d’une émeute

2 D’après Horowitz, l’« épisode émeutier » commence généralement par la propagation d’une rumeur propre à dresser un groupe ethnique contre l’autre. Cette rumeur se fait souvent l’écho d’incidents mineurs, qui sont rapportés sous une forme exagérée et éventuellement contradictoire. Sa diffusion très rapide, telle une traînée de poudre, est suivie d’une phase où le temps est comme suspendu mais au cours de laquelle les deux camps se préparent au combat, au moyen, notamment, de rituels d’invincibilité, empruntés bien souvent aux répertoires religieux. La cible des violences qui éclatent alors est toujours précisément identifiée même si des boucs émissaires peuvent en faire les frais pour peu qu’ils soient plus accessibles que l’objet du ressentiment initial. Cette cible est presque toujours perçue par les auteurs de l’agression comme faisant peser une menace sur leur groupe, y compris lorsqu’il s’agit d’une petite minorité démographique, car elle sera alors présentée comme une cinquième colonne entretenant des liens avec un ennemi extérieur. Pour Horowitz, le « processus émeutier » est largement planifié par des acteurs politiques et sociaux identifiables poursuivant une véritable stratégie de la violence, qu’ils soient à la tête de partis, de factions, de groupes extrémistes ou de sociétés secrètes. Par l’émeute, ces acteurs cherchent à polariser la société selon une ligne de clivage ethnique ou bien à déstabiliser des dirigeants. Horowitz admet cependant que cette démarche n’est pas sans limite car les chefs d’orchestre peuvent, d’une part, favoriser l’émergence de groupes plus radicaux dont ils auront à subir la surenchère, d’autre part, susciter une répression de l’État dont ils seraient les premières victimes.

3 Les instigateurs de l’émeute vont susciter celle-ci en organisant des processions, des manifestations ou des grèves qui jettent des milliers de personnes dans la rue. Il suffit dès lors d’une étincelle pour provoquer l’embrasement : une démonstration de force, une provocation... Pour Horowitz, ce scénario se déroulera au plus près de l’idéal-type si deux conditions sont remplies : les formations politiques qui transcendent les clivages ethniques sont affaiblies; les émeutiers potentiels pressentent qu’ils jouissent d’un capital de sympathie de la part des autorités, et en particulier des forces de l’ordre.

4 Les émeutes ethniques éclatent le plus souvent en ville parce que c’est là que, d’une part, le brassage des populations fait coexister différentes communautés et que, d’autre part, les véhicules de la violence (défilés, manifestations, grèves… ) se mettent en œuvre le plus facilement. L’auteur précise que les zones urbaines les plus susceptibles d’être le théâtre de ces violences sont les aires de contact entre quartiers ethniquement homogènes : les agresseurs passent d’autant plus volontiers à l’acte qu’ils ont la possibilité de se replier sur leur base arrière au cas où ils auraient le dessous.

5 La mémoire des conflits joue un rôle si important dans les relations entre communautés que les villes ayant été une fois le théâtre d’émeutes le sont bien souvent à nouveau. Cette récurrence n’est toutefois pas automatique, des éléments de changement social et politique pouvant modifier le contexte local de telle sorte que la violence finisse par disparaître. Horowitz conclut d’ailleurs son livre sur une note optimiste en indiquant que les émeutes ethniques sont en voie de disparition en Occident. C’est faire peu cas des émeutes raciales aux États-Unis ou en Angleterre, ou des conflits sanglants entre catholiques et protestants en Irlande du Nord, sans parler des violences entre groupes ethniques en Europe orientale. Telle n’est cependant pas la principale faiblesse de ce livre.

