Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629426
196 pages

p. 14 à 23
doi: en cours

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no 16 2002/3

2002 Critiques internationales

Des ouvriers chinois réapprennent « la manif »

Antoine Kernen chargé de cours à l’Institut d’études politiques et internationales de l’Université de Lausanne et à l’Unité de chinois de l’Université de Genève.
Depuis trois à quatre ans, les manifestations ouvrières se multiplient en Chine : 60000 en 1998,100000 en 1999 et 135000 manifestations en 2000 [1]. Cet accroissement régulier ne semble pas inquiéter outre mesure des autorités pourtant obnubilées par la question de la stabilité sociale. Contrairement aux manifestations du Falungong ou aux initiatives de dissidents, elles paraissent s’inscrire dans un espace de tolérance. Devenues banales et quasi quotidiennes dans la plupart des villes de Chine, elles prennent le plus souvent la forme de rassemblements de quelques centaines de personnes devant la municipalité et le gouvernement provincial.
Légalement pourtant, les ouvriers n’ont pas plus le droit de manifester que le reste de la population. La presse officielle n’en souffle dès lors pas mot, et seules les radios locales destinées aux chauffeurs de taxi yfont parfois allusion en annonçant les ralentissements du trafic. Les ouvriers savent parfaitement qu’ils agissent dans l’illégalité puisque, souvent, ils s’appuient sur des prétextes pour aller manifester. Ainsi, les nombreuses manifestations qui ont eu lieu à Shenyang en septembre et octobre 1999 en raison du non-versement d’une allocation extraordinaire pour les chômeurs saisissaient l’occasion du cinquantième anniversaire, largement médiatisé, de la République populaire. De façon générale, elles se produisent en réaction à des violations flagrantes du droit, et après que les intéressés ont tenté une médiation au sein de l’entreprise.
La montée des manifestations ouvrières s’est produite simultanément à la remise en cause, au début des années quatre-vingt-dix, des acquis sociaux du socialisme, et alors que les difficultés s’accumulaient dans la mise en place du nouveau système de protection sociale (Kernen et Rocca 1998,1999). Toutefois, l’accroissement des difficultés sociales des ouvriers ne suffit pas à en expliquer la fréquence et la banalisation. On sait qu’il n’y a aucun lien automatique entre une situation économiquement difficile et le développement de mouvements contestataires. Il convient donc de s’intéresser davantage aux « répertoires d’actions » (Tilly 1992) et aux « structures d’opportunité politique » (Tarrow 1994) de ces rassemblements illégaux et pourtant quotidiens. Ces deux notions nous semblent utiles pour comprendre comment émergent ces mouvements dans un contexte éminemment répressif.
 
