2002
Critiques internationales
Des Chinois contre la mondialisation
Jean-Louis Rocca
chercheur au CERI, actuellement détaché à Pékin. E-mail : luoka@95777.com
â– WANG BIN
Weixie zhongguo de yinbi zhanzheng.
Meiguo yinbi jingjizhan yu gaige xianjing
[La guerre cachée qui met en péril la Chine.
La guerre économique secrète
de l’Amérique et le piège des réformes]
Pékin, Jingji guanli chubanshe, 2000.
â– HAN DEQIANG
Quanqiuhua xianjing yu zhongguo xingshi
xuanze [Collision. Le piège de la
mondialisation et les choix réels
de la Chine]
Pékin, Jingji guanli chubanshe, 2000.
â– Textes parus sur des sites Internet chinois
L’entrée de la Chine dans l’OMC n’a pas
suscité de grands débats. Le gouvernement
insiste sur le caractère inéluctable de cette
adhésion. Certes, à court terme, la concurrence étrangère forcera à une profonde
restructuration, notamment dans les secteurs
de l’agriculture et de l’industrie, mais c’est
une étape obligée dans le processus de développement et de renforcement de la puissance chinoise. Telle est, en substance, la
position officielle. Quant à l’homme de la
rue, s’il est inquiet pour son emploi, il attend
surtout de cette entrée une baisse des prix
des biens de consommation « modernes »
(voitures, matériel informatique...) qui, non
soumis jusqu’ici à la concurrence, restent
élevés. Pourtant, à côté de ce « libéralisme »
(
ziyou zhuyi) de raison, fortement instrumentalisé par le pouvoir, il existe une espèce d’opposition officielle, pour qui
l’ouverture à l’économie mondiale fait courir un énorme danger au pays. Cette
« nouvelle gauche » (
xinzuo pai), bien que très minoritaire, constitue un courant
apparemment original par rapport aux thèses officielles et aux sentiments de l’opinion publique
[1]. Le contenu et le style de ces écrits varient énormément d’un auteur
à l’autre. Les deux livres dont on rend compte ici sont représentatifs de deux facettes
de ce courant. Le premier part de préoccupations nationalistes pour aboutir à des
recommandations de politique économique. Il se fonde sur la théorie d’un « complot américain » visant à affaiblir les pays concurrents des États-Unis, dont bien sûr
la Chine. Le deuxième s’appuie sur une analyse plus poussée des conditions du
développement économique et conclut à la nécessité d’une politique extérieure
nationaliste. De nombreux sites Internet véhiculent aussi les thèses de la « nouvelle
gauche » et les polémiques qu’elles suscitent : on en donnera également un aperçu.
Le livre de Wang Bin, chercheur de l’Académie des sciences sociales, est très clairement anti-américain. Pour lui, depuis « les bombardements démentiels opérés
par l’OTAN et dirigés par l’Amérique [en Yougoslavie], les gens ont pris conscience
des dangers de la guerre technologique moderne, et du fait que la Chine devait très
vite se doter d’avions, de missiles de croisière et de bateaux de guerre ultramodernes [...] et garantir au pays la construction économique et une vie heureuse
et paisible. » Mais il y a un danger sans doute pire : la « guerre molle ». Après sa
défaite au Vietnam, l’Amérique a utilisé la politique, la diplomatie et l’économie
pour faire disparaître le socialisme et influer sur le monde dans le sens de ses
intérêts. La « guerre dure » peut détruire une ou deux villes, la « guerre molle »,
un pays tout entier : en ont été victimes, dans les années quatre-vingt, l’Amérique
latine, tombée dans le piège de la dette, et, dans les années quatre-vingt-dix, la Russie,
à qui l’on a imposé la thérapie de choc. Aujourd’hui, avec la politique d’ouverture
aux capitaux étrangers et de restructuration industrielle, et avec l’entrée imminente
dans l’OMC, c’est au tour de la Chine de subir les méfaits de cette entreprise de
déstabilisation économique.
L’auteur a fait de longues études à l’étranger (au Japon et aux États-Unis) et c’est
cette expérience, dit-il, qui l’a mené à ses positions actuelles : d’abord admiratif du
modèle occidental, il a peu à peu pris conscience, en particulier à la lecture de livres
consacrés à la chute de l’URSS et à la situation du Tiers Monde, de ce que la « thérapie de choc » non seulement était inadaptée à la situation mais représentait aussi
une stratégie délibérée des Américains pour détruire l’URSS en imposant de mauvaises solutions aux dirigeants soviétiques; par la suite, les politiques menées par
les organisations financières internationales en Amérique latine puis lors de la
crise asiatique ont de nouveau révélé ce grand projet hégémonique.
Quant à la Chine, elle est devant un choix crucial. Jusqu’en 1993, les réformes
ont été une grande réussite parce qu’elles s’appuyaient sur les caractéristiques du
système socialiste chinois, c’est-à-dire la notion de responsabilité
[2] et la prépondérance de la propriété publique. Malheureusement, par la suite, « les théories économiques de l’Occident se sont répandues ». De même qu’en Russie (présentée
ici comme le modèle de ce qu’il ne faut pas faire), on pratique une politique de privatisation, de restriction monétaire et budgétaire et d’absorption de capitaux étrangers.
