2002
Critiques internationales
Notes
NUTTALL (SARAH), MICHAEL (CHERYL-ANN), EDS.
Senses of Culture. South African Culture
Studies Oxford, Oxford University Press, 2000
XIII - 559 pages.
Un ensemble éclectique de textes théoriques, de chapitres monographiques,
d’entretiens, mais dont la lecture constitue sans doute la meilleure introduction
à la société politique sud-africaine, bien
au-delà de la restitution des nouvelles
formes de la production culturelle populaire dont il traite. Le régime de l’apartheid a donné du pays une image d’exceptionnalité, de ségrégation, de fermeture,
de multiples clôtures intérieures. L’idéologie post-apartheid du « nationalisme
arc-en-ciel » n’a fait que prolonger cette
représentation d’un monde cloisonné.
À son rebours, les auteurs du volume
entendent mettre l’accent sur le mouvement, les flux, l’imbrication des pratiques culturelles, des sens, de la quotidienneté; en bref, sur la réalisation d’une
société beaucoup plus complexe et foisonnante que ne le laisse accroire la
notion convenue de multiculturalisme.
Jean-François Bayart
WACHTEL (NATHAN) La foi du souvenir. Labyrinthes marranes Paris, Le Seuil, 2001,501 pages.
Poursuivant avec raison et passion son
projet d’écrire une « histoire souterraine
des Amériques, entre mémoire et
oubli », Nathan Wachtel signe ici un
livre d’une rare puissance d’écriture. Au
plan théorique, l’ouvrage apporte une
contribution majeure à l’archéologie de
la « globalisation ». Juifs pourchassés
en péninsule ibérique et contraints à
l’exil, les Marranes gagnèrent le Brésil et
le Pérou, terres d’aventure et, pour un
temps au moins, de tolérance. Regroupés en petits cercles familiaux, coupés
des autorités rabbiniques, ils réinventèrent les rites et le sens même de leur
appartenance confessionnelle, faisant du
jeûne le signe de leur abandon à Dieu et
allumant la bougie du vendredi soir en
hommage à leur propre mémoire. Ils
élaborèrent aussi une éthique du
« secret » et de la « double sincérité » (à
la « loi de Moïse » et à la « loi de Jésus »)
qui, distinguant entre la vérité ensevelie
dans le for intérieur et le nécessaire mensonge des apparences, posait les jalons
d’une définition éminemment moderne
de l’individualité.
En documentant les aspects commerciaux et matrimoniaux des réseaux
longue-distance de la « Nation » (la diaspora marrane) au XVIIe siècle, Wachtel
décrit une communauté politique déterritorialisée, extrêmement mobile, qui se
joue des frontières politiques et intellectuelles mais finit par se prendre au piège
d’une autre institution transatlantique
déployant son pouvoir dans les plis des
souverainetés impériales, la Sainte Inquisition. Les « Amériques souterraines » se
donnent ainsi à voir comme un monde en
mouvement, strié d’itinérances que couronne tantôt le succès et tantôt la misère.
Tous les Marranes n’étaient pas, tant s’en
faut, de riches marchands d’esclaves
comme Manuel Bautista Perez : les portraits de Theresa Paes de Jesus ou de
Juan Vicente dessinent au contraire les
contours d’un monde d’errance miséreuse. Mais le contact fut souvent maintenu, sur des générations, avec les
membres de la Nation restés au pays ou
qui avaient émigré en Asie et en Afrique,
entretenant par-delà les océans des flux
permanents d’hommes, de biens et
d’idées. Wachtel raconte avec un émouvant amour du détail le destin de ces
familles dispersées aux quatre vents et
qui, fuyant les persécutions sur le sol
européen, retombèrent entre les griffes
de l’Inquisition lors des vagues d’arrestations des années 1630 à Lima et 1640
à Mexico.
Au plan méthodologique, l’ouvrage réussit le tour de force de faire entendre, à
plus de quatre siècles de distance, le cri
déchirant des prisonniers du fond de
leurs geôles. C’est que, pour démasquer
les « adorateurs de la Loi de Moïse », les
tribunaux inquisitoriaux avaient institué
un savant système d’espionnage au cœur
même des cachots où croupissaient, parfois des années durant, ceux qu’un voisin jaloux ou un amant éconduit avait
dénoncés. Les mouchards épiaient
patiemment les faits et gestes des prisonniers, tenant avec minutie le terrifiant registre de leurs accès de désespoir
et de révolte. Lorsque les prisonniers
passaient à la question, des greffiers scrupuleux notaient également chacun de
leurs hurlements. Les minutes des
séances de torture nous font revivre avec
une saisissante acuité la douleur des corps
et la peine des âmes. « Donner » les
siens pour écourter le supplice, ou nier
l’évidence pour ne pas envoyer au bûcher
un fils ou une mère déjà relâchés au
terme d’une précédente incarcération :
chacun fit son choix au gré de sa souffrance.
