2002
Critiques internationales
Des épines dans la relation transatlantique
Jérôme Sgard
Nicolas Jabko
La première année de l’Administration Bush a soumis les relations euro-américaines
à des tensions et à des chocs à côté desquels les années Clinton font déjà figure
de long fleuve tranquille. Ce nouveau cours s’est amorcé par une série d’initiatives américaines qui ont très vite alimenté le soupçon, puis le procès
d’unilatéralisme. Le rejet du traité avec la Russie sur les défenses antimissiles
(ABM) puis celui du Protocole de Kyoto sur l’effet de serre ont fixé, en Europe,
l’image d’une politique américaine abrupte et peu soucieuse de partenariats.
Puis les attentats du 11 septembre ont encore accentué le malaise transatlantlique, derrière la façade d’une solidarité réaffirmée.
La majorité des analystes avait pourtant d’abord pensé que, devant la menace de
l’islamisme radical, les États-Unis allaient redécouvrir les vertus de l’action multilatérale. La formation d’une vaste coalition « antiterroriste » a ainsi été largement perçue, malgré la mise à l’écart progressive de l’ONU, comme la promesse d’une nouvelle règle du jeu internationale à laquelle tout poussait à
souscrire. Mais, finalement, la supériorité militaire écrasante des États-Unis
a provoqué un nouveau retournement de perspective. En quelques semaines,
l’espace du jeu multilatéral s’est contracté brutalement face à l’affirmation
d’une suprématie plus sûre d’elle que jamais. Non seulement des institutions
multilatérales de premier rang, comme l’OTAN, ont vu leur raison d’être mise
en question, mais les valeureux alliés européens de l’automne en sont réduits
à quémander le droit à la parole sans jamais l’obtenir vraiment. Les différends
portent sur les priorités de l’après-Afghanistan (par exemple sur l’Irak et
l’Iran) mais aussi, plus généralement, sur la conduite des affaires internationales dans un monde qui ne ressemble guère à ce nouveau « Concert des
nations » envisagé après la chute du Mur.
Ainsi se répétait sur un terrain différent, celui de la stratégie, le scénario de la crise
asiatique, lorsque l’Europe n’avait pas pu ou pas voulu contribuer au débat
et a fortiori aux décisions : les Européens n’avaient alors rien fait d’autre
que soutenir une politique définie à Washington, par le FMI et par le Trésor
américain. Ce suivisme ne répond pas seulement à l’affirmation d’un acteur
surpuissant mais aussi au désengagement, ou au non-engagement, des puissances moyennes du Vieux Continent. Au cas par cas, l’arbitrage banal opéré
par ces dernières entre les coûts et les avantages de l’action les conduit à laisser
le terrain à l’« hégémon rationnel », selon la définition de Hirschman : celui
qui tire tellement de bénéfices propres de la production du bien public mondial (la stabilité financière ou la sécurité internationale) qu’il peut en assumer
lui-même tous les coûts.
Une telle évolution de la relation transatlantique n’est cependant pas tenable. Elle
pose la question des instances et des règles dans lesquelles pourrait se développer une véritable régulation internationale. Peut-être leur échec ou leur
déclin est-il in fine la raison principale de l’unilatéralisme américain. Cette thèse
a été soutenue par les Américains eux-mêmes à propos des enjeux de sécurité, et elle peut trouver une autre illustration dans le cas des crises financières :
après tout, de la Corée à la Russie, le Trésor américain est intervenu lorsque
le Fonds monétaire s’est égaré. On peut alors distinguer deux cas de figure,
pour lesquels il est aisé de trouver des exemples. L’un est celui de l’OMC, et
notamment de sa procédure de règlement des différends. Le contrôle des
concentrations industrielles présente des traits semblables : ici, la coopération
entre l’Europe et les États-Unis semble d’autant plus viable qu’elle porte sur
des opérations ou des secteurs ponctuels et qu’elle n’affecte pas les politiques économiques, ou plus généralement le processus politique intérieur à
chacun. En somme, la régulation internationale serait dans ces domaines
d’autant plus efficace qu’elle serait dépolitisée et abandonnée à des « agences
de régulation ». Le second cas de figure, plus problématique, est celui des biens
publics mondiaux, qui ne peuvent être produits que par la coopération politique, c’est-à-dire par l’action multilatérale classique. Or cette convergence
paraît, de fait, très difficile : l’échec des négociations sur la réduction de
l’effet de serre en a fourni l’expression la plus crue, mais les enjeux de la pauvreté, de la santé ou du développement ne sont guère différents.