Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.272462940X
176 pages

p. 84 à 87
doi: en cours

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no 14 2002/1

 
NUTTALL (SARAH), MICHAEL (CHERYL-ANN), EDS. Senses of Culture. South African Culture Studies Oxford, Oxford University Press, 2000 XIII - 559 pages.
 
 
Un ensemble éclectique de textes théoriques, de chapitres monographiques, d’entretiens, mais dont la lecture constitue sans doute la meilleure introduction à la société politique sud-africaine, bien au-delà de la restitution des nouvelles formes de la production culturelle populaire dont il traite. Le régime de l’apartheid a donné du pays une image d’exceptionnalité, de ségrégation, de fermeture, de multiples clôtures intérieures. L’idéologie post-apartheid du « nationalisme arc-en-ciel » n’a fait que prolonger cette représentation d’un monde cloisonné. À son rebours, les auteurs du volume entendent mettre l’accent sur le mouvement, les flux, l’imbrication des pratiques culturelles, des sens, de la quotidienneté; en bref, sur la réalisation d’une société beaucoup plus complexe et foisonnante que ne le laisse accroire la notion convenue de multiculturalisme.
Jean-François Bayart
 
WACHTEL (NATHAN) La foi du souvenir. Labyrinthes marranes Paris, Le Seuil, 2001,501 pages.
 
 
Poursuivant avec raison et passion son projet d’écrire une « histoire souterraine des Amériques, entre mémoire et oubli », Nathan Wachtel signe ici un livre d’une rare puissance d’écriture. Au plan théorique, l’ouvrage apporte une contribution majeure à l’archéologie de la « globalisation ». Juifs pourchassés en péninsule ibérique et contraints à l’exil, les Marranes gagnèrent le Brésil et le Pérou, terres d’aventure et, pour un temps au moins, de tolérance. Regroupés en petits cercles familiaux, coupés des autorités rabbiniques, ils réinventèrent les rites et le sens même de leur appartenance confessionnelle, faisant du jeûne le signe de leur abandon à Dieu et allumant la bougie du vendredi soir en hommage à leur propre mémoire. Ils élaborèrent aussi une éthique du « secret » et de la « double sincérité » (à la « loi de Moïse » et à la « loi de Jésus ») qui, distinguant entre la vérité ensevelie dans le for intérieur et le nécessaire mensonge des apparences, posait les jalons d’une définition éminemment moderne de l’individualité.
En documentant les aspects commerciaux et matrimoniaux des réseaux longue-distance de la « Nation » (la diaspora marrane) au XVIIe siècle, Wachtel décrit une communauté politique déterritorialisée, extrêmement mobile, qui se joue des frontières politiques et intellectuelles mais finit par se prendre au piège d’une autre institution transatlantique déployant son pouvoir dans les plis des souverainetés impériales, la Sainte Inquisition. Les « Amériques souterraines » se donnent ainsi à voir comme un monde en mouvement, strié d’itinérances que couronne tantôt le succès et tantôt la misère.
Tous les Marranes n’étaient pas, tant s’en faut, de riches marchands d’esclaves comme Manuel Bautista Perez : les portraits de Theresa Paes de Jesus ou de Juan Vicente dessinent au contraire les contours d’un monde d’errance miséreuse. Mais le contact fut souvent maintenu, sur des générations, avec les membres de la Nation restés au pays ou qui avaient émigré en Asie et en Afrique, entretenant par-delà les océans des flux permanents d’hommes, de biens et d’idées. Wachtel raconte avec un émouvant amour du détail le destin de ces familles dispersées aux quatre vents et qui, fuyant les persécutions sur le sol européen, retombèrent entre les griffes de l’Inquisition lors des vagues d’arrestations des années 1630 à Lima et 1640 à Mexico.
Au plan méthodologique, l’ouvrage réussit le tour de force de faire entendre, à plus de quatre siècles de distance, le cri déchirant des prisonniers du fond de leurs geôles. C’est que, pour démasquer les « adorateurs de la Loi de Moïse », les tribunaux inquisitoriaux avaient institué un savant système d’espionnage au cœur même des cachots où croupissaient, parfois des années durant, ceux qu’un voisin jaloux ou un amant éconduit avait dénoncés. Les mouchards épiaient patiemment les faits et gestes des prisonniers, tenant avec minutie le terrifiant registre de leurs accès de désespoir et de révolte. Lorsque les prisonniers passaient à la question, des greffiers scrupuleux notaient également chacun de leurs hurlements. Les minutes des séances de torture nous font revivre avec une saisissante acuité la douleur des corps et la peine des âmes. « Donner » les siens pour écourter le supplice, ou nier l’évidence pour ne pas envoyer au bûcher un fils ou une mère déjà relâchés au terme d’une précédente incarcération :
chacun fit son choix au gré de sa souffrance.
La foi du souvenir est un livre à lire absolument, ne serait-ce que parce qu’il témoigne de ce que la démarche de recherche la plus exigeante au plan des notions et des méthodes peut ne pas rester sourde aux drames humains qu’elle rencontre en chemin – même et surtout longtemps après que se sont desserrés les garrots des chevalets de torture.
Romain Bertrand
 
ROGER (ANTOINE) Les grandes théories du nationalisme Paris, Armand Colin, 2001,183 pages.
 
