2002
Critiques internationales
États-Unis : surveiller et punir tous les « coins noirs » de l’univers
Denis Lacorne
chercheur au CERI. Il a récemment co-dirigé avec Tony Judt La politique de Babel. Du monolinguisme d’État au plurilinguisme des peuples, Paris, Karthala, 2002. E-mail : lacorne@ceri-sciences-po.org
L’attentat du 11 septembre marque une
césure radicale dans la vie politique américaine : il ya désormais un avant et un après.
Il incarne un moment de vérité dans l’histoire des États-Unis, le moment où la super-puissance découvre sa vulnérabilité, le moment aussi d’un exceptionnel sursaut
patriotique diffusé à travers toute une société qui vit désormais « sur ses gardes »,
le moment enfin de l’affirmation tous azimuts de la supériorité militaire américaine.
Géant endormi, l’Amérique n’avait rien d’un colosse aux pieds d’argile. Ses
capacités de riposte contre le régime taliban, protecteur des réseaux d’Al-Qaida,
ont démontré que sa vulnérabilité n’était pas synonyme de faiblesse. Et l’annonce
d’une guerre prochaine contre l’Irak est la démonstration renouvelée d’une volonté
de puissance, fondée sur l’usage presque solitaire de la force militaire. Le « syndrome du Vietnam » a été enterré au lendemain du 11 septembre : l’armée américaine assumait désormais les conséquences de ses choix stratégiques, sans s’interroger interminablement sur les risques d’enlisement, d’échec ou de coût humain
en soldats ou en populations civiles. Les stratèges ont eu raison d’espérer que la
guerre contre l’Afghanistan serait une « splendide petite guerre », à l’instar de la
première guerre impérialiste américaine, contre l’Espagne, en 1898. Néanmoins,
le succès n’a peut-être pas été aussi décisif qu’ils le prétendent. En prenant trop
de précautions dans la bataille de Tora Bora, en facilitant la fuite vers le Pakistan
de centaines de responsables talibans, protégés par les services secrets pakistanais,
à l’issue de la bataille de Kunduz, les stratèges n’ont-ils pas simplement déplacé le
conflit chez le voisin et allié, renouvelant ainsi le danger pour les ressortissants occidentaux ? Sans compter que l’ennemi numéro un, le chef du réseau d’Al-Qaida,
était toujours en fuite. Il est vrai qu’aucune issue n’était vraiment satisfaisante : mort,
Ben Laden devenait martyr ; prisonnier, il continuait à défendre sa cause ; vivant
mais caché, il était Robin des Bois.
L’erreur du gouvernement Bush est d’avoir déclaré la guerre « au terrorisme »,
tâche de Sisyphe s’il en est. Il corrigea le tir, il est vrai, avec son discours sur l’état
de l’Union
[1], où il définissait un « Axe du mal ». Celui-ci n’était toutefois qu’un amalgame hétéroclite de puissances hostiles partageant une passion commune : moderniser leurs armements, améliorer la précision et la portée de leurs missiles, se
réserver la possibilité d’user de moyens de destruction massive. Mais quelle puissance régionale n’aspire pas à réaliser de tels objectifs, à commencer par les principaux alliés des États-Unis ? En réalité, derrière le choix arbitraire de trois États
terroristes – l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord – se profile un enjeu théorique
important : redéfinir les principes de la dissuasion militaire à une époque où la possession de l’arme nucléaire, appuyée sur la doctrine dite MAD (destruction mutuelle
assurée), a perdu toute crédibilité. Comment dissuader le plus efficacement possible un État hostile ou un État anarchique partiellement contrôlé par des forces
hostiles aux États-Unis ? Comment inventer une nouvelle forme de dissuasion
conventionnelle sans recourir à la catastrophe nucléaire ? Et surtout, comment prévenir une agression comparable à celle du 11 septembre ?
