2002
Critiques internationales
L’avenir des protectorats internationaux sur les Balkans
Présentation du Rapport de suivi de la Commission internationale indépendante sur le Kosovo
Jacques Rupnik
chercheur au CERI. Il a notamment dirigé Les Balkans. Paysage après la bataille, Bruxelles, Complexe, 1996. Il était membre de la Commission internationale indépendante sur le Kosovo qui a produit le rapport présenté ici.
Dans la décennie quatre-vingt-dix, la « communauté internationale » a eu pour objectif premier dans les Balkans de contenir, puis de clore la guerre de dissolution de la Yougoslavie : intervention et maintien de la paix
étaient la préoccupation centrale. Celle de la décennie actuelle sera la prolifération des protectorats (ou semi-protectorats) internationaux dans la région, avec
pour enjeu affiché la redéfinition du triptyque sécurité-stabilité-démocratie. Les
leçons de la dernière décennie donnent clairement à voir que la prévention et la
précocité de l’intervention sont essentielles. En Bosnie, où l’intervention s’est fait
attendre, le bilan est de plus de 200 000 morts ; au Kosovo, où elle a été rapide,
ilyena eu environ 10000; en Macédoine, où l’engagement a été préventif, moins
d’une centaine. Il en va de même pour les réfugiés et les personnes déplacées : trois
millions en Bosnie, 900 000 au Kosovo, quelques milliers en Macédoine. Par
contre, l’après-intervention, la raison d’être et la mise en place des protectorats internationaux se définissent au cas par cas et dans l’improvisation.
Au-delà de la présence militaire assurée par la SFOR en Bosnie et la KFOR au
Kosovo, dont l’OTAN a été jusqu’à présent le coordonnateur, on assiste, en effet,
à la mise en place d’une tutelle internationale en voie d’européanisation : Michael
Steiner, le conseiller de Gerhard Schroeder pour la politique étrangère, a pris ses
fonctions à la tête de la MINUK au Kosovo en février 2002, le Britannique Paddy
Ashdown celle de « haut représentant » en Bosnie, tandis que le français Alain
Le Roy, remplaçant François Léotard, gère à Skopje l’arbitrage du contentieux
macédonien
[1]. L’engagement international dans la région ne se limite pas à ces pays
puisque tant la Serbie de l’après-Milosevic que, surtout, l’Albanie depuis 1997
connaissent aussi une forme de tutelle ou de supervision internationale. D’où une
série de questions concernant ces protectorats. Comment est défini (ou comment
peut-on redéfinir en cours de route) leur mandat ? Sont-ils des solutions transitoires
de courte durée vers une autonomie (
self-government) annoncée ou bien présagent-ils, au contraire, une présence internationale de longue durée, moins soucieuse de
préparer les transitions à la démocratie que de neutraliser les enjeux géopolitiques ?
Ce sont là certaines des questions qu’avait abordées le rapport de la Commission internationale sur le Kosovo, présidée par Richard Goldstone, ancien président du TPIY, présenté à Kofi Annan puis publié en octobre 2000
[2]. Le texte dont
la traduction est présentée ici est un « post-scriptum », rédigé un an après pour
faire le point sur les changements intervenus depuis la chute de Milosevic et sur
les résultats et les objectifs du protectorat international au Kosovo à la veille des
premières élections législatives libres de novembre 2001.
La chute de Milosevic tourne incontestablement une page après une décennie
guerrière, et l’on pourrait se contenter d’un tableau rassurant de l’alternance à
Belgrade comme à Zagreb, du recul du nationalisme ethnique radical et de l’avènement de changements démocratiques favorisant, à terme, la coopération régionale. Le texte de la Commission ne manque pas de faire l’inventaire des changements positifs intervenus depuis l’intervention de l’OTAN au Kosovo au printemps
1999. Mais s’agit-il d’une paix imposée, ou d’une paix acceptée ouvrant une perspective de reconstruction et de réconciliation ? Dans quelle mesure subsiste-t-il
dans la région un potentiel de reprise ou de déplacement du conflit ? La thèse pessimiste veut qu’après une décennie dominée par la « question serbe » l’on soit
désormais confronté (depuis l’intervention au Kosovo) à la « question albanaise ».
