2002
Critiques internationales
La Corée du Nord vers l’économie de marché
Faux et vrais dilemmes
Hazel Smith
a travaillé en Corée du Nord pendant quinze mois, entre 1999 et 2001. Elle est à présent visiting senior fellow à l’Institut de la Paix à Washington (DC, États-Unis) et reader in international relations à l’Université de Warwick (Royaume-Uni). E-mail : hazelsmith6@hotmail.com
L’économie nord-coréenne, en chute libre
durant les années quatre-vingt-dix, s’est stabilisée en 1999-2000. Elle s’est recentrée
autour d’une stratégie économique qui, même si le gouvernement ne l’a pas définie
comme telle, consistait à entrer dans des rapports plus étroits avec l’économie
libérale mondialisée. Cela impliquait un début de passage à l’économie de marché,
nécessairement limité, qui s’est traduit par un triple processus : dollarisation, fragmentation sociale et paupérisation. En effet, la monnaie locale, le won, a été defacto
remplacée par le dollar américain; seule une fraction très minoritaire de la population a bénéficié de cette évolution ; et la majorité vit dans des conditions misérables, en l’absence quasi totale de filet de sécurité social, à l’exception d’une aide
modeste apportée par les organisations humanitaires internationales. Cette évolution porte évidemment en elle un potentiel de déstabilisation politique, qui ne
se situe peut-être pas, toutefois, là où l’attendent les observateurs occidentaux et
les décideurs nord-coréens.
La stratégie économique adoptée par le gouvernement, et inscrite dans les changements constitutionnels de 1998, comportait deux volets. D’une part, on a tenté
d’attirer l’investissement étranger (dont on attend la modernisation de l’économie
et en particulier le développement des technologies de l’information) en offrant
aux joint venturesdes conditions, notamment fiscales, très intéressantes. D’autre part,
on a encouragé les unités économiques intérieures telles que fermes coopératives,
entreprises, ministères et administrations locales à fonctionner par elles-mêmes,
sans rien attendre du pouvoir central. C’est ce deuxième aspect qui a fait entrer le
marché dans l’économie nord-coréenne : la modification de la Constitution signalait en effet que la politique économique ne serait plus guidée par un principe
égalitaire. Les unités économiques ont été encouragées à développer leurs « avantages comparatifs », avec pour inévitable corollaire que celles qui avaient surtout
des désavantages étaient les perdantes de la nouvelle politique.
Vers la fin des années quatre-vingt-dix, il n’y avait plus guère de ressources
susceptibles d’alimenter le dispositif de protection sociale, que l’État s’était efforcé
d’entretenir depuis 1948. En outre, le passage du système national de redistribution des denrées de base aux nouvelles dispositions constitutionnelles allait
mettre à mal les principes solidement ancrés de solidarité locale et sociale, qui avaient
fait leurs preuves aux pires moments de la famine : au milieu des années quatre-vingt-dix, bon nombre d’affamés n’avaient survécu que grâce à cela. Les efforts
accomplis par la Corée du Nord pour se reconstruire en s’insérant dans le nouveau
contexte économique mondial risquaient donc de saper les vieilles notions de responsabilité collective et de secours mutuel, et contenaient en germe fragmentation
sociale et risques politiques.
Le déclin économique avait commencé au début de la décennie quatre-vingt-dix. En 1998, le revenu national par tête était estimé par le gouvernement à
457 dollars
[1]. Ce n’est qu’en 2000 qu’on a perçu quelques signes de stabilisation :
les exportations ont atteint 515 millions de dollars en 1999-2000, en augmentation de 8 % par rapport à l’année précédente, et les importations 1,4 milliard de
dollars, en augmentation de 46,5%
[2]. Et cela, en l’absence quasi totale d’appui de
la part des institutions financières multilatérales, d’investissements étrangers, ou
de partenaires commerciaux disposés à vendre au pays du pétrole ou des produits
alimentaires à des conditions tant soit peu favorables ou à lui acheter quoi que ce
soit à des prix plus élevés que ceux du marché. C’est dire que la Corée du Nord
apprend à fonctionner dans un système de rude concurrence mondiale.
Dollarisation, fragmentation sociale, appauvrissement
Depuis 1998, le dollar a de fait, sinon officiellement, remplacé le won comme
monnaie d’échange, comme monnaie de réserve et comme unité de compte. Les
transactions entre administrations se font en dollars
[3]. Les habitants ont besoin de
dollars ou d’autres devises (en particulier yens et yuans) pour acheter à peu près
n’importe quoi dans les magasins ou sur les marchés. Toutes les transactions intérieures effectuées par des étrangers se font également en devises. Le won est
devenu une monnaie secondaire, utilisée par ceux qui n’ont accès à aucune autre.