Le résultat est un ralentissement du développement des forces productives et une
croissance du chômage. Pour sortir de cette impasse, il faut changer de politique.
Au niveau international la Chine doit prendre la tête d’une coalition anti-américaine.
À l’intérieur, il faut renforcer le socialisme et la confrontation des idées, et revenir
à la notion de responsabilité des entreprises. On peut continuer à faire des expériences
en matière de propriété du capital mais à condition de garder une place essentielle
à la propriété publique. Enfin, il importe de revoir les choix sectoriels, c’est-à-dire
de ne plus donner une place prépondérante aux services mais de développer plutôt
les secteurs primaire et secondaire. La principale qualité de ce livre est d’exposer,
de manière caricaturale, le fort sentiment anti-américain que l’on perçoit ici et là
dans le milieu intellectuel; sentiment fondamentalement ambigu puisque, en même
temps, la plupart des étudiants rêvent de partir aux États-Unis.
Le point de départ de Han Deqiang est très différent, puisqu’il s’agit de la politique économique, et plus précisément l’entrée de la Chine dans l’OMC. Il avoue
être d’accord avec de nombreux économistes qui considèrent que « l’adhésion de
la Chine à l’OMC n’est pas du tout une simple affaire économique, mais d’abord
une affaire politique ». Par contre, il s’oppose à l’avis de la plupart de ses collègues
selon lesquels elle lèvera l’obstacle essentiel à la poursuite des réformes : le monopole dont bénéficient encore beaucoup d’entreprises publiques dans l’économie
chinoise. Pour lui, une obéissance aveugle aux diktats de l’OMC conduirait au
remplacement du monopole des entreprises publiques par celui des entreprises transnationales étrangères. Son argumentation est assez sophistiquée. Il oppose deux
conceptions du marché. La première, le « romantisme du marché » ( shichang langmanzhuyi) est fondée sur la « main invisible », l’avantage comparatif et la théorie
des étapes du développement économique. À en croire les tenants du « marché
romantique », le marché peut résoudre tous les problèmes de tout le monde.
Depuis la relance de 1992, ce serait ce « marché »-là que l’on chercherait à introduire en Chine, avec pour résultat la domination de l’économie chinoise par le capital
étranger et les exportations.
Mais il existe une autre conception du marché, le « réalisme marchand » ( shichang
xianshizhuyi), autrement dit la loi du plus fort. Ce réalisme a trois piliers : la théorie
de la concurrence, qui fait que les plus forts sont de plus en plus forts, les faibles de
plus en plus faibles ; le protectionnisme commercial, car le commerce libre favorise les puissants ; et enfin la théorie des rapports centre-périphérie qui oblige les
pays périphériques à rompre les lois édictées par le centre s’ils veulent se développer.
Les conséquences que l’auteur tire de cette analyse pour la Chine sont proches
de celles de Wang Bin mais mieux argumentées. Le socialisme est le seul système
qui permet aux pays en développement d’échapper au capitalisme. Il faut que le pays
soit fort avant de libéraliser ses échanges. La Chine doit prendre la tête des pays
faibles et promouvoir une politique protectionniste. L’auteur considère qu’il n’y
a là nulle hérésie historique puisque, malgré les apparences, le protectionnisme est
un courant dominant. Ce sont moins les marchandises qui se globalisent que les
capitaux, les hommes et la société capitaliste. La Chine doit donc donner la priorité à l’emploi, à une gestion économe des ressources, à la « centralisation des
forces économiques », au soutien des secteurs stratégiques et enfin au développement
de la technologie et de l’éducation. Si elle entre à l’OMC, elle devra utiliser à
fond les barrières non tarifaires. Sans cela, les entreprises chinoises, y compris
celles qui ont considérablement amélioré leur compétitivité, seront balayées par
les entreprises étrangères. Et l’auteur de conclure que « la Chine dispose d’une bonne
marge de manœuvre en politique étrangère pour appliquer des politiques intérieures
et extérieures indépendantes ». C’est à ce prix qu’elle pourra se renforcer, voire,
plus tard, prendre le leadership de l’OMC !
Les forums de discussion Internet sont aussi le théâtre de longues polémiques animées sur la « nouvelle gauche »
[3]. Ainsi, certains « gauchistes » se sont réjouis
ouvertement des attentats du 11 septembre. D’après eux, le terme même de terrorisme renvoie essentiellement à une rhétorique du pouvoir établi. « Les résistants
n’étaient-ils pas appelés “terroristes” par Pétain ?». On leur rétorque que « si tout
terrorisme est résistance, alors tout est permis ». D’autres en appellent à un retour
à la Révolution culturelle et s’attirent les foudres d’anciens qui évoquent de douloureux souvenirs. Mais on trouve aussi des analyses plus fines. Des textes évaluent
avec précision la nature de la puissance américaine ou expliquent pourquoi la Chine
a besoin d’un État fort. Ce qui ressort de ces débats, c’est l’idée assez générale que
la Chine ne serait pas encore mûre pour la démocratie. Même les « libéraux »
conviennent que la démocratie devra être limitée dans un premier temps en raison
du caractère arriéré (
luohou) de certaines parties de la population (les paysans).