C’est ainsi que fut souvent interprétée l’apparition d’une guérilla albanaise en
Macédoine au printemps 2001 : forte de son succès au Kosovo, l’UCK (Armée de
libération du Kosovo) aurait exporté sa stratégie de déstabilisation vers la Macédoine voisine (dont entre le quart et le tiers des habitants sont des Albanais) avec
pour objectif ultime une « Grande Albanie », la réunion de tous les Albanais dans
un même État. La Commission, sans ignorer les interactions entre le Kosovo et
la Macédoine, suggère qu’il existait aussi d’autres causes liées tant aux faiblesses
internes de l’État macédonien, peu enclin à mettre en œuvre une politique d’inclusion des albanophones dans ses institutions, qu’aux incertitudes concernant le
statut final du Kosovo. Quels que soient les agissements et les arrière-pensées de
certaines minorités radicales, poser ouvertement la question du statut final du
Kosovo n’est peut-être pas le facteur déstabilisant pour la Macédoine ; bien au
contraire, ce facteur pourrait consister à ne pas la poser, laissant ainsi à certaines
mouvances nationalistes la possibilité de surenchères. Il est donc temps, comme
le fait le document de la Commission, de se demander à quoi sert le protectorat.
L’objectif affiché, c’est d’abord la sécurité et la stabilité. Le moyen, à côté de la présence militaire internationale, serait de « gagner du temps » en évitant de poser
la question du statut final du Kosovo. Lorsque, au lendemain d’une intervention
militaire, l’on ne sait pas que faire d’un territoire, geler le
statu quo passe pour la
sagesse suprême. Chacun connaît les bonnes raisons de ne pas s’interroger sur le
statut final : ne pas compromettre le fragile consensus au Conseil de sécurité de
l’ONU, ne pas compliquer la tâche à la direction Kostunica à Belgrade, tenir
compte des craintes ou de l’hostilité des pays voisins du Kosovo... Il existe pourtant au moins trois arguments pour aborder dès maintenant cette question controversée. D’abord, il est préférable de le faire dans un contexte relativement pacifié
plutôt qu’à chaud, en période de crise. Ensuite, la résolution 1244 du 10 juin 1999
mettant un terme au conflit repose sur un postulat devenu problématique : le
Kosovo fait partie de la Yougoslavie. Or c’est bien la question de l’après-Yougo-slavie qui est posée depuis l’intervention de l’OTAN et la quasi défection du
Monténégro, dont l’Union européenne a évité de justesse la déclaration d’indépendance en co-signant, avec son président et celui de la Yougoslavie, le 14 mars
2002 à Belgrade, un compromis négocié par Javier Solana qui reporte de trois ans
le référendum sur l’indépendance. En attendant, la Yougoslavie est remplacée par
la « Serbie-Monténégro », nouvelle entité hybride et provisoire. Cela donne en
principe trois ans pour aborder le sujet qui fâche, le statut final du Kosovo
[3]. Trois
ans pour faire évoluer la position de Belgrade, des pays voisins et des « internationaux » chargés d’administrer le Kosovo. Mais comment préparer cette échéance
si le sujet reste tabou ? La troisième raison découle du divorce flagrant entre l’illusion entretenue par la résolution de l’ONU (le Kosovo fait partie de la Yougoslavie)
et la réalité : le Kosovo est depuis trois ans complètement soustrait à l’influence
militaire, administrative, économique de Belgrade. L’armée yougoslave a été remplacée par la KFOR, la monnaie est l’euro, un Parlement et un Président ont été
élus avec l’objectif déclaré de mener le pays à l’indépendance. C’est ce divorce entre
une fiction juridique et la réalité qui amène la Commission indépendante à confronter les protagonistes non pas à une solution toute faite (si elle existait, cela se saurait) mais aux conséquences des différentes options : protectorat international de
durée indéfinie, partition, fédération yougoslave revue et corrigée, indépendance
conditionnelle. Si la partition est à éviter (ne serait-ce que pour l’effet déstabilisateur qu’elle aurait sur le fragile édifice de Dayton en Bosnie-Herzégovine), on
peut aussi imaginer une séquence entre ces options, où l’on passerait du protectorat international à une formule confédérale souple compatible avec un processus
menant à une indépendance conditionnée par la communauté internationale.
