2002
Critiques internationales
Ambitions réformatrices et inertie du social dans les prisons sud-africaines
AmandaStephen Ellis Dissel
responsable du programme de justice pénale au Centre pour l’étude de la violence et de la réconciliation en Afrique du Sud.
Stephen Ellis
chercheur au Centre d’études africaines de l’université de Leyde (Pays-Bas).
La révolution constitutionnelle de l’Afrique du Sud, symbolisée par l’élection de Nelson Mandela à la présidence en 1994, est considérée dans le monde entier comme l’un des exemples les plus remarquables de transition démocratique au XX
e siècle. Mais, dans le pays même, il a bien fallu constater la ténacité des habitudes de pensée et des modes de gouvernement de l’ordre ancien. C’est
particulièrement frappant dans le secteur privé de l’économie et dans la propriété
de la terre, où la domination des blancs n’est guère entamée, mais aussi dans le fait
que les « chefs traditionnels » continuent à administrer un système de type
indirect
rule dans les zones rurales à très grande majorité noire
[1], ainsi que dans la législation et les pratiques concernant l’immigration en provenance d’autres pays
d’Afrique
[2]. Bref, bien que l’apartheid ait été formellement démantelé dans les
années quatre-vingt-dix, nombre de ses mécanismes de gestion sociale survivent
au sein de la nouvelle configuration démocratique.
L’apartheid consistait pour l’essentiel en un exercice de classification et de cartographie assignant différentes populations, définies selon des critères « raciaux » et
ethniques, à certaines zones pourvues de leurs propres législations et règlements.
Des millions de gens ont ainsi été déplacés de force vers des lieux de résidence fixés
par les fonctionnaires. Ceux qui ne se pliaient pas à ce système se voyaient sanctionnés par divers châtiments corporels, inscrits ou non dans des textes, et par
tout un système pénal. Le pays avait l’un des taux de détention et de condamnation
les plus élevés du monde, notamment par application de la loi obligeant les membres
de différents groupes de population à porter en permanence un document d’identité appelé « laissez-passer » (
pass): entre 1975 et 1984,1,9 million de personnes,
presque exclusivement des noirs, ont été arrêtées pour n’avoir pas pu produire ce
document ou pour s’être trouvées en des lieux auxquels il ne leur donnait pas
accès
[3]. Les infractions à la loi sur l’immoralité ainsi que divers actes d’opposition
à l’apartheid ont, eux aussi, envoyé quantité de gens en prison.
Les conditions y étaient dures. Le système carcéral a été militarisé dans les années
cinquante; les gardiens ont alors été vêtus d’uniformes de style militaire et dotés de
« grades ». On mit les détenus au travail pour le développement du pays (construction de routes et de ports, mines). Les contrevenants à la loi sur le
passfournissaient
une main-d’œuvre abondante. À partir des années soixante, de très nombreuses
personnes ont été détenues sans procès, ou après avoir été condamnées pour des délits
liés à la lutte contre l’apartheid
[4]. Sous ce régime, le principal objectif des prisons était
d’écarter les détenus de la société; et, conformément à l’idéologie raciste qui sous-tendait l’ensemble du système administratif et politique, les noirs étaient séparés
des blancs, et leurs conditions de détention particulièrement difficiles.
C’est l’abolition de la ségrégation raciale formelle (dans les prisons comme en
politique) qui est le changement le plus visible en Afrique du Sud depuis la démocratisation. Dès le début de la période de transition, qui a vraiment commencé en
1990, les « homelands indépendants », et donc leurs prisons, ont été officiellement
incorporés à l’Afrique du Sud. Le pays possède désormais un système carcéral
unique contrôlé par un organe national, le ministère des Services pénitentiaires,
et géré par l’Administration pénitentiaire (Department of Correctional Services,
DCS). Dans l’esprit de la Constitution sud-africaine, l’une des plus libérales du
monde, il s’agit de faire des prisons des lieux plus humains qu’elles ne l’étaient sous
l’apartheid, afin de permettre aux délinquants de s’amender et de se réinsérer dans
la société.
La transition des années quatre-vingt-dix a offert aux Sud-Africains la possibilité de repenser leur conception du crime et du châtiment. Des mesures très importantes ont été prises pour réformer le système carcéral. Mais leur impact a été en
grande partie absorbé par la croissance des effectifs, et amorti par la résistance
qu’opposent à tout changement certains milieux, notamment celui des fonctionnaires
concernés. La vie sous les verrous reste dominée par la présence de bandes criminelles, qui bien souvent dictent les conditions de la vie quotidienne. De ce point de
vue, la prison ne se situe pas en dehors de la société : si ces gangs infestent les prisons depuis des décennies, ils constituent aussi une des caractéristiques de la vie
urbaine, dans laquelle ils occupent une place qui ne cesse de grandir depuis le
XIX
e siècle
[5]. Or les organisations nationalistes africaines qui ont fini par renverser
l’apartheid plongeaient leurs racines, pour une bonne part, dans les
townships, ces
immenses faubourgs que l’industrialisation, après la Seconde Guerre mondiale, a
fait croître aux abords des grandes villes. Dans cet environnement, criminalité et
politique s’imbriquaient de façon complexe, les partis cherchant à s’organiser et la
police à garder la main. Services de sécurité et partis ont noué, dans cette période,
des relations avec les milieux criminels, ce qui a donné naissance à une situation très
particulière : les uns et les autres utilisaient parfois les gangs à des fins politiques et,
à l’inverse, ceux qui n’avaient en vue que le vol ou le racket pouvaient invoquer de
plus nobles motifs à seule fin d’être protégés par un patron politique
[6].
