2002
Critiques internationales
Notes
NICOLAIDIS (KALYPSO), HOWSE (ROBERT),
EDS.
The Federal Vision. Legitimacy and Levels
of Governance in the United States and
the European Union
Oxford, Oxford University Press, 2001,
537 pages.
Cet ouvrage, qui reprend les actes d’un
colloque international tenu à l’Université
Harvard en avril 1999, est une tentative
bienvenue pour lancer un débat autour
des modèles institutionnels qui pourraient guider l’Union européenne dans
son évolution future. Les participants
(européens et nord-américains), tout en
plaçant les États-Unis en position de
référence, n’en font pas pour autant un
parangon. Leur démarche comparative
souligne aussi bien les similitudes que
les nombreuses différences entre les deux
systèmes.
Ainsi, les chapitres de George A.Bermann
et de Daniel Halberstam mettent en
lumière des différences fondamentales
de fonctionnement. Par exemple, si les
instances judiciaires sont, ici et là, des
acteurs clés de l’équilibre entre les ordres
( levels) de gouvernement, les approches
restent très différentes. Ainsi de la question dite du commandeering : le pouvoir
central peut-il dicter aux unités étatiques
une partie de leur législation ? Aux États-Unis, la Cour suprême a répondu par la
négative : en 1992, elle déclarait inconstitutionnelle une décision fédérale obligeant les États à faire voter de nouveaux
textes en matière de sécurité nucléaire.
En Europe, à l’inverse, la mise en œuvre
de la législation communautaire s’effectue
par le biais d’une transposition des directives de Bruxelles dans le droit national
de chacun des États membres. C’est bien
là un paradoxe, que les auteurs expliquent en rappelant que les États-Unis se
sont constitués comme un système
« dual », où chacun des ordres de gouvernement devait être souverain dans sa
sphère d’action. Sur cette base, chaque
niveau a développé sa propre administration pour gérer les tâches qui lui
étaient attribuées. Dans l’UE, il n’existe
pas de partage explicite des compétences :
la mise en œuvre des décisions communautaires repose donc nécessairement
sur une négociation entre les organes de
l’Union et les administrations des États
membres. Cette coopération est le ressort
principal des rapports à l’intérieur de
l’UE : en somme, elle pallie l’absence
d’une véritable administration européenne. Cet exemple illustre bien comment le recours à la référence américaine
permet de penser le processus d’intégration européenne tout en évitant la
tentation de la transposition schématique.
Ce choix intellectuel se retrouve également avec les chapitres consacrés à la
question de la citoyenneté, en particulier
celui de Sujit Choudry. Il atteint néanmoins ses limites lorsque certains contributeurs s’essaient à définir un contenu
théorique plus général de la notion de
fédéralisme, par exemple avec le chapitre
de Daniel J. Elazar. On peut s’interroger
sur la validité de cette démarche, alors
que le titre du livre évite justement le
terme de « théorie ». En fait, à l’exception de ce chapitre, l’ouvrage est plutôt
une défense de l’idée selon laquelle il
existe desfédéralismes : tout système fédéral repose sur un partage de la souveraineté entre les ordres de gouvernement.
Or ce partage peut varier non seulement
selon les pays, mais aussi selon les
époques. Aux États-Unis, la Cour
suprême a longtemps tenté de définir un
critère général de répartition. Mais toutes
ses tentatives ont échoué, de sorte qu’elle
a renoncé à cette quête et se penche
désormais, comme le dit Bermann, sur
la question des relations entre les ordres
de gouvernement. Cette relative modestie intellectuelle a comme contrepartie
une grande capacité d’adaptation à des
contextes extrêmement différents. Le
fédéralisme est décidément bien plus une
pratique qu’une théorie. l
François Vergniolle de Chantal
CHOPIN (THIERRY)
La République « une et divisible ». Les
fondements de la Fédération américaine
Paris, Plon, 2002,324 pages.
Au moment où les États de l’Union européenne se demandent, au sein d’une
Convention, comment renforcer le gouvernement européen tout en ménageant
la souveraineté des États, un retour aux
fondements historiques du fédéralisme
américain est toujours utile.
L’ouvrage de Thierry Chopin permet
d’opérer ce retour. Il nous rappelle, d’une
façon claire et argumentée, dans quelles
conditions le projet de Constitution américaine, élaboré à Philadelphie, a opposé
les fédéralistes aux antifédéralistes. Craignant par-dessus tout la désunion, les
premiers souhaitaient la subordination
des États à un pouvoir central fédéral,
alors que les seconds, invoquant Hobbes
et Bodin, mettaient en avant le dogme de
la souveraineté des États si chèrement
acquise lors de l’Indépendance. La solution à cette controverse fut trouvée dans
l’invention d’un système politique reposant sur la combinaison de deux principes
apriori antinomiques : celui de l’autorité
d’un gouvernement général et celui de la
liberté des différents États et individus.
Contre Hobbes et Bodin, la preuve était
ainsi faite que l’on pouvait, sous la seule
suprématie du peuple, instituer une autorité politique légitime garantissant stabilité et paix contre l’anarchie, sans que
cette autorité soit forcément indivisible.