Expliquer l’incompréhensible

6 L’ouvrage d’Horowitz a l’immense mérite d’essayer de comprendre l’incompréhensible, l’orgie de violence apparemment irrationnelle à laquelle les émeutes ethniques donnent généralement lieu. Cela contraste avec nombre d’ouvrages récents qui, sous prétexte d’aller au-delà des faits pour atteindre à l’interprétation, se contentent de rapporter les « discours sur » l’émeute, tels qu’un chercheur peut en recueillir à la pelle au cours d’une enquête de terrain. Non qu’une telle entreprise soit sans intérêt. Elle permet notamment de saisir la diversité des perceptions que les parties au conflit peuvent manifester localement, et de relativiser l’idée d’une lecture unique à propos de situations où chacun a sa vérité[2] [2] Voir sur ce point le dernier ouvrage de Paul Brass, Theft...
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. Mais une telle approche interdit souvent de rechercher les liens de cause à effet dans l’enchaînement des facteurs qui aboutissent à une débauche de violence à première vue purement impulsive. Horowitz s’efforce, lui, d’expliquer l’émeute au-delà des apparences de spontanéité et d’irrationalité que lui attribue souvent le sens commun[3] [3] La revue Critique internationale s’était attelée à...
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. Pourtant, il ne parvient pas à intégrer les deux dimensions contradictoires, « cohérence » et « excitation », qu’il considère comme au principe même de l’émeute. Alors que son modèle cherche à montrer ce qu’il y a d’organisé dans cet événement, il revient souvent sur son caractère improvisé au détour d’un paragraphe. Il écrit ainsi dans le chapitre 7, pourtant intitulé « Organisateurs et participants » : « Ce que montre le matériau disponible, c’est que la plupart des émeutes ne semblent pas avoir été organisées, ou avoir été en partie organisées et en partie spontanées, ou organisées par des leaders éphémères qui ont émergé sur le tas pour répondre aux événements tels qu’ils se déroulent, le plus souvent de façon soudaine. En d’autres termes, la plupart des émeutes sont des manifestations de colère violente. » Une telle analyse contredit de longs développements consacrés au rôle de planificateurs d’émeutes que l’auteur reconnaît aux leaders politiques, pour ne citer qu’eux. D’où l’échec de son entreprise d’intégration des deux dimensions en question, la cohérence et l’excitation.

7 Ilya pourtant moyen de relever ce défi conceptuel. La valorisation par l’auteur du rôle des cortèges et autres manifestations dans le déclenchement des émeutes s’y prêtait admirablement. Encore fallait-il pousser plus loin l’analyse. Horowitz traite des seules processions religieuses et y voit un vecteur de la violence parce que « le devoir de défendre la foi contre l’infidèle fait partie des croyances de nombreuses religions ». En fait, les cortèges à l’origine d’émeutes sont loin de tous relever du répertoire religieux et c’est donc moins à cette dimension qu’à la nature même de ce type de rassemblement qu’il faut s’intéresser. La procession ou toute autre forme de défilé est d’abord un véhicule de la violence ethnique parce que le groupe y forme une communitasau sens de Victor Turner, qui désigne ainsi les circonstances au cours desquelles une « structure » sociale se transforme en un « tout indifférencié »[4] [4] Victor Turner, Dramas, Fields and Metaphors. Symbolic Actions...
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. Les divisions internes s’effacent, de sorte que la communitas forme un groupe en fusion, qui sera d’autant plus prompt à définir l’Autre comme un tout également homogène. Mais cela ne veut pas dire que la violence – si elle éclate – sera spontanée. En fait, chaque cortège conduisant à une émeute a ses leaders qui exploitent l’effervescence inhérente à cette communitas pour déclencher la violence. Un des stratagèmes le plus communément utilisés consistera à détourner le défilé de son itinéraire habituel pour entrer dans des quartiers habités par la communauté adverse. Ce changement constitue en soi une provocation, que les meneurs aggravent volontiers en entonnant des slogans hostiles. L’autre communauté réagit alors dans la rue et l’émeute s’enclenche. Ce scénario se trouve souvent comme routinisé, le calendrier des processions coïncidant, année après année, avec celui des émeutes, comme en témoignent, par exemple, les « rendez-vous » violents entre protestants et catholiques que sont, en Irlande du Nord, les célébrations orangistes. Ce modèle de l’émeute dérivant d’une procession-communitasemmenée par ses leaders politisés est aux antipodes du spontanéisme d’un Gustave Le Bon (dont La psychologie des foules date de 1895). On le retrouve chez de nombreux auteurs qu’Horowitz ignore le plus souvent. Nathalie Davis l’applique aux émeutes entre protestants et catholiques à l’époque des guerres de religion[5] [5] Insistant sur le rôle des clercs et autres notables locaux...
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. Stanley Tambiah fait de même à propos des affrontements entre Tamouls et Cinghalais à Sri Lanka[6] [6] Stanley Tambiah, Leveling Crowds : Ethnonationalist...
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, emboîtant le pas à Sandria Freitag qui a, la première, développé cette approche à propos des violences entre hindous et musulmans en Inde[7] [7] Sandria Freitag, Collective Action and Community. Public...
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.

