2002
Critiques internationales
Pourquoi Internet ne démocratisera pas la Chine
Christopher R. Hughes
directeur du Centre de recherche sur l’Asie de la London School of Economics, auteur de Taiwan and Chinese Nationalism : Identity and Status in International Society, Londres, Routledge, 1997.
« Aucune nation n’a encore trouvé le moyen d’importer des biens et des services tout en arrêtant à ses frontières les idées étrangères. Il est de notre intérêt que la prochaine génération de Chinois soit impliquée dans l’ère
de l’information, et ne reste pas à l’écart des grands courants mondiaux qui modèlent l’avenir »
[1] : depuis que le Secrétaire d’État américain James Baker a claironné
par ces mots la fin de la guerre froide en Asie-Pacifique, l’idée que la mondialisation
des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC) peut
transformer un État autoritaire comme la Chine dans un sens favorable aux intérêts nationaux américains est devenue parole d’Évangile à Washington. Vouloir
contenir et contrôler Internet, disait en décembre 2000 le président Clinton à
propos de la Chine, c’est vouloir « clouer de la gelée au mur »
[2]. Pourtant, Internet
ne semble nullement inquiéter Pékin. Non seulement la Chine a proclamé 1999
« année de l’administration en ligne » et 2000 « année de l’entreprise en ligne »,
mais elle a pris en février 2000, lors de la conclusion de son accord bilatéral avec
les États-Unis sur l’accès à l’OMC, des engagements très importants concernant
le relâchement du contrôle étatique de la propriété dans le secteur des télécommunications, engagements qui ont ensuite été intégrés dans l’accord final d’adhésion, signé le 10 novembre 2001
[3].
On voudrait ici s’interroger sur les fondements de ces deux points de vue opposés
et en tirer les conséquences en termes de politique internationale. Maintenant
que la Chine est entrée à l’OMC, c’est là un exercice utile non seulement sur le
plan scientifique mais du fait des enjeux éthiques auxquels sont désormais confrontés
les gouvernements, les organisations internationales et les opérateurs privés étrangers sur le marché chinois des télécommunications.
En échange de son admission à l’OMC, la Chine a accepté d’ouvrir assez largement
son secteur des télécommunications aux investissements et aux services étrangers.
Cette concession aura des effets considérables sur l’offre de services liés à l’information dans ce pays. Le point central en est le principe du traitement égal, inclus
dans l’Accord général sur le commerce des services (GATS): la Chine doit désormais accorder aux fournisseurs de services des autres membres de l’OMC un traitement qui ne soit pas moins favorable que celui qu’elle accorde aux siens. Cela
signifie qu’elle ouvre à la concurrence le quasi-monopole détenu jusqu’ici par
China Telecom, en autorisant des investissements étrangers importants dans les
entreprises locales et en abolissant les privilèges tarifaires et les modes discriminatoires d’attribution des marchés qui avaient cours jusque-là
[4].
On aurait tort d’en conclure trop vite que les NTIC vont devenir un outil efficace de transformation politique dans un sens libéral et démocratique. Tout d’abord,
il faut garder à l’esprit que le champ du régime OMC est en fait soigneusement
limité, puisque les États membres restent libres d’imposer des réglementations à
condition d’invoquer des raisons comme la protection du consommateur, l’intérêt général ou la sécurité nationale. Pour reprendre les termes d’un rapport sur le
commerce électronique préparé par le Secrétariat de l’OMC, « ni le GATT ni le
GATS ne prétendent se prononcer sur la légitimité d’objectifs de régulation en tant
que tels, tant que le but poursuivi n’est pas la protection de l’industrie nationale »
[5].
Les décideurs chinois semblent considérer que cela leur laisse suffisamment de
marge pour imposer des réglementations assez lourdes. On l’a bien vu lorsqu’un
important train de mesures destinées à renforcer le contrôle de l’État sur l’activité
dans le cyberespace a été rendu public le 25 septembre 2000
[6], soit sept mois après
la conclusion de l’accord sino-américain. On y trouve notamment des dispositions rendant les fournisseurs d’accès Internet responsables de la surveillance des
contenus et des activités qui passent par leurs serveurs; ils devront conserver pendant soixante jours la trace de tout le contenu qui apparaît sur leurs sites et de tous
les usagers qui passent par leurs serveurs, et remettre ces enregistrements aux services de sécurité sur demande de ceux-ci.
Sur la longue liste des activités interdites par ces réglementations de septembre
2000 figurent des délits bien connus tels que la diffusion de la pornographie ou les
atteintes au droit d’auteur. Mais on y trouve aussi les activités qui « violent les principes fondamentaux de la Constitution », qui sont préjudiciables « à l’unification
nationale », « à l’unité entre les différents groupes ethniques », « à la politique de
l’État en matière de religion en propageant des “croyances féodales”» et qui « mettent en péril la stabilité sociale ». Cela peut paraître bénin si l’on oublie que, selon
l’article premier de la Constitution, la Chine est un régime socialiste de dictature
démocratique populaire, que les principaux problèmes d’« unification nationale »
ont trait à Taiwan, au Tibet et à la région majoritairement musulmane du Xinjiang,
et que le mouvement religieux le plus répandu est le Falun Gong. Quant aux
menaces à la « stabilité sociale », c’est une catégorie attrape-tout. Le genre de personnes arrêtées pour des délits sur Internet, depuis que l’informaticien de Shanghai
Lin Hai a été condamné à deux ans de prison, début 1999, pour avoir fourni des
adresses électroniques à l’organisation américaine de défense de la démocratie
VIP Reference, confirme que de telles catégories peuvent aisément être étendues
de manière à y inclure les militants de la démocratie.
Les juristes sont à peu près d’accord pour reconnaître que des textes réglementaires de ce type n’entrent pas en conflit avec les principes de l’OMC. Comme
l’écrit l’avocat Mark Kantor, « les règles de l’OMC ne rendent pas obligatoire la
liberté de parole et de presse, et les dispositions autoritaires de la Chine limitant
l’accès à une information non contrôlée sont compatibles avec l’adhésion de ce pays,
aussi longtemps qu’il ne pratique pas de discrimination entre les fournisseurs
d’accès nationaux et étrangers »
[7]. Celui qui voudrait pourtant introduire une
plainte pourrait le faire en invoquant les exigences de «
fair play » contenues dans
l’article VI du GATS, qui stipule que les décisions en matière de réglementation
doivent être prises « de manière raisonnable, objective et impartiale ». Le plaignant
devrait prouver que les autorités n’ont invoqué « un intérêt général supérieur ou
de sécurité nationale » que comme prétexte à la protection des entreprises locales.
