2002
Critiques internationales
L’indépendance conditionnelle : pourquoi ?
Le rapport de suivi sur le Kosovo
[1]
par la Commission internationale indépendante sur le Kosovo présidée par Richard Goldstone et Carl Tham
Le texte qui suit a été rédigé juste avant les terribles événements du 11 septembre 2001 aux États-Unis. La guerre contre le terrorisme à l’échelle mondiale a rejeté dans l’ombre presque toutes les autres questions internationales.
Nous sommes très inquiets des conséquences que cela pourrait avoir pour la population du Kosovo. La guerre conduite par l’OTAN en 1999 s’achèverait en tragédie
si le Kosovo était une fois de plus oublié ou, pire, si on laissait Belgrade libre de
faire obstacle à son droit à l’autodétermination : certaines déclarations du gouvernement de la RFY ne sont pas rassurantes. La Commission considère de son devoir
de rappeler aux dirigeants de la communauté internationale que le statut du Kosovo
n’est toujours pas fixé, et que laisser cette question pendante est à la fois cruel pour
les Kosovars et dangereux pour la stabilité des Balkans.
La légitimité d’une intervention humanitaire ne dépend pas seulement de ce qui
se passe pendant et immédiatement après celle-ci, mais aussi de son suivi à plus long
terme. Dès lors qu’on s’engage dans une telle action, on a le devoir de veiller à ce
qu’elle débouche sur des résultats positifs et stables.
Le rapport publié en octobre 2000 par la Commission internationale indépendante sur le Kosovo aboutissait à deux grandes conclusions. Premièrement, l’intervention de l’OTAN était illégale mais légitime. Illégale, parce qu’elle s’est faite sans
l’assentiment préalable du Conseil de sécurité des Nations unies; légitime, parce
que de scandaleuses violations des droits de l’homme étaient en cours, que toutes
les voies diplomatiques pour y mettre fin avaient été explorées en vain, et qu’elle
a conduit à la libération du Kosovo, mis fin à l’oppression des Albanais de la province et permis le retour chez eux de tous ceux que les forces serbes avaient expulsés
durant la guerre. Deuxièmement, il allait falloir accorder au Kosovo une « indépendance conditionnelle », c’est-à-dire qu’il lui faudrait un gouvernement autonome, en dehors de la République fédérale de Yougoslavie, mais dans un cadre international spécifique où la communauté internationale continuerait d’assurer la
sécurité des frontières et la protection des minorités.
La publication du rapport a suscité un grand intérêt et force débats. La question posée le plus fréquemment aux membres de la Commission a été de savoir si
ses propositions demeuraient d’actualité compte tenu des évolutions ultérieures,
notamment de la chute de Milosevic et de l’avènement à Belgrade d’un nouveau
gouvernement attaché à la démocratie, de l’extension de la violence à la Macédoine
et au sud de la Serbie, enfin de la promulgation d’un nouveau cadre constitutionnel
pour le Kosovo.
Selon certaines critiques, la persistance de la violence et d’un fort taux de criminalité à l’intérieur du Kosovo, les assassinats et les expulsions de Serbes et de
membres d’autres minorités à titre de représailles, ainsi que la propagation de la
violence dans les régions voisines remettent en question la légitimité de l’intervention
de l’OTAN ; en outre, « l’indépendance conditionnelle » ne serait plus urgente,
dans la mesure où la dictature brutale qui régnait à Belgrade a disparu ; pire,
reprendre le débat sur le statut futur du Kosovo risquerait de perturber le fragile
processus de démocratisation en Serbie. Il est indéniable que les événements
récents ont inversé le sentiment majoritaire de par le monde, jusque-là plutôt
positif envers les Albanais du Kosovo et négatif envers les Serbes.
La Commission a donc décidé de produire un additif à son rapport pour tenir
compte de ces critiques. Il s’agit d’évaluer la pertinence de ses propositions initiales
au regard de l’évolution de la situation dans les Balkans, de se demander si l’intervention de l’OTAN peut toujours être considérée comme légitime compte tenu
des suites de l’intervention, et de vérifier que la proposition d’« indépendance
conditionnelle » demeure valable. Nous commencerons par un tableau des événements positifs et négatifs intervenus dans la région. Nous examinerons ensuite
la situation au Kosovo même, en particulier les effets du nouveau cadre constitutionnel. Puis nous réexaminerons et préciserons la proposition d’« indépendance
conditionnelle » et débattrons des mécanismes de mise en œuvre, et notamment
de la nécessité d’un cadre régional.
Évolutions intervenues dans les Balkans
L’élément positif est que le nationalisme expansionniste et militariste n’est plus au
pouvoir. Après une décennie au cours de laquelle la politique régionale a été
dominée par des ethno-nationalistes radicaux, la chute de Milosevic a coïncidé avec
l’arrivée au pouvoir, dans l’ensemble de la région, de non-nationalistes ou de nationalistes modérés favorables au changement démocratique et cherchant soutien et
inspiration auprès de l’Occident, en particulier de l’Union européenne. À Belgrade, Vojislav Kostunica préside à une transition ambiguë : la démocratie, l’État
de droit et l’indépendance des médias ont considérablement progressé, tandis que
les structures et le personnel de l’appareil militaire et policier de l’ancien régime
restent globalement inchangés. En outre, l’attachement au Kosovo en tant que symbole des aspirations nationales serbes est toujours présent au sein de la population
et des pouvoirs publics. Le transfèrement de Milosevic à La Haye pour qu’il soit
jugé par le Tribunal pénal international a surtout été dicté par des motivations économiques (afin de pouvoir bénéficier de l’aide de l’Occident) et a permis d’éviter
un procès à l’intérieur du pays. Mais la découverte de charniers, qui en a été l’un
des effets, a suscité en Serbie des interrogations sur le passé qui pourraient jouer
un rôle important dans le processus de démocratisation, même si tout danger de
réaction inverse n’est pas écarté. L’avenir constitutionnel de la Yougoslavie demeure
incertain, notamment après l’élection au Monténégro – certes à une faible majorité– d’une coalition favorable à l’indépendance.
La Croatie a rompu encore plus nettement avec l’héritage de feu le président
Franjo Tudjman, fait d’autoritarisme et d’extrémisme nationaliste. Le président Stipe
Mesic s’est clairement engagé en faveur d’un renforcement de la coopération avec
le Tribunal pénal international. L’arrestation du général Mirko Norac, en dépit de
manifestations de grande ampleur à Split, a été un acte de courage politique que
les capitales occidentales n’ont pas assez salué, de même que la rupture avec les ultranationalistes d’Herzégovine qui, soutenus à Zagreb par l’Union démocratique
croate (HDZ), torpillaient depuis des années la mise en œuvre des accords de
Dayton. Enfin, la Croatie s’est engagée à permettre le retour des Serbes expulsés
de Krajina à l’été 1995.
La Bosnie-Herzégovine a, elle aussi, connu une évolution encourageante. Une
coalition de partis non nationalistes et nationalistes modérés, l’Alliance pour le
changement, est arrivée au pouvoir à la suite des élections de novembre 2000. Les
sociaux-démocrates sont aujourd’hui la formation la plus importante de la Fédération croato-musulmane ; ils ont supplanté le Parti de l’action démocratique
(SDA), parti nationaliste musulman de l’ancien président Alija Izetbegovic. Dans
la Republika Srpska, le gouvernement de Milan Ivanovic semble favorable à la
réforme démocratique, à la transparence et à la justice. Le retour des réfugiés s’est
accéléré, même là où leur groupe ethnique n’est pas dominant. Toutefois, la volonté
de coopérer avec le TPI, affirmée par les autorités, ne s’est pas encore concrétisée.
Il faut ajouter la modération constante de la Bulgarie, même si les conséquences
de l’élection de l’ancien roi et celles de la guerre en Macédoine voisine demeurent
encore imprévisibles. L’attitude de la Grèce dans l’ensemble de la région, en particulier en Macédoine, est de plus en plus constructive; cette rupture tant attendue
avec la politique d’agitation nationaliste des gouvernements précédents est due en
grande partie à l’influence du ministre des Affaires étrangères Georges Papandréou.
Par ailleurs, le gouvernement socialiste de l’Albanie s’est félicité des changements
intervenus à Belgrade; il a réaffirmé son soutien à l’intégrité des frontières et son
opposition à l’emploi de la violence. Bref, le paysage offert par les Balkans semble
plus prometteur qu’à l’époque où nous rédigions notre rapport : globalement, la
région semble prête pour un changement démocratique, pour la stabilité et pour
l’intégration régionales.