8 Les études de cas que l’on doit à ces auteurs auraient certainement permis à Horowitz de pallier le second défaut dont souffre son ouvrage, le manque d’exemples concrets qui soient davantage que des références cursives. Abordant la question des sources à la fin du premier chapitre, l’auteur souligne qu’« il n’y a pas eu d’étude de l’émeute ethnique comparant plusieurs pays, en tout cas pas une qui ait reposé sur des données permettant des entrées multiples à propos des enjeux les plus significatifs ». Son objectif est de combler cette lacune ; mais quelles données mobilise-t-il à cette fin ? Il évoque l’existence de cent cinquante rapports d’émeutes ayant eu lieu dans cinquante pays, mais la consultation des notes de bas de page – auxquelles on doit se reporter, faute de bibliographie (carence peu compréhensible pour un livre de cette ambition)– obligent à constater le retour lancinant d’une petite vingtaine de sources primaires de ce type : l’essentiel des références se compose d’ouvrages de seconde main, en nombre d’ailleurs assez limité aussi. L’auteur mentionne certes, dans le premier chapitre, des entretiens avec des « participants, organisateurs, victimes et observateurs d’épisodes violents, ainsi que membres des forces de répression, dans six pays », la Guyana, la Malaisie, Sri Lanka, Singapour, l’Indonésie et la Roumanie. Mais il n’en est plus jamais fait mention dans la suite du texte et certains de ces pays sont à peine évoqués dans le livre, alors que l’Inde est omniprésente. Cette carence ne saute pas aux yeux car Horowitz consacre rarement plus de quelques lignes de suite à un même pays, guidé qu’il est par une approche thématique et transversale. Si une telle démarche est préférable à la juxtaposition d’études de cas, le lecteur en retire une fâcheuse impression de saupoudrage et le sentiment que l’auteur masque ainsi sa méconnaissance rédhibitoire des contextes sociaux. En somme, un tel livre aurait dû reposer avant tout sur des enquêtes de terrain, et c’est de leur absence que viennent ses principaux défauts.

 

Notes

[ 1] Berkeley, University of California Press, 1985.Retour

[ 2] Voir sur ce point le dernier ouvrage de Paul Brass, Theft of an Idol. Text and Context in the Representation of Collective Violence, Princeton, Princeton University Press, 1997. L’auteur y conclut que l’on ne peut rendre compte des émeutes ethniques « avec les méthodes de la science sociale contemporaine ». Se targuant de suivre la voie des déconstructivistes, il en vient à considérer que « les mensonges, les distorsions et l’approche d’une certaine vérité ont une plus grande réalité – une véracité qui peut être documentée avec précision – que les événements eux-mêmes » (p. 266). Mais il reconnaît, dix-huit pages plus loin, que deux facteurs bien réels se trouvent en général à l’origine des émeutes ethniques : l’existence d’un système institutionnalisé d’émeutes, dont la pièce maîtresse est un groupe de « spécialistes de l’émeute », et le rôle de l’administration locale – des considérations qui nous ramènent des limbes du déconstructivisme à la science sociale inspirée par l’esprit des Lumières.Retour

[ 3] La revue Critique internationale s’était attelée à cette même tâche dans son numéro 6 (hiver 2000).Retour

[ 4] Victor Turner, Dramas, Fields and Metaphors. Symbolic Actions in Human Society, Ithaca, Cornell University Press, 1974, p. 237.Retour

[ 5] Insistant sur le rôle des clercs et autres notables locaux dans le passage de la procession à l’émeute, Nathalie Davis souligne que « les foules n’agissent pas de manière écervelée ( mindless)». Nathalie Davis, Society and Culture in Early Modern France, Cambridge, Polity Press, 1975, p. 186.Retour

[ 6] Stanley Tambiah, Leveling Crowds : Ethnonationalist Conflicts and Collective Violence in South Asia, Berkeley, University of California Press, 1996, p. 241.Retour

[ 7] Sandria Freitag, Collective Action and Community. Public Arenas and the Emergence of Communalism in North India, Delhi, Oxford University Press, 1990, pp. 134-138.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Christophe Jaffrelot « Comprendre l'émeute inter-communautaire », Critique internationale 1/2002 (no 14), p. 79-83.
URL :
www.cairn.info/revue-critique-internationale-2002-1-page-79.htm.
DOI : 10.3917/crii.014.0079.