Le gouvernement a, en pratique, encouragé la dollarisation de l’économie, qui
s’est installée en deux ans à peine. En 1998, par exemple, il était impossible de donner des dollars comme pourboire dans les restaurants ou les hôtels, car les services
de sécurité auraient interrogé tout Coréen (non membre des échelons les plus
élevés de la hiérarchie) qu’on aurait surpris à dépenser des monnaies étrangères.
À partir de 2000, les simples gens pouvaient utiliser des dollars (s’ils arrivaient à
s’en procurer) dans tout le pays. Cela ne signifie pas que les forces de sécurité ne
s’intéressent plus aux individus qui le font : la dollarisation de l’économie, quoique
généralisée et tolérée comme nécessité économique, n’est pas « légale » au sens
où le gouvernement aurait officiellement remplacé une monnaie par une autre. Mais
ceux qui sont engagés dans l’économie dollarisée ne sont pas poursuivis, entre
autres parce que ce sont bien souvent des personnes occupant des positions privilégiées et influentes dans l’appareil d’État, y compris dans l’appareil répressif.
La dollarisation est partiellement la conséquence de l’absence de système bancaire développé et fiable. Les dollars entrent dans le pays par le biais des entreprises
étrangères et des organisations d’aide (dont certaines choisissent de ne pas passer,
ou le moins possible, par le système bancaire nord-coréen). Les organisations sudcoréennes sont particulièrement actives dans des transactions impliquant d’importants flux de dollars. De telles méthodes offrent évidemment des occasions de
corruption.
La fragmentation sociale ne se manifeste pas entre des groupes classiquement
identifiables, par exemple entre les habitants de la capitale et ceux de la province,
entre ceux du parti et le reste de la population, entre l’armée et les civils, entre les
rares personnes qui travaillent pour des entreprises rentables et la majorité des salariés, employés d’entreprises non rentables ou d’un service public qui ne peut plus
payer ses fonctionnaires. Elle s’instaure entre ceux qui ont accès aux dollars, à
l’alimentation et à l’information, et les autres (certains individus auront accès à ces
trois biens, d’autres au deuxième seulement ; certains manipuleront les dollars
par dizaines, d’autres par milliers).
Le dollar est concentré dans certaines zones : la capitale, les ports et les villes
frontalières. Parviennent à en bénéficier ceux qui, par leur profession, ont un
contact direct ou indirect avec les étrangers : on y trouve des cadres de l’appareil
de l’État et du parti, mais aussi des ouvriers, par exemple le personnel portuaire,
ou encore les employés de restaurants recevant des étrangers.
Les personnes qui ont accès à l’alimentation sont les paysans ayant la chance de
travailler dans des fermes coopératives qui parviennent à récolter assez pour satisfaire aux besoins alimentaires de leurs membres. Certaines familles rurales parviennent à travailler des parcelles de forêt récemment défrichées, souvent en pente
raide, qui peuvent fournir la nourriture durant deux ou trois saisons avant épuisement. Si un paysan a beaucoup de chance, sa ferme aura produit quelque surplus
pouvant être vendu sur les marchés semi-légaux qui ont largement remplacé le vieux
système public de distribution comme source d’alimentation pour les ruraux non
membres de fermes coopératives.
Certains individus, enfin, ont aussi accès à l’information sur le monde extérieur. On y trouve des gens de l’administration de niveau moyen et supérieur, et
aussi des travailleurs (chauffeurs, domestiques, personnel hôtelier). Le personnel
local des organisations internationales bénéficie en outre des sources d’information
passant par Internet, tant sur leur propre pays que sur d’autres.
L’accès à ces trois biens n’est pas uniformément bénéfique à tous ceux qui en jouissent. Mais c’est sa présence ou son absence qui dessine les nouvelles stratifications
sociales.