Du dépôt de pétition à la manifestation
 
 
Le terme, déjà, ne va pas de soi. Un rassemblement d’ouvriers devant le siège du pouvoir local, scandant des slogans ou agitant des pancartes, ressemble beaucoup, pour l’observateur, à une manifestation. Mais chacun des protagonistes en présence nomme ces événements différemment. Les officiels, par exemple au cours de nos entretiens, emploient l’expression de « dépôt de plainte collective » ou de « pétition collective » ( jiti shangfang), lorsque ce ne sont pas des termes plus vagues et plus péjoratifs comme « désordres » ( luan) ou « troubles » ( nao shi). De leur côté, les ouvriers parlent de « descendre dans la rue » ( shang jie). Mais ni les uns ni les autres n’utilisent le terme youxing, celui qu’un dictionnaire courant donne comme l’équivalent du mot « manifestation », et encore moins celui de « mouvement » ( yundong), lequel renvoie aux vastes mobilisations politiques qui ont marqué l’histoire chinoise récente.
La diversité des termes utilisés rend compte du positionnement de chaque acteur, mais aussi de la nouveauté de ce répertoire de la contestation. Par certains aspects, ces mobilisations relèvent assez précisément du « dépôt de plainte » alors que, par d’autres, elles innovent en s’inscrivant plus largement dans l’espace public. Bien sûr, les manifestations ouvrières d’envergure ne sont pas une véritable nouveauté en Chine communiste. Les ouvriers ont participé aux Cent Fleurs, à la Révolution culturelle, aux événements de Tiananmen en 1989, et y ont fait entendre leurs voix (Walder et Xiaoxia Gong 1993). Mais ces mouvements dépassaient le cadre des revendications sectorielles pour s’inscrire dans une crise politique globale. En ce sens, les manifestations ouvrières actuelles sont un phénomène totalement nouveau. Le « dépôt de plainte » est une ancienne pratique en Chine. Sans remonter à ses origines lointaines sous l’Empire, rappelons ici que le pouvoir communiste l’a généralement toléré. Il a même développé des modalités institutionnalisées pour déposer des plaintes, notamment en créant des bureaux à cet effet : les xinfang bangongshi. Il est aussi possible de déposer une plainte dans les boîtes aux lettres ou, aujourd’hui, les hotline de dénonciation. Ces démarches institutionnalisées prennent parfois une dimension plus publique lorsque, pour leur donner plus de poids, des individus tentent d’attirer l’attention des officiels lors de visites d’inspection, ou à certains moments-clés de la vie politique chinoise, comme lors des sessions annuelles du Congrès du parti ou de l’Assemblée nationale populaire. À ces occasions, il n’est pas rare de voir apparaître à la télévision le visage d’un homme venu à Pékin pour demander justice.
Pour attirer l’attention sur une situation particulière, certains ouvriers ont même utilisé le suicide avec une dimension politique évidente. Ainsi, le suicide d’un ouvrier à Baotou (Mongolie intérieure) en septembre 1999 est parvenu à notre connaissance en déclenchant de grosses manifestations, qui ont duré plusieurs jours et nécessité l’intervention de l’armée [2]. Il est fréquent que le sacrifice des martyrs joue un rôle déterminant dans la dynamique d’un mouvement social, mais ici le suicide précède le mouvement. C’est un geste ultime et désespéré de protestation face à un pouvoir perçu comme injuste, trop puissant mais aussi trop distant. Les suicides, dont le taux est relativement élevé en Chine, peuvent eux aussi s’inscrire dans un ancien répertoire de la protestation (Sing Lee 2000). Ainsi, après la répression du mouvement étudiant de 1989, plusieurs personnes se sont immolées par le feu. Et, plus récemment, certains membres du Falungong ont utilisé le suicide comme mode de contestation.
Si, depuis longtemps, les dépôts de doléances ont une visibilité certaine, la principale nouveauté des actions des ouvriers d’État aujourd’hui réside dans leur dimension collective. Certes, bien que présents en nombre, les ouvriers restent encore le plus souvent dans une relation individualisée avec les autorités. Ils apportent une pétition et demandent à être reçus par une autorité supérieure pour dénoncer auprès d’elle les activités de leur chef direct. Ainsi, le 28 octobre 2001, des retraités de l’usine d’instruments de mesure et de précision ( liangju renju chang) se regroupent devant le siège de la municipalité de Shenyang. Ils sont trois cents ou quatre cents à exiger le versement de leur retraite, gérée depuis peu par la municipalité [3]. Comme pour de nombreux autres retraités de la ville, leur pension tarde à arriver. Cela fait huit mois, disent-ils, qu’ils n’ont rien touché ; alors, aujourd’hui, ils se sont décidés à « descendre dans la rue » pour demander des comptes à la municipalité. L’affaire est banale.