Des personnages de premier plan, au sein du Congrès national africain, ont
ainsi acquis au cours de leur lutte une vision très politisée de la criminalité. Ils considéraient généralement qu’elle diminuerait très vite, du moins dans les milieux
noirs, après la fin de l’apartheid, par suite à la fois de la légitimité du nouvel État
et des espoirs en une vie meilleure suscités par le changement politique. C’est
pourquoi l’explosion actuelle de violence criminelle, qui est un trait marquant – et
très inquiétant – de la société démocratique sud-africaine, a des conséquences
profondes sur la politique autant que sur la prison, car elle engendre une très forte
pression populaire sur le gouvernement en faveur d’une répression accrue. Ce
dernier incite désormais les juges à prononcer des peines plus longues et se préoccupe particulièrement de la sécurité des établissements ; il a notamment lancé
un programme de prisons de « nouvelle génération » comportant des dispositifs
de sécurité maximale.
Nous examinerons ici les grands changements de la politique et de la législation
en matière carcérale, ainsi que les résistances auxquelles ils se heurtent. Les prisons ne constituent pas un parfait microcosme de la société en général et ne doivent
pas être analysées selon cette grille. Mais elles reflètent tout de même, de manière
plus oblique, l’état de cette société, que ce soit par le traitement réservé à ceux qui
sont officiellement classés comme ses ennemis, par l’efficacité (et l’inefficacité) de
leur administration, ou par d’autres traits encore.
La ségrégation raciale rigide des prisons sud-africaines a commencé à se défaire à
la fin des années quatre-vingt et au début des années quatre-vingt-dix, lorsque le
droit a été purgé de toute référence à la race. Dès le début de la période de transition, la réforme pénitentiaire (et en particulier la reconnaissance des droits des
détenus) a figuré parmi les objectifs du gouvernement. La loi concernant les prisons a été amendée en 1993, avec notamment l’abolition des châtiments tels que
l’isolement total, la réduction des rations alimentaires ou les coups. On reconnaît
là le changement profond d’une société qui, en deux décennies, est passée d’une
ségrégation raciale officialisée couvrant tous les domaines de la vie à une démocratie formelle où tous les citoyens sont égaux en droits, et régie par des normes
libérales telles que le respect de l’intégrité du corps humain. Dans l’affaire
Minister
of Justice v. Hofmeyer
[7] qui marque, en 1993, un tournant décisif, le tribunal a admis
le principe qu’un prisonnier conserve tous ses droits personnels excepté ceux qui
lui sont expressément retirés par la loi, lesquels doivent être déterminés par référence non seulement à la législation mais aussi au droit coutumier.
La Constitution, d’abord provisoire, puis définitive
[8], a consolidé la notion de
droits des prisonniers. Outre qu’elle protège la dignité humaine, la liberté et l’égalité de tous, et qu’elle garantit contre tout traitement ou châtiment cruel, inhumain
ou dégradant, la Constitution contient des dispositions particulières concernant les
personnes détenues, accusées ou arrêtées. L’article S 35( 2) dispose notamment
que celles-ci ont droit à « des conditions de détention compatibles avec la dignité
humaine, y compris (et au minimum) la fourniture aux frais de l’État d’un hébergement, d’une alimentation, de lectures et de soins médicaux convenables ». Dans
son premier arrêt,
Sv. Makwanyane, où la peine de mort était déclarée inconstitutionnelle, la Cour constitutionnelle réaffirmait que, bien que la dignité humaine
puisse être altérée par l’incarcération, un homme ne perd pas pour autant tous ses
droits en entrant en prison.
La nouvelle loi sur les services pénitentiaires (loi 111 de 1998) prend en compte
ce nouvel impératif. Elle veut intégrer les valeurs énoncées dans le Bill of Rightset
prescrit une nouvelle approche de la privation de liberté. Elle reconnaît les principes internationaux en matière pénitentiaire et fixe certains droits minimaux,
applicables en toutes circonstances à tous les prisonniers, et qui ne peuvent leur
être déniés pour quelque motif que ce soit, disciplinaire ou autre. Ce texte fixe à
l’Administration pénitentiaire trois missions :
- appliquer les sentences des tribunaux de la manière prescrite par la loi en
question;
- assurer la sécurité des détenus pendant toute la durée de leur détention;
- faire progresser la responsabilité sociale et le développement humain de tous
les détenus.
Toutefois, dans les trois années et plus qui se sont écoulées depuis la promulgation de ce texte extrêmement avancé, seuls certains de ses points ont été appliqués. La plus grande partie de ses dispositions, celles qui concernent le traitement des prisonniers, la discipline, la libération, n’existent encore que sur le papier.
L’Administration pénitentiaire a longtemps expliqué ces retards par la nécessité de
réécrire tous les règlements. Plusieurs amendements ont ensuite été apportés à la
fin 2001. Tout cela fait que, pour l’instant, certains aspects du traitement des
détenus sont encadrés par l’ancienne loi n°8 de 1959, d’autres par la nouvelle, ce
qui ne va pas sans quelque confusion.
Conformément à cette nouvelle approche législative de la prison, plus libérale
et plus humaine, l’Administration pénitentiaire a été démilitarisée à partir de 1996,
mesure jugée nécessaire au succès des stratégies de réinsertion sociale. On a modifié
le système hiérarchique du personnel ainsi que les règles sur la façon de s’adresser
à ses membres; on a supprimé les insignes de grade et mis fin aux passages en revue
quotidiens, qui s’effectuaient dans le style militaire ; on a mis en place une nouvelle discipline de caractère civil. Mais cela n’a eu que des effets partiels. Même si
le personnel n’a plus de grades et plus d’insignes, l’habitude n’est pas perdue, en
son sein comme chez les prisonniers, de s’adresser aux employés par leur grade.
Les uniformes kaki et les grosses chaussures évoquent toujours l’armée. Ces persistances s’expliquent en partie par le fait que la démilitarisation a été conçue d’une
manière étroite et mécanique
[9]. Elle a été accueillie avec suspicion et pas mal de critiques par un personnel attaché à son statut et qui voyait dans les réformes un risque
pour sa sécurité, tant sur le plan physique qu’au regard de la carrière. De manière
générale, si les intentions libérales du nouveau texte n’ont pas fondamentalement
altéré la dureté du système carcéral, l’une des raisons en est la résistance d’une fraction de la bureaucratie, qui perçoit tout changement comme une menace.
