Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629426
196 pages

p. 77 à 82
doi: en cours

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no 16 2002/3

 
NICOLAIDIS (KALYPSO), HOWSE (ROBERT), EDS. The Federal Vision. Legitimacy and Levels of Governance in the United States and the European Union Oxford, Oxford University Press, 2001, 537 pages.
 
 
Cet ouvrage, qui reprend les actes d’un colloque international tenu à l’Université Harvard en avril 1999, est une tentative bienvenue pour lancer un débat autour des modèles institutionnels qui pourraient guider l’Union européenne dans son évolution future. Les participants (européens et nord-américains), tout en plaçant les États-Unis en position de référence, n’en font pas pour autant un parangon. Leur démarche comparative souligne aussi bien les similitudes que les nombreuses différences entre les deux systèmes.
Ainsi, les chapitres de George A.Bermann et de Daniel Halberstam mettent en lumière des différences fondamentales de fonctionnement. Par exemple, si les instances judiciaires sont, ici et là, des acteurs clés de l’équilibre entre les ordres ( levels) de gouvernement, les approches restent très différentes. Ainsi de la question dite du commandeering : le pouvoir central peut-il dicter aux unités étatiques une partie de leur législation ? Aux États-Unis, la Cour suprême a répondu par la négative : en 1992, elle déclarait inconstitutionnelle une décision fédérale obligeant les États à faire voter de nouveaux textes en matière de sécurité nucléaire. En Europe, à l’inverse, la mise en œuvre de la législation communautaire s’effectue par le biais d’une transposition des directives de Bruxelles dans le droit national de chacun des États membres. C’est bien là un paradoxe, que les auteurs expliquent en rappelant que les États-Unis se sont constitués comme un système « dual », où chacun des ordres de gouvernement devait être souverain dans sa sphère d’action. Sur cette base, chaque niveau a développé sa propre administration pour gérer les tâches qui lui étaient attribuées. Dans l’UE, il n’existe pas de partage explicite des compétences : la mise en œuvre des décisions communautaires repose donc nécessairement sur une négociation entre les organes de l’Union et les administrations des États membres. Cette coopération est le ressort principal des rapports à l’intérieur de l’UE : en somme, elle pallie l’absence d’une véritable administration européenne. Cet exemple illustre bien comment le recours à la référence américaine permet de penser le processus d’intégration européenne tout en évitant la tentation de la transposition schématique.
Ce choix intellectuel se retrouve également avec les chapitres consacrés à la question de la citoyenneté, en particulier celui de Sujit Choudry. Il atteint néanmoins ses limites lorsque certains contributeurs s’essaient à définir un contenu théorique plus général de la notion de fédéralisme, par exemple avec le chapitre de Daniel J. Elazar. On peut s’interroger sur la validité de cette démarche, alors que le titre du livre évite justement le terme de « théorie ». En fait, à l’exception de ce chapitre, l’ouvrage est plutôt une défense de l’idée selon laquelle il existe desfédéralismes : tout système fédéral repose sur un partage de la souveraineté entre les ordres de gouvernement.
Or ce partage peut varier non seulement selon les pays, mais aussi selon les époques. Aux États-Unis, la Cour suprême a longtemps tenté de définir un critère général de répartition. Mais toutes ses tentatives ont échoué, de sorte qu’elle a renoncé à cette quête et se penche désormais, comme le dit Bermann, sur la question des relations entre les ordres de gouvernement. Cette relative modestie intellectuelle a comme contrepartie une grande capacité d’adaptation à des contextes extrêmement différents. Le fédéralisme est décidément bien plus une pratique qu’une théorie. l
François Vergniolle de Chantal
 
CHOPIN (THIERRY) La République « une et divisible ». Les fondements de la Fédération américaine Paris, Plon, 2002,324 pages.
 
 
Au moment où les États de l’Union européenne se demandent, au sein d’une Convention, comment renforcer le gouvernement européen tout en ménageant la souveraineté des États, un retour aux fondements historiques du fédéralisme américain est toujours utile.
L’ouvrage de Thierry Chopin permet d’opérer ce retour. Il nous rappelle, d’une façon claire et argumentée, dans quelles conditions le projet de Constitution américaine, élaboré à Philadelphie, a opposé les fédéralistes aux antifédéralistes. Craignant par-dessus tout la désunion, les premiers souhaitaient la subordination des États à un pouvoir central fédéral, alors que les seconds, invoquant Hobbes et Bodin, mettaient en avant le dogme de la souveraineté des États si chèrement acquise lors de l’Indépendance. La solution à cette controverse fut trouvée dans l’invention d’un système politique reposant sur la combinaison de deux principes apriori antinomiques : celui de l’autorité d’un gouvernement général et celui de la liberté des différents États et individus. Contre Hobbes et Bodin, la preuve était ainsi faite que l’on pouvait, sous la seule suprématie du peuple, instituer une autorité politique légitime garantissant stabilité et paix contre l’anarchie, sans que cette autorité soit forcément indivisible. Voilà qui donnera à penser à tous ceux qui s’interrogent, en Europe et ailleurs, sur la manière de combiner États souverains et gouvernement supra-étatique. Un regret toutefois : que l’auteur ne dise pas davantage, même si ce n’est pas directement l’objet de son livre, comment le fédéralisme américain a lui-même évolué par rapport aux fondements originels qu’il décrit.
Christian Lequesne
 
DUCREUX (MARIE-ELIZABETH), MARÈS (ANTOINE), DIR. Enjeux de l’histoire en Europe centrale Paris, L’Harmattan, 2002,264 pages.
 
