Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629418
188 pages

p. 126 à 128
doi: en cours

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no 15 2002/2

2002 Critiques internationales

Des épines dans la relation transatlantique

Jérôme Sgard Nicolas Jabko
La première année de l’Administration Bush a soumis les relations euro-américaines à des tensions et à des chocs à côté desquels les années Clinton font déjà figure de long fleuve tranquille. Ce nouveau cours s’est amorcé par une série d’initiatives américaines qui ont très vite alimenté le soupçon, puis le procès d’unilatéralisme. Le rejet du traité avec la Russie sur les défenses antimissiles (ABM) puis celui du Protocole de Kyoto sur l’effet de serre ont fixé, en Europe, l’image d’une politique américaine abrupte et peu soucieuse de partenariats. Puis les attentats du 11 septembre ont encore accentué le malaise transatlantlique, derrière la façade d’une solidarité réaffirmée.
La majorité des analystes avait pourtant d’abord pensé que, devant la menace de l’islamisme radical, les États-Unis allaient redécouvrir les vertus de l’action multilatérale. La formation d’une vaste coalition « antiterroriste » a ainsi été largement perçue, malgré la mise à l’écart progressive de l’ONU, comme la promesse d’une nouvelle règle du jeu internationale à laquelle tout poussait à souscrire. Mais, finalement, la supériorité militaire écrasante des États-Unis a provoqué un nouveau retournement de perspective. En quelques semaines, l’espace du jeu multilatéral s’est contracté brutalement face à l’affirmation d’une suprématie plus sûre d’elle que jamais. Non seulement des institutions multilatérales de premier rang, comme l’OTAN, ont vu leur raison d’être mise en question, mais les valeureux alliés européens de l’automne en sont réduits à quémander le droit à la parole sans jamais l’obtenir vraiment. Les différends portent sur les priorités de l’après-Afghanistan (par exemple sur l’Irak et l’Iran) mais aussi, plus généralement, sur la conduite des affaires internationales dans un monde qui ne ressemble guère à ce nouveau « Concert des nations » envisagé après la chute du Mur.
Ainsi se répétait sur un terrain différent, celui de la stratégie, le scénario de la crise asiatique, lorsque l’Europe n’avait pas pu ou pas voulu contribuer au débat et a fortiori aux décisions : les Européens n’avaient alors rien fait d’autre que soutenir une politique définie à Washington, par le FMI et par le Trésor américain. Ce suivisme ne répond pas seulement à l’affirmation d’un acteur surpuissant mais aussi au désengagement, ou au non-engagement, des puissances moyennes du Vieux Continent. Au cas par cas, l’arbitrage banal opéré par ces dernières entre les coûts et les avantages de l’action les conduit à laisser le terrain à l’« hégémon rationnel », selon la définition de Hirschman : celui qui tire tellement de bénéfices propres de la production du bien public mondial (la stabilité financière ou la sécurité internationale) qu’il peut en assumer lui-même tous les coûts.
Une telle évolution de la relation transatlantique n’est cependant pas tenable. Elle pose la question des instances et des règles dans lesquelles pourrait se développer une véritable régulation internationale. Peut-être leur échec ou leur déclin est-il in fine la raison principale de l’unilatéralisme américain. Cette thèse a été soutenue par les Américains eux-mêmes à propos des enjeux de sécurité, et elle peut trouver une autre illustration dans le cas des crises financières : après tout, de la Corée à la Russie, le Trésor américain est intervenu lorsque le Fonds monétaire s’est égaré. On peut alors distinguer deux cas de figure, pour lesquels il est aisé de trouver des exemples. L’un est celui de l’OMC, et notamment de sa procédure de règlement des différends. Le contrôle des concentrations industrielles présente des traits semblables : ici, la coopération entre l’Europe et les États-Unis semble d’autant plus viable qu’elle porte sur des opérations ou des secteurs ponctuels et qu’elle n’affecte pas les politiques économiques, ou plus généralement le processus politique intérieur à chacun. En somme, la régulation internationale serait dans ces domaines d’autant plus efficace qu’elle serait dépolitisée et abandonnée à des « agences de régulation ». Le second cas de figure, plus problématique, est celui des biens publics mondiaux, qui ne peuvent être produits que par la coopération politique, c’est-à-dire par l’action multilatérale classique. Or cette convergence paraît, de fait, très difficile : l’échec des négociations sur la réduction de l’effet de serre en a fourni l’expression la plus crue, mais les enjeux de la pauvreté, de la santé ou du développement ne sont guère différents.
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