Les autorités tentent, dans un premier temps, de diriger les manifestants vers le « bureau des plaintes ». Quelques fonctionnaires en civil, apparus en même temps que les manifestants, servent de médiateurs et essaient de les y conduire en douceur. En effet, à Shenyang comme dans les autres municipalités du Nord-Est, ces services ont été déplacés à proximité des lieux symbolisant le pouvoir local et provincial. Les autorités tentent d’insérer au maximum ces manifestations ouvrières dans le cadre des structures existantes du dépôt de plainte, donnant ainsi à la contestation une certaine légalité. En somme, c’est la boîte de dénonciation qui va au devant des plaignants. Les « médiateurs » ne mettent jamais en question le bienfondé de la démarche des ouvriers ni le fait qu’ils manifestent devant un lieu public. Au contraire, ils écoutent leur histoire, compatissent, leur expliquent les modalités d’action existantes [4].
Toutefois, les ouvriers ne se laissent pas souvent convaincre par cette modernisation de la vieille boîte aux dénonciations. Ce jour-là, les retraités ne veulent rien entendre, ils demandent un rendez-vous sur-le-champ avec le maire. Les médiateurs et le personnel en charge du bâtiment hésitent, puis tentent une diversion en faisant savoir qu’une délégation pourra être reçue le lendemain mais que, aujourd’hui, le responsable des caisses de pension n’est pas disponible. Les manifestants refusent. Ils ont déjà trop attendu. Ils exigent un rendez-vous le jour même, faisant savoir qu’ils ne bougeront pas de l’entrée de la municipalité d’ici-là. Or, cela, les autorités n’en veulent pas. C’est alors que les esprits s’échauffent quelque peu. Les manifestants, très calmes jusqu’alors, scandent les premiers slogans : « Nous voulons nos retraites ! Nous voulons nos retraites ! ». Dans le même temps, la pression policière s’intensifie : des policiers en civil munis d’appareils photo apparaissent, d’autres isolent les manifestants, empêchant les passants et les curieux de s’arrêter, enfin une centaine de policiers en uniforme prennent position dans l’enceinte de la municipalité. Toutefois, autour de la guérite de la sécurité à l’entrée du bâtiment, les discussions avec les manifestants se poursuivent, et ceux-ci obtiennent bientôt le rendez-vous tant espéré avec un responsable. Pendant qu’une dizaine de retraités sont autorisés à pénétrer dans le bâtiment, les slogans redoublent. Cette entrevue ne débouche cependant sur rien d’autre que de vagues promesses et, peu avant midi, la manifestation se disperse pacifiquement. Alors que les forces de l’ordre entonnent un chant patriotique en rentrant dans leur cantonnement, de petits groupes de manifestants fulminent, prenant à témoin des passants. Ils jurent de revenir bientôt.
En refusant de quitter le siège de la municipalité tant qu’ils n’obtenaient pas gain de cause, ils sont sortis du répertoire du dépôt de plainte pour s’inscrire dans un véritable rapport de force avec les autorités. Ce passage du dépôt de pétition à la manifestation est marqué par l’utilisation croissante de la rue. Les ouvriers recherchent une nouvelle visibilité en jouant sur le nombre des manifestants, sur l’occupation de la voie publique, sur les itinéraires, sur les slogans, sur la médiatisation : il ne s’agit plus seulement de remettre des doléances aux autorités, mais de les exposer dans l’« espace public ». Pour se donner un meilleur instrument de pression sur le maire ou le gouverneur provincial, ils rendent publique leur action. En occupant de façon toujours plus fréquente, longue et organisée la rue, les manifestations ouvrières s’écartent du dépôt de pétition et inventent la « manif » à l’image de ce que Michel Offerlé ( 1990) a montré pour la France du XIXe siècle. Ces rassemblements, tout illégaux qu’ils soient, ne s’inscrivent toutefois pas dans une opposition frontale avec les autorités en raison du caractère très circonscrit des revendications et de l’absence d’organisation formelle. Ce cadrage particulier permet à ces mouvements de se déployer dans un espace de tolérance (Gamson et Meyer 1996).
 