Mais la marge de manœuvre du pouvoir est en fait très large du fait que les concepts
d’« intérêt général » et de « sécurité nationale » ne sont pas clairement définis par
l’OMC. Il faudrait être une entreprise bien courageuse pour vouloir mobiliser
son gouvernement en vue d’attaquer la Chine devant l’OMC sur une telle base.
Non seulement ce serait se lancer dans une procédure contentieuse longue et
compliquée, mais cela pourrait mettre en péril tous les efforts déjà accomplis par
la firme pour pénétrer le marché chinois. Nul doute que les dirigeants d’entreprises
du secteur des télécommunications ne sont pas près d’oublier le cas de Rupert
Murdoch qui, ayant affirmé en septembre 1993 que la télévision par satellite
constitue une menace pour les régimes totalitaires, vit aussitôt le gouvernement
chinois interdire la possession de paraboles par des particuliers. Au mois d’avril suivant, Murdoch a commencé à rétablir sa situation en renonçant à proposer la BBC
dans son bouquet de télévision StarTV, qui couvrait le nord de l’Asie et la Chine.
Or les entreprises qui souhaitent entrer sur le marché chinois des télécommunications en vertu des règles de l’OMC seront encore plus exposées que ne l’était
Murdoch en 1993. En effet, aux termes de l’accord signé, elles devront travailler
avec des partenaires locaux et ne pourront détenir dans ces partenariats qu’un
maximum de 49% des parts, qui pourra atteindre 50% au bout de deux ans. Les
réglementations intérieures chinoises stipulent par ailleurs que les entreprises
locales doivent obtenir l’approbation du ministère des Industries de l’information
(MII) avant d’être autorisées à recevoir du capital étranger, à coopérer avec des entreprises étrangères ou à entrer en bourse sur le marché chinois ou un marché étranger
[8]. Elles ont jusqu’ici été appliquées avec souplesse – par exemple, l’entrée en
bourse de sociétés chinoises sur des places étrangères telles que les Îles Caïman est
tolérée –, ce qui donne à penser que leur raison d’être est plus politique qu’économique : il s’agit de doter le ministère d’un droit de veto sur les investisseurs étrangers désireux de s’associer à des firmes locales.
Comme l’État dispose de pouvoirs étendus de réglementation sur le comportement des acteurs locaux du marché chinois des télécommunications, il jouit, par
extension, de moyens considérables pour agir sur les partenaires étrangers. L’une
des raisons en est le flou de la distinction entre « public » et « privé » dans le système économique chinois. On peut en voir un exemple à l’échelle provinciale avec
la Lantian Corporation, projet financé par le gouvernement de la province du
Jilin en vue d’y introduire l’« agriculture intelligente » au moyen d’une technologie offerte par IBM
[9]. À une autre échelle, l’accord sino-américain et le texte
d’adhésion reconnaissent tacitement le problème lorsqu’ils acceptent que les grands
monopoles étatiques de télécommunication soient traités par l’OMC comme des
entreprises « privées ». Bien sûr, c’est avantageux pour les concurrents étrangers,
car cela implique que les monopoles d’État ne pourront pas être exemptés des
dispositions de traitement égal inscrites dans le GATS. Mais cela signifie aussi
que les sociétés étrangères vont en réalité travailler en partenariat avec des firmes
contrôlées par l’État alors qu’elles prétendront travailler avec le secteur « privé ».
Les liens entre firmes chinoises et État sont aussi faits de relations personnelles.
Un cas extrême est celui du fils du président Jiang Zemin, Jiang Mianheng, membre
de la direction de nombreuses sociétés Internet et récemment nommé viceprésident de l’Académie des sciences, ce qui fait de lui quelque chose comme un porteparole de l’industrie électronique. Un autre exemple est celui d’Eastcom, un acteur
de premier rang sur le marché du téléphone mobile, qui développe actuellement
des services Internet et qui est également, dans le cadre d’ICANN, un fournisseur
de noms de domaines de premier niveau. Or cette entreprise « privée » est en fait
issue de la Direction de l’équipement des Postes et Télécommunications de la
province du Zhejiang. Un coup d’œil sur la composition de son conseil de direction dissipera les illusions de ceux qui s’imaginent que les start-up Internet sont
le terrain de chasse des jeunes, et confirmera que les rênes en sont encore entre
les mains des anciens cadres d’entreprises d’État. Cinq d’entre eux ont plus de cinquante ans, quatre plus de quarante-cinq, et deux seulement ont moins de trente-cinq ans. Et le PDG, âgé de cinquante-huit ans, est titulaire de la médaille du
travail de la province du Zhejiang
[10].
Il est important de garder à l’esprit cette relation étroite entre le secteur « privé »
et l’État lorsqu’on s’interroge sur la nature des partenariats qui sont en train de se
nouer à mesure que les investisseurs étrangers entrent sur le marché, sous la surveillance du ministère des Industries de l’information. Il en est un particulièrement
inquiétant sur le plan politique, c’est celui qui s’est établi en 2001 entre Legend
Holdings et AOL-Time Warner. Si Legend n’est pas propriété de l’État, elle fait
néanmoins partie de l’« équipe nationale » de très grosses entreprises que le gouvernement cultive pour les mettre à même d’entrer dans la concurrence mondiale. Depuis sa fondation en 1984 (grâce à un prêt de 24000 dollars), elle est devenue le premier fabricant chinois d’ordinateurs personnels, grâce surtout à sa fusion
avec l’Institut d’informatique de l’Académie des sciences et à des financements qu’elle
doit en grande partie à ses étroites relations avec la Banque de Chine
[11].
L’un des avantages de ce partenariat pour AOL-Time Warner réside dans la possibilité de placer d’office son logiciel de services Internet sur les bureaux des PC produits par Legend, en utilisant la stratégie marketing qui a si bien fonctionné aux
États-Unis. Mais ce n’est pas tout. Comme l’a relevé un chroniqueur, « Legend
entretient des relations cordiales avec ceux qui font les réglementations en Chine,
et jouit d’une bonne réputation auprès des consommateurs. Ces deux avantages pourraient compenser le fait qu’AOL est nouvelle venue en Chine. Ils pourraient aussi
atténuer la crainte des Chinois – autorités et consommateurs– de voir la compagnie utiliser ses services pour introduire de la culture américaine en Chine »
[12].