La question centrale reste celle de l’objectif du système pénitentiaire. Un Livre blanc
de 1994 affirmait la conviction du gouvernement que les délinquants avaient en
eux la possibilité de changer de comportement et de retrouver une place dans la
société. La mission des services pénitentiaires était donc de fournir des installations,
des services et des conditions d’incarcération permettant aux détenus de s’amender
et de trouver la voie d’un développement personnel
[10]. Mais on était bien conscient
que les conditions réelles dans les prisons ne permettaient guère d’appliquer une
telle politique.
On estime en Afrique du Sud que 85 à 94 % des détenus récidivent après leur
sortie
[11]. Leur réinsertion est donc une priorité. La loi 111 reconnaît (Section 2)
l’importance du travail à mener avec eux à cette fin, et celle de « promouvoir
[leur] responsabilité sociale et [leur] développement humain ». Elle donne même
des indications plus concrètes sur la manière d’atteindre l’objectif, notamment
l’évaluation de chaque prisonnier et sa participation à l’élaboration d’un programme pour le temps de sa peine. Elle stipule aussi que l’Administration pénitentiaire doit offrir un éventail de programmes et d’activités aussi large que possible pour répondre aux besoins d’éducation et de formation professionnelle de
chacun. La participation du détenu à de tels programmes peut être obligatoire.
L’Administration pénitentiaire a donc placé la réinsertion parmi ses priorités. La
réduction du taux de récidive nécessite des partenariats plus poussés avec la société
civile. On relève parmi les objectifs énoncés à ce propos : développer des programmes de réinsertion fondés sur des besoins individualisés ; s’informer des
attentes des détenus en la matière et les renseigner sur l’offre de programmes; privilégier une approche de la justice qui mette l’accent sur l’amendement et la réinsertion
sociale; lutter contre l’analphabétisme et multiplier les ateliers de formation professionnelle; accroître la production de biens et de services par les détenus en vue
de favoriser leur autonomie
[12].
Reste que la mise en œuvre de la loi est limitée par un grave manque de moyens,
notamment en travailleurs sociaux, enseignants, psychologues et autres employés
qualifiés
[13]. Les conditions carcérales réelles ne constituent pas un environnement
propice à l’étude. Nombre d’établissements sont si à l’étroit qu’ils n’ont tout simplement pas de salle où réunir les détenus participant à des activités, fussent-elles
proposées gratuitement par des associations ou des instances locales. Toutefois, les
services offerts dans les prisons par différents acteurs locaux sont en augmentation
depuis quelques années, ainsi que les partenariats entre l’administration centrale
et diverses ONG
[14].
Le concept de « gestion par unités », inspiré des États-Unis, occupe la place centrale d’une politique de réinsertion qui veut se substituer au pur et simple châtiment.
Il s’agit de créer de petites unités de détenus (pas plus de soixante) pour faciliter la
surveillance, la garde et le suivi directs, ainsi que le travail accompli par chacun en
vue de se réhabiliter
[15]. Deux prisons pilotes ont été construites dans l’optique de
ce dispositif. Celui-ci a aussi été introduit dans les autres établissements au début
de 2001, mais il n’est pas sûr qu’un tel transfert soit possible dans des bâtiments anciens
et surtout surpeuplés, ce qui augmente le nombre de prisonniers par section. La gestion par unités est censée permettre à de simples gardiens de jouer un rôle dans le
développement des détenus : lorsque ces derniers sont trop nombreux, les gardiens
n’en ont pas le temps et, dans bien des cas, l’application du concept n’aura sans doute
d’autre effet que de leur coller le label de « responsables d’unité ».
Parmi les autres nouveautés des cinq dernières années, il faut citer l’établissement d’une Inspection judiciaire indépendante des prisons, avec à sa tête un magistratinspecteur. Cet organe, créé en 1998, a reçu pour mission d’inspecter les prisons du point de vue du traitement des détenus et de leurs conditions de vie. Sa
composition a pris un certain temps et sa mise en route a été lente. Mais son activité est ensuite allée croissant, avec 68 inspections en 2000. Le juge Fagan, actuel
magistrat-inspecteur, s’est fixé comme priorité la réduction de la population carcérale et a été l’instigateur d’une vague de libérations anticipées en 2000. Mais
nombre des mesures qu’il a préconisées en vue d’une réduction plus durable n’ont
pas encore reçu de début d’application.
L’Inspection judiciaire est également chargée de désigner, à raison d’un ou plusieurs par établissement, des « visiteurs de prison indépendants » : ce sont des
citoyens ordinaires, qui doivent y faire des visites régulières, s’entretenir avec les
détenus et traiter leurs plaintes éventuelles, d’abord en en rendant compte au
directeur de l’établissement, puis en assurant un suivi. À ce jour, 117 visiteurs ont
été nommés dans trois des neuf provinces, et ils ont traité 74 362 plaintes en
2000
[16]. L’un des problèmes de cette institution, c’est que les visiteurs ne sont pas
en mesure de garantir que leurs recommandations aux directeurs d’établissement
seront effectivement suivies. De toute façon, beaucoup des plaintes qu’ils reçoivent
relèvent de dysfonctionnements systémiques auxquels ni eux ni d’ailleurs, semble-t-il, l’Inspection judiciaire elle-même ne peuvent apporter de réponse. Et pourtant,
il est important qu’ils parviennent à bâtir une crédibilité si l’on veut que leur fonction soit acceptée par les détenus et qu’elle puisse durablement être assumée.