Cependant, si le projet nationaliste et expansionniste, cause des guerres dans les
Balkans, paraît avoir été mis en échec au niveau gouvernemental, tous ces conflits
ont laissé leurs traces dans les populations sous forme de sentiments extrémistes.
Le traumatisme qu’ils constituent suscite des émotions violentes – peur, culpabilité, méfiance – difficiles à soulager et qui poussent à chercher le réconfort dans
les certitudes illusoires de l’identification ethnique. En outre, la désintégration de
la Yougoslavie et la guerre ont ruiné l’économie. Le PIB a très fortement chuté et
le chômage connaît des taux sans précédent : 40 à 50% dans certaines zones. Une
économie illégale liée aux réseaux criminels et aux groupes paramilitaires s’est
mise en place dans toute la région au cours de la guerre, et beaucoup de gens
dépendent pour vivre d’activités illégales, ou du moins informelles, « protégées »
jusqu’ici par les partis nationalistes. Enfin, la guerre a affaibli la société civile et les
forces politiques non nationalistes. Une certaine démocratie commençait à se
développer en Yougoslavie dans les années 1990-1992, en particulier dans les
villes. Mais ce sont précisément les citadins de niveau d’éducation élevé et peu
marqués sur le plan religieux, socle d’une démocratisation potentielle, qui ont
quitté le pays ou ont été tués; cela est vrai en particulier en Bosnie-Herzégovine,
en Croatie et en Serbie.
Cet héritage se traduit par l’audience persistante des partis nationalistes en certains points de la région. Les partis aujourd’hui au pouvoir à Belgrade ont largement axé leur campagne sur un programme nationaliste, quoique démocratique.
En Croatie, le HDZ a obtenu de bons résultats aux dernières élections locales. En
Bosnie-Herzégovine, malgré le succès des sociaux-démocrates, les observateurs extérieurs ont été déçus par les pourcentages de voix que continuent de recueillir les
partis nationalistes. Au Monténégro, les partis favorables à l’indépendance ont
obtenu une courte majorité aux élections d’avril 2001. En Macédoine, la victoire
du parti nationaliste macédonien VMRO et du parti albanais ultra DPA en
novembre 1998, après des années de gouvernement social-démocrate, a constitué
un facteur important dans le déclenchement du conflit.
Plus important encore, les incidents, les mouvements de protestation et même
la violence nationalistes persistent. On a mentionné plus haut les manifestations
de Split. En Bosnie, il y a eu de violentes manifestations en Herzégovine occidentale
contre les tentatives internationales de démantèlement des structures du pouvoir
nationaliste, tout comme en Republika Srpska lorsque la communauté musulmane a voulu reconstruire des mosquées détruites pendant la guerre. De nombreux
incidents ont également visé les réfugiés et les personnes déplacées rentrant chez
elles, ainsi que la reconstruction de symboles culturels ou religieux.
Surtout, la violence dans le sud de la Serbie et en Macédoine souligne que la
« question albanaise » est loin d’être réglée. Dans le sud de la Serbie, l’« Armée
de libération de Presevo, Medvedja et Bujanovac » (UCPMB) a fait son apparition
au début de l’année 2000. Ces trois districts avaient été ôtés au Kosovo après la
Seconde Guerre mondiale, tandis que certaines zones de Serbie, pourtant majoritairement serbes, lui étaient au contraire ajoutées. Les raisons officielles invoquées
avaient trait aux voies de communication vers la Grèce, l’Albanie et la Turquie, mais
cela avait eu pour effet de réduire la proportion d’Albanais dans la population de
la province. L’UCPMB s’est développée, ainsi que d’autres groupes armés, dans
la « zone de sécurité terrestre » créée après l’arrivée des troupes de l’OTAN en
juin 1999. Cette zone était supposée séparer les forces de l’OTAN des forces
yougoslaves, et seuls des policiers serbes et monténégrins équipés d’armes légères
étaient autorisés à y pénétrer. Après le changement politique à Belgrade, le nouveau gouvernement serbe a engagé des négociations avec l’UCPMB et l’OTAN,
aboutissant à un accord qui concédait davantage de droits aux Albanais de la région,
prévoyait la démobilisation, le désarmement et l’intégration des anciens combattants dans les forces de sécurité locales et autorisait les forces yougoslaves à revenir dans la zone de sécurité terrestre.
L’accord de Presevo constitue un véritable modèle pour ce type de négociations.
La volonté d’aboutir du gouvernement serbe, les pressions exercées par l’OTAN
sur la partie albanaise, l’implication à la fois des chefs des groupes armés et des
Albanais de la région, ainsi que la confiance entre les diverses parties ont été les
ingrédients du succès. La volonté tangible du gouvernement serbe de consulter
directement le plus possible d’habitants de la zone a constitué une innovation
déterminante qui pourrait beaucoup apporter aux efforts de paix dans d’autres
régions du monde
[2]. Reste à voir toutefois, à plus long terme, si l’accord sera effectivement appliqué.
La situation en Macédoine est très différente. L’Armée de libération nationale
(ALN), tout comme l’UCPMB, s’est développée dans la zone de sécurité terrestre
et, tout comme pour l’UCPMB, nombre de ses membres étaient d’anciens combattants de l’Armée de libération du Kosovo (UCK). En particulier, un grand
nombre d’Albanais de Macédoine appartenaient au LPK (Levizja Popullarë e
Kosovës), le parti politique de gauche qui avait initialement créé l’UCK et que finançait la diaspora par le biais du Fonds pour la patrie (Homeland Calling Fund).
Comme pour l’UCPMB, on était en droit de se demander pourquoi des groupes
d’activistes albanais avaient pu se développer à l’intérieur de la zone de sécurité
terrestre et pourquoi la KFOR n’avait pas empêché leur approvisionnement. L’une
des explications avancées est que cela était délibéré : avant la chute de Milosevic,
les États-Unis voulaient déstabiliser le sud de la Serbie. C’est l’explication la plus
en vogue dans les milieux tant serbes qu’albanais. Chez ces derniers, cela a contribué
à développer le sentiment que les Américains étaient « de leur côté » et qu’il était
possible d’agir en toute impunité. Une explication beaucoup plus réaliste est la réticence du commandement à faire courir des risques aux forces de maintien de la paix :
la proportion des soldats de la KFOR ayant pour mission de protéger la force
elle-même est telle que l’effectif restant est insuffisant pour assurer les missions de
sécurité publique.
Diverses raisons ont été données à l’explosion de la violence en Macédoine en
février 2001 : il s’agissait de protéger des itinéraires de contrebande de cigarettes
ou une cache d’armes dont l’accès était interdit par un accord frontalier entre la
Serbie et la Macédoine; c’était une provocation d’anciens paramilitaires serbes dans
la région ; ou encore, maintenant que le Kosovo était sur la voie d’une solution,
il était temps de s’occuper du problème des droits des Albanais en Macédoine, et
la preuve était faite que les méthodes violentes étaient plus efficaces que les voies
pacifiques pour attirer l’attention. Quoi qu’il en soit, la violence s’est propagée beaucoup plus rapidement que prévu. L’actuel gouvernement est une coalition entre le
VMRO et le DPA. Jusqu’aux élections de novembre 1998, les deux partis avaient
adopté des positions extrêmes. Il arrivait au VMRO de se déclarer favorable à un
État ethniquement homogène; quant au DPA, il préconisait une fédéralisation de
la Macédoine, avec une partie occidentale distincte, l’« Ilirida », sous contrôle
albanais. Les deux partis ont mis en sourdine ce type de discours après avoir
constitué un gouvernement de coalition. La situation en Macédoine n’avait rien
à voir avec celle qui régnait au Kosovo sous la férule de Milosevic, avant l’intervention de l’OTAN. C’était une société démocratique, même si les Albanais, qui
représentent un tiers de la population, avaient le sentiment d’être des citoyens de
seconde zone. Et pas tout à fait à tort : la Constitution dispose en effet que la
Macédoine est l’État du peuple macédonien (c’est-à-dire slave); la langue officielle
est le macédonien et il n’ya pratiquement pas d’enseignement secondaire ou supérieur en langue albanaise ; le nombre des Albanais dans la fonction publique, en
particulier dans l’armée et dans la police, est très faible
[3].