Avec la convergence des services numériques interactifs et de la télévision câblée,
AOL-Time Warner et la News Corporation de Rupert Murdoch s’installent aussi
sur le marché chinois de la télévision par câble. En avril 2001, le ministre de la Radio,
du Cinéma et de la Télévision, Xu Guangchun, a annoncé que ces firmes seraient
autorisées à diffuser par câble, directement, dans une partie de la province du
Guangdong. Il indiquait en même temps que les sociétés étrangères (ycompris celles
enregistrées à Hong Kong et Taiwan) ne pourraient pas prendre des parts directes
dans les entreprises de télévision par câble du Continent à moins qu’elles ne se limitent à louer des équipements aux sociétés locales. Il n’a échappé à personne que
la situation privilégiée faite à AOL et à l’empire Murdoch était le fruit de relations
personnelles entre leurs dirigeants et ceux du Parti communiste. On a pu entendre
le patron de StarTV, James Murdoch (fils de Rupert), qualifier le mouvement interdit Falun Gong de « culte apocalyptique » et « dangereux », et le directeur d’AOL-Time Warner Gerald Levin, lors d’un dîner à Hong Kong, parler du principal dirigeant communiste comme de « [s]on cher ami Jiang Zemin », « un homme
d’honneur, dévoué aux intérêts de son peuple »
[13]. On pourra aussi remarquer que
l’une des conditions pour autoriser AOL-Time Warner et la News Corporation
à diffuser en Chine était qu’elles appuient les efforts de la société chinoise Central Television pour diffuser sa chaîne en anglais aux États-Unis
[14], curieuse inversion de la thèse sur les effets de la mondialisation qui a servi de point de départ à
notre réflexion...
La question de l’architecture
Ainsi, même soumis aux règles de l’OMC, l’État gardera une grande capacité
d’influence sur le comportement des firmes et des investisseurs étrangers sur le marché chinois des télécommunications. Cela n’ira pas sans d’importantes conséquences politiques qui tiennent précisément, comme nous allons le voir, à la façon
dont l’architecture des NTIC va se développer selon les mécanismes du marché.
Les décideurs politiques chinois sont certainement conscients que le choix de
l’architecture n’est pas politiquement neutre, en particulier en termes de sécurité
nationale. Les réglementations qui se multiplient depuis 1994 stipulent notamment
que les ordinateurs contenant des informations sensibles doivent être déconnectés
d’Internet, et mettent en place des pare-feux et des dispositifs permettant la
surveillance des flux d’information entre ordinateurs intérieurs et étrangers. On
s’efforce de développer des architectures et des codes propres, et en particulier de
faire de Red Flag Linux une solution de substitution aux produits Microsoft. Il se
fait aussi beaucoup de travail technique défensif sous les auspices des services de
recherche-développement de l’armée. Celle-ci affirme avoir réalisé d’importantes
percées dans des domaines tels que la fabrication de routeurs capables de résister
aux attaques informatiques
[15].
Ces efforts pour adapter l’architecture des NTIC de manière à protéger la sécurité de l’État ne doivent pas prêter à sourire. La Chine a dépassé Taiwan dans sa
production de matériel informatique et électronique dès le milieu de l’année 2000,
et a rattrapé l’Inde en matière de fourniture d’ingénieurs informaticiens et de services informatiques au reste du monde. Reste qu’elle pénètre ainsi un marché
mondial dans lequel trente-cinq des trente-six premières sociétés de hardware
(classées selon le montant de leurs dépenses de recherche-développement) sont
basées aux États-Unis. En 1998, Cisco et Lucent, deux entreprises américaines,
représentaient à elles deux 52 % de la capitalisation mondiale dans le secteur du
matériel de télécommunications, soit la somme vertigineuse de 300 milliards de
dollars. Or le développement d’Internet en Chine s’appuie lourdement sur l’expertise et l’investissement étrangers. La mise à niveau du réseau de lignes fixes pour
usage Internet, en particulier, est largement tributaire de l’achat d’équipements à
Cisco. Le réseau de transmission optique installé dans les années quatre-vingt-dix
est le produit de firmes telles que Lucent, Alcatel, Nortel et Ericsson
[16].
Le ministère des Industries informatiques et les organes de sécurité sont bien
sûr conscients de l’avance technologique des firmes étrangères. N’ayant pas les
moyens de rattraper ce retard, ils essayent au moins de faire en sorte que les réglementations, combinées aux mécanismes de marché, mettent l’expertise des entrants
étrangers plutôt au service d’un renforcement du pouvoir de l’État que l’inverse.
Une large enquête, conduite par Greg Walton pour une grande organisation de
défense des droits de l’homme et de la démocratie basée à Montréal
[17], expose
ainsi en détail comment de très grosses firmes nord-américaines ou européennes
participent aux expositions commerciales annuelles « Sécurité Chine » et fournissent
une assistance très importante pour faire d’Internet un système de surveillance massive connu sous le nom de « Bouclier d’or ». Les entreprises étrangères leaders,
explique-t-il, séduites par des contrats lucratifs avec le gouvernement central ou
ceux des provinces, sont amenées à contribuer à la construction d’une « architecture de surveillance massive et omniprésente », dont le but final est « d’intégrer
une gigantesque base de données en ligne à un réseau de surveillance globale ».
Yseront employées des technologies de pointe comme la reconnaissance de la parole
et des visages, la télévision en circuit fermé, des cartes intelligentes, des dossiers
de crédit et des technologies de surveillance d’Internet. Comme le relève Walton,
le simple volume de données qui passe aujourd’hui par les NTIC, alimenté par
l’usage croissant des réseaux à haut débit, a pour effet que les techniques de contrôle
des communications évoluent à l’inverse des anciens pare-feux, à savoir dans le sens
d’une dispersion de l’architecture de la surveillance et de la censure dans tout le
système, jusqu’aux ordinateurs individuels. Le type de coopération entre firmes
étrangères et État chinois qu’exige une telle évolution apporte de l’eau au moulin
de ceux qui s’étaient inquiétés, au nom de la défense des libertés, de voir l’architecture Internet devenir aux États-Unis un domaine du secteur marchand
[18].
Si Internet a bien commencé par être un réseau permettant l’échange ouvert
d’informations entre scientifiques convaincus que la connaissance a tout à gagner
à une communication sans entraves
[19], des changements fondamentaux devaient
nécessairement se produire après 1991, dès lors que la National Science Foundation
des États-Unis levait les restrictions limitant l’usage du réseau aux organismes à
but non lucratif. Si l’investissement privé massif ainsi suscité a certainement élargi
l’accès à Internet et favorisé l’invention de technologies plus conviviales, il a aussi
conduit à installer de nouvelles fonctions dans l’architecture, puisqu’on voulait
qu’Internet puisse servir des fins commerciales. Il s’agissait, au minimum, de pouvoir collecter et traiter des informations sur les utilisateurs et leurs activités, généralement sans qu’ils le sachent
[20].