Le second objectif proclamé du protectorat international au Kosovo est la mise
en place d’institutions nouvelles et d’une transition vers la démocratie. Le problème
prioritaire du Kosovo est effectivement l’établissement d’institutions, d’une administration, de services publics après le retrait de l’État serbo-yougoslave (dont les
albanophones étaient de fait exclus depuis la suppression de l’autonomie du Kosovo
par Milosevic). Ce fut sans doute la principale faiblesse de l’administration internationale, la MINUK dirigée à partir de juillet 1999 par Bernard Kouchner, que
d’avoir sous-estimé l’aspect institutionnel alors que l’attention se focalisait soit
sur les questions de sécurité soit sur l’assistance humanitaire au retour des réfugiés
[4].
Ceci concerne la police et la justice et plus généralement l’incapacité d’agir dans
la première phase, tant pour protéger la minorité serbe que pour combattre le développement de la criminalité organisée.
Veton Surroi, le directeur du principal quotidien de Pristina,
Koha Ditore, décrit
le problème comme suit : « L’apparition du crime organisé est d’abord liée à l’instauration de l’apartheid par Milosevic et son régime. Ensuite les guerres dans l’ex-Fédération yougoslave ont apporté, au Kosovo aussi, la “culture de la criminalité”
en commençant par la contrebande. Plus tard, l’insécurité et le flou général qui
règnent toujours autour de la notion de propriété privée, apparus à la fin de la guerre
au Kosovo, ont fourni les conditions idéales pour le développement du crime
organisé. En l’absence d’ordre public, en l’absence de police et de tribunaux, le
Kosovo est devenu un terrain idéal pour les crimes en tout genre »
[5].
Autrement dit, la condition première pour mettre fin aux violations les plus
flagrantes des droits de l’homme et instaurer les bases d’une transition démocratique est la création d’un État de droit. Mais comment construire des institutions
d’État (administration, police, justice, etc.) si l’on ne sait pas quel État on construit ?
Le protectorat aura du mal à s’acquitter du premier aspect en occultant le second.
Il en va de même pour les institutions démocratiques. Le « Représentant spécial »
à la tête de la MINUK, Hans Haekkerup, a octroyé en mai 2001 un « cadre constitutionnel » au Kosovo
[6]. Il permet l’élection d’un Parlement au suffrage universel
direct, qui investit ensuite un Premier ministre et un Président. Les élections se
sont déroulées dans des conditions jugées correctes par les « moniteurs » de
l’OSCE qui, par ailleurs, gère aussi les inscriptions sur les listes électorales. Le nouveau Parlement et le gouvernement sont en place, mais à lire de près le cadre
constitutionnel ils n’ont quasiment aucun pouvoir, à commencer par le seul qui vaille
en démocratie : celui de contrôler le budget. Si le principe
no taxation without
representation (pas d’impôt sans représentation politique) est une base essentielle
de la démocratie, le Kosovo n’en est certainement pas une. Il en va de même pour
d’autres domaines cruciaux concernant l’avenir du pays, tels que les lois sur les médias
ou sur les privatisations. Dans les deux cas, le Parlement kosovar est court-circuité
et c’est la MINUK qui produit et promulgue la loi. D’où deux problèmes liés :
d’abord le Parlement est une chambre où l’on parle, mais où l’on ne légifère pas
sur les dossiers importants. Ainsi, en avril 2002, il débattait des questions de sécurité (les frontières, l’enclave de Mitrovica) et pas du dossier des privatisations.
C’est le monde à l’envers : le Parlement débat de questions de sécurité qui théoriquement devraient rester entre les mains de la KFOR et de l’administration
internationale, alors qu’il est écarté de la délibération sur les questions où il devrait
faire son apprentissage de la démocratie. Mais surtout, une situation où un Parlement démocratiquement élu est systématiquement court-circuité par une administration internationale risque de déboucher rapidement sur un conflit de deux
légitimités : celle de la communauté internationale qui a « sauvé » le Kosovo de
la mainmise serbe, et celle des nouvelles instances kosovares démocratiquement élues.
La raison inavouée de ce verrouillage, c’est la crainte de voir le Parlement du
Kosovo affirmer sa « souveraineté » et sa vocation à mener le pays à l’indépendance.