Des revendications limitées au cadre de l’entreprise
 
 
La nature des revendications ouvrières est sans doute importante pour comprendre la tolérance dont font preuve les autorités face à ces mouvements. Pour éviter toute attaque frontale du régime, elles se limitent au cadre de l’entreprise. En exigeant le versement de leur salaire, de leur retraite ou de leur allocation chômage, les ouvriers restent en quelque sorte dans le répertoire du dépôt de plainte, puisqu’ils ne demandent que réparation d’une injustice. Ces revendications limitées et spécifiques sont exprimées à travers deux répertoires idéologiques disponibles : le répertoire juridique et le répertoire « socialiste ».
La référence aux lois ou aux règlements est une manière relativement nouvelle d’exprimer des revendications en Chine. Ce discours légaliste est particulièrement présent dans les pétitions remises aux autorités. Même les accusations de corruption lancées à l’encontre du directeur s’expriment en termes juridiques (c’est-à-dire, aussi, s’en tiennent à un cas précis). Elles signalent des irrégularités dans les modalités de la privatisation ou des détournements de fonds perpétrés dans l’entreprise. Leur discours reste en phase avec le discours officiel actuel sur la lutte contre la corruption. Les pétitions se gardent bien, par ailleurs, d’englober dans leur dénonciation le maire ou le gouverneur, qui ne sont pourtant, en général, pas beaucoup plus reluisants que le directeur d’entreprise dont elles se plaignent. Bref, les ouvriers jouent parfaitement de la petite marge de manœuvre que leur laisse le pouvoir.
Leur discours s’inscrit aussi dans le cadre du répertoire « socialiste » du régime (Ching Kwan Lee 2000a, b). Ils font référence à leur place aujourd’hui perdue dans la société chinoise avec des slogans qui sentent parfois la Révolution culturelle, comme : « Longue vie à la classe ouvrière », « Non au capitalisme, oui au socialisme » [5]. C’était le cas, par exemple, lors d’une manifestation devant la municipalité de Harbin le 15 octobre 1999, où un groupe de retraités scandait ce slogan : « J’ai offert ma jeunesse au parti, aujourd’hui je suis vieux, mais il ne me donne même pas des restes. J’ai demandé de l’argent à mes enfants, ils sont tous sans travail ». Plus généralement, beaucoup de retraités, comme cet ancien employé d’une usine pharmaceutique de Shenyang, regrettent l’époque de Mao, lorsque la ville était pros-père : « Les réformes n’ont fait que détruire les entreprises de la ville. Avant, nous étions riches, maintenant nous devons faire n’importe quoi pour vivre ». Habilement, ils réussissent à retourner le discours du parti en leur faveur, forçant, là encore, le pouvoir à négocier. Cheng Feng ( 2000, p. 61) rapporte le propos d’un syndicaliste chinois montrant bien le dilemme devant lequel sont placées les autorités : « La répression de ces protestations ferait apparaître le gouvernement comme indifférent aux conditions de vie de la classe ouvrière et susciterait un ressentiment encore plus grand parmi les travailleurs ».
L’utilisation du discours socialiste ne se limite toutefois pas à sa seule dimension instrumentale. Pour ces manifestants, il recouvre toujours une réalité. Historiquement, les ouvriers du secteur d’État avaient un statut. On leur a fait croire qu’ils étaient l’avant-garde du socialisme, qu’ils étaient les propriétaires des entreprises dans lesquelles ils travaillaient. En « luttant contre le capitalisme », ils demandent la préservation d’un monde, de normes auxquels ils s’étaient accoutumés, la conservation d’un mode « socialiste » de gestion des rapports sociaux. Cet univers en passe de disparaître était paternaliste, attachait à vie les ouvriers à leur unité de production, et leur garantissait en contrepartie un emploi et certains avantages matériels. Ce mode d’organisation des entreprises continue à avoir une résonance pour les ouvriers, alors même qu’ils n’ont plus de travail et à peine de quoi survivre. En ce sens, il est possible de faire un parallèle avec le concept d’économie morale. James Scott ( 1985) définit ce terme comme un mode organisationnel agraire pré-capitaliste, dans lequel les propriétaires fonciers troquent un peu de leur richesse contre une certaine reconnaissance sociale. Dans le cas de la Chine urbaine, les manifestations ouvrières sont, comme les révoltes agraires de Scott, réactives et visent à restaurer un ancien ordre probablement à jamais disparu. On peut donc comprendre le regard condescendant des autorités à l’égard de ces ouvriers qui sont les derniers à rêver du paradis socialiste.
En s’insérant dans deux des répertoires idéologiques du régime, les manifestations ouvrières sont plus facilement tolérables. Elles réussissent même parfois à forcer les autorités à la négociation et à obtenir quelque succès. C’est ce qui explique en partie la diffusion de ce mode de contestation.
 