Les observateurs chinois de ce processus sont tout aussi conscients que leurs
homologues étrangers de la capacité, par exemple, des logiciels Microsoft de transmettre des informations au site de Microsoft à l’insu des utilisateurs
[21]. De telles
fonctions sont bien sûr indispensables aux sociétés commerciales pour se constituer des fichiers de consommateurs à la fois énormes et détaillés. Comme Internet
se développe en Chine, pour une grande part, à des fins de commerce électronique,
l’on y adopte tout naturellement le même type d’architecture.
En fait, les entreprises Internet qui veulent assumer des fonctions telles que
l’enregistrement de noms de domaines dans le cadre d’ICANN peuvent même se
voir obligées d’installer certaines technologies de collecte et de traitement de données pour répondre aux normes internationales. Eastcom, une entreprise accréditée
ICANN, utilise ainsi une architecture de réseau qui est pour l’essentiel fournie par
Cisco et, pour sa base de données, une version étendue 7.1 de IBM DB 2 Enterprise.
Cette base de données « permet des applications de renseignement commercial telles
que le stockage de données et le traitement analytique en ligne » et est capable « d’aider les consommateurs à faire jouer la concurrence, à trouver un meilleur service
ou des prix plus bas, l’exploitation des données permettant d’y trouver des informations utiles à une meilleure décision »
[22].
La collecte et le traitement des données, ainsi que la censure des contenus, ont
déjà été suffisamment loin dans le sens d’une architecture de surveillance des
citoyens par l’État pour mettre à mal certaines normes internationales en matière
de droit de l’homme. L’article 19 de la Déclaration universelle des droits de
l’homme affirme que « tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression,
ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considérations de frontières, les informations
et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit ». Le droit de recevoir et
de répandre des informations et des idées sans considérations de frontières est
également inscrit dans le Pacte international relatif aux droits civils et politiques,
dont la Chine est signataire depuis 1998.
Il est toutefois plus que probable que les droits de l’homme ne seront pas un argument bien puissant à invoquer contre des mesures prises par l’État chinois pour
contrôler les NTIC à des fins de sécurité nationale. Tout comme les traités commerciaux, tant la Déclaration que le Pacte laissent en effet aux États de larges pouvoirs pour protéger « la morale, l’ordre public et le bien-être général dans une
société démocratique » (Déclaration, article 29) et lorsque se trouve en jeu « la sauvegarde de la sécurité nationale, de l’ordre public, de la santé ou de la moralité
publiques » (Pacte, article 19). Les contenus interdits de cyberespace en Chine, tels
ceux qui sont « subversifs », qui « soutiennent des cultes », qui « nuisent à la réputation » du pays ou à ses efforts d’« unification » (c’est-à-dire de récupération de
Taiwan), peuvent tous être considérés comme entrant dans cette liste d’exceptions.
Le juriste Perry Keller résume bien la situation actuelle lorsqu’il fait remarquer que
les régimes internationaux développés jusqu’ici pour étayer une société mondiale
de l’information ont été créés par le droit économique, laissant « l’autre jambe »
du droit international, celle des droits de l’homme, beaucoup moins développée
[23].
La gestion mondiale des NTIC et les États
Si les dispositifs établis pour régir à l’échelle mondiale le commerce et les droits
de l’homme sont trop faibles pour influer vraiment sur la façon dont les États utilisent les NTIC à des fins de surveillance des citoyens, il ne faut pas s’attendre à
voir ceux qui ont été créés pour veiller à leur normalisation technologique jouer
un grand rôle en la matière. Ces derniers sont en réalité précisément construits de
manière à les rendre incapables d’intervenir dans la politique intérieure des États.
Prenons le cas d’ICANN. Comme organisation chargée de veiller à l’attribution
des adresses Internet, de superviser le fonctionnement du système racine, de définir une politique en matière de nouveaux domaines de premier niveau et de coordonner les différents éléments techniques de l’Internet, ICANN pourrait avoir un
énorme pouvoir sur l’architecture. En réalité, s’il attend bien des fournisseurs de
noms accrédités comme Eastcom qu’ils installent des architectures performantes
de collecte et de traitement de données, il n’a pas le pouvoir d’empêcher les agences
de sécurité nationales d’exploiter les données collectées.
Un regard sur la structure d’ICANN révèle bien que c’est une organisation
soigneusement construite de manière à être trop faible pour poser le moindre
problème à l’autorité des États, ou pour être « capturée » par un seul État. C’est
précisément dans ce but que le gouvernement Clinton, son initiateur, l’a conçue
comme une organisation privée à but non lucratif. Certes, un geste démocratique
a été consenti en faisant de neuf de ses dix-neuf directeurs dits « at large» des représentants de cinq « régions mondiales » élus par un scrutin en ligne conduit en
octobre 2000. L’heureux vainqueur de cette consultation pour l’Asie, qui représente
désormais tous les utilisateurs Internet du Moyen-Orient, du Pakistan, de l’Inde,
de la Chine, du Japon, de l’Australie, de l’Afghanistan et de quelques autres pays
d’« Orient », y compris les îles de l’est de l’Océan Indien et l’Antarctique (à
l’exception des possessions des États-Unis ou de pays d’Amérique latine) a été un
salarié japonais de Fujitsu vivant dans le Maryland, Masanobu Katoh, qui a recueilli
13913 voix ! Que la Chine trouve parfaitement acceptable ce type de démocratie
ressort clairement du fait qu’elle a soutenu l’établissement d’ICANN et appuyé ses
principes fondateurs lors de la réunion inaugurale de son comité consultatif intergouvernemental, le 2 mars 1999.
Si les organisations internationales gérant les NTIC sur le plan économique et
technologique sont dépolitisées, la nature interétatique du système international
ne paraît guère plus favorable à un traitement des questions politiques à l’échelle
planétaire. Là, le levier le plus efficace pourrait être le besoin de sécurité internationale. Et cela simplement parce que, si la porosité des frontières que proclame
la mondialisation des NTIC représente une véritable menace pour l’État chinois,
elle le fait aussi pour les autres États. Dans son ouvrage de référence sur Internet
et la sécurité, Bruce Schneier résume très bien la situation lorsqu’il écrit : « Tout
syndicat du crime qui a assez d’argent pour lancer une attaque de grande envergure contre un système financier donné a intérêt à trouver un pays qui a peu de
lois concernant la criminalité informatique, des fonctionnaires de police corruptibles et pas de traitéd’extradition »
[24]. La conséquence en est que plus grande est
la menace que fait peser l’interconnectivité sur le domaine juridictionnel des États
et sur l’ordre international, plus vigoureuses doivent être les contre-mesures à
prendre par ces derniers pour protéger leur souveraineté et maintenir l’ordre.