Il est vrai que tous les leaders politiques sans exception se sont prononcés en faveur
de celle-ci : le seul débat pour eux porte sur les moyens et les échéances. Résultat :
lorsque, en novembre 2001, Hasim Thaci, l’ancien leader de l’UCK aujourd’hui à
la tête de la deuxième formation politique du pays, a pris la parole à la première session du Parlement démocratiquement élu du Kosovo, le « Représentant spécial »
lui a coupé le micro
[7] ! Or de deux choses l’une : soit le but du processus est de
convertir d’anciens guérilleros en démocrates non violents, comme on le fait, ou
cherche à le faire, en Irlande du Nord et au Timor (et il faut alors créer un espace
politique pour gérer la question litigieuse), soit on considère par avance qu’évoquer
les finalités du processus est une affaire trop sérieuse pour être laissée à l’incertitude
du débat démocratique. Avec le risque de vider ce dernier de sa substance.
Pour l’instant, il s’agit d’une crise de légitimité latente étant donné la reconnaissance
envers la communauté internationale, d’une part, et le caractère récent des nouvelles
institutions, d’autre part. Une enquête sociologique récente, menée simultanément
dans tous les pays des Balkans, révèle même une « exception kosovare »
[8]. Alors qu’à
des degrés divers les pays de la région sont caractérisés aujourd’hui par une crise de
confiance dans les institutions démocratiques et un pessimisme relatif quant à
l’avenir, la population du Kosovo est résolument optimiste (les deux tiers répondent
positivement à la question : « Votre pays évolue-t-il dans la bonne direction ? »
[9])
et surtout révèle une confiance rare dans les nouvelles institutions démocratiques
(Parlement, gouvernement, Président). L’optimisme s’explique en grande partie
par le sentiment d’émancipation par rapport à ce que le Kosovo avait connu depuis
la fin des années quatre-vingt sous Milosevic. La confiance dans les institutions repose
plus sur une identification et une attente que sur un exercice réel du pouvoir. Ceci
est confirmé par la confiance accordée à la police ( 75%, contre 24% en Serbie) et
à l’armée ( 83%), puisque la police est récente et sa performance, pour le moment,
peu convaincante, et que l’armée reste un objet virtuel dans un pays contrôlé par
la KFOR sous commandement d’un général d’un pays de l’UE.
Cet « état de grâce » ne durera pas
[10]. Une forte confiance dans des institutions
nouvelles sans pouvoir réel risque de déboucher au Kosovo sur un phénomène déjà
largement partagé dans les Balkans : la démocratie n’a pas de rival légitime, mais connaît
déjà ses symptômes de crise et de défiance envers les institutions parlementaires
[11].
Ceci est lié non seulement à la médiocre « performance » desdites institutions, mais
aussi, comme le révèle l’enquête sociologique comparée, au divorce entre les priorités des élites et celles des populations
[12]. Cette crise prématurée des institutions de
la démocratie représentative (au sens où elle intervient avant même que la transition
démocratique ne soit véritablement établie) est parfois perçue comme une justification du protectorat, alors que ce dernier contribue aussi à l’aggraver.
La plupart des États de la région sont des États en décomposition (
failed states),
c’est-à-dire qu’ils n’arrivent que partiellement à contrôler leur territoire et à
fournir les garanties de sécurité tant au sens physique que social
[13]. La présence internationale allant jusqu’au protectorat explicite se justifie par l’incapacité de l’État
à garantir la protection élémentaire des droits à ses citoyens, laissant son territoire
devenir une base de déstabilisation de ses voisins soit par intention (la Serbie et la
« purification ethnique ») soit par « omission » (le Kosovo et l’absence d’institutions
capables de s’opposer aux actes de violence contre la minorité serbe).
Cette symbiose entre des États en construction ou en reconstruction et la communauté internationale comporte aussi ses effets pervers pour la démocratie. En
simplifiant beaucoup, les élites politiques dans les Balkans dépendent de trois assises :
d’abord la communauté internationale, qui contribue à les financer et à les légitimer;
ensuite, les réseaux corrompus (ou mafieux), qui sont liés au pouvoir mais sont aussi
intéressés par les dividendes de l’assistance internationale ; enfin seulement les
électeurs, eux aussi intéressés par la présence internationale qui assure soit une aide
humanitaire soit un contrepoids à l’imbrication du pouvoir politique et des réseaux
corrompus ou mafieux
[14]. Inutile de dire que, dans ces
rent-seeking states, l’aide internationale, le clientélisme et la corruption vont souvent de pair. D’où l’importance
de ne pas se payer de mots : qu’entend l’administration internationale par « autonomie substantielle », pour reprendre le langage de la résolution 1244 sur le Kosovo ?