Dès lors qu’on injecte de la rationalité économique libérale dans la planification
et la gestion économiques, les provinces, comtés, fermes et entreprises qui engendrent des surplus et qui, depuis 1998, sont autorisés à se lancer plus directement
dans des transactions marchandes peuvent acheter des intrants et des denrées de
base et les redistribuer aux personnes qui dépendent d’eux. Les unités économiques ont tendance à utiliser ces nouvelles libertés pour pratiquer davantage le
troc : par exemple, un ministère de Pyongyang peut prêter ses camions à des
fermes coopératives voisines de la capitale, en échange de leurs produits. Des provinces ou des comtés ont aussi ouvert de petites boutiques pour vendre localement
leurs surplus, ou ont commencé à exporter des produits locaux, par exemple de l’amidon de pomme de terre en Chine.
La croissance que devraient permettre ces nouveaux instruments est toutefois
bridée par le très bas niveau général d’activité économique et par la nécessité permanente d’organiser des redistributions nationales de la production, en particulier de l’alimentation et du combustible. Ainsi, même si la récolte 2001 est meilleure
qu’on ne l’espérait, le système dans son ensemble reste très déficitaire (de plus d’un
million de tonnes de céréales
[4]). Une ferme coopérative qui a réussi à produire
plus que les besoins alimentaires de ses propres paysans doit livrer la plus grande
part de ce surplus à l’État (à des prix fixés en wons) pour la redistribution nationale. De même, les entreprises qui arrivent à exporter et donc à obtenir des devises
paient leurs ouvriers en wons, monnaie à peu près dépourvue de toute valeur. Les
unités économiques ne sont donc en mesure d’obtenir pour leurs membres que des
bénéfices très marginaux, et seulement si elles font du profit. D’ailleurs, même lorsqu’elles sont rentables, les ouvriers en bénéficient fort peu, car le paiement en
devises n’est pas autorisé pour des individus, alors qu’ils en ont de plus en plus besoin,
y compris pour acheter de quoi manger et se vêtir.
Ainsi segmentée selon des lignes correspondant à l’accès aux trois grandes ressources identifiées plus haut (devises, alimentation et information), la société présente des inégalités croissantes. Quelques-uns profitent de la nouvelle situation,
tandis que la grande majorité de la population vit dans la pauvreté. Son quotidien
est fait de malnutrition, de maladies et de privations
[5].
En matière de survie, les ménages ruraux sont généralement considérés comme
mieux lotis parce qu’ils ont accès à la terre et donc à de la nourriture, surtout dans
les provinces céréalières du Sud. C’est moins vrai pour les comtés montagneux de
la province de Hamgyong Nord, et certains comtés de celle de Ryanggang, où la
saison agricole est courte, les terres cultivables rares et la production, même dans
les meilleurs cas, incapable de nourrir la population locale. En 2001, le Programme
alimentaire mondial des Nations unies a conduit en Corée du Nord la plus grande
opération d’aide alimentaire de son histoire, en nourrissant huit millions de personnes, soit le tiers de la population (un million de tonnes). En 1998, une enquête
conduite conjointement par l’Unicef, le Programme alimentaire mondial, l’Union
européenne et le gouvernement nord-coréen avait établi que 62% des enfants de
moins de sept ans étaient chroniquement mal nourris
[6]. Selon l’Unicef, le taux de
mortalité infantile (enfants de moins de cinq ans) était de 55 pour mille et le taux
de mortalité maternelle de 41 pour mille en 1996
[7]. Le manque persistant de médicaments et d’équipements médicaux a pour conséquence la multiplication des cas
de tuberculose, d’hépatite, de diarrhées et de maladies respiratoires aiguës. Les taux
de mortalité risquent d’augmenter encore en 2002
[8].
La paupérisation est observable dans tout le pays, de la capitale aux régions les
plus périphériques. Elle se manifeste par l’impossibilité de se procurer les biens de
première nécessité du fait de l’effondrement du système de distribution publique
qui, jusqu’au milieu des années quatre-vingt-dix, pourvoyait tant bien que mal
aux besoins de la population non agricole en nourriture, vêtements, combustibles
ou autres. Si les organisations humanitaires internationales ont fourni en 2001
suffisamment d’alimentation pour assurer, à tout le moins, le niveau de subsistance,
elles n’ont pas pu répondre aux besoins de soins médicaux et d’intrants ni réhabiliter les systèmes d’adduction d’eau et d’égouts qui, vu leur mauvais état, sont
causes de maladies pour une majorité de la population
[9]. Les citadins adultes, qui
n’ont aucun accès à la production agricole, n’ont pas droit pour autant à une quelconque assistance humanitaire internationale, y compris alimentaire. C’est pourquoi la pauvreté est visible dans les villes, à côté des privilèges éclatants de la
minorité pourvue de dollars.