Comme il est toujours difficile de définir une situation radicalement nouvelle (ou
prétendue telle), les décideurs se raccrochent au passé et procèdent par analogie
pour mieux faire comprendre la portée de l’événement. En nommant précisément
l’adversaire à venir, en le rattachant à un « Axe du mal », George Bush, dans son
discours sur l’état de l’Union, tentait de faire revivre deux traditions historiques
distinctes : la première, « l’axe », faisait allusion à la Seconde Guerre mondiale ;
la seconde, « le mal », rappelait les grands combats mythiques de la guerre froide.
En parlant d’axe, Bush signifiait que la guerre « contre la terreur » n’était ni un
incident de parcours ni une guerre politique comme la guerre du Vietnam, mais
un combat dont l’ampleur et la finalité en feraient quelque chose de comparable
à la Seconde Guerre mondiale. En dénonçant le mal, il renouait avec la politique
de guerre froide du parti républicain (Reagan avait déjà dénoncé « l’empire du mal »),
proclamant ainsi la supériorité morale du combat mené par les États-Unis
[2]. Àl’ancien mal, le communisme et le matérialisme athée, succédait un nouveau, tout
aussi pernicieux : les détenteurs d’armes de destruction massive. La richesse métaphorique de la formule cachait la pauvreté et l’arbitraire de son contenu. Le choix
des pays de l’« Axe » était à l’évidence des plus discutables : pourquoi l’Iran plutôt que la Syrie ou la Libye ? Pourquoi pas l’Arabie saoudite, principal financier
des réseaux d’Al-Qaida, ou encore l’Ukraine, grand proliférateur de déchets
nucléaires, sinon même la Russie, premier exportateur de savoir-faire (et de savants)
en matière de destruction massive, chimique, nucléaire ou bactériologique ? Admettons l’Axe, dans sa définition restrictive. Quel accord tacite unissait entre eux la Corée
du Nord à l’Irak et à l’Iran ? Pourquoi exclure de l’Axe du mal les réseaux terroristes internationaux ? Pourquoi enfin placer l’Irak en tête de liste ?
Le nouvel unilatéralisme américain
Manifestement, le seul adversaire « immédiat », pour l’entourage de George
W. Bush, est l’Irak. Le choix de ce pays n’est pas anodin, même si le risque représenté par lui n’est pas aussi évident que l’affirme la Maison Blanche. Viser l’Irak, c’est
faire une leçon de choses; c’est affirmer que la guerre « juste », face à un État dangereux, non repenti, est une
guerre conventionnelle préventive. La dénonciation de l’Irak
est donc un moyen didactique d’expliciter une nouvelle doctrine militaire, libérant
les États-Unis de la plupart de leurs engagements internationaux au nom d’un
intérêt général supérieur : l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard. De nombreux ministres européens des affaires étrangères – Jack Straw, Hubert Védrine,
Joschka Fisher, Chris Patten – ont relevé le caractère simpliste, grandiloquent,
absolutiste du discours sur l’état de l’Union. Mais ils n’en ont pas saisi la clé :
l’annonce d’un nouvel unilatéralisme, justifié par le principe même de la guerre préventive. Celle-ci, en effet, se prête mal aux compromis négociés ou aux actions
coordonnées. L’action unilatérale est sans doute souhaitable pour garantir un certain effet de surprise. Mais elle est surtout nécessaire, d’après Bush, face à la réticence probable des puissances alliées : « Je ne laisserai pas faire les événements, alors
que le danger se rapproche; je ne serai pas un simple spectateur... » D’où cette remarquable profession de foi unilatéraliste : « Certains gouvernements feront preuve de
timidité face à la terreur. Qu’on ne se méprenne pas : s’ils n’interviennent pas,
l’Amérique agira ». La mise en branle d’un énorme dispositif d’encerclement de l’Irak
– avec des mouvements de troupes et de matériel lourd vers la Turquie, le Koweit,
le Qatar, l’île de Diego Garcia, sans oublier la récente vaccination de 440000 militaires contre la maladie du charbon
[3] – est bien la manifestation de ce fait accompli
unilatéraliste : que vous soyez pour ou contre la guerre en préparation nous est indifférent; nous agirons de toute manière parce que nous en avons seuls les moyens.