La foi du souvenir est un livre à lire absolument, ne serait-ce que parce qu’il
témoigne de ce que la démarche de
recherche la plus exigeante au plan des
notions et des méthodes peut ne pas rester sourde aux drames humains qu’elle
rencontre en chemin – même et surtout
longtemps après que se sont desserrés
les garrots des chevalets de torture.
Romain Bertrand
ROGER (ANTOINE)
Les grandes théories du nationalisme
Paris, Armand Colin, 2001,183 pages.
Ce livre a pour ambition de classer les
grandes théories du nationalisme selon
deux axes qui opposent, pour l’un, un
« principe de domination » à un « principe de cohésion », pour l’autre les « évolutions structurelles » aux « stratégies
d’acteurs ». En fait cette grille de lecture
gêne l’auteur plutôt qu’elle ne l’aide, au
point qu’il ne la suit pas jusqu’au bout :
la première partie traite des théories qui
expliquent le nationalisme à partir des
évolutions structurelles, tandis que la
seconde est centrée sur les stratégies
d’acteurs, le premier axe restant à
l’arrière-plan, sans doute parce qu’il est
assez difficile d’opposer domination et
cohésion à propos du nationalisme – des
dominants n’ont-ils pas trouvé dans cet
« isme » un modèle de cohésion ?
Se demander si le nationalisme est
davantage le produit de transformations
macrosociologiques ou de stratégies
(individuelles ou collectives) revient en
partie à faire dialoguer deux approches
méthodologiques bien connues : holisme
et individualisme. C’est une façon de
renouveler l’analyse du nationalisme,
qui s’est plutôt intéressée à distinguer
d’autres paires telles que pérennialisme/
modernisme ; nationalismes ethnique/
universaliste ; primordialisme/instrumentalisme. Antoine Roger aurait d’ailleurs rendu son projet plus convaincant
s’il avait commencé par se démarquer
de ces vieux couples et par poser ses
concepts – le fait qu’il ne distingue pas
le nationalisme du processus de construction nationale est particulièrement problématique.
Surtout, cette innovation aurait davantage emporté l’adhésion si elle n’avait
pas souffert de certaines incohérences.
Comment peut-on classer Gellner parmi
les auteurs pour lesquels « le nationalisme prend appui sur des caractères
culturels irréductibles », lui dont l’approche s’adosse à l’étude, plutôt matérialiste, de « la transition » des sociétés traditionnelles au monde industriel et qui
souligne que les traits culturels ne prennent un sens nationaliste que dans le
cadre de conflits sociaux ? Regrouper
Deutsch, le cybernéticien, et Geertz, ici
« primordialiste », au sein d’un même
ensemble théorique est tout aussi surprenant.
Ce petit livre, très dense et truffé de citations, n’en offre pas moins un très beau
panorama puisqu’il résume, de façon
fidèle dans l’ensemble, les thèses de
Gellner, Deutsch, Hroch, Hobsbawm,
A.D. Smith, Dumont, Breuilly, Brass,
Hermet et Greenfeld, au cours de huit
chapitres consacrés chacun à un ou deux
de ces auteurs, dont la plupart ne sont pas
disponibles en français.
Christophe Jaffrelot
FERME (MARIANE C.)
The Underneath of Things : Violence,
History and the Everyday in Sierra Leone
Berkeley, University of California Press,
2001,287 pages.
Les Mende de la Sierra Leone, comme
beaucoup de leurs voisins ouestafricains, sont très attachés au principe du
secret, ce qui trouve notamment son
expression dans l’usage qu’ils font des
masques pour de nombreux rituels.
L’évaluation de la place centrale du secret
dans la société mende permet de progresser dans l’explication du style de la
politique au Sierra Leone et dans celle de
certains traits de la guerre civile qui
s’achève dans ce pays.
Mariane Ferme, l’une des plus talentueuses représentantes de la nouvelle
génération d’anthropologues américains,
nous propose une étude de la culture et
de la vision du monde d’une population
d’une région de l’Est de la Sierra Leone
où elle a fait du travail de terrain à plusieurs reprises depuis 1984. Ce livre est
solidement enraciné dans l’observation
serrée d’une petite communauté dont
l’auteur connaît bien la langue. Cela le
distingue de bien des travaux récents qui
donnent à penser que le travail de terrain, qui occupait une place centrale dans
la tradition anthropologique angloaméricaine, est en train de passer de mode.
Ferme nous montre comment une
observation minutieuse et subtile peut
être le meilleur outil pour étudier une
petite communauté rurale qui est tout à
fait sensible à la fois à la réalité du changement historique et à son inscription
dans des processus plus larges. Ici, l’histoire qui continue à laisser ses marques
sur la vie quotidienne inclut la mémoire
de la traite transatlantique des esclaves;
et les processus plus larges à l’œuvre
comportent une guerre civile dans
laquelle la ruse et la tromperie ont joué
un rôle majeur.
Stephen Ellis