La situation en Macédoine ne ressemble pas non plus à celle qui règne dans la
vallée de Presevo. Contrairement à la Serbie, le gouvernement macédonien, avec
le soutien des gouvernements occidentaux, a riposté à la violence par une stratégie
classique de contre-insurrection : bombardement des villages dans lesquels l’ALN
était supposée se trouver, arrestation – et, semble-t-il, torture – de civils albanais
afin d’identifier les membres de l’ALN
[4]. Du fait de cette stratégie, la population
albanaise, et même les partis qui avaient cherché (sans grand succès) à faire valoir
ses revendications par des moyens pacifiques se sont ralliés à la cause de l’ALN.
Les deux camps ont perpétré des déplacements de population : environ 120000 personnes ont dû quitter leurs foyers ; 80 000 se sont réfugiées au Kosovo, dont
50 000 sont à ce jour rentrées chez elles. Un accord de paix a été négocié en
août 2001 et approuvé par le Parlement début septembre, sous la pression de la communauté internationale; une force de l’OTAN a été envoyée en Macédoine pour
collecter les armes remises volontairement par l’ALN. Cet accord répond à la
plupart des revendications albanaises, mais la manière dont celles-ci ont été satisfaites augure mal de la confiance mutuelle et de la coopération entre les deux
communautés à l’avenir. Les moyens violents mis en œuvre par la guérilla et par
les forces gouvernementales ont sapé les bases de la confiance nécessaire à la viabilité d’un État fondé sur la coexistence de deux communautés.
Dans l’ensemble, nous ne sommes guère optimistes sur la maîtrise de la violence.
Comme les dix dernières années nous l’ont appris, celle-ci est contagieuse dans la
région. Elle se propage à cause de l’incertitude sur les frontières et sur le statut politique, au travers de réseaux criminels et paramilitaires ou par le biais des réfugiés
et des déplacés, et elle est nourrie par les appétits tant des États voisins que de divers
« entrepreneurs » de guerre
[5]. Nombre des facteurs qui ont donné naissance à
l’explosion de violence en Macédoine (fort taux de chômage, contrebande et autres
activités illégales, incertitude, frustrations ethniques) existent ailleurs dans la
région, par exemple au Monténégro.
La situation au Kosovo et l’illusion de l’autonomie
La situation au Kosovo est, elle aussi, caractérisée par des éléments positifs et
négatifs. Les premières élections municipales libres se sont déroulées, de manière
remarquablement pacifique, en octobre 2000. Les modérés de la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), sous la direction d’Ibrahim Rugova, ont remporté une nette
victoire : l’électorat a sanctionné les candidats issus de l’Armée de libération du
Kosovo (UCK), menés par Hashim Thaci, car ces derniers restent associés à ses
yeux à la violence et à la criminalité locales. Le nouveau Représentant spécial du
Secrétaire général des Nations unies, Hans Haekkerup, a promulgué un cadre
constitutionnel permettant la tenue d’élections générales en novembre 2001. Le
nouveau gouvernement serbe coopère avec la MINUK, qui a ouvert un bureau à
Belgrade. Un comité yougoslave de coopération avec le Kosovo a été créé à Pristina. Les nationalistes serbes les plus extrémistes sont ainsi marginalisés (par
exemple, les financements destinés aux paramilitaires serbes à Mitrovica ont cessé)
et les Serbes du Kosovo sont fortement encouragés à participer à la vie politique.
Des forces de police internationales et locales ont été mises en place et un système
judiciaire est en cours de création. La reprise économique est amorcée; les recettes
internes représentaient 75 % du budget consolidé en 2001, et le soutien de la
diaspora à la reconstruction s’est élevé au double des subventions publiques.
Du côté négatif, cependant, le niveau de criminalité et de violence reste inacceptable, malgré une certaine stabilisation. Si la violence ethnique a diminué, c’est
surtout parce que les Serbes vivent désormais presque tous dans des enclaves et que
leur liberté de circulation s’en trouve restreinte. Mitrovica est aujourd’hui divisée,
tant économiquement que politiquement. La KFOR s’est montrée incapable et peu
désireuse de mettre un terme à la violence persistante dirigée contre les minorités
ethniques. C’est le plus grand échec depuis l’intervention de l’OTAN, et il faut le
considérer comme une véritable tache morale, même si à l’évidence il était difficile à éviter. Il subsiste des explosions de protestation et de violence nationalistes,
particulièrement à Mitrovica où des « guetteurs » postés sur la partie serbe du pont
veillent à préserver la division de la ville. Les dirigeants politiques albanais du
Kosovo se déclarent certes hostiles à la violence mais ne font aucun effort réel pour
s’en rendre maîtres, par exemple en exerçant des pressions sur les militants de
base, en engageant un dialogue et une coopération véritables avec les Serbes ou,
plus généralement, en s’efforçant de créer une atmosphère différente; surtout, ils
gardent une attitude équivoque sur les événements de Macédoine et du sud de la
Serbie, en évitant de condamner ouvertement l’UCPMB ou l’ALN. Enfin, le taux
de chômage officiel reste élevé, de l’ordre de 50 %, ainsi que l’activité économique illégale – construction sauvage, racket, contrebande ou trafic. Ces activités
découragent l’investissement intérieur et étranger.
Dès les débuts de la MINUK et de la KFOR en juin 1999, l’incertitude quant
au statut final du Kosovo a créé des tensions entre les acteurs de la vie politique
locale et les représentants de la communauté internationale ainsi qu’au sein de cette
dernière, comme nous l’avons souligné dans notre rapport. La résolution 1244 de
l’ONU stipulait que la MINUK devait préparer le Kosovo à une autonomie et à
un autogouvernement substantiels au sein de la RFY. Elle envisageait même de maintenir une présence de la police de la RFY au Kosovo. Toutefois, après ce que la population du Kosovo avait subi de la part des autorités serbes et yougoslaves (négation
des droits civils, attaques contre les villages, massacres, et finalement expulsions
généralisées), tout exercice de la souveraineté de la RFY sur le Kosovo était, par
simple réalisme, à exclure dès juin 1999. De même, « l’autonomie et l’autogouvernement substantiels » n’étaient acceptables par la population albanaise que
comme étape vers une forme d’indépendance. L’administration de la MINUK, et
plus généralement la communauté internationale, étaient divisées entre ceux qui
considéraient l’administration de l’ONU comme un instrument transitoire destiné
à préparer les habitants du Kosovo à l’autonomie et ceux qui y voyaient un protectorat durable. Lors de ses nombreuses visites au Kosovo, la Commission a été
frappée par la condescendance très impériale de certains éléments de l’administration
internationale à propos de la capacité des habitants du Kosovo à s’autogouverner.
Le Cadre constitutionnel d’autogouvernement provisoire promulgué en mai 2001
par le Représentant spécial du Secrétaire général des Nations unies, Hans Haekkerup,
après des consultations restreintes avec les acteurs de la vie politique locale
[6], a fixé
les règles du jeu pour la période précédant et suivant les élections générales de
novembre 2001. Il prévoit une Assemblée avec une garantie de représentation
pour les minorités ethniques, un Président élu par cette assemblée et un Premier
ministre et un gouvernement choisis par le Président. Le gouvernement du Kosovo
peut gérer ses affaires intérieures (économie, éducation, transports, administration
locale, pouvoir judiciaire, prisons et médias), mais ce pouvoir est limité par toute
une série d’attributions réservées au Représentant spécial : celui-ci peut dissoudre
l’Assemblée et convoquer de nouvelles élections, fixer « les paramètres financiers
et les grandes orientations » du budget, nommer et révoquer les juges et les procureurs, contrôler la Force de protection du Kosovo, les douanes, la direction du
logement et des biens immobiliers, désigner tous les hauts responsables économiques,
surveiller l’ensemble des relations extérieures et assurer la coordination avec la KFOR
en matière de sécurité intérieure et aux frontières.
Les larges pouvoirs accordés au Représentant spécial signifient qu’au lieu de
l’autogouvernement substantiel promis aux habitants du Kosovo par la résolution 1244, ceux-ci n’obtiendront en fait qu’une autonomie très limitée, et pour
tout dire illusoire. Ces dispositions constitutionnelles apparaissent dictées par une
méfiance généralisée à l’égard des capacités administratives et politiques de la population. Or si l’on se défie de la population, celle-ci, selon toute probabilité, se montrera méfiante à son tour. La Commission considère que les habitants ne se comporteront pas de manière responsable tant qu’on ne leur aura pas confié de
responsabilités. Il y a lieu de craindre qu’une fois désignés le Président, le Premier
ministre et le gouvernement du Kosovo, à la suite des élections de novembre 2001,
tout sera en place pour des litiges toujours plus nombreux autour des pouvoirs
réservés du Représentant spécial, et plus généralement entre une élite politique
locale confirmée par l’électorat, désireuse d’obtenir plus de pouvoir dans le cadre
de l’autogouvernement, et une administration internationale cherchant à préserver
ses prérogatives. Le conflit qui couve depuis longtemps entre les conceptions internationales de l’autogouvernement et celles des habitants pourrait alors évoluer vers
une crise constitutionnelle, qui ferait obstacle au développement économique et social
à long terme.