 
Pour le poète hongrois Attila Jozsef, « Le long combat que tous mes ancêtres menèrent / Dans la mémoire prend un air presque serein / Mettre un peu d’ordre enfin dans toutes nos affaires / Voilà notre travail. Au vrai ce n’est pas rien ».
C’est précisément à ce travail que s’était attelé un colloque organisé à Prague, au Centre français de recherche en sciences sociales, en octobre 1996. Il en résulte un ouvrage passionnant, riche de treize contributions d’excellents spécialistes de l’Europe centrale (entre autres Josef Petran, Eva Ring, Lubomir Liptak, Catherine Durandin ou Étienne François).
La région étudiée – l’Europe centrale au sens large : Pologne, Bohême, Slovaquie et Hongrie, mais aussi Allemagne et Autriche, Roumanie, Slovénie, Serbie et Croatie– apparaît puissamment travaillée par la question du rapport à l’histoire.
L’accent est mis là sur la force, dans cette zone, du lien entre histoire et politique, le discours historique étant susceptible, sinon de se substituer à une réalité ou à une tradition étatique absente, du moins de contribuer à en compenser la faiblesse. C’est au point, soulignent les deux directeurs de l’ouvrage, que l’instrumentalisation de l’histoire devient, en tant que telle, un objet de recherche (il est significatif que le livre s’ouvre sur une analyse du mythe majeur de l’histoire tchèque, la bataille de la Montagne Blanche en 1620).
L’évidente actualité de la question traitée se situe à l’intersection de deux logiques, qui plaident ensemble pour un exercice renouvelé de la comparaison : la fin du communisme, c’est-à-dire l’épuisement des dispositifs de légitimation par l’histoire des régimes politiques qui se sont succédé au XXe siècle, d’une part, la perspective de l’intégration dans l’Union européenne, de l’autre. Il n’est dès lors que très naturel de voir Étienne François reprendre à son compte, en conclusion, le mot de Marc Bloch : « Il n’y a pas d’histoire de France, il n’y a qu’une histoire d’Europe ».
Patrick Michel
 
REVAULT D’ALLONNES (MYRIAM) Fragile humanité Paris, Aubier, 2002,233 pages.
 
 
Les quelque douze textes rassemblés dans le présent recueil (initialement publiés entre 1998 et 2001) se situent à l’intersection de deux explorations : celle de « l’idée d’une humanité commune entendue comme possible partage du monde et de l’expérience » ; et celle de « la défection de ce même partage » dont, nous dit l’auteur, « le siècle qui vient de s’achever aura porté la marque indélébile ».
Pierre Hassner, rendant compte ici même ( Critique Internationale n° 6,2000) d’un précédent ouvrage de l’auteur, Le dépérissement de la politique, soulignait que l’originalité et le prix particulier, dans les circonstances actuelles, de l’approche de Myriam Revault d’Allonnes résultent de son souci, de sa « volonté obstinée », de tenir les deux bouts de la chaîne : de ne désespérer, donc, ni de la philosophie classique ni de la politique moderne, revisitées et questionnées à partir, entre autres, de Kant et Hegel, Spinoza et Machiavel, Hannah Arendt et Merleau-Ponty, Primo Levi et Robert Antelme, ou encore Elias Canetti.
Comme placé tout entier sous le signe de l’exergue, tiré de John Donne, au (fort beau) texte intitulé « Peut-on élaborer le terrible ?» – No man is an island intire of itself, every man is a piece of the Continent, a part of the main –, ce recueil apporte une précieuse contribution à l’entreprise nécessaire de ré-élaboration, voire de réinvention, de nos outils conceptuels, dont on mesure tout particulièrement l’urgence à la lecture de la réflexion de l’auteur sur le 11 septembre, en conclusion de l’ouvrage. Myriam Revault d’Allonnes y souligne notre devoir impérieux de « maintenir la prétention universelle » d’un horizon de sens parce que, dit-elle, « lorsqu’il s’absente, c’est l’humanité elle-même qui vient à manquer ».
Patrick Michel
 
TIMMERMAN (KENNETH R.) Shakedown : Exposing the Real Jesse Jackson Washington, Regnery Publishing, 2002, 501 pages.
 