Ce n’est pas un phénomène nouveau. Comme le remarque Howard Frederick,
« le même schéma court tout au long de l’histoire : chaque fois qu’apparaît une innovation dans la technologie de la communication, tôt ou tard naît le droit international qui en assurera larégulation »
[25]. Mais Internet présente un tel degré d’interconnectivité que les États doivent absolument veiller à ce qu’il soit régulé dans les
économies moins développées comme la Chine, s’ils veulent éviter que s’ouvrent
des brèches par lesquelles passeront à leur gré les « Quatre cavaliers de l’Apocalypse informatique »
[26]
: le terroriste, le trafiquant de drogue, le blanchisseur
d’argent et le diffuseur de pornographie pédophile. Une telle motivation est de
nature à faire naître un sérieux conflit entre les principes d’ordre et de justice au
niveau mondial.
Lorsque des États assis sur des valeurs politiques opposées sont amenés à collaborer pour maintenir la sécurité, on perçoit bien comment cette situation met
sens dessus dessous la vision libérale de la mondialisation. En novembre 2000,
par exemple, a été détecté un réseau de criminels, basés tant en Chine qu’à Taiwan,
qui utilisaient Internet pour siphonner de l’argent d’une banque sud-africaine.
Pour qu’une telle opération ait pu réussir, il a certainement fallu une bonne coopération entre les services de sécurité de part et d’autre du détroit de Formose, alors
que les deux gouvernements ne s’adressent pas la parole !
Le défi qu’une telle coopération internationale présente aux démocraties libérales a éclaté au grand jour après les attentats terroristes du 11 septembre 2001.
Ainsi, dans leur déclaration du 21 octobre, les chefs d’État et de gouvernement du
Forum de l’APEC réunis à Shanghai appelaient à des mesures contre « tous les types
d’actes terroristes », mesures parmi lesquelles figuraient : le renforcement de la protection des secteurs sensibles, y compris les télécommunications ; la coopération
en vue de développer des systèmes électroniques d’enregistrement des mouvements qui renforceront la sécurité des frontières ; un effort supplémentaire dans
la construction de capacités et dans la coopération économique et technique entre
États membres pour leur permettre de mettre en œuvre des mesures contre-terroristes efficaces
[27]. Or l’APEC réunit des États aussi divers que la Chine, les États-Unis, l’Australie, le Japon, la Papouasie-Nouvelle Guinée, le Pérou, la Russie,
Taiwan ou le Vietnam...
Les conditions d’une coopération entre États de régimes politiques différents pour
la surveillance des activités informatiques existent déjà du fait de la convergence des
législations intérieures dans le monde. Dans le cas de la Chine, il est clair que le ministère des Industries de l’information étudie les législations étrangères pour y trouver des idées sur la manière d’exercer le contrôle de l’État sur les flux d’information
[28]. Les similitudes sont parfois tout à fait remarquables. On a déjà vu que la
législation chinoise exige des fournisseurs d’accès qu’ils conservent six mois durant
la trace de tout le contenu et de tous les utilisateurs qui passent sur leurs serveurs,
et qu’ils communiquent ces documents, sur simple demande, aux services de sécurité. Au Royaume-Uni, le projet de loi sur la réglementation des pouvoirs d’investigation impose également aux fournisseurs d’accès de conserver tout ce qui concerne
les communications ayant pour origine ou pour destination le Royaume-Uni, ou qui
passent par ses réseaux; les employeurs sont autorisés à surveiller le courrier électronique de leur personnel, et le ministère de l’Intérieur étudie la possibilité de donner aux services de sécurité le droit de connaître toutes les connexions par téléphone,
par Internet et par courrier électronique effectuées à partir de la Grande-Bretagne.
Le directeur général du Service national de renseignement criminel, Roger Gaspar,
a même comparé la banque de données qui permettrait une telle opération à la banque
de données génétiques qui est en cours d’élaboration
[29].
Pourtant, même les parlements des pays démocratiques n’ont ni assez de connaissances, ni assez de pouvoir pour surveiller la collecte et l’utilisation des données
par les organes de sécurité
[30]. Quand des données sont échangées entre deux États,
le problème est encore aggravé. Lorsque la Chambre des Lords a mené une
enquête sur l’interconnexion des fichiers entre pays de l’Union européenne, elle
a fait surgir de sérieuses interrogations sur les conséquences de cette pratique en
termes de libertés civiles. Pour ce qui nous occupe ici, à savoir le cas chinois, les
Lords ont constaté une pression croissante de la part de pays tiers pour avoir accès
à de telles informations, et ont mis en garde contre les risques accrus d’erreur ou
d’abus qui peuvent en découler, car on ne sait pas toujours clairement quelles
règles de protection de données s’appliquent dans tel ou tel cas, ni quelle institution (s’il en est une) est responsable de superviser les flux de données
[31].
Àmesure que l’échange de données s’élargit, la possibilité d’un contrôle par les
citoyens s’affaiblit d’autant, en particulier lorsqu’entre en scène un État comme la
Chine, dépourvu des institutions dont se sont dotés les pays démocratiques pour
protéger les citoyens contre une surveillance sans limites. Et pourtant l’Union
européenne, depuis 1999 du moins, explore la possibilité d’échanger avec les États-Unis et la Russie des informations portant sur des personnes, présentes dans les
divers fichiers des services de renseignement
[32]. Or non seulement ces deux États
se sont désormais, en tant que membres de l’APEC, engagés à travailler ensemble
dans la guerre antiterroriste, mais la Russie est aussi un membre des « Six de
Shanghai » (avec la Chine, l’Ouzbékistan, le Kazakhstan, le Kirghyzstan et le
Tadjikistan), groupe qui s’est donné pour but de maintenir la sécurité en Asie centrale. Le principal souci de la Chine en Asie centrale est le mouvement séparatiste
des Ouïghours au Xinjiang, même si sa lutte contre les « sécessionnistes » est bien
sûr beaucoup plus large et englobe le Tibet et Taiwan. Comme il n’y a pas encore
de définition internationalement acceptée du « terrorisme », on ne sait pas très bien
où la coopération internationale contre le fléau est en droit de commencer et où
elle doit s’arrêter.