Cette situation mal résolue a aussi des répercussions extérieures. La « question
albanaise » est liée au fait que la majorité de la population albanaise s’est trouvée,
après la Seconde Guerre mondiale, en dehors de l’Albanie, principalement dans
ce qui était alors la Yougoslavie. Aujourd’hui, il y a quelque 400 000 Albanais en
Serbie, près de 2 millions ( 90 % de la population) au Kosovo, 600 000 à 700 000
en Macédoine sur une population totale de 2 millions d’habitants, et 40 000 au
Monténégro. En Albanie même, 95% des 3,5 millions d’habitants sont albanais.
Si certains ont sans doute rêvé d’une Grande Albanie durant l’ère communiste, ce
rêve a volé en éclats après le contact avec la réalité, en particulier après la guerre
de 1999, lorsque de nombreux Albanais du Kosovo se sont trouvés réfugiés en
Albanie jusqu’à la fin du conflit. L’expérience relativement libérale des Albanais d’ex-Yougoslavie, qui avaient souvent travaillé en Europe occidentale, est radicalement
différente de celle des Albanais d’Albanie, qui vivaient dans la société la plus stalinistemaoïste et la plus fermée d’Europe. Nombreux sont les Serbes et les Macédoniens qui croient que l’objectif des Albanais est la Grande Albanie, mais la plupart de ces derniers, y compris les combattants de la guérilla, affirment qu’ils ne
veulent que l’indépendance du Kosovo, la garantie des droits des Albanais en
Serbie, en Macédoine et au Monténégro, ainsi que des frontières suffisamment
ouvertes pour que les Albanais puissent circuler librement et rencontrer leurs
proches établis dans différents pays. Sur ce dernier point, ils citent souvent l’exemple
de l’Allemagne, de la Suisse et de l’Autriche, où bon nombre d’entre eux ont vécu.
L’incertitude quant au statut futur du Kosovo a pour effet que la question albanaise n’est pas réglée et que, par conséquent, celle des frontières reste en suspens.
Ce n’est pas, comme le craignent certains, l’indépendance du Kosovo qui pourrait
avoir un effet dominos en encourageant les revendications d’autonomie territoriale
ailleurs, mais bien plutôt l’incertitude sur l’avenir qui donne à penser à certains
acteurs que tout reste à jouer et que le sud de la Serbie et certaines parties de la
Macédoine peuvent encore entrer dans l’équation. En d’autres termes, les conflits
récents peuvent être considérés comme un effet de l’incertitude, celle-ci incitant
les acteurs à essayer de changer les choses sur le terrain avant qu’un règlement définitif ne soit trouvé. Incertitude et instabilité agissent comme des « mécanismes de
contagion ».
Réexamen de l’idée d’indépendance conditionnelle
La résolution 1244 du Conseil de sécurité des Nations unies n’a pas défini l’avenir
à long terme du Kosovo. La proposition d’indépendance conditionnelle repose sur
un fondement normatif : elle découle des agressions systématiques perpétrées
pendant des années à l’encontre des droits des Albanais du Kosovo et de la conséquence de ces agressions, le rejet par ces derniers de l’autorité serbe. Dans son rapport, la Commission examinait concurremment quatre autres options : partage,
protectorat de durée indéterminée, indépendance pleine et entière, autonomie au
sein d’une République fédérale de Yougoslavie démocratique. Certains estiment
que l’évolution intérieure et extérieure décrite dans les précédentes sections rend
telle ou telle de ces autres options plus souhaitable. Nous pensons toutefois que
ces nouveaux éléments ne modifient pas le fondement normatif de l’indépendance
conditionnelle. De plus, et indépendamment du fait que le contexte est encore susceptible de se modifier, la Commission est parvenue à la conclusion que les raisons
pour lesquelles elle avait rejeté les quatre autres options demeurent valables, et même
sont encore renforcées par les derniers événements. Résumons brièvement ces
motifs :
Le partage. Cette éventualité a récemment été remise en avant, en particulier par le
vice-président serbe Covic, qui a laissé entendre que le Kosovo pourrait être divisé,
sa partie Nord devenant une entité analogue à la Republika Srpska. Dans notre
rapport, nous insistons sur une objection de principe au partage : il enfreindrait
« l’engagement moral pris par la communauté internationale d’éviter les déplacements de populations et de soutenir le caractère multi-ethnique et mixte des
sociétés balkaniques » (p. 267). Mais il existe également des objections d’ordre pratique : un partage ne serait jamais accepté par la majorité albanaise qui, à tort ou
à raison, considère que le complexe minier de Trepca, dans le nord du Kosovo,
constitue l’un des principaux actifs de ce dernier. Cette option risquerait fort de
déboucher sur un regain de violence dans la vallée de Presevo, dans le but d’échanger
Mitrovica contre Presevo.
Le protectorat de durée indéterminée. C’est l’option qui découle du nouveau Cadre
constitutionnel. Elle est inacceptable pour toutes les raisons mentionnées ci-dessus. Même si elle est susceptible d’atténuer les incertitudes dans le cas où l’indépendance serait clairement exclue, la tension entre l’administration internationale et les revendications d’autodétermination des Kosovars risquerait d’atteindre
un point de rupture.
L’indépendance pleine et entière. Tant que les violences politiques continueront, aussi
bien au Kosovo que dans les régions voisines, la perspective d’indépendance totale
est exclue. Pour dire les choses en termes simples, une indépendance totale serait
inacceptable, dans le contexte actuel, aussi bien pour la minorité de la population
que pour les États voisins, et n’aurait que peu de chances d’être approuvée par le
Conseil de sécurité des Nations unies, de l’autorité duquel dépend le statut ambigu
actuel.
L’autonomie au sein d’une RFY démocratique. Le renversement de Milosevic rend effectivement cette quatrième option plus attrayante, tant pour Belgrade que pour la
communauté internationale. Une idée souvent avancée est celle d’une organisation en « trois républiques » dans laquelle le Kosovo deviendrait, au sein d’une
Yougoslavie reconstituée, une république ayant le même statut que la Serbie et le
Monténégro; la résolution 1244 se réfère à la souveraineté de la Yougoslavie, non
à celle de la Serbie, ce qui ouvre la possibilité de séparer le Kosovo de la Serbie mais
non de la Yougoslavie. Il va sans dire que cette option dépend de ce qui se passera
au Monténégro. À la suite de la courte victoire des partis monténégrins indépendantistes aux élections d’avril 2001, il existe une possibilité réelle d’indépendance
de cette république, auquel cas la question de l’indépendance du Kosovo se posera
avec encore plus d’acuité. Il se peut également que, du fait que la société monténégrine est profondément divisée sur la question de l’indépendance, un compromis
temporaire soit trouvé avec la Serbie dans le sens d’une confédération lâche, au moins
pour un temps. Quoi qu’il en soit, il devra y avoir une coopération aussi bien dans
le cadre de la Yougoslavie qu’entre Pristina et Belgrade. Mais la question du statut futur des Kosovars ne doit pas dépendre de l’évolution du reste de la Yougoslavie. C’est là une des leçons à tirer des événements de la décennie écoulée : on
avait demandé aux Albanais du Kosovo de suspendre leurs revendications pendant
que l’on traitait les problèmes de la Croatie et de la Bosnie, ce qui n’a fait qu’alimenter leurs griefs. Dans son rapport, la Commission faisait valoir que, même en
cas de démocratisation des autres parties de la Yougoslavie, il faudrait malgré tout
rejeter cette option car, après tout ce que les Albanais du Kosovo avaient subi de
la part des autorités de la RFY durant plus de dix ans, il serait déraisonnable
d’attendre d’eux qu’ils se soumettent à une quelconque souveraineté, même purement formelle, de cette dernière. Cet argument demeure valable. De fait, maintenant que le Kosovo échappe en pratique à l’autorité du système administratif et
juridique serbe, il est encore plus irréaliste d’imaginer que les Albanais du Kosovo
puissent être à nouveau disposés à accepter la présence de fonctionnaires représentant la Serbie, à payer des impôts à Belgrade ou à solliciter la délivrance de passeports auprès d’un État qui a expulsé la moitié d’entre eux et détruit leurs pièces
d’identité pour s’assurer que tout lien avec lui était définitivement rompu. Même
si, pour le moment au moins, la RFY est dirigée par des hommes nouveaux.