En suivant publications et polémiques, on peut se faire une idée plus précise des
courants (le pluriel s’impose) de la « nouvelle gauche ». Les intellectuels qui s’y
rattachent sont plutôt jeunes (souvent la quarantaine) et ont presque tous eu une
expérience de formation à l’étranger. Il ne s’agit donc pas de vieux conservateurs
aigris et sans expérience de l’Occident, bien au contraire. Certains ont d’ailleurs
des contacts avec les mouvements anti-mondialisation occidentaux. Enfin, il faut
noter que ces idées ne sont pas nouvelles : elles sont apparues dans la deuxième moitié
des années quatre-vingt. Mais, à l’époque, elles étaient logées au cœur même du
pouvoir sous la bannière du « nouvel autoritarisme » (
xin quanwei zhuyi)
[4]. Aujourd’hui, si elles sont tolérées, voire relayées par le pouvoir (nationalisme, références
à l’État technocratique), elles sont néanmoins marginalisées lorsqu’elles dépassent
une certaine limite. Cette position paradoxale renvoie en réalité à une caractéristique essentielle du débat politique
[5] en Chine, à savoir que la question centrale est
en substance : quelle est la meilleure stratégie pour renforcer la puissance du pays ?
Est-ce la démocratie (élitaire ou non), l’autoritarisme étatique (pondéré ou plus
musclé), l’ouverture aux investissements étrangers ou le renforcement de groupes
chinois, le retour à la protection sociale et à l’égalitarisme ou au contraire la « thérapie de choc » et l’appel au dynamisme individuel ; faut-il faire confiance, pour
stimuler les énergies, aux vertus de l’appât du gain ou à celles de l’esprit et des
idéaux ? Bref, le nationalisme et l’État sont au cœur des débats.
Quel est l’avenir de ces courants ? L’adhésion à l’OMC, l’attachement de la
plupart des Chinois au monde de la consommation et aux libertés obtenues (liberté
de mouvement, liberté de parole dans le « privé ») excluent pour le moment le retour
à une société « nouvelle gauche ». Par rapport aux options qui viennent d’être citées,
la politique menée aujourd’hui est « centriste » en ce qu’elle mélange les différents
ingrédients. La « nouvelle gauche » apparaît comme un réservoir de politiques plus
musclées, que l’on pourrait utiliser si, par exemple, les exigences de l’OMC étaient
jugées trop strictes. Les officiels font à peine mystère de leur ferme intention
d’utiliser largement les barrières non tarifaires... comme la plupart des membres
de l’OMC. En cas de conflit, le gouvernement chinois pourra toujours brandir
l’épouvantail souverainiste pour obtenir quelques aménagements supplémentaires.
[1]
Dans le même ordre d’idées, on pourrait citer un courant très proche, les « nouveaux conservateurs » (
xin baoshou pai) qui
insistent plus, quant à eux, sur la nécessité de revenir à un pouvoir fort et de limiter la démocratisation et la décentralisation.
[2]
Le terme « responsabilité » (
zeren) renvoie à la fois à un sens collectif et à une notion de morale personnelle. Le premier
est celui des systèmes mis en place dans les années quatre-vingt, qui liaient les revenus et/ou les carrières des responsables
d’entreprises et des paysans à leurs résultats d’exploitation. Sans avoir complètement disparu, ces systèmes sont moins
opérants aujourd’hui, où c’est souvent le « marché » qui arbitre. Le deuxième sens remonte aux années maoïstes : la satisfaction du travail doit provenir du plaisir que chacun éprouve à accomplir son devoir envers le peuple. Mais il s’agit aussi
d’insister sur les forces de l’esprit. Ce courant est encore vivace dans le milieu intellectuel : j’ai assisté dernièrement, dans
une grande université pékinoise, à une conférence où un spécialiste de « management » expliquait que l’ingrédient principal
de la réussite d’une entreprise était la force mentale (
jingshen) du chef d’entreprise, les théories de la gestion ne jouant qu’un
rôle secondaire. Et de mettre en avant l’exemple de la meilleure entreprise chinoise de tous les temps : le Parti communiste...
Il fut chaudement applaudi par le nombreux public.
[3]
Mais que l’on ne se méprenne pas, en Chine comme ailleurs, les sites roses arrivent largement en tête des consultations.
[4]
Sur le néo-autoritarisme, voir notamment Jean-Philippe Béja, « Quand les “élites” tirent les leçons d’un massacre : le nouvel
autoritarisme »,
Perspectives chinoisesn° 10, décembre 1992, pp. 21
etsq.
[5]
Il peut paraître curieux d’employer ce terme pour la Chine. Pourtant ce débat existe, soit dans le cercle toléré des discussions privées soit sur Internet. La question en Chine est moins celle de la liberté de parole que celle de la liberté de parole
« publique ».