 
Ce livre a pour ambition de classer les grandes théories du nationalisme selon deux axes qui opposent, pour l’un, un « principe de domination » à un « principe de cohésion », pour l’autre les « évolutions structurelles » aux « stratégies d’acteurs ». En fait cette grille de lecture gêne l’auteur plutôt qu’elle ne l’aide, au point qu’il ne la suit pas jusqu’au bout :
la première partie traite des théories qui expliquent le nationalisme à partir des évolutions structurelles, tandis que la seconde est centrée sur les stratégies d’acteurs, le premier axe restant à l’arrière-plan, sans doute parce qu’il est assez difficile d’opposer domination et cohésion à propos du nationalisme – des dominants n’ont-ils pas trouvé dans cet « isme » un modèle de cohésion ?
Se demander si le nationalisme est davantage le produit de transformations macrosociologiques ou de stratégies (individuelles ou collectives) revient en partie à faire dialoguer deux approches méthodologiques bien connues : holisme et individualisme. C’est une façon de renouveler l’analyse du nationalisme, qui s’est plutôt intéressée à distinguer d’autres paires telles que pérennialisme/ modernisme ; nationalismes ethnique/ universaliste ; primordialisme/instrumentalisme. Antoine Roger aurait d’ailleurs rendu son projet plus convaincant s’il avait commencé par se démarquer de ces vieux couples et par poser ses concepts – le fait qu’il ne distingue pas le nationalisme du processus de construction nationale est particulièrement problématique.
Surtout, cette innovation aurait davantage emporté l’adhésion si elle n’avait pas souffert de certaines incohérences. Comment peut-on classer Gellner parmi les auteurs pour lesquels « le nationalisme prend appui sur des caractères culturels irréductibles », lui dont l’approche s’adosse à l’étude, plutôt matérialiste, de « la transition » des sociétés traditionnelles au monde industriel et qui souligne que les traits culturels ne prennent un sens nationaliste que dans le cadre de conflits sociaux ? Regrouper Deutsch, le cybernéticien, et Geertz, ici « primordialiste », au sein d’un même ensemble théorique est tout aussi surprenant.
Ce petit livre, très dense et truffé de citations, n’en offre pas moins un très beau panorama puisqu’il résume, de façon fidèle dans l’ensemble, les thèses de Gellner, Deutsch, Hroch, Hobsbawm, A.D. Smith, Dumont, Breuilly, Brass, Hermet et Greenfeld, au cours de huit chapitres consacrés chacun à un ou deux de ces auteurs, dont la plupart ne sont pas disponibles en français.
Christophe Jaffrelot
 
FERME (MARIANE C.) The Underneath of Things : Violence, History and the Everyday in Sierra Leone Berkeley, University of California Press, 2001,287 pages.
 
 
Les Mende de la Sierra Leone, comme beaucoup de leurs voisins ouestafricains, sont très attachés au principe du secret, ce qui trouve notamment son expression dans l’usage qu’ils font des masques pour de nombreux rituels.
L’évaluation de la place centrale du secret dans la société mende permet de progresser dans l’explication du style de la politique au Sierra Leone et dans celle de certains traits de la guerre civile qui s’achève dans ce pays.
Mariane Ferme, l’une des plus talentueuses représentantes de la nouvelle génération d’anthropologues américains, nous propose une étude de la culture et de la vision du monde d’une population d’une région de l’Est de la Sierra Leone où elle a fait du travail de terrain à plusieurs reprises depuis 1984. Ce livre est solidement enraciné dans l’observation serrée d’une petite communauté dont l’auteur connaît bien la langue. Cela le distingue de bien des travaux récents qui donnent à penser que le travail de terrain, qui occupait une place centrale dans la tradition anthropologique angloaméricaine, est en train de passer de mode. Ferme nous montre comment une observation minutieuse et subtile peut être le meilleur outil pour étudier une petite communauté rurale qui est tout à fait sensible à la fois à la réalité du changement historique et à son inscription dans des processus plus larges. Ici, l’histoire qui continue à laisser ses marques sur la vie quotidienne inclut la mémoire de la traite transatlantique des esclaves; et les processus plus larges à l’œuvre comportent une guerre civile dans laquelle la ruse et la tromperie ont joué un rôle majeur.
Stephen Ellis
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