Les conséquences politiques
L’évolution vers l’économie de marché s’accompagne d’un certain accroissement
des libertés individuelles, mais les intérêts des individus restent subordonnés aux
priorités collectives et étatiques. L’individualisation – au sens de la prise de décision personnelle, en dehors de la collectivité– a bien lieu mais seulement dans des
secteurs illicites ou à demi licites de la vie sociale : les nouvelles libertés politiques
se manifestent par l’augmentation de la petite délinquance, de la prostitution, de
la contrebande et des transactions monétaires semi-légales.
La mobilité des personnes est très visible, car les gens voyagent sur de longues
distances à la recherche de nourriture. Les enfants, en particulier, sont souvent
envoyés séjourner chez des parents qui auront de quoi les nourrir. On est aujourd’hui autorisé à posséder un vélo, certains ont même accès à des voitures ou autres
véhicules. Les déplacements sont toujours soumis à restrictions, mais seulement,
semble-t-il, dans les zones frontalières et aux environs de Pyongyang. Le petit
commerce de rue se pratique dans tout le pays, mais reste surveillé. Les nouvelles
libertés, fragiles et modestes, n’étant pas institutionnalisées, sont susceptibles de
disparaître à tout moment, au gré d’un virage politique au sommet.
Si l’on a encouragé les unités économiques à se débrouiller toutes seules, cela
n’a pas eu pour effet de favoriser la responsabilité individuelle car les stimulants
économiques personnels restent rares. En ville, quand les travailleurs touchent
un salaire (ce qui n’est pas toujours le cas), c’est dans une monnaie sans valeur; et
si on leur fournit de l’alimentation, c’est dans la mesure des stocks disponibles. C’est-à-dire que, pendant la « saison maigre », de janvier à octobre, quand la récolte a
été consommée, la plupart des citadins travaillent littéralement pour rien. En
outre, des centaines de milliers de jeunes sont régulièrement convoqués loin de leur
lieu de travail pour répéter, pendant des mois, les défilés de masse organisés à
l’occasion des fréquentes festivités officielles.
À la campagne, le gouvernement autorise les « sous-équipes » (c’est-à-dire la
plus petite unité de travail à la ferme) à développer certaines activités « privées »,
et les ménages vivant sur les fermes peuvent cultiver de petites parcelles. Mais
l’organisation de la vie sociale à la campagne n’a guère changé, parce que la plus
importante des nouvelles libertés (acheter et vendre en dehors d’un système de distribution public moribond) n’est toujours, aux yeux des autorités, qu’un palliatif
technique destiné à permettre la survie de la population : le gouvernement a abandonné les mécanismes de ce système mais pas encore, formellement, son éthique.
En outre, la plus grande partie de la population rurale valorise les liens communautaires qui, pour de nombreux comtés, ont un passé multiséculaire. Ce qu’elle
attend d’un rétablissement économique, c’est le renforcement de ces liens, non leur
rupture. Il n’y a tout simplement pas d’histoire économique de libéralisation rurale
en Corée du Nord qui pourrait tenir lieu de modèle pour créer un autre type
d’économie et de société paysannes.
La principale pression dans le sens d’une organisation sociale fondée sur la
liberté de l’individu viendra probablement des personnes qui bénéficient déjà du
relâchement du contrôle de l’État sur l’activité économique individuelle. Si certaines d’entre elles souhaitent peut-être le maintien du système actuel, qui produit
des bénéfices pour ainsi dire « par erreur », d’autres pourraient vouloir institutionnaliser les possibilités de gains personnels, actuellement très fragiles puisque
le système ne garantit pas la sécurité de la propriété. Cela impliquerait la reconnaissance juridique des droits de l’individu et constituerait un premier pas vers l’abandon d’un système où l’État règne sur tous les aspects de la vie de chacun.
De nombreux commentateurs considèrent que la crise économique, et notamment
alimentaire, est porteuse d’instabilité. Beaucoup, par exemple, sont persuadés (en
dépit des dénégations du Département d’État américain) que l’aide humanitaire
considérable dispensée par les États-Unis à la Corée du Nord depuis quelques années
a pour but d’empêcher une désintégration sociale des plus dangereuses pour la stabilité politique de la région
[10]. Mais, pour le pouvoir nord-coréen, il existe un autre
risque, aussi grand à ses yeux : que l’afflux d’information, rendu inévitable par
l’ouverture du pays, soulève le mécontentement et précipite l’effondrement de
l’ordre actuel. Ni les uns ni les autres ne perçoivent un problème pourtant beaucoup
plus réel, parce qu’il ne s’agit pas d’un risque mais d’un phénomène qui est déjà
là : la corruption tolérée par le pouvoir. Elle aussi pourrait être source d’instabilité.