Quelle est la substance du
self-government invoqué par le patron de la MINUK ? Le
danger étant, c’est l’argument du texte ci-après, que le protectorat prolongé contribue
à « infantiliser » une société où le pouvoir n’a déjà été que trop longtemps confisqué, et à restreindre l’espace démocratique. Le vrai but d’un protectorat devrait être
d’œuvrer à sa propre dissolution. Pour ce faire, il faudra que les acteurs internationaux
au Kosovo comprennent que le
self-government, la responsabilité et la construction
d’institutions étatiques n’a de chances de mobiliser les énergies, d’obtenir l’adhésion
de la population aux institutions nouvelles que si l’on sait quel État on construit, que
si la question de l’indépendance cesse d’être un tabou pour devenir, en toute clarté,
une échéance qui se prépare. Il faudra parallèlement que les élites kosovares comprennent à leur tour que « l’indépendance » dont il est question n’est pas la souveraineté du XIX
e siècle, mais une souveraineté partagée du XXI
e siècle. Ils furent les
bénéficiaires de l’engagement international face à un État qui confondait « souveraineté » et impunité pour ses violations massives des droits de ses citoyens ou pour
son recours à la force. Ils devront faire l’apprentissage d’une souveraineté conditionnelle, c’est-à-dire qui se montre exigeante sur la renonciation à la violence ou le
respect des minorités. Cette conception de la souveraineté partagée (et de l’indépendance conditionnelle) suppose surtout que le désengagement progressif des protectorats soit parallèlement accompagné par un processus d’intégration européenne.
Le paradoxe actuel est que les pays qui ont le plus besoin de cette intégration dans
l’Europe post-communiste sont précisément les moins prêts à l’assumer. La question pour l’après-Milosevic, au Kosovo comme dans le reste des Balkans, est bien celle-ci : comment passer du protectorat à l’intégration ?
[1]
Aux « proconsuls » européens dans les Balkans il faut ajouter Erhard Busek, ancien ministre autrichien reponsable du Pacte
de stabilité censé coordonner la reconstruction et la coopération régionales. Un début de coordination dans les priorités des
protectorats européens commence à apparaître selon un axe double : d’une part, lutte contre le crime organisé, contrôle des
frontières, lutte contre la corruption, le trafic d’armes et de stupéfiants, et, d’autre part, construction d’institutions démocratiques et de l’État de droit, « stratégie à long terme qui ramènerait les réformes économiques, judiciaires et militaires
dans les Balkans sous le toit de l’UE », selon le compte-rendu d’une réunion de coordination publié dans le
Financial Times
du 13 mars 2002.
[2]
Independent International Commission on Kosovo,
The Kosovo Report. Conflict, International Response, Lessons Learned, Oxford
University Press, 2000. La Commission, créée en septembre 1999, était composée d’universitaires et de personnalités telles
que Richard Goldstone, membre de la Cour constitutionnelle d’Afrique du Sud, Carl Tham, ancien ministre suédois de l’Éducation, ou Theo Sommer, directeur de l’hebdomadaire
DieZeit. La difficulté immédiate était d’écrire sur un sujet mouvant
en évitant, autant que possible, de rester à la surface des problèmes et dans le diplomatiquement correct. C’est ainsi que le
bilan et l’évaluation du « protectorat » sont liés à la question qu’occultent de préférence les représentants de la communauté
internationale : celle du statut final du Kosovo. Les propositions qui prolongent l’analyse de la Commission n’ont d’autre
but que d’attirer l’attention sur certaines implications ou effets pervers des options politiques concernant la présence internationale et le statut futur du Kosovo. C’est là, aussi, que se posent les questions de statut ou de déontologie entre « le chercheur et le commissaire ».
[3]
Voir International Crisis Group,
Still Buying Time : Montenegro, Serbia and the European Union, Bruxelles, ICG, mai 2002.
[4]
L’approche de Bernard Kouchner fut tour à tour critiquée par Milosevic et Thaci (le leader de l’UCK), par les médias
américains et par certains militaires français, ce qui donne à penser qu’il faisait du bon travail. Son bilan est aujourd’hui jugé
très positivement par les Kosovars, surtout en comparaison de celui de son successeur, le Danois Hans Haekkerup, adepte
d’une gestion jugée distante et autoritaire.