Il pourrait se faire que la volonté de maintenir l’ordre international incite fortement les démocraties libérales à fermer les yeux sur les mesures draconiennes adoptées par la Chine à des fins de sécurité dans sa portion du cyberespace. Dans
l’éventualité la plus noire, comme elles sont confrontées à la menace terroriste (sans
parler des flux d’immigrants illégaux qui se pressent à leurs frontières), il leur faudra céder à la pression qu’exercent sur elles les organes de sécurité des États autoritaires, accepter d’échanger avec eux des informations et les aider à surveiller leur
cyberespace. La révolution de l’information est donc déjà suivie par quelque chose
comme une contre-révolution, dès lors que les États cherchent à rétablir l’ordre.
On aurait tort, toutefois, de conclure de tout cela qu’il n’y a aucune possibilité de
contrôle sur la façon dont les États manipulent et utilisent les NTIC. Mais le
point d’entrée le plus fort ne sera pas les droits de l’homme. Ce sera l’inquiétude
croissante que ressentent les États face aux vulnérabilités de nature militaire que
leur crée leur dépendance (purement économique à l’origine) à l’égard des NTIC.
Après tout, si les États-Unis frôlent l’hystérie à propos de possibles guerres de l’information
[33], l’armée chinoise est également inquiète de la menace que fait peser sur
la sécurité nationale sa trop forte dépendance vis-à-vis du matériel et des logiciels
produits par des firmes basées aux États-Unis
[34].
Ce souci partagé de sécurité fournit une motivation beaucoup plus forte, pour
développer des institutions destinées à réguler les NTIC à l’échelle planétaire, que
les craintes sur les violations des droits de l’homme. Par exemple, il devient urgent
de faire évoluer le droit international de manière à redéfinir, en fonction du changement technologique, ce que serait l’usage légitime de la force. Il faudra en particulier mettre au point une nouvelle interprétation de la Charte des Nations unies
et du droit international coutumier qui intègre une définition de la guerre cybernétique comme forme d’usage de la force. En l’absence d’une telle définition,
comment décider de ce qui constitue une légitime défense dans ce type de guerre ?
En outre, une fois ces définitions établies, il faudra les rendre applicables par de
nouveaux traités multilatéraux qui facilitent le repérage d’une attaque cybernétique,
son attribution à un acteur donné et la mise en œuvre des contre-mesures à l’échelle
transnationale
[35].
On trouve dans certains textes déjà anciens quelques éléments pouvant servir de
point de départ à cette évolution nécessaire du droit de la guerre. Ainsi la résolution de l’Assemblée générale des Nations unies sur les « Mesures à prendre contre
la propagande en faveur d’une nouvelle guerre et contre ceux qui y incitent »
( 1947) condamne « toute propagande, dans quelque pays qu’elle soit menée, qui
est destinée ou qui est de nature à provoquer ou à encourager toute menace à la
paix, rupture de la paix ou tout acte d’agression »
[36]. En outre, malgré les faiblesses
des régimes internationaux des droits de l’homme, c’est dans un texte de ce domaine
qu’on trouve curieusement reconnue la nécessité de limiter l’utilisation de l’information : l’article 20 du Pacte sur les libertés civiles et politiques interdit en effet
la transmission de certains types d’informations qui constituent de la propagande
en faveur de la guerre, ou qui suscitent la haine nationale, raciale ou religieuse, ou
encore qui incitent à la discrimination, à l’hostilité ou à la violence. On pourrait
aussi considérer que l’« analyse de la communication » de la paix et de la guerre
que l’on trouve d’ores et déjà dans certaines institutions internationales doit être
étendue de manière à couvrir aussi les NTIC. L’exemple le plus clair en est le
Préambule de l’Acte constitutif de l’Unesco, selon lequel « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être
élevées les défenses de la paix ». C’est pourquoi « les États parties [...] décident de
développer et de multiplier les relations entre leurs peuples en vue de se mieux comprendre et d’acquérir une connaissance plus précise et plus vraie de leurs coutumes respectives »
[37].
L’importance de cette relation qu’établit le droit international entre communication et paix, dans le cas chinois qui nous occupe, s’est vérifiée à travers quelques
exemples spectaculaires. Lorsque l’ambassade de Chine à Belgrade a été gravement
touchée par des missiles de l’OTAN le 8 mai 1999, les autorités municipales de Pékin
ne se sont pas contentées de transporter des étudiants en autobus pour qu’ils assiègent les ambassades occidentales. Elles ont aussi établi un site Internet intitulé
« Souveraineté sacrée », où les internautes pouvaient exprimer leur indignation,
se procurer les adresses électroniques des gouvernements et des partis des États
membres de l’OTAN et apprendre les techniques du
hacking et des attaques de type
déni de service. Même le journal le plus libéral (au sein, il est vrai, d’une presse
contrôlée par le parti) a publié ces adresses et raconté fièrement plusieurs attaques
de pirates
[38]. Depuis, des vagues d’actes de piraterie ont été lancées contre des
ennemis plus traditionnels, à Taiwan et au Japon. En août 1999, plus de
7000 attaques ont été perpétrées contre des sites publics de Taiwan, à la suite de
propos du président de l’île perçus par les autorités chinoises comme une déclaration d’indépendance. Les pirates taiwanais ont riposté par huit vagues d’attaques
jusqu’à ce qu’intervienne un appel à cesser le feu
[39]. Des pirates chinois s’en sont
aussi pris à des sites japonais, notamment en janvier 2000, lors de la tenue d’une
conférence à Osaka sur le point de savoir si le massacre de Nankin en 1937 n’avait
pas été pure invention. À un certain moment, 1 600 attaques ont été lancées en
l’espace de sept minutes contre le système informatique de la Banque du Japon.
En outre, ce genre de guerre de l’information devient de plus en plus organisé,
comme l’ont démontré les vagues d’attaques lancées contre des sites américains
presque exactement un mois après que la chasse chinoise eut obligé un avion
espion américain à se poser sur l’île de Hainan, le 1
er
avril 2001
[40].
Étant donné le lien établi par le droit international entre certains types de propagande et la guerre, il est intéressant de se demander qui doit être tenu pour
coupable de ces multiples agressions internationales lancées à partir du cyberespace chinois. L’État chinois ne saurait échapper à toute responsabilité lorsque le
PCC utilise les NTIC pour mobiliser le nationalisme à des fins de légitimation de
son propre pouvoir. Le site Internet du ministère des Affaires étrangères, par
exemple, se fait l’écho de l’opinion du PCC sur sa mission de salut national dans
le contexte international, le « Forum pour un État fort » du
Quotidien du peuple est
un bouillon de culture du nationalisme, et la version électronique du
Journal de
l’Armée de libération ne manque pas de rappeler aux internautes, en période de
tension internationale, l’existence de la force chinoise de dissuasion nucléaire.