L’indépendance conditionnelleest donc l’option qui garde la faveur de la Commission. Comme certains acteurs de la communauté internationale paraissent estimer que l’autogouvernement prévu par les principes constitutionnels de mai 2001
équivaut à une indépendance conditionnelle, de fait sinon dans les termes, il
importe d’expliciter la différence entre les deux. Dans l’autogouvernement sous
l’autorité de la MINUK, l’administration des Nations unies conserve un large
droit de regard sur la politique intérieure, la police et la justice, ainsi que sur
l’ensemble de ce qui relève des relations internationales. Ces pouvoirs s’apparentent à ceux d’un vice-roi et sont plus proches d’une situation de dépendance coloniale que de celle d’un peuple disposant de lui-même. Dans la notion d’indépendance conditionnelle que défend la Commission, les attributions d’ordre interne
actuellement réservées au Représentant spécial seraient progressivement transférées
au gouvernement du Kosovo; à la fin du processus, le Kosovo serait indépendant
– quel que soit le caractère conditionnel de cette indépendance– hors de la RFY.
On ne voit aucune raison cohérente qui justifierait que les Kosovars n’aient aucune
prise sur « les paramètres financiers et les grandes orientations » de leur propre
budget, surtout si l’on tient compte du fait que plus de 70% des recettes de la province proviennent de sources internes et non internationales. De même, la Commission ne voit aucun motif convaincant pour justifier l’idée que le gouvernement
du Kosovo n’ait aucune autorité sur des domaines comme les douanes, la justice,
la police, la propriété publique, étatique et sociale, les chemins de fer et les transports, l’aviation civile, la direction du logement et des biens immobiliers, la
propriété commerciale, le tracé des limites des communes, la réglementation applicable aux armes à feu, en un mot sur l’ensemble des pouvoirs réservés au Représentant spécial en vertu des chapitres8.1, alinéas a à z, et 8.2, sans parler des pouvoirs résiduels non définis attribués au Représentant spécial en vertu du chapitre 12.
Et, s’il n’existe aucune bonne raison pour laquelle ces pouvoirs devraient échapper
au gouvernement du Kosovo, on peut être sûr qu’une lutte se développera autour
de ces enjeux.
Outre les pouvoirs d’ordre interne mentionnés ci-dessus, la Commission estime
que le gouvernement du Kosovo devrait avoir celui de négocier avec la force internationale de sécurité, la KFOR, et de lui faire des représentations, ainsi que d’engager des négociations avec les organisations internationales et les gouvernements
étrangers. Il importe tout particulièrement que le nouveau gouvernement du
Kosovo établisse des relations pacifiques avec l’ensemble de ses voisins, surtout avec
la Macédoine et la Serbie. Si les relations internationales de la nouvelle entité restent uniquement aux mains du Représentant spécial, rien n’incitera les Kosovars
à un comportement responsable à l’égard de leur entourage.
Quelles seraient, dans le cas envisagé, les limites imposées à l’autonomie ? La
nature exacte des conditions dont l’indépendance sera assortie ne pourra que
résulter d’un processus de délibération, à la fois à l’intérieur du Kosovo et avec ses
voisins. En guise de point de départ de la réflexion, la Commission propose les quatre
conditions que voici :
Renoncer expressément à toute modification des frontières, c’est-à-dire à tout projet de
Grande Albanie, voire de Grand Kosovo (qui comprendrait, par exemple, la vallée de
Presevo ou l’ouest de la Macédoine).
Cela signifie que les responsables politiques kosovars doivent rejeter la logique nationaliste selon laquelle les frontières doivent coïncider avec la répartition des groupes
ethniques. Ils pourront soutenir les droits des Albanais dans les autres pays et la
coopération avec leurs voisins, mais devront énoncer clairement leur engagement
en faveur de la non-ingérence et de l’intégrité territoriale.
Garantir, dans un cadre constitutionnel, les droits de l’homme pour tous les citoyens du
Kosovo.
Les minorités devront jouir de l’égalité d’accès et de participation aux institutions
du Kosovo, ycompris la justice, la police et les fonctions électives; leur droit à des
services publics et à un enseignement dans leur langue sera placé sous protection
internationale. Ces garanties constitutionnelles devront être bien davantage qu’un
engagement sur le papier : elles devront être intégrées à la vie politique du Kosovo
en termes de modes de pensée et de comportements. Il devra donc y avoir de réels
efforts de coopération, de dialogue et de réconciliation entre les différents groupes.
Il faudra en particulier viser à établir les conditions qui permettront aux Serbes ayant
quitté la province d’y revenir s’ils le souhaitent, et à permettre aux minorités qui
y sont restées de prendre part à la vie sociale.
Renoncer à l’usage de la violence pour régler les différends intérieurs ou extérieurs.
Les responsables politiques comme la société civile devront déployer des efforts
réels pour instaurer au Kosovo une culture de la non-violence. Il ne suffira pas d’y
prêter verbalement allégeance. Il faudra des mesures significatives et visibles de
condamnation et de prévention, à l’intérieur comme à l’extérieur. Les responsables politiques devront renoncer clairement à toute tentative de recours à la
force à l’appui des revendications des Albanais ; ils devront également se démarquer clairement de groupes tels que l’UCPMB ou l’ALN.
S’engager en faveur de la coopération régionale, de la gestion des affaires publiques au
niveau régional et d’institutions régionales durables.
La supervision effective de ces conditions exige une présence internationale
durable, chargée particulièrement de la protection des frontières et des minorités.
Le Kosovo étant une société profondément divisée, il aura encore longtemps
besoin non seulement d’une présence internationale de sécurité, mais aussi de
l’aide de la communauté internationale. Il faudra mettre en place un mécanisme
institutionnel permettant à celle-ci d’intervenir en cas de violences intercommunautaires ou d’atteintes aux droits des minorités qui menaceraient la stabilité de
la province lorsque le gouvernement du Kosovo se révélera incapable ou peu désireux d’agir, ou encore pour prévenir toute ingérence armée dans les États voisins.
Les pouvoirs de la communauté internationale, qui pourront ou non continuer à
être confiés au Représentant spécial, devront donc être limités à la protection des
minorités, à la garantie des droits de la personne et à celle de l’intégrité des frontières; ils ne devront s’exercer que lorsque les autorités locales élues ne seront manifestement pas en mesure de s’acquitter des obligations qui leur incombent en
vertu de la Constitution. À plus longue échéance, à mesure que le gouvernement
du Kosovo aura mis en place ses capacités administratives et politiques et que la
situation de la région sera devenue plus favorable à la paix, il devrait être possible
de réduire encore le rôle de la communauté internationale et de confier au peuple
du Kosovo des responsabilités plus étendues. Tel est l’avenir contenu dans l’idée
d’indépendance conditionnelle. Il se distingue nettement de l’autonomie limitée
sous l’autorité de la MINUK.
L’indépendance conditionnelle constitue à la fois un but et un processus. Le but
est celui de la souveraineté et de l’indépendance du peuple du Kosovo dans les limites
définies par la communauté internationale, à condition que celui-ci respecte l’intégrité territoriale de ses voisins, assure à l’intérieur la paix et le respect des droits
de l’homme, et protège les traditions et les institutions de la communauté minoritaire. L’indépendance conditionnelle n’exclut pas (elle l’appelle très probablement,
au contraire) le développement de relations étroites avec les voisins, notamment
avec l’entité, quelle qu’elle soit, qui remplacera la RFY. Mais la meilleure base pour
de telles relations sera celle d’un mouvement volontaire, à partir d’une indépendance souveraine; et il revient au peuple du Kosovo, dans le cadre de libres négociations avec ses voisins, de définir ce qu’elles devront être. L’indépendance conditionnelle est également un processus graduel de dévolution dans le cadre duquel
les attributions actuellement exercées par la communauté internationale, en la
personne du Représentant spécial, seront peu à peu transférées à des responsables
locaux élus. Elle n’a pas pour but de conserver à la communauté internationale les
prérogatives de la responsabilité politique, mais au contraire de restituer celle-ci
à ceux qui doivent en être les détenteurs, les habitants du Kosovo.