[5]
Veton Surroi, « Ne laissons pas notre pays aux criminels », en français dans
Courrier International n° 599,25 avril-1
er mai 2002.
[6]
Pour sa version de « l’autonomie substantielle » accordée au Kosovo, voir Hans Haekkerup, « Waiting for Kosova self-government » in
Kosova & Balkan Observer, janvier 2002, pp. 7-10. Le schéma institutionnel de l’administration internationale
comporte quatre piliers coordonnés par le Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU : Affaires humanitaires (géré
par le HCR), qui fut dissous en juillet 2000 étant donné la rapidité du retour des réfugiés; Administration civile; Construction
de la démocratie : gouvernance et société civile (géré avec l’OSCE); Reconstruction (géré avec l’UE). Or le second pilier est
composé de départements (agriculture, emploi, culture, environnement, administration locale, services publics, santé, justice,
sports, jeunesse, transports) qui doublent de fait la structure du gouvernement. Sans faire des parallèles discutables, on ne peut
s’empêcher de noter que, sous le communisme, les structures gouvernementales étaient aussi doublées de structures du parti
et qu’aucun ministre ne prenait une décision importante sans le feu vert du département concerné du Comité central.
[7]
Le réflexe de couper le micro semble se répandre dans la gestion internationale des conflits balkaniques. C’est le juge du
TPIY qui avait inauguré cette pratique en coupant le micro à Slobodan Milosevic lorsque celui-ci s’écartait des charges pesant
sur lui pour dénoncer l’OTAN et le tribunal lui-même. Hans Haekkerup semble s’être érigé en juge et partie de la démocratie parlementaire au Kosovo.
[8]
Il s’agit de la première enquête de cette importance conduite simultanément dans une dizaine de pays des Balkans : le
projet
South East Europe Public Agenda Survey, lancé par International IDEA et réalisé par les principaux instituts dans les
pays concernés capables de mener de telles enquêtes. Les premiers résultats ont été présentés à Pristina par J.Rupnik, conseiller
du projet, à la réunion des ambassadeurs de l’OSCE dans les Balkans en avril 2002.
[9]
La Macédoine et la Bulgarie sont les plus pessimistes (moins de 20% croient à une évolution positive) alors que la Serbie
se place derrière le Kosovo, avec environ 50%.
[10]
Il est sans doute aussi lié à l’amélioration de la situation économique, à laquelle contribuent tant l’assistance internationale à la reconstruction que l’aide de la diaspora. Voir D.G. Demekas
et al.,
Building Peace in South East Europe, Macroeconomic Policies and Structural Reforms since the Kosovo Conflict, Washington, Banque mondiale et Fonds monétaire international, 2002 ; D.G. Demekas, J. Herderschee, D. Jacobs,
Kosovo, Institutions and Policies for Reconstruction and Growth,
Washington, FMI, 2002.
[11]
Dans plupart des pays, on note une faible confiance dans les institutions politiques et dans le pouvoir, qui contraste avec
la confiance envers des institutions symboliques telles que l’Église ou l’Université.
[12]
L’une des principales conclusions de l’enquête mentionnée est le décalage entre les priorités et les inquiétudes de la population, centrées sur les questions socio-économiques (chômage, pauvreté, corruption), et celles des élites du pouvoir, davantage préoccupées par la « question nationale ».
[13]
Pour une perspective comparative sur cette problématique, voir M. Ignatieff, « Intervention and state failure »,
Dissent,
hiver 2002, pp. 115-124. La question des protectorats internationaux abordée ici pour les Balkans se pose aussi, dans des
contextes différents, en Afrique du Sud-Ouest ou en Afghanistan. La comparaison du Kosovo et du Timor oriental pourrait
être intéressante, puisque c’est l’intervention au Kosovo qui a accéléré l’intervention au Timor, que le tout premier responsable
de l’ONU au Kosovo en juin-juillet 1999 (S. Vieira de Melo) a été ensuite nommé au Timor où, à la suite d’élections générales, l’indépendance a été proclamée en mai 2002.
[14]
Il est intéressant de noter que, selon l’enquête
Public Agenda Survey de janvier-février 2002, déjà mentionnée, c’est au
Kosovo que la présence des institutions internationales est la mieux perçue (l’opinion la plus négative se rencontre en
Serbie et en Republika Srpska). L’institution internationale la plus favorablement perçue est l’Union européenne : principal
fournisseur d’aide et objectif politique à long terme.