Bien sûr, il ne saurait y avoir, dans un monde globalisé, d’unilatéralisme absolu,
et Donald Rumsfeld rappelait dans sa conférence de presse du 21 juin 2002
[4] que
soixante-neuf pays avaient directement participé à l’opération « Enduring Freedom »
en Afghanistan et que trente-trois d’entre eux avaient envoyé des représentants au
centre de commandement du Centcom à Tampa en Floride. Mais cette participation était subalterne, au service d’un unilatéralisme bien entendu. Elle est aujourd’hui limitée à des missions d’aide humanitaire ou à des opérations de maintien de
la paix dans la région de Kaboul, avec la mise en place de la Force internationale
d’assistance à la sécurité, dirigée d’abord par la Grande-Bretagne et, depuis juin,
par la Turquie.
Ébauchée lors du discours sur l’état de l’Union, élaborée lors du discours de promotion de West Point du 1
er juin, la nouvelle doctrine Bush devrait être mise en
forme à l’automne 2002 par le Conseil national de sécurité dont on annonçait, au
moment de la rédaction de cet article, un texte capital. Il semblerait qu’il s’agisse
là d’un rejet, ou plutôt d’un dépassement, des doctrines traditionnelles de l’endiguement et de la dissuasion. Selon Bush, la doctrine de la dissuasion nucléaire, telle
qu’elle avait été définie pendant la guerre froide, « n’a plus aucun sens » aujourd’hui face aux réseaux terroristes qui n’incarnent ni nation, ni groupes de citoyens
bien déterminés
[5]. Il faut y substituer l’attaque préventive. Qu’est-ce qu’une
« attaque préventive » ? C’est, d’après le secrétaire d’État Colin Powell, une
attaque qui peut être annoncée mais différée; concrétisée, mais feinte; ou encore
réalisée dans le plus grand secret. Elle peut se réduire à une menace, façon Kennedy
(lorsque ce dernier menaça de détruire les installations russes de Cuba avant
d’obtenir
in extremis le retrait des lanceurs soviétiques, en 1962). Elle peut se
limiter à une opération d’intimidation, comme celle de l’aviation américaine en
novembre 1989, qui bombarda un aéroport philippin pour faire échouer une tentative de coup d’État contre le gouvernement de Corazón Aquino. Enfin, elle
peut être lancée brusquement et sans préavis, comme l’avait fait l’aviation israélienne lors de l’action exemplaire contre le réacteur nucléaire Osirak. Le choix entre
ces options – la menace, la feinte, l’attaque immédiate– est à l’initiative des seuls
États-Unis
[6].
Dans la plupart des cas, il s’agit d’un acte de légitime défense. Mais, pour être
crédible, celle-ci doit être, selon Bush, « moralement justifiée ». Les valeurs qu’il
invoque sont, dans le désordre, le « bien », la « justice », la « liberté humaine »,
des « valeurs communes » partagées par les amis des États-Unis. L’adversaire, en
dehors même de son caractère « mauvais » (
evil), est nécessairement « cruel », « totalitaire », indifférent à toute « dignité humaine », dirigé ou manipulé par des « dictateurs déséquilibrés » (
unbalanced dictators) prêts à exercer un monstrueux chantage sur les États-Unis ou à leur infliger des dégâts considérables au moyen d’armes
de destruction massive. L’ennemi à venir est d’autant plus insidieux qu’il mêle
l’usage d’une idéologie radicale à celui des technologies les plus avancées. Dans cette
perspective, la nature même de la défense du pays a changé; c’est pourquoi, déclarait Bush aux nouveaux officiers de West Point, « l’armée doit être prête à intervenir à tout moment, contre n’importe quel coin noir (
dark corner ) de l’univers. Notre
sécurité repose désormais sur nos capacités d’anticipation et de détermination,
sur notre préparation à toute action préventive nécessaire à la protection de notre
liberté et de nos vies »
[7].