Trois arguments principaux sont avancés à l’encontre de cette proposition. Le
premier a trait à la démocratie en Serbie. Aussi bien chez les responsables serbes
que parmi les commentateurs internationaux, on fait souvent valoir que le moment
est mal venu pour poser la question du statut futur du Kosovo car cela pourrait
entraver la marche de la Serbie vers la démocratie, le sujet étant susceptible d’être
exploité par des extrémistes, ou simplement pouvant détourner l’attention de
tâches plus urgentes. Il ne fait pas de doute que l’indépendance conditionnelle
constitue, pour beaucoup de Serbes, une pilule bien difficile à avaler. Il n’en est que
plus important de faire en sorte que les responsables albanais du Kosovo entrent
au plus tôt en rapport avec Belgrade et engagent la discussion sur les modalités d’établissement de relations nouvelles. Celle-ci devra porter sur la mise en place des conditions permettant le retour des réfugiés, sur la préservation des sites historiques serbes
dans la province, sur la recherche des personnes disparues et les échanges de prisonniers, ainsi que sur la coopération économique.
Il y a encore 3000 à 4000 personnes disparues du fait de la guerre, pour la plupart Albanais du Kosovo. Il est légitime que tant les Serbes que les Albanais du
Kosovo demandent à la MINUK et aux autres autorités compétentes de mettre en
œuvre plus de moyens et d’énergie pour découvrir ce qu’il est advenu d’elles. La
plupart sont sans doute mortes. Et, jusqu’ici, les exhumations au Kosovo et en Serbie
ont été beaucoup trop lentes.
200 à 300 Albanais du Kosovo sont encore détenus comme prisonniers politiques
en Serbie. Le gouvernement de Belgrade doit les relâcher dès que possible. C’est
un pas important sur la voie de la réconciliation.
La Commission estime que, si cette question est reportée à plus tard, elle sera
probablement plus difficile à traiter, cela non seulement au Kosovo, comme nous
l’avons vu, mais encore en Serbie même. De même que dans le cas de la coopération avec le TPI, il est plus commode de prendre des décisions difficiles dès à présent, alors que le régime qui a succédé à Milosevic jouit d’une grande popularité,
que plus tard, quand l’euphorie se sera dissipée. L’indépendance conditionnelle du
Kosovo pourrait être perçue comme le prix à payer pour libérer la démocratie
serbe des illusions nationalistes, ouvrir la voie à une réconciliation entre la Serbie
et ses voisins et offrir la perspective d’un « retour vers l’Europe ». Après dix années
de guerre, la société serbe est épuisée et aspire à une vie « normale ». Kostunica
pourrait faire bon usage de son brevet de nationalisme et de son mandat démocratique en rompant clairement avec l’ère Milosevic et avec le mythe de la « reconquête du Kosovo ». On a souvent tendance en Serbie à considérer le 5 octobre 2000
comme le premier jour d’une ère nouvelle ; mais la Serbie doit tout de même
régler ses comptes avec son passé, à la fois pour retrouver une situation « normale »,
se démocratiser et développer la coopération régionale.
Le deuxième argument que l’on oppose à l’indépendance conditionnelle est
celui des dominos : elle risquerait d’encourager les revendications d’indépendance
du Monténégro et de partage de la Bosnie ou de la Macédoine, sans parler de
celles qui s’expriment en Serbie même, en Voïvodine, par exemple, ou encore
dans le Sandjak. Cet argument peut être rejeté pour quatre raisons. Primo, les
conditions imposées à l’indépendance excluent toute contagion directe à partir du
Kosovo : la renonciation à la logique nationaliste, le refus de la violence et l’engagement en faveur de la non-ingérence rendent impossibles des effets directs sur
les entités voisines; et le maintien de la présence internationale garantit ces conditions. Secundo, l’indépendance du Kosovo supprimera l’incertitude résultant du caractère provisoire de son statut actuel, d’où une moindre incitation à modifier la
situation sur le terrain, comme nous l’avons vu. Tertio, rappelons que le choix de
l’indépendance du Kosovo repose sur une base normative. En termes juridiques,
ce qui plaide en faveur de l’autodétermination des Albanais du Kosovo, ce sont les
atteintes systématiques aux droits de l’homme qui se sont perpétrées pendant si longtemps. Ni les Serbes de Bosnie ni les Albanais de Macédoine ne peuvent se prévaloir d’un vécu analogue. Bien au contraire, il conviendra de démythifier résolument les prétentions de tout groupe qui, comme en Macédoine par exemple, ose
affirmer que sa situation est comparable à celle que les Albanais du Kosovo ont
connue jusqu’en 1999. Quarto, enfin, on voit difficilement en quoi l’une ou l’autre
des autres options avancées serait moins susceptible d’avoir des effets de type
dominos. Les responsables politiques du Kosovo doivent très vite, comme leurs
homologues serbes, engager le dialogue avec leurs voisins afin de les rassurer sur
leurs intentions, notamment en matière de respect de l’intégrité territoriale.
Le troisième argument avancé contre tout changement de statut du Kosovo
concerne le Conseil de sécurité. On fait valoir que toute tentative d’aller au-delà
de la résolution 1244 remettrait en question le compromis avec la Russie – en
vertu duquel le Kosovo devra rester au sein de la Yougoslavie– qui a permis de mettre
fin à l’intervention militaire de l’OTAN. Il n’en reste pas moins, comme nous
l’avons mentionné, que le statu quo est intenable. Certes, la Russie émettrait des
objections à l’indépendance du Kosovo, mais il est inconcevable qu’elle aille
entraver une solution dès lors qu’un accord aura été trouvé sur place. Il n’en est
que plus important pour l’OTAN et pour l’Union européenne d’exercer une pression sur les gouvernements de la région pour parvenir à un tel accord, fondé sur
la réalité d’aujourd’hui.
La souveraineté était conçue, au XIX
e siècle, comme une souveraineté territoriale absolue, même si elle n’a à peu près jamais été mise en pratique sous cette forme.
Au XXI
e siècle, elle est nécessairement quelque chose de partagé. Dans les Balkans,
la conception du XIX
e siècle, souvent professée par les leaders nationalistes, est synonyme d’insécurité et de nouveaux risques de guerre. Dans cette région comme dans
le reste de l’Europe et du monde, une souveraineté allant de pair avec une sécurité réelle est forcément soumise à des conditions contenues dans des accords
internationaux. En ce qui concerne le Kosovo, la souveraineté conditionnelle est
le seul moyen de rendre l’indépendance acceptable pour ses voisins et d’accroître
la sécurité
[7]. La différence importante entre la souveraineté proposée ici pour le
Kosovo et celle qui prévaut ailleurs réside en ceci que son caractère conditionnel
n’est pas librement choisi par les intéressés et qu’elle devra être définie, codifiée
et explicitement surveillée. En d’autres termes, l’indépendance conditionnelle a,
dans le cas du Kosovo, un contenu spécifique. Elle signifie que l’indépendance ne
pourra être acquise que sur la base de certaines conditions convenues et que,
même après son obtention, la communauté internationale aura pour responsabilité de garantir que ces conditions restent réunies : en somme, la souveraineté
sera explicitement surveillée.
Vers un processus régional
De quelle manière l’indépendance conditionnelle pourrait-elle se mettre en place ?
Aussitôt que possible après les élections de novembre, une déclaration par laquelle
les représentants de la communauté internationale se prononceraient clairement
en faveur de cet objectif pourrait permettre d’éviter un débat stérile avec les dirigeants kosovars nouvellement élus. Même en l’absence de pareille déclaration,
ces nouveaux dirigeants pourraient prendre des mesures qui s’inscriraient dans
un processus susceptible de mener à l’indépendance :
- Exprimer leur engagement en faveur des conditions posées pour l’indépendance,
en particulier la renonciation à la violence et l’inviolabilité des frontières.
- Lancer un processus de dialogue de grande ampleur, tant au Kosovo même
qu’avec les pays voisins, sur les modalités de mise en œuvre de ces conditions. Il
faudra y associer les dirigeants politiques, c’est-à-dire les représentants élus, et la
société civile. Le dialogue avec la RFY revêtira une importance particulière car il
permettra aux responsables comme aux simples citoyens de comprendre que le
Kosovo ne fait plus partie de leur pays, mais désire coopérer sérieusement sur des
sujets tels que la préservation des sites historiques ou le retour des réfugiés.