Actuellement, on se préoccupe surtout, au sommet de l’État, de contrôler les effets
de l’introduction de la technologie de l’information, indispensable dès lors qu’il
s’agit de travailler avec l’Occident (car il faut bien, pour cela, savoir comment il
fonctionne réellement : plus question de se contenter des stéréotypes de la propagande...). Or, si les informations qui entrent dans le pays contredisent celles
que la population recevait jusqu’ici (et auxquelles elle croyait peut-être
[11]), cela
pourrait saper la crédibilité d’un gouvernement qui s’est toujours appuyé sur son
contrôle presque absolu de l’information pour entretenir sa légitimité
[12]. Mais ce
dilemme n’est-il pas plus apparent que réel ? Ce n’est pas demain que chaque
ménage aura accès à Internet ! Quant aux échelons moyens et supérieurs de la société,
ils ont déjà accès à l’information sur le reste du monde et sont tout à fait capables
de la comparer avec ce que le régime, ses écoles et ses médias, leur avaient appris.
Technologie de l’information et ouverture des médias (par exemple programmes
de télévision étrangers) ne changeront sans doute pas grand-chose du côté de ceux
qui luttent pour leur survie, en ville comme à la campagne, surtout si l’appareil de
sécurité, toujours très puissant, reste en place à toutes fins utiles...
Le gouvernement s’inquiète moins, à ce qu’il semble, de la fragmentation sociale
et du poids croissant, dans la société, de ceux qui doivent leur enrichissement à des
activités économiques extra-légales ou semi-licites. Cela s’explique en partie par
le fait que ce type d’enrichissement n’est possible à une grande échelle qu’à ceux
qui occupent déjà une position privilégiée au sein des appareils du parti et de
l’État. Pourtant, si ce problème n’est pas traité, le pouvoir pourrait en subir les conséquences. D’abord la population, qui voit clairement certains s’enrichir pendant que
le plus grand nombre plonge dans la misère, cessera de croire en lui. C’est important dans un pays où l’implantation dans les esprits de croyances « correctes »,
appuyée sur une prise en main systématique de l’individu du berceau à la tombe,
a jusqu’ici assez bien réussi. Mais, si c’était la seule conséquence, l’appareil de
sécurité omniscient pourrait y faire face par la répression. Ce qui est plus sérieux
pour le régime, c’est le ressentiment qui va se cristalliser entre ceux qui – dans le
parti, l’appareil de sécurité, l’armée et autres – ratissent des dollars à leurs fins
personnelles et ceux qui, dans les mêmes organes, soit ne sont pas en situation de
le faire soit ont une attitude plus morale.
Le gouvernement pourrait choisir de traiter le problème en construisant, à
l’image de la Chine, un système juridique et administratif qui contiendrait à l’intérieur
de certaines limites les possibilités d’accumulation de richesse par des activités
« grises ». Mais pour cela il lui faudrait admettre pleinement que tout retour en arrière
lui est désormais impossible après l’insertion defacto du pays dans l’économie libérale internationale, et qu’il ne lui reste qu’à la gérer au mieux. La grande question
est de savoir si des secteurs suffisamment importants des cercles du pouvoir seront
capables de renoncer aux tentations de l’enrichissement personnel de manière à
comprendre la nécessité de séparer activités individuelles et activités de l’État : un
cadre juridique, politique et économique producteur de transparence, de responsabilité et de droit, qui non seulement empêcherait certains individus de faire usage
de leurs positions à des fins d’accumulation personnelle, mais qui, par la même
occasion, offrirait aux personnes une protection légale contre l’arbitraire de l’État.
Rien, pour l’instant, ne donne à penser que le pouvoir considère la fragmentation sociale, elle-même conséquence de l’évolution vers l’économie de marché,
comme un problème majeur. Et peut-être serait-il incapable de le traiter même s’il
le reconnaissait comme tel, parce que des secteurs influents en son sein ont beaucoup à y gagner et ne voient aucune raison d’y rien changer. En réalité, la situation du gouvernement est précaire quoi qu’il décide : s’il ne s’en prend pas à la corruption, les élites vont se polariser les unes contre les autres et il ne pourra pas
s’appuyer sur un appareil de sécurité monolithique pour maintenir l’ordre; s’il essaye
de traiter le problème, il lui faudra introduire des changements qui déposséderont
l’État du pouvoir qu’il exerce sur tous les aspects de la vie de la population, et mineront ainsi les fondements de sa domination.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
[1]
Chambre de commerce de Pyongyang,
Country report, miméo, septembre 2001.