Pour un axe du moindre mal
Les Américains sont les seuls juges des « coins noirs de l’univers », et c’est bien
ce qui inquiète, à juste titre, leurs alliés. Une guerre préventive ne peut être ni juste,
ni crédible si les États-Unis ne disposent pas de la preuve solide d’une action
terroriste plus que probable, c’est-à-dire imminente. Or la performance passée de
leurs services de renseignement permet de douter qu’ils puissent en apporter les
éléments. Aucune preuve n’existe à ce jour de l’utilisation imminente par l’Irak de
ses armes offensives. Aucune preuve d’une aide de l’Irak, passée ou présente, au
réseau d’Al-Qaida ou à tout autre réseau terroriste
[8]. Agir sans preuves, ou avec des
preuves incertaines ou insuffisantes, n’aboutirait qu’à banaliser le recours à la
guerre préventive. D’autres États peut-être moins précautionneux, comme l’Inde,
le Pakistan ou la Chine, s’inspirant du précédent américain, pourraient tenter à leur
tour de régler leurs problèmes de frontières en lançant des attaques « préventives ». Face à l’arbitraire des scénarios de guerre d’un président par trop fougueux,
on comprend la prudence des alliés européens pour qui le seul axe qui vaille est « l’axe
du moindre mal », c’est-à-dire la diplomatie d’abord et la guerre préventive en dernier recours, et à condition que soit prouvé l’usage imminent d’armes de destruction massive. Que les Américains ne s’étonnent pas, dans ces circonstances, des critiques européennes. Privés de tout moyen de contrôle, incapables de juger du
bien-fondé des allégations américaines sur d’hypothétiques « coins noirs », les
dirigeants européens auraient tort de ne pas dénoncer publiquement l’unilatéralisme d’un géant trop bien réveillé. Le refus de signer le traité de Kyoto sur le changement climatique, le refus de se conformer aux exigences de la Cour pénale internationale, la décision de ne pas appliquer le système d’inspection des prisons prévu
par la Convention internationale contre la torture, le refus probable, à l’heure où
nous écrivons, de la médiation de l’ONU pour envoyer en Irak un nouveau corps
d’inspecteurs soulignent, d’une autre façon, les progrès de cet unilatéralisme.
L’écart croissant entre une Europe qui croit de plus en plus aux vertus de la diplomatie multilatérale et aux progrès du droit international et une Amérique résolument engagée dans le monde, mais refusant toute contrainte multilatérale et tout
accord susceptible de limiter directement ou indirectement sa souveraineté met bien
en évidence deux cultures stratégiques radicalement opposées
[9]. D’où ce paradoxe
bien décrit par un journaliste anglais : « La souveraineté des États-Unis est absolument inviolable, mais les États-Unis se réservent le droit d’intervenir dans les
affaires des autres, si celles-ci apparaissent menaçantes »
[10].
Pour être complète, la critique européenne de l’unilatéralisme présuppose une
réflexion sur les bases concrètes de la nouvelle culture stratégique américaine.
Celle-ci repose, en dehors de sa justification idéologique (le monde moderne reste
anarchique et hobbesien), sur des conditions matérielles issues de la guerre froide.
Privés d’un adversaire principal qui mobilisait l’essentiel de ses ressources militaires,
bénéficiant d’une croissance économique exceptionnelle, les États-Unis disposent aujourd’hui d’une capacité de projection de leurs forces militaires hors du commun; et à peu de frais !