Voilà qui donnera à penser à tous ceux qui
s’interrogent, en Europe et ailleurs, sur
la manière de combiner États souverains
et gouvernement supra-étatique. Un
regret toutefois : que l’auteur ne dise pas
davantage, même si ce n’est pas directement l’objet de son livre, comment le
fédéralisme américain a lui-même évolué
par rapport aux fondements originels
qu’il décrit.
Christian Lequesne
DUCREUX (MARIE-ELIZABETH), MARÈS
(ANTOINE), DIR.
Enjeux de l’histoire en Europe centrale
Paris, L’Harmattan, 2002,264 pages.
Pour le poète hongrois Attila Jozsef,
« Le long combat que tous mes ancêtres
menèrent / Dans la mémoire prend un
air presque serein / Mettre un peu d’ordre
enfin dans toutes nos affaires / Voilà notre
travail. Au vrai ce n’est pas rien ».
C’est précisément à ce travail que s’était
attelé un colloque organisé à Prague, au
Centre français de recherche en sciences
sociales, en octobre 1996. Il en résulte un
ouvrage passionnant, riche de treize
contributions d’excellents spécialistes de
l’Europe centrale (entre autres Josef
Petran, Eva Ring, Lubomir Liptak,
Catherine Durandin ou Étienne François).
La région étudiée – l’Europe centrale au
sens large : Pologne, Bohême, Slovaquie
et Hongrie, mais aussi Allemagne et
Autriche, Roumanie, Slovénie, Serbie et
Croatie– apparaît puissamment travaillée
par la question du rapport à l’histoire.
L’accent est mis là sur la force, dans cette
zone, du lien entre histoire et politique,
le discours historique étant susceptible,
sinon de se substituer à une réalité ou à
une tradition étatique absente, du moins
de contribuer à en compenser la faiblesse.
C’est au point, soulignent les deux directeurs de l’ouvrage, que l’instrumentalisation de l’histoire devient, en tant que
telle, un objet de recherche (il est significatif que le livre s’ouvre sur une analyse
du mythe majeur de l’histoire tchèque, la
bataille de la Montagne Blanche en
1620).
L’évidente actualité de la question traitée
se situe à l’intersection de deux logiques,
qui plaident ensemble pour un exercice
renouvelé de la comparaison : la fin du
communisme, c’est-à-dire l’épuisement
des dispositifs de légitimation par l’histoire des régimes politiques qui se sont
succédé au XXe siècle, d’une part, la perspective de l’intégration dans l’Union
européenne, de l’autre. Il n’est dès lors
que très naturel de voir Étienne François
reprendre à son compte, en conclusion,
le mot de Marc Bloch : « Il n’y a pas
d’histoire de France, il n’y a qu’une histoire d’Europe ».
Patrick Michel
REVAULT D’ALLONNES (MYRIAM)
Fragile humanité
Paris, Aubier, 2002,233 pages.
Les quelque douze textes rassemblés dans
le présent recueil (initialement publiés
entre 1998 et 2001) se situent à l’intersection de deux explorations : celle de
« l’idée d’une humanité commune entendue comme possible partage du monde
et de l’expérience » ; et celle de « la défection de ce même partage » dont, nous
dit l’auteur, « le siècle qui vient de s’achever aura porté la marque indélébile ».
Pierre Hassner, rendant compte ici même
( Critique Internationale n° 6,2000) d’un
précédent ouvrage de l’auteur, Le dépérissement de la politique, soulignait que
l’originalité et le prix particulier, dans
les circonstances actuelles, de l’approche
de Myriam Revault d’Allonnes résultent
de son souci, de sa « volonté obstinée »,
de tenir les deux bouts de la chaîne : de
ne désespérer, donc, ni de la philosophie
classique ni de la politique moderne, revisitées et questionnées à partir, entre
autres, de Kant et Hegel, Spinoza et
Machiavel, Hannah Arendt et Merleau-Ponty, Primo Levi et Robert Antelme, ou
encore Elias Canetti.
Comme placé tout entier sous le signe de
l’exergue, tiré de John Donne, au (fort
beau) texte intitulé « Peut-on élaborer le
terrible ?» – No man is an island intire of
itself, every man is a piece of the Continent,
a part of the main –, ce recueil apporte
une précieuse contribution à l’entreprise
nécessaire de ré-élaboration, voire de
réinvention, de nos outils conceptuels,
dont on mesure tout particulièrement
l’urgence à la lecture de la réflexion de
l’auteur sur le 11 septembre, en conclusion de l’ouvrage. Myriam Revault
d’Allonnes y souligne notre devoir impérieux de « maintenir la prétention universelle » d’un horizon de sens parce
que, dit-elle, « lorsqu’il s’absente, c’est
l’humanité elle-même qui vient à manquer ».
Patrick Michel
TIMMERMAN (KENNETH R.)
Shakedown : Exposing the Real Jesse
Jackson
Washington, Regnery Publishing, 2002,
501 pages.