Une autre mesure récente visant à améliorer le système est la privatisation des
prisons, autorisée par la loi 111. Comme pour la gestion par unités, il s’agit là d’un
emprunt aux États-Unis. L’objectif visé était d’attirer les investisseurs de manière,
d’une part, à réduire la surpopulation des prisons publiques, d’autre part à mettre
en service des établissements d’un type nouveau, permettant la gestion par unités.
L’Administration pénitentiaire a signé dans ce cadre des accords pour la conception, le financement, la construction et la gestion de deux prisons « privées ». La
première, gérée par la société Ikhwezi Bloemfontein Correctional Contracts
(BCC), est entrée en service en juillet 2001. Elle comporte 2 928 places et offre
des conditions de sécurité maximale. La deuxième, à Louis Trichardt, conçue pour
3024 personnes, a commencé à fonctionner en février 2002. Un contrôleur nommé
par l’Administration pénitentiaire doit veiller en permanence au respect du contrat
passé avec la société privée. Les prisons privées sont soumises à l’Inspection judiciaire au même titre que les autres.
En dépit des critiques, d’ailleurs hésitantes, qui se sont élevées lorsque fut lancée
l’idée de privatisation
[17], celle-ci est plutôt bien accueillie, l’idée étant, un peu
cyniquement, que « les prisons privées ne peuvent que constituer une amélioration par rapport aux prisons publiques parce qu’il serait vraiment impossible de
faire pire »
[18]. Les prisons privées n’ont pas le droit d’accueillir plus de détenus qu’il
n’est stipulé au contrat, lequel précise les services qu’elles doivent fournir. Le
contrat avec la BCC est un bail de location-vente d’une durée de 25 ans, par lequel
l’Administration pénitentiaire verse un loyer pour l’usage des installations fournies.
Une fois que tout ce qui est dû aura été payé, celles-ci deviendront la propriété du
ministère des Travaux et Bâtiments publics. Ce dispositif présente l’inconvénient
de lier l’administration sur une longue durée, ce qui pourrait restreindre sa capacité de critique à l’égard du prestataire ou la dissuader de résilier le contrat si
celui-ci ne remplit pas ses obligations
[19]. Aussi a-t-il été décidé de limiter désormais le recours à ce type de contrat.
Les hauts fonctionnaires de l’Administration pénitentiaire qui ont visité les
États-Unis au début de la transformation politique de l’Afrique du Sud en ont également ramené le concept de prison de très haute sécurité, selon le modèle du centre
de détention américain de Marian Island. Le premier quartier « C-max » a été mis
en service en 1997 dans l’ancienne aile des condamnés à mort de la prison de
Pretoria. Il peut accueillir 95 condamnés ou prévenus à haut risque. Ses détenus
passent 23 heures par jour dans l’isolement. Ils peuvent prendre de l’exercice dans
une cage de 4 mètres sur 1,5 et sont autorisés à prendre une douche de 10 minutes,
également dans une cage. Les mesures de sécurité sont très strictes. Les prisonniers portent une ceinture à électrochocs ( stun belt) chaque fois qu’ils quittent la
prison et sont menottés chaque fois qu’ils quittent la cellule.
Cette innovation s’est heurtée à de vives critiques de la part de la Commission
sud-africaine des droits de l’homme et de plusieurs associations, qui ont notamment relevé que l’administration n’avait pris la peine d’en exposer clairement ni
les motifs ni les objectifs. On ne sait pas bien, en effet, comment sont sélectionnés les détenus qui y sont transférés, ni à quelles conditions ils peuvent obtenir de
revenir dans une prison ordinaire. On pense aussi que l’isolement est contraire à
l’objectif de réinsertion et risque bien plutôt de provoquer de graves troubles psychologiques et comportementaux. Mais l’administration n’a pas reculé. Le ministre
de l’époque, le DrSipo Mzimela, a accusé la Commission des droits de l’homme
d’« angélisme », en ajoutant : « Nul ne peut dire que je viole des droits élémentaires de l’homme en retirant des prisons ordinaires des détenus dangereux qui y
deviennent fous furieux »
[20]. Toutefois, à la suite de la nomination d’un nouveau
Directeur général de l’Administration pénitentiaire, ce programme a cessé d’être
prioritaire et le régime en a été légèrement assoupli. L’Administration pénitentiaire
projette néanmoins de construire plusieurs établissements sur ce modèle en divers
points du pays. Le premier, à Kokstad, a été achevé mais ne fonctionne pas encore.
Les conditions de détention
À la résistance des fonctionnaires de l’administration carcérale soucieux de conserver leurs privilèges s’ajoute, pour freiner la réforme, la surpopulation des prisons.
Malgré l’abolition des lois honnies sur le laissez-passer et de toute une série de règlements de l’époque de l’apartheid, qui avaient gonflé la population carcérale sous
le régime du Parti national, cette population a continué de croître, passant de
113856 en 1994 à 170328 au 31 décembre 2000. Cela sous l’effet, bien sûr, de l’augmentation du nombre de personnes condamnées à des peines de détention, mais
encore plus de celle du nombre des prévenus, qui a été de 117% sur la période
[21].
Or le système carcéral a une capacité officielle de 105 016 (dans 236 prisons) : la
surpopulation est donc de 60% à l’échelle nationale
[22]. En réalité, la situation est
très différente d’un établissement à l’autre. Si Pollsmoor, dans la province de
Western Cape, a une surpopulation d’environ 200%, d’autres, comme Malmesbury,
Goodwood ou le Centre de détention juvénile de Brandvlei, n’ont pas été autorisés
à dépasser leur effectif théorique.