Paul Kennedy, le spécialiste anglais de l’histoire moderne des grands empires,
auteur de la thèse du « déclin de l’Amérique » popularisée dans les années quatrevingt
[11], a dû faire amende honorable : l’Amérique n’a pas été affaiblie par la « surextension » géographique de ses engagements militaires, au contraire; si le conflit
entre réseaux terroristes et grandes puissances militaires est bien asymétrique, il
existe une autre asymétrie, beaucoup plus marquée, « entre les États-Unis et les
autres puissances mondiales ». En contrôlant à eux seuls près de 40% des dépenses
militaires mondiales (contre 6% pour la Russie, 5% pour la France, 3% pour la
Chine...), les États-Unis dépensent plus pour leur armée que toutes les grandes puissances impériales recensées par l’historien depuis cinq cents ans. Or ces dépenses
sont relativement modestes, à l’échelle du pays : le budget du Pentagone dans les
années quatre-vingt était supérieur à 6% du PIB, il dépasse à peine, aujourd’hui,
les 3 %. « Être le numéro un mondial en dépensant beaucoup est une chose ;
rester à moindre coût l’unique superpuissance du globe est proprement incroyable »,
conclut Paul Kennedy
[12].
Populaire, jusqu’à quand ?
Neuf mois après le début effectif de la guerre du Golfe, Bush père avait perdu
l’essentiel de son capital de popularité : 85% des Américains approuvaient son action
en janvier 1991, contre 50% en octobre de la même année (et moins de 40% six
mois plus tard !). D’après une série de sondages du
Wall Street Journal, George
W. Bush est, au début de l’intervention américaine en Afghanistan, aussi populaire
que son père. Neuf mois plus tard, en juillet 2002,67% des Américains soutiennent encore son action, malgré l’éclatement de la bulle spéculative de Wall Street
et les innombrables révélations de fraudes comptables, fiscales et autres violations
du droit des sociétés
[13]. La guerre du fils a donc été plus populaire que celle du père,
sans doute parce que le choc du 11 septembre avait été plus traumatisant, sans doute
aussi parce que la menace est restée présente. Mais le maintien relatif du capital
de popularité de George W. Bush tient aussi à son exceptionnel pragmatisme, que
d’aucuns qualifieront de pure hypocrisie. Face aux révélations de la justice et des
médias sur le manque généralisé d’une
good governance des sociétés, Bush fils a
d’abord cherché à temporiser, en proposant de très modestes réformes de la réglementation des pratiques comptables, boursières et d’audit des entreprises. Pris en
tenaille entre une opinion publique qui souhaitait, dans sa grande majorité (plus
de 60 % des réponses) une intervention vigoureuse de l’État fédéral pour mettre
fin aux excès du secteur privé, et un Congrès enfin désireux de sanctionner toutes
les formes de
corporate crime (délit d’entreprise), Bush allait au-delà même des
inquiétudes exprimées en proposant un projet de loi musclé, destiné, selon son
expression, à mettre fin à « l’époque des faux profits et des normes indésirables »
et à punir tous les « tricheurs » qui trompent les petits investisseurs en leur faisant prendre des risques qu’ils savent pertinemment être déraisonnables. « Le
libre marché, précisait Bush, n’est pas une jungle où seuls les moins scrupuleux survivent », mais un domaine qui doit être soumis à toute la rigueur de la loi
[14]...
Il reste que le président le plus populaire des États-Unis est désormais sur la défensive, face à une crise du capitalisme américain qui n’est pas sans rappeler celle des
années trente. Il doit en outre faire face au réveil d’un autre géant endormi : le
Congrès. Le sursaut patriotique du début de l’année 2002 avait réduit l’opposition
démocrate au silence. Ce n’est plus le cas depuis le mois de juillet. Plus aucun sujet
n’est tabou, à commencer par les pratiques boursières, à la limite de la légalité, du
président Bush lorsqu’il était membre du conseil d’administration de la société
Harken et du vice-président Dick Cheney lorsqu’il dirigeait la société Halliburton.