Des manifestations « spontanées »
 
 
Malgré leur fréquence et bénéficiant d’un indiscutable espace de tolérance, ces rassemblements restent le plus souvent atomisés et incapables de s’étendre au-delà des réseaux informels de l’entreprise. C’est bien dans leur organisation que se trouvent les limites de leur « structure d’opportunité ». En effet, si les syndicats officiels, après leur reconstitution dans les années quatre-vingt, ont été, dans la première décennie des réformes, assez revendicatifs, demandant notamment une plus grande autonomie face au parti (Perry 1995), ce n’est plus le cas aujourd’hui. Àla suite des mobilisations de 1989 au cours desquelles des ouvriers, mais aussi de nombreuses sections des syndicats officiels, avaient pris position en faveur du mouvement, ils ont été rappelés à l’ordre. Ils ne soutiennent aujourd’hui que très rarement les revendications d’ouvriers d’État.
Ne pouvant transiter par les canaux officiels, la contestation ouvrière a tenté de les contourner en élaborant de nouvelles structures syndicales autonomes. Ces nouvelles organisations ont pris la forme, dans les premières années de la crise des entreprises d’État, de réseaux informels d’entraide ouvrière. Les objectifs affichés étaient très minimalistes, puisqu’ils avaient pour seul but de venir en aide aux familles les plus démunies, grâce à des dons. Pour éviter que ne se développe une situation à la polonaise, les syndicats se sont attachés à prendre le contrôle de ces réseaux d’entraide et à en assurer eux-mêmes les missions.
Dès lors, même si les manifestations sont largement tolérées, elles n’ont pas conduit à développer de nouvelles structures organisationnelles du type syndicat autonome. Le pouvoir a réussi à cantonner la contestation aux réseaux informels de l’entreprise. Pour être tolérés, les mouvements ouvriers doivent paraître spontanés et se limiter à une seule entreprise. Ils n’ont ni organisation, ni direction visible. Toutefois, aussi « spontané » qu’il soit, tout mouvement social doit pouvoir s’appuyer sur un certain niveau d’organisation, qu’il s’agisse de réseaux de sociabilité ou de la construction d’une identité collective (Tilly 1976). Ici, les réseaux et l’identité qui sont à la base des mobilisations sont centrés autour de l’unité de production ou danwei. On sait qu’en Chine son rôle ne se limitait pas à une fonction productive. Elle a été la structure politico-sociale de base de l’ordre urbain et conserve aujourd’hui une fonction importante dans les villes. En regroupant dans un même lieu logements ouvriers et ateliers de production, les danwei ont coupé les ouvriers de la ville en les compartimentant dans autant d’alvéoles largement autonomes, et en contribuant par là à une fragmentation de la vie sociale (Shue 1995, Lu Xiaobo et Perry 1997). Aujourd’hui, ce découpage de l’espace urbain a des conséquences sur la structure de la contestation : il contribue sans doute à son atomisation tout en favorisant, paradoxalement, son émergence. Cette population regroupée dans un même lieu n’a pas seulement développé des relations de travail, mais également d’autres types de réseaux sociaux, familiaux ou d’amitiés, et surtout une très forte identité de groupe qui favorise la participation à ces mouvements (McAdam et Paulsen 1993).
Une telle structure organisationnelle permet aussi de comprendre le rôle central joué par les retraités dans la mobilisation. En effet, ils sont souvent en première ligne et scandent les slogans les plus radicaux. Plus étonnant, ils organisent et même dirigent les manifestations, alors qu’il est plutôt rare, dans d’autres pays, de voir cette couche de la population jouer les premiers rôles dans un mouvement social. Aujourd’hui, dans ces danwei en pleine décomposition en tant qu’organisation économique mais aussi sociale, les retraités constituent en quelque sorte « les forces vives ». En effet, si pour les jeunes, forcés de trouver des modalités de reconversion en dehors de ses murs, la danwei a perdu progressivement son sens, il en va autrement pour les retraités et préretraités qui continuent à passer l’essentiel de leur temps à ruminer leur rancœur en buvant du thé dans