La croissance de la population carcérale reflète en partie celle de la criminalité,
mais aussi les lenteurs de la justice, qui expliquent l’augmentation du nombre de
prévenus. En décembre 2000, les prisonniers passaient en moyenne 136 jours en
préventive (contre 76 jours en juin 1996)
[23], à cause du retard accumulé. Mais cette
durée peut dépasser deux ans. La détention des prévenus coûte à l’État 5,6 millions
de rands par jour
[24]. La modification de la législation concernant la libération sous
caution a encore aggravé le phénomène. Depuis 1997, en effet, c’est à l’accusé d’un
crime grave de faire la démonstration qu’on peut sans inconvénient lui en accorder
le bénéfice
[25]. Du coup, celui-ci est plus difficile à obtenir, notamment pour les indigents, qui ne sont pas représentés à l’audience correspondante. En outre, bon
nombre des accusés de délits plus bénins l’obtiennent en principe, mais n’ont pas
de quoi payer la caution : en 1998, le Bureau de l’assistance judiciaire a calculé que
plus de 20000 détenus étaient dans ce cas
[26].
En ce sens, la surpopulation carcérale donne une image de la proportion élevée,
dans la population en général, de personnes qui n’ont pas de revenus suffisants et
qui, lorsqu’elles ont maille à partir avec la justice, sont plus susceptibles que d’autres
de se retrouver derrière des barreaux. Mais elle reflète surtout une demande plus
insistante de répression de la part de l’opinion publique, en nette contradiction
avec la priorité officielle de réinsertion. Cette opposition entre les intentions politiques et les attentes de la population n’est pas sans évoquer le gouffre qui sépare
une des Constitutions les plus libérales du monde et certaines réalités de la société
sud-africaine. C’est sous la pression de l’opinion qu’on a adopté en 1997 de nouvelles dispositions sur les peines minimales à appliquer aux auteurs de crimes
graves
[27]. Une étude récente montre que la durée des peines va croissant. Si un
grand nombre de prisonniers ( 43% en 1999) ne sont condamnés qu’à moins de six
mois, ce taux ne cesse de baisser depuis une quinzaine d’années, tandis que celui des
condamnés à plus de deux ans est en hausse (31% en 1999 contre 10% en 1984)
[28].
De même, la loi sur la libération conditionnelle a été modifiée en 1997 afin d’allonger
la période au bout de laquelle le prisonnier peut demander à en bénéficier
[29]. Ce délai
est désormais d’au moins la moitié de la peine (ou 25 ans) et, pour certains crimes,
le tribunal peut ordonner qu’il soit porté aux deux tiers. Un prisonnier à perpétuité
ne peut être mis en liberté conditionnelle tant qu’il n’a pas accompli 25 ans ou, s’il
est âgé de plus de 65 ans, 15 ans. Le nombre de détenus purgeant de très longues
peines est aussi un effet secondaire de l’abolition de la peine de mort. Certains
juges étant d’avis que l’emprisonnement n’est pas un châtiment assez sévère pour
les crimes les plus graves, et se méfiant des organes compétents sur la libération anticipée (Commission des libérations conditionnelles ou Administration pénitentiaire), prononcent soit des peines très longues soit plusieurs peines à perpétuité.
Les amnisties ou pardons exceptionnels édictés par décret présidentiel, comme lors
de la mise en place du nouveau gouvernement en 1994 ou du quatre-vingtième
anniversaire de Nelson Mandela, n’ont eu que des effets de courte durée et ont été
très vivement critiqués par l’opinion. De manière générale, la surpopulation n’est guère
entamée par des mesures au coup par coup, quelles qu’elles soient. Sous la pression
du magistrat-inspecteur, 3000 condamnés dont la date de libération conditionnelle
avait déjà été fixée ont bénéficié d’une libération anticipée en octobre 2000
[30]. En outre,
8451 prévenus de petits délits, auxquels avait été accordé le bénéfice d’une libération sous caution inférieure ou égale à 1 000 rands mais toujours détenus faute de
moyens de la payer, ont été remis en liberté. La population carcérale s’en est trouvée immédiatement diminuée de 12 000 personnes mais, à la fin de l’année, elle
était remontée au-dessus du niveau antérieur
[31]. Aucune autre mesure prise à cette
fin n’a donné de résultat. La construction de trois nouveaux établissements, dont deux
sous-traités au privé, n’augmentera la capacité globale que de 8 000 places. En
réponse aux recommandations de l’Inspection judiciaire, l’Administration pénitentiaire s’est engagée à favoriser l’exécution de certaines peines hors de la prison pour
les prévenus peu dangereux, ainsi que la surveillance électronique pour les prévenus
et les personnes en liberté conditionnelle
[32]. Mais ces dispositifs, en usage depuis déjà
quelques années, n’ont pas eu d’influence sensible sur les effectifs.
En 2000, l’Inspection rendait compte des conditions de détention en ces termes :
« Les conditions carcérales, surtout pour les prévenus, sont épouvantables et appellent
des réponses immédiates. Par exemple, il y a une toilette pour plus de 60 prisonniers; les canalisations d’eaux usées bouchées ou qui débordent font régner une puanteur insupportable; le
manque de lits est tel que des détenus doivent dormir à deux, et que d’autres couchent sur le
sol de ciment, parfois avec seulement une couverture ; il n’y a pas assez d’eau chaude ; rien
n’est prévu pour laver son linge ; des fenêtres et des ampoules sont cassées ; les soins médicaux sont insuffisants, alors que les maladies contagieuses prolifèrent. La liste des infractions
aux droits élémentaires des prisonniers ayant pour cause la surpopulation est sans fin »
[33].
L’une des conséquences de la surpopulation est une situation sanitaire exécrable.
Or les moyens manquent pour les soins, y compris les plus ordinaires. Les plaintes
qu’expriment les détenus à l’Inspection judiciaire portent avant tout sur la santé et
la nourriture. Les maladies contagieuses les plus fréquentes sont les hépatites B et
C, la syphilis, la tuberculose et le sida. Lorsque le système immunitaire d’un détenu
est affecté par le sida, il attrape toutes sortes de maladies opportunistes, la tuberculose étant la plus commune. Le nombre de morts « naturelles » en prison est passé
de 186 en 1995 à 1087 en 2000
[34]; 90% de ces décès étaient liés au sida
[35].