- Engager des négociations avec la MINUK sur un nouveau cadre constitutionnel transférant progressivement les attributions actuelles du Représentant
spécial au gouvernement du Kosovo, à mesure que celui-ci construira son État et
son administration.
Le dialogue doit s’inscrire dans un processus régional plus large, dans lequel la
communauté internationale jouera un rôle de direction – non pas, toutefois, dans
le sens où elle dicterait des solutions, mais parce qu’elle les rendrait possibles.
Depuis quelques mois, on parle beaucoup d’une nouvelle conférence internationale qui réglerait définitivement les questions pendantes afin d’éliminer les risques
de contagion qu’entraîne l’incertitude actuelle. Pourtant les conférences internationales n’ont pas manqué depuis dix ans – à Londres en 1992, à Dayton, à Rambouillet, pour ne mentionner que celles-là – qui soit n’ont pas abouti, soit n’ont
pas su faire appliquer leurs décisions. Le problème de fond que pose ce type de
réunions, où les décisions viennent d’en haut, est qu’elles passent à côté de la
question centrale : le lien entre les décisions formelles (souveraineté, frontières,
Constitutions) et la vie de tous les jours. La plupart des ex-Yougoslaves ont subi
des régimes hautement centralisés, autoritaires, où tout était imposé d’en haut, ce
qui explique en partie leur souci des questions formelles. Ce sont les frustrations
de la vie quotidienne qui créent, à la base, les conditions du nationalisme. La question cruciale est de savoir comment décentraliser et démocratiser la vie quotidienne, car c’est alors que des questions comme la souveraineté ou les frontières
perdent de leur importance. C’est dire que, si l’on ambitionne de parvenir à un règlement définitif, il faudra combiner des décisions à long terme sur le cadre formel
et un rapport nouveau entre ce cadre formel et les processus informels; en d’autres
termes, définir une souveraineté de type nouveau dans laquelle les symboles et les
frontières compteront moins que par le passé. Pour être durable, ce règlement ne
devra pas tomber du ciel comme ses prédécesseurs; il faudra, par exemple, que les
groupes civiques et les municipalités y soient davantage associés.
Ce type de processus régional, qui pourrait déboucher sur une conférence et un
règlement définitif, est conforme aux propositions faites par le ministre yougoslave
des Affaires étrangères Goran Svilanovic en faveur d’un « processus d’Helsinki »
pour les Balkans. Il devra combiner trois composantes :
A. Les questions classiques du cadre d’Helsinki : frontières et droits des minorités.
B. Des questions nouvelles portant sur le rapport entre les décisions formelles (frontières, Constitutions, symboles de la souveraineté) et la vie quotidienne. Jusqu’à
présent, ces aspects ont surtout été évoqués dans le cadre économique : ainsi, le
Pacte de stabilité accorde une très grande attention à des mesures telles que la libéralisation du commerce ou la mise en place d’infrastructures communes. D’autres
sujets n’ont pas moins d’importance, et le Conseil de coopération nordique pourrait servir ici de modèle. En voici quelques-uns :
- La réconciliation : le plus grand obstacle à un accord sur le statut futur de la
province, à la cohabitation entre Serbes et Albanais au Kosovo ou entre Slaves et
Albanais en Macédoine réside dans l’absence de vérité partagée, d’un récit communément admis – c’est-à-dire dépassant les versions mutuellement incompatibles existant actuellement– des événements de la décennie écoulée. Tous se sentent victimes, et leurs récits concurrents ainsi que leurs chronologies incohérentes
font obstacle à une réconciliation régionale plus large. On a proposé, en Serbie
comme en Bosnie, la création de commissions Vérité et Réconciliation. Mais si l’on
n’y associe pas tous les peuples de la région, leurs travaux risquent d’aboutir, au
mieux, à des vérités partielles, au pire à écrire une fois de plus des histoires distinctes
pour chaque nation. C’est là qu’apparaît toute l’importance que pourrait revêtir
un processus régional. Celui-ci pourrait également porter sur des mesures de
confiance comme la recherche des disparus ou l’échange de prisonniers.
- Le patrimoine culturel : nous avons eu connaissance à Belgrade de la destruction du patrimoine culturel serbe du Kosovo au cours de la dernière année. En
mai 2001, à Banja Luka, des manifestants se sont opposés à la reconstruction par
des musulmans de mosquées détruites pendant la guerre. Cette région a un passé
des plus riches, et les monuments des différentes nations et religions font partie
d’un véritable patrimoine balkanique. Il faut donc discuter des moyens de protéger
ce cadre culturel régional. L’engagement de chaque État à protéger le patrimoine
culturel présent sur son territoire, en coopération avec ses voisins, constitue un test
de maturité politique.
- La sécurité : une structure intégrée de sécurité couvrant toute la région et à
laquelle la KFOR participerait au même titre que les forces locales pourrait permettre à la fois de professionnaliser ces forces et de prévenir les conflits. La coopération entre la KFOR et les forces serbes dans la vallée de Presevo pourrait ici servir
de modèle.
Cette liste d’exemples n’est pas exhaustive ; d’autres sujets comme la santé
publique, l’enseignement ou les médias pourraient y être ajoutés.
C. Des propositions d’institutionnalisation d’un cadre régional. Il ne manque vraiment
pas d’initiatives régionales (le Pacte de stabilité, les accords de stabilisation et
d’association avec l’Union européenne, les accords de partenariat avec l’OTAN)
ni de formes d’engagement de la communauté internationale (la MINUK, le
Bureau du Haut Représentant en Bosnie, la présence de l’OTAN en Albanie et en
Macédoine, par exemple). Ce qui manque, c’est la clarté des choix et la constance
de l’engagement politique. Par exemple, le Pacte de stabilité lancé en fanfare à Sarajevo à l’été 1999 avait suscité de grands espoirs, mais l’élan politique est ensuite
retombé. Il importe certainement de réfléchir aux moyens de rationaliser ces différentes initiatives en les intégrant à un cadre balkanique unique, lié à l’Union européenne, et qui aurait son siège dans la région, peut-être à Sarajevo.
Si un processus régional de ce type doit nécessairement être autorisé au plus haut
niveau, à la fois par les gouvernements de la région et par la communauté internationale, il doit aussi offrir le cadre d’un processus allant de bas en haut et impliquant des débats à tous les niveaux de la société. À leur modeste échelle, les négociations de la vallée de Presevo, là aussi, donnent l’exemple.
Notre rapport estimait que, dans certaines circonstances exceptionnelles équivalant à une catastrophe humanitaire imminente ou en cours, il pouvait yavoir lieu
de recourir à une force internationale en se passant éventuellement de l’autorité
des Nations unies. Mais il est alors essentiel que le recours à la force se conforme
rigoureusement à une série de directives constituant un cadre de principes appelés
à régir tous les cas d’intervention humanitaire (le texte de ces principes figure aux
pp. 193 à 195 du rapport). Le rapport affirmait d’ailleurs que, même dans le cas
d’une intervention humanitaire sanctionnée par l’autorité des Nations unies, la communauté internationale a le devoir de se conformer à ces directives. La Commission estime que l’expérience du Kosovo depuis 1999 confirme la validité de ces positions. Afin que ces directives, ou d’autres légèrement différentes, acquièrent une
plus grande portée, il serait hautement souhaitable qu’elles soient adoptés formellement par les organes des Nations unies, en particulier par le Conseil de sécurité
et l’Assemblée générale. On pourrait charger la Commission du droit international d’en proposer une rédaction faisant autorité.
L’expérience des mois écoulés depuis la publication du rapport a également
démontré le bien-fondé (aussi bien que les insuffisances) de ce cadre en ce qui
concerne les devoirs qui incombent aux acteurs internationaux après l’intervention.
Il en est ainsi des principes 9 et 11. Le principe 9 est formulé comme suit : « Il
conviendra de se conformer beaucoup plus strictement au droit de la guerre et au
droit international humanitaire que dans le cadre d’opérations militaires ordinaires. Cela vaut pour tous les aspects de l’opération militaire, y compris toute occupation se prolongeant après le cessez-le-feu ». La Commission estime que la
KFOR mérite tous les éloges pour s’y être constamment pliée jusqu’à ce jour.