D’autres sites poursuivent des projets nationalistes plus spécifiques tels que ceux
utilisés par les organisations « de front unique » pour faire connaître la version chinoise de l’identité tibétaine (
(http :// www. tibet-web. com )et promouvoir l’« unification » avec Taiwan en aidant les Taiwanais qui veulent investir sur le continent
(
(http :// www. tailian. org. cn). De ce point de vue, Internet est utilisé comme ce
qu’Althusser appelle « les appareils idéologiques d’État », parmi lesquels il compte
les écoles, le système juridique, la culture, la religion et les médias
[41].
On voit qu’il peut devenir difficile pour l’État chinois d’empêcher la politique
nationaliste qu’il cultive assidûment de déborder et de menacer de déstabiliser les
relations extérieures. On a pu le constater dès 1998, au moment de la chute de
Suharto : Internet a alors été utilisé pour diffuser des informations à l’intérieur du
pays sur les atrocités commises en Indonésie contre la communauté d’ethnie chinoise. Un mouvement étudiant patriotique s’est aussitôt constitué, et lorsque l’on
a appris que le ministère chinois des Affaires étrangères adoptait une attitude
souple vis-à-vis de Jakarta (décision raisonnable compte tenu des risques de représailles contre les Sino-Indonésiens), des explosions de colère ont éclaté dans les
groupes de discussion contre l’incapacité du gouvernement à protéger les compatriotes outre-mer. Puis, quand les autorités municipales de Pékin refusèrent
d’autoriser une manifestation devant l’ambassade indonésienne, organisée en partie
par le moyen d’Internet, la déception des internautes fit place à l’écœurement, et
les autorités furent condamnées au nom du patriotisme
[42]. De même, lorsque le site
du
Quotidien du Peuple a essayé d’améliorer les exécrables relations sino-japonaises
en mettant en place un « forum Chine-Japon », le résultat fut un flot d’invectives
antijaponaises. Des membres éminents du gouvernement, ycompris le ministre des
Affaires étrangères Tang Jiaxuan, se sont fait traiter de traîtres pro-japonais, ce qui
est à peu près la pire insulte possible pour un citoyen chinois. On a même pu lire
des critiques de la politique taiwanaise du président Jiang Zemin sur le site du
Quotidien du Peuple, quelques jours après l’élection de l’indépendantiste Chen
Shui-bian comme président de l’île, en mars2000.
Vue sous cet angle, l’ère de l’information a indéniablement un impact sur la vie
politique chinoise. Dans une enquête conduite sous les auspices de l’Académie
des sciences sociales, 60,8% des personnes ayant répondu considèrent qu’Internet
leur donne plus de possibilités d’exprimer leur opinion politique, 51%, qu’il leur
fournit l’occasion de critiquer les choix du gouvernement, 55,9%, qu’il leur offre
une meilleure connaissance de la vie politique et 43,8 %, qu’il permettra au
personnel dirigeant de mieux comprendre les façons de voir des gens ordinaires
[43].
Et pourtant on ne voit guère ni en quoi cet accroissement d’activité politique
reviendrait à importer des « idées étrangères » ni en quoi il favoriserait la stabilité internationale, comme l’espérait James Baker. L’un des premiers messages à apparaître dans le groupe de discussion « Forum pour un État fort » après les attentats terroristes du 11 septembre aux États-Unis affirmait : « C’est le meilleur
moment pour attaquer Taiwan »
[44]. Les jours suivants, on put lire beaucoup d’opinions du même acabit, portées par une vague d’anti-américanisme.
Il est vrai que les NTIC jouent aussi un rôle dans l’organisation des campagnes
en faveur de la démocratie, dans les activités des minorités ethniques et dans
l’organisation de mouvements religieux tels que le Falun Gong. Mais c’est
à l’extérieur des pare-feux érigés tout autour du pays, et rien ne permet de penser pour
l’instant qu’Internet joue un rôle significatif dans de telles campagnes en Chine
même. Cela peut être dû en partie au fait que l’État poursuit sa tradition bien établie d’étouffer l’expression des dissensions en imposant de dures mesures pénales,
ère de l’information ou pas. Le faible nombre d’arrestations pour activités en
faveur de la démocratie depuis l’emprisonnement de Lin Hai en 1999 indique
plus le succès de la politique traditionnelle consistant à « tuer la poule pour effrayer
les singes » qu’un amollissement de l’État
[45]. Certains observateurs étrangers ont
déjà remarqué qu’une forte culture d’autocensure s’est développée surInternet
[46].
On retrouve bien dans cette attitude la tendance des États post-coloniaux de type
autoritaire à construire ce que Dieter Zinnbauer a appelé « la perception paralysante d’un État de la surveillance »
[47].
Si les NTIC semblent peu utilisées pour l’action en faveur de la démocratie, l’activité nationaliste, elle, y croît de jour en jour. Il importe d’en prendre conscience,
parce que cela permet de comprendre que l’impact politique des NTIC est partiellement déterminé par des normes culturelles qui trouvent leur origine
à l’extérieur du cyberespace. Cette observation confirme la perspective théorique développée par des auteurs qui ont critiqué Internet. Ainsi Lawrence Lessig attire
l’attention sur l’importance de la manipulation de ce qu’il appelle des « normes »
dans la régulation du cyberespace
[48]. Un sociologue comme Manuel Castells met
lui aussi l’accent sur la relation étroite entre la culture et l’usage des NTIC quand
il rappelle, par exemple, que « la transition entre modes de développement n’est
pas indépendante du contexte historique dans laquelle elle prend place; elle dépend
largement de la matrice sociale qui encadre la transition à l’origine, de même que
des conflits et des intérêts sociaux qui façonnent la transformation de cette
matrice »
[49].
C’est seulement en échappant aux mythologies déterministes sur la nature du
changement technologique et en reconnaissant la réalité de la relation politique
complexe qui existe entre sécurité internationale et nouvelles technologies que
l’on peut espérer ouvrir une voie réaliste pour penser la régulation mondiale de ces
dernières. Même si les institutions internationales ont plutôt tendance à considérer
que c’est aux États souverains de maintenir l’ordre à l’intérieur de leurs frontières,
cela ne signifie pas que des choix politiques sur des questions d’importance mondiale soient impossibles en ce qui concerne les NTIC. Mais il faut pour cela que
la relation entre la communication et la « sécurité » des États soit convenablement
comprise. Comme les juristes ne le savent que trop bien, l’existence même du
droit international n’est possible dans le système mondial d’aujourd’hui que parce
que les États sont conscients qu’il leur faut adhérer à certaines normes de comportement pour leur propre sauvegarde et celle du système dans son ensemble
[50].