 
Cette biographie, qui ne cache pas son ambition de « démasquer » son sujet, Jesse Jackson, met bien en lumière un côté pervers de l’affirmative action aux États-Unis. Kenneth Timmerman, l’un des meilleurs spécialistes américains du journalisme d’enquête, montre comment un mélange de lâcheté et de culpabilité envers la population noire, de la part surtout des grands médias, a permis à cet homme, qui s’est présenté (assez faussement) comme l’héritier de Martin Luther King, de fonder toute une carrière sur un système de chantage très élaboré. En effet, Jesse Jackson, profitant surtout de sa manipulation des médias, a su perfectionner une technique qui consiste à identifier des sociétés commerciales vulnérables, pour ensuite menacer de les dénoncer comme défaillantes dans l’emploi de personnes de couleur, et enfin leur proposer une solution sous forme de privilèges attribués à ses propres amis.
Ceux-ci, bénéficiaires commerciaux du processus, ne manquent pas de soutenir à leur tour les campagnes politiques de leur bienfaiteur. Cette technique, qui frôle l’extorsion et qui trouve en fait ses origines dans les relations de Jackson avec le milieu des gangs de Chicago, a réussi au point de permettre à ce dernier de se porter candidat à la présidence à deux reprises.
Nommé par Bill Clinton comme envoyé présidentiel spécial pour l’Afrique, Jackson a pu étendre son système au niveau international, devenant un intime de chefs d’État aussi peu fréquentables que Charles Taylor (Liberia) ou Sani Abacha (Nigeria). Pourtant, la relation des aventures du révérend Jackson en Afrique montre les faiblesses de cette biographie – devenue best-seller aux États-Unis– quand il s’agit de l’étranger. La description de ces agissements africains contient en effet suffisamment d’erreurs pour que l’on mette en doute d’autres aspects du livre. Cette méconnaissance du monde international est assez surprenante chez un auteur qui nous avait déjà offert un livre remarquable sur les relations des marchands d’armes avec l’Irak de Saddam Hussein.
Stephen Ellis
 
EBRAHIM-VALLY (REHANA) Kala Pani. Caste and Colour in South Africa Le Cap, Kwela Books, 2001,248 pages.
 
 
Entre 1860 et 1911 ont été débarqués en Afrique du Sud plus de 150000 « travailleurs sous contrat » ( indentured labourers)
indiens, majoritairement originaires du sud de l’Inde et de langue tamoule ou télougou, pour travailler dans les plantations du Natal. Parallèlement, des commerçants indiens originaires du Gujarat ( passenger Indians) commencèrent à s’installer en Afrique du Sud à partir de 1870.
Un premier clivage se cristallisa dès cette époque entre ces deux catégories de migrants, la seconde jouissant d’une plus grande autonomie du fait d’un statut social plus élevé antérieurement à la migration. La principale ligne de fracture entre Sud-Africains d’origine indienne est donc de nature sociale plutôt que religieuse, dans la mesure où l’origine géographique et les modes d’émigration ont façonné des appartenances de classe qui ont supplanté les identités de caste dans la stratification interne de ces populations. L’effacement de la figure du brahmane et de l’endogamie de jati (caste) ont favorisé ce processus, dépouillant le système des castes de sa dimension rituelle et permettant les alliances entre jati de statut social et de dialecte (plutôt que de niveau de pureté)
similaires. Les clivages linguistiques se sont en effet superposés aux affiliations de classe parmi les « Indiens » d’Afrique du Sud, le tamoul demeurant la langue la plus usitée par les descendants des indentured Indians alors que le gujarati est associé aux passenger Indians. Les affinités linguistiques et les similarités de statut social n’ont cependant pas suffi à transcender le clivage entre hindous et musulmans et, au fil des décennies, les musulmans gujarati ont choisi de se différencier en « s’arabisant », notamment en adoptant l’ourdou, perçu comme plus proche de l’arabe que le gujarati.
Mais la construction des frontières intérieures et extérieures de la communauté « indienne » d’Afrique du Sud a aussi été largement influencée par l’environnement politique national. La première partie du livre est d’ailleurs consacrée à la « forteresse empiriquement bâtie » de l’apartheid, qui se constitua notamment à travers une « machinerie sémantique » aux effets performatifs (les techniques de classification administrative donnent corps, en les nommant et en les dénombrant, aux différents groupes). Cet ouvrage est donc également une importante contribution à l’anthropologie politique de l’apartheid et, plus largement, de l’identité. Mais le rapport des « Indiens » d’Afrique du Sud à la majorité noire, aux métis et au système politique sudafricain, notamment depuis la fin de l’apartheid, en est singulièrement absent ; de même, et on peut également le regretter, que les relations transnationales entre les « Indiens » d’Afrique du Sud et les autres composantes de la migration indienne dispersées à travers le monde.
Laurent Gayer
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