Pour la première fois depuis le 11 septembre, la politique étrangère est soumise à
une critique en règle, rythmée par les auditions du Congrès, les fuites de documents
supposés secrets, les témoignages contradictoires de militaires et de spécialistes du
renseignement, les déclarations particulièrement critiques de Richard Armey,
leader de la majorité républicaine de la Chambre des Représentants, de trois
anciens conseillers de la sécurité nationale, Henry Kissinger, Zbigniew Brzezinski
et Brent Scowcroft, et de l’ancien secrétaire d’État James Baker III
[15]. Mais il n’est
pas sûr que ces auditions et le débat public qu’elles suscitent mettent fin aux obsessions d’un président décidé à en finir avec l’Irak de Saddam Hussein. Certains
espèrent même, à l’instar du sénateur républicain de l’Indiana, Richard Lugar,
qu’elles contribueront « à la constitution d’un puissant soutien populaire pour
des actions qui exigeront de grands sacrifices de la part du peuple américain »
[16].
Au total, on ne peut qu’être frappé du contraste entre la rigidité et l’intransigeance d’une politique étrangère unilatéraliste et la souplesse toute pragmatique
d’une politique intérieure destinée à préserver la popularité du président. Quand
il s’agit de combattre un ennemi réfugié au fin fond des « coins noirs » du monde
ou de parachever une guerre commencée par son père, George W. Bush, contrairement à son prédécesseur, marque un faible intérêt pour la défense des droits de
l’homme, la promotion de régimes démocratiques ou la médiation des grandes organisations internationales. Les avis des alliés ou des amis sont rarement pris au
sérieux : le gouvernement Bush agit d’abord et réfléchit ensuite. En politique intérieure, on ne peut qu’admirer les acrobaties d’un président qui, de partisan du
libre échange, devient protectionniste pour aider les industries de l’acier (et gagner
quelques voix dans le Midwest) et qui, apôtre de la déréglementation des marchés,
se fait l’avocat d’une réglementation stricte des mêmes marchés. Le défenseur du
big businessn’hésite plus à condamner la malhonnêteté des spéculateurs et à faire
arrêter, menottes aux mains, des PDG accusés de malversations...
D’un point de vue européen, on peut espérer qu’un président unilatéraliste,
mais éminemment pragmatique, comprendra le moment venu qu’il est parfois
utile, dans l’intérêt même des États-Unis, de renouer avec une conception tant soit
peu multilatérale des relations internationales. Au début du siècle, comme le rappelle Joseph Nye dans son
Paradox of American Power, alors que les États-Unis étaient
en train de devenir une puissance de premier rang, Teddy Roosevelt, le président
le plus admiré par George W. Bush, défendait sa conception de l’unilatéralisme avec
la formule fameuse : « Parlons doucement, mais un gros bâton à la main »
[17]. Le
gros bâton à la main, Bush serait bien avisé de méditer le premier élément de ce
propos : parler doucement. Mais cela ne suffit pas. Une grande puissance responsable doit aussi savoir écouter avec attention ses meilleurs alliés, faute de quoi
l’« Axe du mal » risquerait de donner naissance à l’« Axe de l’incompétence »
[18].
[1]
Discours sur l’état de l’Union, 29 janvier 2002, h
http :// www. whitehouse. gov/ news/ releases/ 2002/ 0120020129-11. html
[2]
C’est là une vieille tradition défendue, par exemple, par Eisenhower lorsqu’il remercia avec émotion le Congrès pour avoir
officiellement moralisé le serment au drapeau (
pledge of allegiance) en ajoutant les mots « one Nation
under God » à la formule
préexistante : « ... one Nation indivisible, with liberty and justice for all ». « Désormais, nos millions d’écoliers proclameront chaque jour, dans chaque ville, village, école rurale, que notre nation et notre peuple sont voués au Tout-Puissant »,
déclarait-il le jour de la signature de la loi du 14 juin 1954 modifiant le contenu du serment au drapeau, initialement codifié
par le Congrès le 22 juin 1942.