La prévalence de la séropositivité et du sida déclaré est une source d’inquiétude
croissante pour le pays en général : un rapport publié par le Conseil de la recherche
médicale établit qu’un décès sur quatre est attribuable au sida; on estime aussi que
celui-ci aura tué entre 5 et 7 millions de Sud-Africains d’ici à 2010
[36]. On ignore
le nombre de détenus qui en sont affectés, mais on pense que, s’ils sont déjà nombreux à l’être à leur arrivée, beaucoup aussi le contractent durant leur peine. Les
conditions carcérales créent de nombreuses occasions pour la propagation de la
maladie. La sodomie (forcée ou consentie) est largement pratiquée. La violence des
bandes rivales et le partage des aiguilles de tatouage jouent aussi un rôle.
L’Administration pénitentiaire n’a qu’un programme modeste d’éducation en la
matière, et invite les organisations locales à prêter leur assistance. Tout en reconnaissant qu’il y a en prison une activité sexuelle, elle ne fait aucune propagande active
pour la protection des rapports. Des préservatifs sont certes disponibles au dispensaire des établissements; encore faut-il que les prisonniers soient informés et
conseillés par un travailleur social. Bref, il n’est pas tenu compte de la difficulté pour
les prisonniers d’avoir accès aux soins en général.
Si la libération de prisonniers en dernière phase du sida est encouragée, l’administration fait aussi remarquer que les relâcher dans leur milieu social, où les soins
manquent peut-être encore plus, ne va pas sans poser problème. Nombre de ces
détenus sont donc gardés en détention jusqu’à leur mort. Le traitement de la question du sida en prison est l’un des principaux défis que devront relever ceux qui élaborent la politique pénitentiaire.
La surpopulation et l’insuffisance des services ne sont pas étrangères au pouvoir
considérable des bandes criminelles, dont les réseaux s’étendent aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur et les mettent à même d’exercer une véritable domination sur
le système carcéral, depuis déjà une centaine d’années. Presque toutes les prisons
du pays ont été construites du temps de l’apartheid et étaient généralement destinées à recevoir de grands nombres de détenus noirs : d’où une organisation en
dortoirs pouvant compter jusqu’à 23 places. Cette situation favorise le recrutement
et l’organisation des bandes, qui font régner la terreur tant sur leurs membres que
sur les autres détenus, au vu et au su de l’administration. Elles sont très structurées,
chacune d’entre elles remplissant une fonction différente au sein de l’établissement.
Tous les aspects de la vie sous les verrous sont concernés : elles ont la haute main
sur la répartition des prisonniers dans les cellules, la distribution de nourriture, le
trafic de drogue, et presque toute l’activité sexuelle
[37]. Elles contribuent aussi à la
corruption du personnel.
La violence est leur compagne naturelle. Il en est fait usage pour des rites de passage, pour le contrôle du pouvoir et pour la discipline. Des 112 décès de détenus
par violence enregistrés sur la période 1990-2001,46 % ont été attribués à ces
gangs
[38]. La Commission sud-africaine des droits de l’homme a souvent enquêté
sur la question et émis des recommandations, notamment l’isolement de ces
détenus et le refus de toute négociation avec de telles organisations
[39]. Ces recommandations ne semblent pas avoir été suivies. L’activité des gangs est toujours
aussi florissante.
Pourtant il ne fait pas de doute que la sécurité des prisons s’est améliorée. Dans
les dernières années, l’administration a adopté une approche rigoureuse de la sécurité et elle est parvenue à ramener le nombre d’évasions de 1 244 en 1996 à 250
en 2000
[40]. Des clôtures électriques ont été installées autour de 19 établissements,
pour un coût de 36 millions de rands (il est vrai que, lorsqu’on visite ces prisons,
on s’aperçoit que l’électricité n’est pas branchée la plupart du temps...). L’administration attribue la réduction des évasions à l’usage optimal des équipements
existants, à l’évaluation permanente des services de sécurité, à la formation du
personnel et, peut-être surtout, aux mesures disciplinaires prises à l’encontre du
personnel négligent
[41].
Dans l’administration qui nous occupe comme dans d’autres, les réformes libérales
mises en place au milieu des années quatre-vingt-dix ont parfois eu pour effet de
favoriser la corruption. Certains fonctionnaires de rang supérieur ont su exploiter
les inquiétudes suscitées par l’instauration d’un code de conduite démilitarisé. Les
changements qui ont alors été imposés, en particulier lorsqu’ils concernaient le personnel, ont eu un mauvais effet sur le moral de celui-ci, sans parler des mesures
de discrimination positive prises pour favoriser l’emploi des noirs, qui ont porté
atteinte aux situations acquises des blancs ; nombre de ces derniers ont d’ailleurs
quitté le service.
L’Administration pénitentiaire paraît être le lieu d’une corruption endémique
qui nuit à l’accomplissement de ses missions. Les niveaux les plus élevés de la
hiérarchie ne sont pas épargnés. En 1999, la Commission parlementaire des
comptes publics a établi que le Directeur général de l’Administration pénitentiaire, Khulekani Sitole, était inapte à occuper un poste de haut fonctionnaire – il
a depuis démissionné. Elle a notamment affirmé qu’il avait gaspillé et détourné des
fonds publics et s’était accordé de généreuses primes de mérite, plus de
100000 rands. Il avait aussi employé 24 joueurs pour son club amateur de football
en les payant sur le budget du ministère
[42].