En prenant le problème du gouvernement mondial des NTIC sous cet angle,
celui de l’intérêt bien compris des États, on a plus de chances de trouver un appui
auprès des gouvernements qu’en invoquant les droits de l’homme et les principes
libéraux et démocratiques. C’est sans doute seulement quand on appréhende clairement ce nœud qui lie ensemble communication, sécurité internationale et droits
de l’homme qu’il devient possible d’envisager le passage au politique du gouvernement mondial des NTIC.
Communication, ordre et justice
Ainsi l’avènement de l’« ère de l’information » présente un tableau plus complexe
que celui d’États autoritaires en voie de transformation sous l’effet des vagues
d’« idées étrangères » et autres « tendances mondiales ». Si le cas de la Chine montre
que la mondialisation des NTIC a un impact politique sur les États, c’est beaucoup
plus dans le sens de la volonté des régimes de manipuler l’architecture ainsi que
la collecte et le traitement des données à des fins de renforcement de leur légitimité et de leur sécurité, que dans celui de leur transformation libérale et démocratique. Quelques autres conclusions provisoires peuvent être tirées de l’analyse
qui précède.
Tout d’abord, le présupposé que l’avènement de l’ère de l’information équivaut
à la naissance d’une force mondiale non violente, faisant avancer en douceur les
droits de l’homme et améliorant la stabilité sociale, peut être dangereusement
trompeur si les décideurs politiques et les citoyens se croient du coup dispensés de
s’attaquer aux très sérieuses questions politiques soulevées par l’impact des NTIC.
Le cas de la Chine fournit amplement la preuve que cet impact est tout autant déterminé par les contextes politique et culturel à l’intérieur desquels s’inscrivent ces
technologies que par leur nature même.
Il est également trompeur de considérer les NTIC comme des technologies politiquement « neutres ». Le rapport Walton sur le « bouclier d’or » nous en donne
une parfaite illustration lorsqu’il raconte comment des images enregistrées par
des caméras fabriquées au Royaume-Uni et installées dans les années quatre-vingt
place Tiananmen, à des fins de gestion de la circulation, ont été diffusées à la télévision de Pékin après l’écrasement du mouvement démocratique de 1989 pour aider
la police à retrouver et à punir les participants
[51].
C’est un point important à garder à l’esprit lorsqu’on veut évaluer le rôle des investisseurs et des fournisseurs basés en Amérique du Nord et en Europe. Comme de
tels acteurs ont un poids décisif dans l’élaboration de l’architecture développée en
Chine, les organisations des droits de l’homme ont commencé à s’y intéresser. La
première à le faire a été l’association new-yorkaise Human Rights Watch, en
appelant les sociétés étrangères de télécommunication et d’informatique à cesser de
fermer les yeux sur la répression, après l’arrestation de Huang Qi et de sa femme
Zeng Li en juin 2000. Leur crime était d’avoir admis sur leur site, utilisé principalement pour aider à retrouver des personnes disparues, w
www. 6-4tianwang.com, une
demande de réhabilitation du mouvement démocratique de 1989 par un ancien
professeur de Pékin qui avait perdu son fils lors du massacre de Tiananmen
[52]. Le
rapport Walton, on l’a vu, a fait un pas de plus en critiquant le rôle des firmes étrangères dans la construction d’un État de surveillance.
Mais si la mondialisation des NTIC n’est ni une courroie de transmission automatique pour les valeurs libérales et démocratiques, ni politiquement neutre, alors
la dynamique politique de ce processus doit être convenablement traitée par les institutions internationales. Laisser le gouvernement mondial des NTIC aux organisations qui s’occupent de commerce et de normes techniques est loin d’être suffisant, et peut même empirer les choses.
La bonne gestion de l’impact politique de l’ère de l’information exige que notre
compréhension de la relation entre sécurité, communication et droits de l’homme
se développe de manière à suivre le rythme du changement technologique. Si le maintien de la sécurité internationale doit rester un souci premier, en particulier après
le 11 septembre, si en appeler à l’intérêt des États pour leur propre préservation
conduit à la construction d’un large système mondial de régulation, il faut aussi
prendre en considération les problèmes de droits de l’homme. Dans un système mondial qui reste fondé sur les États en dépit de la mondialisation des NTIC, les acteurs
concernés par la promotion des normes internationales en matière de droits de
l’homme auront intérêt à prendre pour point de départ les considérations de sécurité.
C’est certainement plus efficace, pour aborder les vrais problèmes politiques soulevés par l’ère de l’information, que de partir de l’idée que les valeurs sociales de
quelque société que ce soit se répandront automatiquement dans le monde entier.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
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[8]
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[9]
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« n’est pas exactement propriété de l’État, mais pas complètement privée non plus ».
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[28]
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[29]
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[33]
Voir
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[34]
Liu et Zhang,
op. cit.
[35]
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(pp. 99-100).
[36]
Citée par Frederick,
op. cit., p. 251.
[37]
Cité par Frederick,
op. cit., p. 253.
[38]
Beijing Qingnian Bao[Quotidien de la jeunesse de Pékin], « Hulianwang shang de jiaoliang » [Une mise au point sur Internet],
11 mai 1999, p. 2.
[39]
Liao Minru, «
Liang an haike zhan – bu fen wangyou fen tingzhi » [La guerre des pirates de part et d’autre du détroit. Certains
hackerssouhaitent un cessez-le-feu],
Lianhe Bao, Taiwan, édition pour l’étranger, 14 août 1999, p. 3.
[40]
C.R. Hughes, « Nationalist chat »,
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[41]
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[42]
C.R. Hughes, « Nationalism in Chinese cyberspace »,
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[43]
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l’influence de l’utilisation d’Internet],
wwww. Chinace.org.ce/itre (consulté en juillet 2001).
[44]
« Zhunbei zao da », message placé sur le « Forum pour un État fort » du
Quotidien du Peuplesous le pseudonyme « Se préparer à frapper vite, à frapper fort, et à frapper par l’arme nucléaire »,
http:// bbs. people. com. cn/ (consulté le 21 septembre 2001).
[45]
Keller,
op. cit., p. 265.
[46]
International Herald Tribune, 5 octobre 2000.
[47]
D. Zinnbauer, « Whither the Panopticon ? Civil society activism and state surveillance in the age of the Internet. Some
evidence from Malaysia », Research paper, Development Studies Institute, Londres, LSE, novembre 2000, p. 28.
[48]
Lessig,
op. cit., pp. 85-88.
[49]
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[50]
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[51]
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op. cit.
[52]
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