[3]
À noter en outre la construction, désormais achevée, de l’immense base militaire de Al-Udeid au Qatar et la conduite,
sur le sol américain, des plus grandes manœuvres militaires inter-armées jamais effectuées depuis la Seconde Guerre mondiale (manœuvres offensives dites « défi du millénaire 2002 »). Réalisées pendant trois semaines avec environ 13500 militaires (et pour un coût de 250 millions de dollars) engagés sur neuf sites différents, ces manœuvres simulaient un conflit dans
la région du Golfe contre un adversaire hypothétique, dénommé « Rouge », qui aurait pu être l’Irak ou l’Iran. Elles avaient
pour but de faciliter l’intégration en temps réel, sur le champ de bataille, des trois forces classiques (armée de terre, marine
et aviation) et des forces spéciales. Pour plus de détails, voir Thom Shanker, « A new world of warfare is tried out »,
NewYork Times, 20 août 2002.
[4]
US Department of Defense, News Transcript, Foreign Press Center, 21 juin 2002.
[5]
George W. Bush, « Graduation speech », US Military Academy, West Point, NewYork, 1
er juin 2002,
http:// www. white
house.gov/news/releases/2002/06/20020601-3.html
[6]
Glenn Kessler et Peter Slevin, « Any use of preemptive force must be “decisive” Powell says »,
International Herald
Tribune, 17 juin 2002; David E. Sanger, « Defining a preemptive defense »,
IHT, 18 juin 2002.
[7]
Discours de West Point,
op. cit.
[8]
Joby Warrick, « In assessing Iraq’s arsenal, the “reality is uncertainty”»,
Washington Post, 31 juillet 2002; Leila Abboud,
« Iraq is unlikely to share weapons with terrorists, ex-inspector says »,
Wall Street Journal, 1
er août 2002.
[9]
Le contraste entre les deux cultures est brillamment analysé, quoiqu’exagéré, par Robert Kagan dans son récent « Power
and Weakness »,
Policy Review n° 113, juillet 2002.
[10]
Philip Stephens, « America breaks the global ties »,
Financial Times, 5 juillet 2002.
[11]
Paul Kennedy,
The Rise and Fall of Great Powers, New York, Vintage Books, 1987, p. 514-535. (trad. francaise :
Naissance
et déclin des grandes puissances, Payot, 1991).
[12]
P. Kennedy, « Une suprématie militaire sans précédent »,
Le Courrier international, n° 597,11 avril 2002 (d’abord paru
dans le
Financial Times).
[13]
Voir Jim Vandehei, « Bush vows to press war against terror »,
Wall Street Journal, 11 janvier 2002; Gerald Seib et John
Harwood, « As their faith wanes, Americans grow eager for reform of markets »,
Wall Street Journal, 24 juillet 2002. D’après
ce dernier article, 70% des Américains affirment « ne pas avoir confiance » dans les déclarations des entreprises ou des sociétés
de bourse américaines.
[14]
Elisabeth Bumiller, « Bush signs bill aimed at fraud in corporations »,
New York Times, 31 juillet 2002.
[15]
H. Kissinger,
Washington Post, 12 août 2002; B. Scowcroft,
Wall Street Journal, 15 août 2002; Z. Brzezinski,
Washington
Post, 18 août 2002; J. Baker,
New York Times, 25 août 2002.
[16]
Cité dans James Dao, « Experts warn of high risks of a U.S. invasion of Irak »,
New York Times, 1
er août 2002.
[17]
Joseph Nye,
TheParadox of American Power, New York, Oxford University Press, 2001, p. 157.
[18]
J’emprunte cette expression à Harold Meyerson, « Axis of incompetence »,
American Prospect, 20 mai 2002.