Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629426
196 pages

p. 118 à 120
doi: en cours

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no 16 2002/3

2002 Critiques internationales

Prison et changement démocratique

Philippe Artières chercheur au CNRS (CRH, Centre de recherche historique); il est président du Centre Foucault et auteur de Le livre des vies coupables. Autobiographies de criminels ( 1896-1909), Paris, Albin Michel, 2000. Pierre Lascoumes chercheur au CNRS (CEVIPOF, Centre d’étude de la vie politique française), co-auteur notamment de Réformer le Code pénal, Paris, PUF, 1998 et de Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Le Seuil, 2001.
Michel Foucault a relevé que la formule de l’emprisonnement « a été finalement et actuellement reprise dans tous les contextes politiques et sociaux. Cela a été une si formidable invention, et si merveilleuse, qu’elle s’est répandue presque comme la machine à vapeur et est devenue une forme d’encadrement général de la plupart des sociétés modernes, qu’elles soient capitalistes ou qu’elles soient socialistes » [1]. Le succès de cette institution d’enfermement lui a garanti un extraordinaire développement, depuis les États européens du XVIIIe siècle jusqu’aux jeunes nations nées de la décolonisation.
Mais la prison est-elle imperméable au changement ? Plus précisément, la question pénitentiaire échappe-t-elle aux débats et aux enjeux politiques ? Leur est-elle indifférente ou présente-t-elle des caractères de résistance tels qu’elle ne connaîtrait que des transformations marginales, restant en quelque sorte une institution irréductible ? Beaucoup d’écrits ont été consacrés durant la dernière décennie aux transformations des politiques policières et judiciaires sous l’influence des événements. En revanche, la réflexion sur le système des prisons reste insuffisante. Il est certes difficile de dissocier politique carcérale et politique pénale en général – la plupart des travaux mènent ces études conjointement– mais, tout en reconnaissant la force de cette interdépendance, on a privilégié ici l’entrée pénitentiaire, comme révélateur et analyseur des changements ou de l’inertie des politiques pénales dans lesquelles elle s’insère.
L’apport majeur de Surveiller et Punir est d’avoir montré que le temps du pénitentiaire, marqué par la rupture révolutionnaire, s’inscrit néanmoins dans une histoire de longue durée sur laquelle les soubresauts du politique n’ont que peu d’effet. Selon Roger Chartier, le tournant révolutionnaire est alors évacué au profit de l’émergence des sociétés disciplinaires entre la seconde moitié du XVIIe et le XIXe siècle [2]. De la même manière, le travail de Michelle Perrot sur la Révolution de 1848 [3] ne postule pas une primauté du politique sur le carcéral mais reproblématise le couple « gouverner et enfermer » en le traitant comme la mise en présence de deux temporalités quasi autonomes l’une de l’autre.
Mais ce qui était valable pour la naissance de la prison et ses premiers pas l’est-il encore pour la prison contemporaine ? Observe-t-on un impact direct des grands changements politiques sur les situations pénitentiaires ? La question se pose tout particulièrement lorsque le changement politique s’inscrit dans une logique de démocratisation, impliquant libertés accrues, vision plus exigeante de la dignité humaine et, a priori, conceptions plus ouvertes du châtiment. Quels ont été les effets sur le système carcéral d’événements aussi marquants que Mai 1968 en France, la réunification allemande, la fin de l’apartheid en Afrique du Sud, l’éclatement de l’URSS ou, pour la Turquie, la perspective de son intégration européenne ? Dans tous ces cas, les transformations intervenues en matière de politique pénitentiaire paraissent avoir moins répondu à la poursuite du changement politique qu’à des logiques plus discrètes, internes au domaine de la prison, ou à des enjeux stratégiques particuliers. Si des acteurs ont été porteurs de dynamiques de réforme, souvent pour avoir été eux-mêmes enfermés, ces projets se sont heurtés à d’importants phénomènes de résistance ou de simple inertie.
Les périodes de changement politique s’accompagnent d’une rhétorique constante de la réforme : la prison est toujours à amender. L’évolution du pénitentiaire est considérée comme un impératif évident, car il s’agit à la fois de la mémoire et du symbole du système de pouvoir précédent avec lequel on veut rompre. Mais peut-il y avoir une « prison démocratique » ? Il faut bien reconnaître que les grands objectifs de réduction de l’enfermement répressif et d’humanisation du système de détention ont le plus grand mal à se concrétiser. Tout d’abord, il est rare d’observer un bouleversement dans les principes de définition de l’ordre public et de justification des moyens de le garantir. Certes, deux mesures marquent souvent l’effort de démocratisation : la démilitarisation des personnels et l’amnistie. Cependant, elles s’accompagnent exceptionnellement de modifications radicales du droit pénal (définissant le champ du pouvoir de punir) et des missions des appareils répressifs (indiquant les moyens légitimes d’exercer ce pouvoir). Ensuite, la question des moyens demeure souvent une entrave majeure. L’affectation de ressources budgétaires proportionnées aux ambitions affichées se heurte toujours à d’autres priorités de l’agenda gouvernemental. De même, l’enjeu majeur du recrutement et de la formation d’un personnel spécialisé n’est généralement pas pris en considération de façon suffisante. D’où une très grande dépendance à l’égard des structures et des pratiques héritées des périodes précédentes. Enfin, le souci d’ordre et le renforcement d’une surveillance individualisée continuent de faire obstacle, quelles que soient les velléités de respect de la dignité du détenu, à la constitution de la population pénitentiaire comme ensemble organisé. D’où la faiblesse des mouvements de prisonniers et leur peu d’influence sur les politiques punitives.
Au terme de ce parcours bien sombre, les prisons n’apparaissent certes pas comme un univers statique. Mais les changements qui les travaillent sont lents et aléatoires, même dans les moments de rupture politique les plus intenses. La figure de la prison est une composante irréductible de la démocratie. Elle est donnée comme une nécessité tout en ne parvenant pas à être libérée des traits de l’arbitraire.
 
NOTES
 
[1] Michel Foucault, Dits et Écrits, Tome II, Paris, Gallimard, 1995, p. 796.
[2] Roger Chartier, « Foucault et les historiens, les historiens et Foucault », dans Au risque de Foucault, Éditions du Centre Georges Pompidou, 1997.
[3] Michelle Perrot, Les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 2001.
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[2]
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[3]
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