[2]
Joosong Ilbo, 4 juin 2001, repris dans
NAPSNet Daily Report, 5 juin 2001.
[3]
Anthony Michell, « The current North Korean economy », dans Marcus Noland (ed.),
Economic Integration of the Korean
Peninsula, Washington, Institute for International Economics, 1998, p. 152.
[4]
Pour des chiffres de récolte et de déficit alimentaire pour 2001-2002, voir FAO/WFP,
Crop and Food Supply Assessment
Mission to the Democratic People’s Republic of Korea, Rome, 26 octobre 2001.
[5]
Pour une analyse des conditions dans tout le pays en matière de santé, d’alimentation, d’éducation, d’eau et d’hygiène,
voir Unicef,
An Analysis of the Situation of Children and Women in the Democratic People’s Republic of Korea, Pyongyang, Unicef,
décembre 1999.
[6]
EU, Unicef and WFP in partnership with the Government of DPRK,
Nutrition Survey, Pyongyang, novembre 1998.
[7]
Unicef,
An Analysis of the Situation of Children...,
op. cit.
[8]
Pour une discussion récente des problèmes de développement humain en Corée du Nord, voir UNDP,
Second Country
Cooperation Framework for the DPRK 2001-2003, New York, UNDP, juin 2001.
[9]
Pour une description des formes et de l’étendue des besoins humanitaires, voir United Nations Office of the Coordination of Humanitarian Assistance (UNOCHA),
Consolidated Inter-Agency Appeal for the DPRK 2001, Genève, UNOCHA, 2000.
[10]
Il y a un débat au sein de l’État américain sur ce point. Un projet de rapport du GAO (l’organisme de vérification des
comptes publics) qui supposait l’existence d’une relation entre l’aide humanitaire dispensée à la Corée du Nord et des
considérations de sécurité a dû être amendé à la suite de la protestation et des dénégations du Département d’État (GAO,
Foreign Assistance,
North Korea Restricts Food Aid Monitoring, Washington, GAO, octobre 1999,
www. gao. gov ).
[11]
Même lorsqu’on parle le coréen, il est difficile de savoir ce que les gens croient ou ne croient pas dans ce pays. Après y
avoir vécu et travaillé de longs mois entre 1999 et 2001, j’ai trouvé les fonctionnaires et représentants au niveau du
ri (village), du comté et de la province très diserts et audacieux dans leur réflexion sur les graves problèmes d’alimentation et autres
qu’ils avaient à affronter, et dans les réponses qu’ils envisageaient. Mais ils ne discutaient pas de questions plus larges et ne
le pouvaient pas, sauf parfois pour mentionner les effets négatifs des sanctions américaines. Cela ne signifie pas qu’ils
n’avaient pas d’opinions sur la question, mais qu’ils n’étaient pas disposés à les partager avec des étrangers. La principale
source d’information sur l’évolution des convictions de la population vient des personnes ayant fui le pays. Il faut prendre
leurs dires avec précaution parce que ces personnes ne sont pas forcément – on peut le comprendre – très objectives,
d’autant plus qu’elles ont généralement eu affaire à ce que la société coréenne a de pire. Mais il serait aussi absurde de ne
pas tenir compte de leurs témoignages que d’y croire aveuglément. Pour un récit de la façon dont la population « se
débrouille » avec un système incapable de répondre à ses besoins les plus élémentaires, voir Kang Chol-Hwan, Pierre
Rigoulot,
Les aquariums de Pyongyang : dix ans au goulag nord-coréen, Paris, Robert Laffont, 2000.
[12]
Pour une analyse pénétrante et équilibrée de la question de la légitimité en Corée du Nord, voir Han S. Park, « Human
needs, human rights, and regime legitimacy : The North Korea anomaly », dans Chung-In Moon,
Understanding Regime
Dynamics in North Korea, Seoul, Yonsei University Press, 1998, pp. 221-235. Voir aussi, aujourd’hui un peu daté mais encore
très utile, le livre dirigé par Han S. Park,
North Korea : Ideology, Politics, Economy, Englewood Cliffs, Prentice Hall, 1996.