Deux directeurs adjoints provinciaux du KwaZulu Natal, Russel Ngobo et
Thami Memela, ont fait l’objet de plusieurs enquêtes internes et externes, pour assassinat de rivaux politiques et de témoins gênants. Le premier est l’ancien bras droit
d’un « seigneur de la guerre » de cette province, dont il est aujourd’hui l’un des
hommes les plus redoutés. En février 2001, il a encore eu des ennuis pour avoir
exigé que des prisonniers de Pietermaritzburg soient provisoirement libérés pour
venir jouer au football avec lui. Sa réputation est si désastreuse que le directeur de
la prison, apprenant qu’il venait y faire une visite, a immédiatement appelé l’armée
et la police à la rescousse et s’est barricadé dans son établissement. L’Administration
pénitentiaire a porté plainte contre Ngobo pour obstruction à la justice, ce qui ne
l’empêche pas de continuer à y émarger
[43]. Une haute fonctionnaire du ministère,
Thuthu Bhengu, nommée pour enquêter sur les allégations de corruption et de
népotisme à Pietermaritzburg, a été assassinée en juillet 2001 avant de pouvoir
achever son travail
[44].
Avec une telle direction, on ne s’étonnera pas que la corruption soit répandue dans
tout le système. On peut lire dans les journaux que les prisonniers sont obligés de
payer les gardiens pour obtenir nourriture, lits, literie, ou une cellule décente. Dans
une prison visitée par Amanda Dissel, les détenus ont affirmé qu’ils devaient aussi
payer pour avoir le droit de franchir les grilles d’une section à l’autre de l’établissement, fût-ce pour se rendre à des réunions ou des cours de réinsertion
[45]. En janvier 1998, on a appris que, dans certaines prisons, on pouvait, en graissant la patte
du personnel, se procurer des prostituées, de l’alcool et même des week-ends à
l’extérieur. On a dit aussi que des détenus s’étaient organisés avec des gardiens
pour voler et receler des biens de l’État
[46]. Deux gardiens de la prison Medium B
de Groetvlei à Bloemfontein ont été condamnés en octobre 2001 à quatre ans de
détention pour avoir proposé à deux détenus, condamnés pour vol à main arméeet
qui purgeaient une peine de huit ans, de leur procurer des clés pour s’évader,
moyennant une somme de 5000 rands
[47]. On a même révélé une affaire où des détenus ont escroqué des gardiens en faisant mine de vouloir les acheter. Et 16 gardiens
ont été condamnés pour avoir obligé des détenus à leur prêter de l’argent
[48].
Dans la rédaction initiale de la loi 111, c’est l’Inspection judiciaire qui était
chargée d’enquêter sur la corruption et les pratiques malhonnêtes au sein de
l’administration
[49]. Mais elle s’est récusée. Elle a expliqué qu’il lui faudrait pour cela
bien plus de moyens qu’on n’en mettait à sa disposition, qu’il s’agit d’un travail tout
à fait différent de celui consistant à inspecter les prisons pour y observer le traitement réservé aux détenus, et que cela lui prendrait trop de temps. Elle craignait
aussi de compromettre les bonnes relations avec le personnel qui lui sont nécessaires pour son travail. L’Administration pénitentiaire a donc constitué sa propre
unité anticorruption au sein de son service du « bon gouvernement »
[50].
Toutefois, laisser à l’Administration pénitentiaire le soin d’enquêter seule sur la
corruption dans ses propres rangs pose problème. Malgré quelques arrestations spectaculaires, elle ne s’est guère montrée à la hauteur jusqu’ici. Il est clair que l’intimidation et le népotisme nuisent à la capacité de ses fonctionnaires de faire ce qu’ils
ont à faire. Il est également difficile de dissocier complètement sort des détenus
et corruption, à cause de la relation intime qui existe entre ces derniers et leurs
gardiens. Il se révélera sans doute impossible à l’Inspection judiciaire de laisser complètement de côté cette question.
La période de transition démocratique de l’Afrique du Sud a vu de nombreux
changements dans la législation et les politiques publiques en matière carcérale, qui
visent désormais des objectifs plus humains. Le nouveau cadre législatif, qui met
hors la loi la discrimination raciale, est axé sur les droits et les devoirs des détenus.
Il fournit la base d’un système carcéral conforme aux normes d’une démocratie
moderne.
Toutefois, les intérêts acquis et les vieilles habitudes, de nature profondément
antilibérale, enracinés dans l’époque de l’apartheid, n’ont pas plus disparu au-delà
des murs de la prison qu’en deçà. Bien des changements inscrits dans la loi n’existent
encore que sur le papier. Surtout, l’augmentation des effectifs par suite de la forte
demande de répression met l’administration dans l’incapacité d’assurer le respect
des droits et des besoins élémentaires des détenus. Les objectifs plus larges de
réinsertion et de développement personnel des délinquants s’en trouvent paralysés.
Bien que le budget de l’Administration pénitentiaire ait beaucoup augmenté ces
dernières années, cela n’a pas eu d’effet sensible sur la vie carcérale.
Ce qui manque, c’est clairement quelque chose de plus qu’un cadre juridique.
Dirk van Zyl Smit, expert des réformes pénitentiaires, affirme que le changement
réel, pratique, la mise en œuvre des idéaux de la Constitution, ne peuvent survenir que si les prisonniers commencent à imposer leurs droits en faisant appel à la
justice
[51]. En attendant, le gouffre qui sépare les règles formelles de la réalité carcérale sud-africaine témoigne d’une insuffisance de volonté politique au sommet.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
[1]
Barbara Oomen, « The chieftaincy business : Defining traditional authority and customary law in South Africa », thèse
en cours, Université de Leyde (Pays-Bas).
[2]
Jeff Handmaker et Jennifer Parsley, « Migration, refugees, and racism in South Africa »,
Refuge 20 ( 1), 2001, pp. 40-51.
[3]
Andrew Ormond,
The Apartheid Handbook, 2e éd., Londres, Penguin, 1986, p. 124.
[4]
Pour une histoire générale du système pénal, voir Dirkvan Zyl Smit,
South African Prison Law and Practice, Durban,
Butterworth, 1992.
[5]
Voir Charles van Onselen,
Studies in the Economic History of the Witwatersrand, 1886-1914, 2 vol., Londres, Longman, 1982.