Cependant, la KFOR et la MINUK n’ont pas fait preuve d’une diligence suffisante
pour protéger les minorités menacées, en particulier au cours des premières phases
de l’occupation, et cela a rendu possible ce qu’on a souvent appelé l’« épuration
ethnique à l’envers », avec de nombreux cas de mauvais traitements infligés à la minorité serbe du Kosovo et à ses alliés, en particulier les Rom. Des efforts plus importants auraient dû être déployés dès le début de l’occupation afin de protéger les civils
et d’établir la primauté du droit. Il aurait également fallu davantage se préoccuper
de garantir la sécurité des frontières et d’empêcher l’approvisionnement de groupes
armés dans la zone de sécurité terrestre, dans le sud de la Serbie et en Macédoine.
La deuxième phrase du principe 9 devrait donc être remaniée comme suit pour tenir
compte de cet impératif : « Cela vaut pour tous les aspects de l’opération militaire,
y compris toute occupation se prolongeant au-delà du cessez-le-feu, et impose en
particulier aux forces d’occupation et à leurs homologues administratifs le devoir d’accorder
la plus grande priorité à la protection des composantes menacées de la population civile, y
compris la prévention des actes de vengeance et de représailles». S’il ne fait pas de doute
que la légitimité de l’intervention de l’OTAN a souffert de ce que ce devoir n’ait
pas été rempli, ce n’est toutefois pas au point que la Commission doive revenir sur
son soutien à ce qui a été accompli car, tout bien considéré, c’est bien cette action
qui a mis fin à un désastre humanitaire qui ne cessait de s’aggraver.
De manière générale, la Commission estime que l’évolution récente des Balkans
confirme l’importance de ses propositions initiales. Loin de fournir un motif de
reporter à plus tard une solution durable du conflit du Kosovo, la chute de Milosevic offre l’occasion d’un dialogue véritable entre le Kosovo et la Serbie. Mais, à
l’évidence, la communauté internationale, en particulier les puissances occidentales
qui ont soutenu l’intervention et portent donc une plus grande part de responsabilité, doivent exercer une pression sur les partenaires pour qu’ils saisissent cette
occasion. Le risque existe bel et bien que les gouvernements occidentaux soient en
train de répéter les erreurs historiques commises à l’égard du Kosovo au début des
années quatre-vingt-dix : en n’accordant pas leur soutien au mouvement de résistance non violente à l’oppression serbe et en excluant des négociations de Dayton
la question du Kosovo, ils avaient laissé le conflit s’envenimer et, qui plus est,
avaient donné à entendre aux Kosovars que le monde extérieur ne prêtait attention qu’à la violence – ce qui donna naissance à l’UCK.
En effet, c’est peut-être une situation analogue qui se représente aujourd’hui.
Le Kosovo aurait dû, sitôt après la chute de Milosevic, bénéficier de la même
priorité de la part des gouvernements occidentaux que l’arrestation de ce dernier.
Les arguments utilisés contre son transfèrement à La Haye sont exactement les
mêmes que ceux que certains invoquent pour ne pas régler dès à présent la question du statut du Kosovo. Or l’arrestation de Milosevic s’est révélée positive pour
la démocratisation de la Serbie. Une décision sur l’avenir du Kosovo pourrait très
bien avoir, elle aussi, des effets positifs. À l’inverse, le report des décisions a d’ores
et déjà des conséquences négatives. L’incertitude nourrit la violence, tant au Kosovo
que dans les États voisins. De plus, les responsables politiques kosovars ne se
voient guère incités à tenter de faire ce que la communauté internationale n’a pas
su faire : établir un climat de sécurité à l’intérieur comme à l’extérieur.
Les élections de novembre 2001 au Kosovo offrent une nouvelle occasion
d’avancer la proposition d’indépendance conditionnelle. La communauté internationale pourrait prévenir de futurs conflits en présentant une proposition d’indépendance à terme. Les responsables politiques kosovars, pour leur part, pourraient tirer parti de l’état de grâce consécutif aux élections pour commencer à
mettre en œuvre les conditions dont cette proposition serait assortie.
La Commission continue de considérer l’intervention de l’OTAN comme légitime. Cependant, si l’on néglige de s’engager suffisamment en faveur de l’avenir
du Kosovo et de la région et de prendre les initiatives politiques (assorties du soutien militaire et économique approprié) indispensables à une solution durable,
cette légitimité pourrait en souffrir. Nous estimons donc qu’il convient de s’engager
en faveur d’une indépendance conditionnelle pour le Kosovo et d’un processus de
dialogue et de coopération pour la région. Tous ceux qui ont pris part à l’intervention
de l’OTAN partagent une responsabilité : celle de préserver la légitimité de l’opération par un suivi constructif.
Traduit de l’anglais par Rachel Bouyssou
Liste des membres de la Commission
Président
Richard Goldstone, Afrique du Sud
Co-président
Carl Tham, Suède
Membres
Grâce d’Almeida, Bénin*
Hanan Ashrawi, Palestine*
Akiko Domoto, Japon
Richard Falk, États-Unis
Oleg Grinevsky, Russie*
Michael Ignatieff, Canada
Mary Kaldor, Royaume-Uni
Martha Minow, États-Unis
Jacques Rupnik, France
Theo Sommer, Allemagne
Jan Urban, République tchèque
[1]
Ce texte est la traduction française (à l’exception de quelques annexes) de : Independent International Commission on
Kosovo,
The Follow-Up of the Kosovo Report. Why Conditional Independence ?, Solna (Suède), 2001,44 pages.
[2]
Des membres de la Commission ont rencontré Ivan Bender, le conseiller du vice-président Covic qui a négocié l’accord.
C’était un nouveau venu au gouvernement, ancien militant étudiant qui avait soutenu les étudiants du Kosovo dans leur campagne pour l’application de l’accord sur l’éducation à l’automne 1997 (voir le chapitreI de notre rapport). Envoyé dans la
région par Nebojsa Covic, il a passé plusieurs mois à visiter les villages, à discuter avec les habitants de leurs doléances et à
gagner leur confiance, voire à les aider à s’occuper de leurs vaches. C’est certainement cette approche à partir de la base qui
a donné à l’accord une fondation solide.
[3]
(Note de la rédaction) L’accord (mentionné quelques lignes plus bas dans le texte) intervenu en août 2001 sous l’égide de
l’Union européenne entre les représentants des partis albanais et ceux des partis macédoniens slaves, et approuvé en
novembre, après de nombreuses difficultés, par le Parlement, stipule que désormais des mesures concrètes seront prises pour
favoriser une représentation plus équilibrée des Albanais dans l’administration en général et dans la police en particulier.
Une université albanophone a également été créée.
[4]
Selon le rapport de Human Rights Watch sur la Macédoine,
www. hrw. org
[5]
Voir : European Stability Initiative on Montenegro, « Rhetoric and reform : A case study on institution building in
Montenegro, 1998-2001 », Podgorica et Berlin, 1
er juillet 2001,
www. esiweb. org
[6]
Mme Flaka Surroi, qui représentait la société civile dans la commission chargée d’élaborer le Cadre constitutionnel, a démissionné en invoquant les raisons suivantes : « Premièrement, le Cadre constitutionnel a été adopté sans même que l’on ait
demandé leur avis aux habitants du Kosovo. Il a été élaboré par un groupe d’experts et discuté uniquement avec les partis
politiques. Inutile de préciser que la société civile n’a pas du tout été consultée. Deuxièmement, selon les dispositions de ce
document, le Kosovo élira des structures d’autogouvernement dotées d’un pouvoir extrêmement limité. Enfin, je ne saurais faire partie de l’équipe qui devra fixer les règles d’élections destinées à mettre en place un système concentrant la quasi-totalité des pouvoirs entre les mains d’une personne et de ses assistants, les règles d’élection d’une Assemblée législative dont
chaque décision pourra se heurter à un veto, et les modalités de désignation d’un Président dont le rôle se bornera à
décerner des récompenses et à exprimer des remerciements ».
[7]
Ce même sentiment a été exprimé par le ministre albanais des Affaires étrangères Pascal Milo : « Nous voulons que ces
frontières aient de moins en moins d’importance. Nous pensons rejoindre l’Union européenne, donc nous voulons que cette
région soit une région de coopération. La philosophie du nationalisme et de l’extrémisme va à l’encontre des principes d’une
Europe unie. Les nationalistes et les extrémistes veulent fermer les frontières et créer de petits États-nations. Pour nous,
ce serait contre-productif ». Cité par Tim Judah, « Greater Albania »,
Survival 43 (2), 2001, p. 16.
* Grâce d’Almeida, Hanan Ashrawi et Oleg Grinevsky n’ont pas pu participer à l’ensemble des travaux et ne sont donc pas
associés au texte du rapport.