Cette biographie, qui ne cache pas son
ambition de « démasquer » son sujet,
Jesse Jackson, met bien en lumière un
côté pervers de l’affirmative action aux
États-Unis. Kenneth Timmerman, l’un
des meilleurs spécialistes américains du
journalisme d’enquête, montre comment
un mélange de lâcheté et de culpabilité
envers la population noire, de la part surtout des grands médias, a permis à cet
homme, qui s’est présenté (assez faussement) comme l’héritier de Martin Luther
King, de fonder toute une carrière sur
un système de chantage très élaboré. En
effet, Jesse Jackson, profitant surtout de
sa manipulation des médias, a su perfectionner une technique qui consiste à
identifier des sociétés commerciales vulnérables, pour ensuite menacer de les
dénoncer comme défaillantes dans l’emploi de personnes de couleur, et enfin
leur proposer une solution sous forme
de privilèges attribués à ses propres amis.
Ceux-ci, bénéficiaires commerciaux du
processus, ne manquent pas de soutenir
à leur tour les campagnes politiques de
leur bienfaiteur. Cette technique, qui
frôle l’extorsion et qui trouve en fait ses
origines dans les relations de Jackson
avec le milieu des gangs de Chicago, a
réussi au point de permettre à ce dernier
de se porter candidat à la présidence à
deux reprises.
Nommé par Bill Clinton comme envoyé
présidentiel spécial pour l’Afrique,
Jackson a pu étendre son système au
niveau international, devenant un intime
de chefs d’État aussi peu fréquentables
que Charles Taylor (Liberia) ou Sani
Abacha (Nigeria). Pourtant, la relation
des aventures du révérend Jackson en
Afrique montre les faiblesses de cette
biographie – devenue best-seller aux
États-Unis– quand il s’agit de l’étranger.
La description de ces agissements africains contient en effet suffisamment
d’erreurs pour que l’on mette en doute
d’autres aspects du livre. Cette méconnaissance du monde international est
assez surprenante chez un auteur qui
nous avait déjà offert un livre remarquable sur les relations des marchands
d’armes avec l’Irak de Saddam Hussein.
Stephen Ellis
EBRAHIM-VALLY (REHANA)
Kala Pani. Caste and Colour in South
Africa
Le Cap, Kwela Books, 2001,248 pages.
Entre 1860 et 1911 ont été débarqués en
Afrique du Sud plus de 150000 « travailleurs sous contrat » ( indentured labourers)
indiens, majoritairement originaires du
sud de l’Inde et de langue tamoule ou
télougou, pour travailler dans les plantations du Natal. Parallèlement, des commerçants indiens originaires du Gujarat
( passenger Indians) commencèrent à s’installer en Afrique du Sud à partir de 1870.
Un premier clivage se cristallisa dès cette
époque entre ces deux catégories de
migrants, la seconde jouissant d’une plus
grande autonomie du fait d’un statut
social plus élevé antérieurement à la
migration. La principale ligne de fracture entre Sud-Africains d’origine
indienne est donc de nature sociale plutôt que religieuse, dans la mesure où l’origine géographique et les modes d’émigration ont façonné des appartenances
de classe qui ont supplanté les identités
de caste dans la stratification interne de
ces populations. L’effacement de la figure
du brahmane et de l’endogamie de jati
(caste) ont favorisé ce processus,
dépouillant le système des castes de sa
dimension rituelle et permettant les
alliances entre jati de statut social et de
dialecte (plutôt que de niveau de pureté)
similaires. Les clivages linguistiques se
sont en effet superposés aux affiliations
de classe parmi les « Indiens » d’Afrique
du Sud, le tamoul demeurant la langue
la plus usitée par les descendants des
indentured Indians alors que le gujarati
est associé aux passenger Indians. Les affinités linguistiques et les similarités de
statut social n’ont cependant pas suffi à
transcender le clivage entre hindous et
musulmans et, au fil des décennies, les
musulmans gujarati ont choisi de se différencier en « s’arabisant », notamment
en adoptant l’ourdou, perçu comme plus
proche de l’arabe que le gujarati.
Mais la construction des frontières intérieures et extérieures de la communauté
« indienne » d’Afrique du Sud a aussi
été largement influencée par l’environnement politique national. La première
partie du livre est d’ailleurs consacrée à
la « forteresse empiriquement bâtie » de
l’apartheid, qui se constitua notamment
à travers une « machinerie sémantique »
aux effets performatifs (les techniques de
classification administrative donnent
corps, en les nommant et en les dénombrant, aux différents groupes). Cet
ouvrage est donc également une importante contribution à l’anthropologie politique de l’apartheid et, plus largement, de
l’identité. Mais le rapport des « Indiens »
d’Afrique du Sud à la majorité noire, aux
métis et au système politique sudafricain, notamment depuis la fin de l’apartheid, en est singulièrement absent ; de
même, et on peut également le regretter,
que les relations transnationales entre
les « Indiens » d’Afrique du Sud et les
autres composantes de la migration
indienne dispersées à travers le monde.
Laurent Gayer