[6]
Voir Stephen Ellis, « Les nouvelles frontières du crime en Afrique du Sud », dans Jean-François Bayart, Stephen Ellis et
Béatrice Hibou,
La criminalisation de l’État en Afrique, Bruxelles, Complexe, 1997.
[7]
1993 3 SA 131 (A).
[8]
Une Constitution provisoire a été votée en 1993. Elle a servi de base pour la rédaction de la Constitution définitive, qui
est entrée en vigueur en 1996.
[9]
Chris Giffard,
Out of Step ? The Transformation Process in South African Department of Correctional Services, Mémoire de maîtrise
de l’Université de Leicester, 1997; AmandaDissel, « The passing out parade : Demilitarisation of the correctional services »,
Acta criminologica 10 ( 1), 1997, pp. 17-26.
[10]
White Paper on the Policy of the Department of Correctional Services in the New South Africa, 1994.
[11]
Lukas Muntingh,
After Prison : The Case for Offender Reintegration, Pretoria, Institute for Security Studies, 2001, p. 54.
[12]
Discours de présentation du budget du ministre Ben Skosana devant l’Assemblée nationale, 5 juin 2001.
[13]
La proportion d’éducateurs par rapport au nombre de détenus est de 1 pour 382; travailleurs sociaux : 1 pour 300; travailleurs
sociaux auxiliaires : 1 pour 555 ; psychologues : 1 pour 1 578. Ce calcul est fait sur la base du nombre de postes, mais ceux-ci restent souvent vacants. Ainsi, sur les 64 postes de psychologues, 39 seulement étaient pourvus au début de l’année 2001
(L. Muntingh,
op. cit. ).
[14]
Un colloque national s’est tenu en 2000 au siège de l’Administration pénitentiaire pour développer une « responsablité
sociale collective », avec la participation de nombreuses ONG proposant des services et des programmes éducatifs dans les
prisons. Voir aussi Muntingh pour une discussion des programmes conduits par huit ONG sud-africaines.
[15]
Ministre Ben Skosana, allocution au 6e symposium annuel sur le financement et le développement des infrastructures
pour les prisons de nouvelle génération, 9 octobre 2001.
[16]
Rapport annuel 2000 de l’Inspection judiciaire,
http:// judicialinsp. pwv. gov. za
[17]
L’idée de privatiser les prisons, lancée dès 1994, s’est heurtée à l’époque aux critiques des ONG.
New Nation, 5 juillet 1994.
[18]
KC Goyer,
Prison Privatisation in South Africa, Pretoria, Institute for Security Studies, p. 67.
[19]
Ibid., pp. 70 et 71.
[20]
S. Pete, « The good, the bad, and the warehoused »,
South African Journal of Criminal Justice 13,2000, pp. 5-7.
[21]
En 1994, les prévenus constituaient 19 % de la population carcérale. Ils en constituent aujourd’hui 37 % (statistiques
de l’Administration pénitentiaire).
[22]
Ministre Ben Skosana, allocution au 6e symposium annuel…,
op. cit.
[23]
Martin Schonteich,
Lawyers for the People : The South African Prosecution Service, Institute for Security Studies, monographie n° 53, p. 103.
[24]
Rapport annuel 2000 de l’Inspection judiciaire,
op. cit.
[25]
La loi de procédure pénale n° 51 de 1977, section 60( 11)(a), a été amendée par la loi n° 85 de 1997.
[26]
S. Pete,
op. cit., p. 19.
[27]
Loi n° 105 de 1997 modifiant le code de procédure pénale.
[28]
L. Muntingh,
op. cit., p. 47.
[29]
Loi n°87 de 1997 modifiant la législation sur la libération conditionnelle et l’organisation de l’Administration pénitentiaire.
[30]
Communiqué de presse du ministre des Services pénitentiaires, 9 octobre 2000,
http:// www-dcs. pwv. gov. za
[31]
Discours de présentation du budget devant l’Assemblée nationale du ministre Ben Skosana, 5 juin 2001.
[33]
Rapport de l’Inspection judiciaire sur la surpopulation carcérale, 2000,
http:// judicialinsp. pwv. gov. za
[35]
KC Goyer,
op. cit.
[36]
Mail and Guardian, 5 octobre 2001.
[37]
On n’a pas de données quantitatives sur l’activité sexuelle en prison, mais certaines études indiquent qu’au moins 45%
des détenus en ont une (Carelse, dans KC Goyer et Jeff Gow, « Capital punishment ? The risk of HIV/AIDS in prison »,
Crime and Conflict 21,2000, pp. 14-18). Voir aussi SashaGear, « Sex, sexual violence and coercion in men’s prison », Centre
for the Study of Violence and Reconciliation, 2001.
[38]
Statistique fournie par l’Administration pénitentiaire.
[39]
S. Pete,
op. cit., p. 40.
[40]
Ministre Ben Skosana, allocution au 6e symposium annuel…,
op. cit.
[41]
A. Dissel, « Correctional services : Challenges for the future »,
Critical Choices for South African Society, Le Cap, Political
Studies Department, n° 4,2000.
[43]
Mail and Guardian, 23 février et 4 mai 2001.
[44]
SABC News, 1er juillet 2001.
[45]
Entretiens d’Amanda Dissel avec des détenus de la prison de Krugersdorp, juillet 2001.
[46]
S. Pete,
op. cit.
[47]
Sunday Times, 28 octobre 2001.
[48]
Mail and Guardian, 9 mars 2001.
[49]
Sections 85( 2) et 90( 1) de la loi 111 de 1998.
[50]
Rapport annuel 2000 de l’Inspection judiciaire,
op. cit.
[51]
D. van Zyl Smit, « South Africa », dans D. van Zyl Smit et F. Dunkel (eds.),
Imprisonment Today and Tomorrow : International Perspectives on Prisoners’ Rights and Prison Conditions, Kluwer Law International, 2001.