la cour de l’entreprise. La danwei, leur danwei, a été et est encore leur vie. Ainsi, alors que dans la plupart des pays du monde les chômeurs et les retraités perdent rapidement contact avec leurs entreprises et ne peuvent utiliser ce type de réseaux dans le cadre d’une mobilisation, rien de tel en Chine. Les ouvriers continuant à habiter à l’usine, le chômage et la retraite ne changent fondamentalement rien à leur enracinement social. Ils n’ont donc pas besoin de recréer de nouveaux réseaux pour qu’émergent des manifestations de chômeurs. L’existence des danwei permet d’expliquer le développement des manifestations dans un contexte politique qui interdit l’émergence de toute organisation autonome.
Àcela s’ajoute le fait que les retraités disposent d’une quasi-immunité politique en incarnant, plus que d’autres, la « réalité » de la construction du socialisme chinois. Dans ce type de circonstances, la présence (et l’utilisation) de retraités sur l’avantscène du mouvement revêt aussi une dimension stratégique. Il faut bien reconnaître qu’il est malaisé pour les autorités de réprimer cette ancienne avant-garde qui se réclame toujours du socialisme et ne demande que de toucher son dû. Le pouvoir se trouve forcé de s’engager dans une gestion paternaliste des revendications, tout en contrôlant et en empêchant le développement d’organisations autonomes. En conclusion, soulignons certaines particularités de la gestion politique de la contestation ouvrière. Tout d’abord, la tolérance du gouvernement chinois à l’égard de ces manifestations illustre sa capacité à inventer une gestion des conflits sociaux qui évite de les rejeter immédiatement dans l’illégalité. Plus largement, ces manifestations, tout en restant enfermées dans un cadre très limité, dessinent les contours d’un nouveau mode de contrôle dans une société en transition – même si les historiens soulignent à raison les similitudes entre cette« nouvelle gestion » et la pratique en usage à la fin des Qing (Perry 2001).
Si les autorités semblent garder la situation en main et éviter que ces protestations ne débouchent sur l’émergence d’un véritable mouvement ouvrier, ce succès a un prix. En empêchant toute émergence d’une force syndicale organisée et suffisamment autonome pour transmettre les revendications ouvrières, on rend impossible toute médiation institutionnelle des conflits. Dès lors, la manifestation est le seul moyen pour les ouvriers, les chômeurs ou les retraités de se faire entendre, et rien ne peut prévenir l’éruption soudaine de poussées de colère ici ou là. Les autorités sont donc forcément surprises par ces mouvements et interviennent dans l’urgence et au coup par coup. Ce mode de régulation des conflits est coûteux en termes politiques et en termes d’image. Face à ce type de mobilisation, le pouvoir est piégé. Il ne peut que les tolérer et même, souvent, leur donner raison en accordant une avance sur les retards de paiement dont ces ouvriers ou anciens ouvriers sont victimes. Ce faisant, il favorise bien involontairement la multiplication des manifestations.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1] Pour plus d’information, voir les sites du China Labour Bulletin (http:// iso. china-labour. org. hk/ iso/  ) ou Lu Siqing, Centre of Human Rights and Democratic Movement in China (http:// www. 89-64. com/ english/ indexen. html ). Les chiffres donnés ici sont parus dans Far Eastern Economic Review, 6 septembre 2001. Le South China Morning Post, 3 octobre 2001, fait état de 207605 manifestations ouvrières en 2000, dont 135000 officiellement enregistrées.
[2] « Workers’ forum : The struggle continues », China Labour Bulletin 51, nov.-déc. 1999.
[3] Enquêtes, observations et entretiens à Shenyang en octobre 2001 (le récit de cette manifestation est, pour l’essentiel, repris d’une précédente publication du même auteur : A. Kernen, « Quel avenir pour les ouvriers du secteur d’État ? », Perspectives chinoises 69, janv.-fév. 2002, pp. 23-29).
[4] Enquête à Harbin et Shenyang en avril 2001.
[5] Foreign Broadcast Information Service CHI-94-108,19,6 juin 1994; Zheng Ming 200,1er juin 1994.
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