2002
Critiques internationales
L’Union européenne entre terrorisme et élargissement
Nicole Gnesotto
Directeur de l’Institut d’études de sécurité de l’Union européenne, auteur de La puissance et l’Europe, Paris, Presses de Sciences Po, 1998. E-mail : n.gnesotto@iss-eu.org
Vu d’Europe, le monde de l’après 11 septembre comporte au moins une certitude :
l’Amérique est entrée dans une mutation fon
damentale de sa relation au monde extérieur. Or l’Amérique est si puissante que
ses évolutions affectent le système international de façon beaucoup plus drastique
que ne l’ont fait les attentats terroristes eux-mêmes. Depuis un an, les Européens
réagissent donc autant à la réaction américaine au terrorisme qu’à la menace terroriste elle-même. Certes, la dynamique européenne est également fonction
d’échéances tout autres, notamment l’imminence de l’élargissement et les travaux
de la Convention sur l’avenir de l’Union. Mais, de ces deux facteurs d’évolution,
c’est sans conteste l’Amérique qui, en 2002, a joué le rôle moteur.
Trois mots résument la réaction des États-Unis au terrorisme international :
urgence, militarisation, unilatéralisme.
Le bouleversement des priorités stratégiques américaines a été aussi brutal
qu’immédiat. Blessés au cœur de leur puissance, conscients désormais de leur vulnérabilité structurelle aux aspects pervers de la mondialisation, les États-Unis ont
placé la lutte contre le terrorisme et la défense du pays au rang d’absolues priorités. Le reste – notamment la stabilisation des crises en Europe, les tâches traditionnelles de maintien de la paix, voire l’ensemble des questions de sécurité européenne – est devenu tout à fait secondaire. Certes, cette orientation existait
antérieurement (« Les superpuissances ne font pas le ménage », disaient déjà les
conseillers du candidat Bush
[1]). Mais la nouveauté du terrorisme, c’est d’avoir
transformé cette tendance en politique concrète.
La surmilitarisation de la réponse américaine au terrorisme est, par ailleurs,
impressionnante. 48 milliards de dollars d’augmentation du budget du Pentagone
en 2002, soit une dépense militaire d’un milliard de dollars par jour, 37 milliards
de dollars en 2003 pour le programme Homeland Security, ces chiffres traduisent
mieux que tout discours l’obsession technologico-militaire de l’Amérique dans
l’édification d’une riposte globale à la menace nouvelle. Au point que ce choix du
tout militaire semble parfois tenir lieu de politique : l’accélération des programmes
de défense anti-missiles se substitue aux efforts diplomatiques de lutte contre la prolifération nucléaire; le décompte des divisions et autres capacités militaires des alliés
devient la base essentielle des stratégies américaines d’alliances ou de coalitions...
Enfin, le refus de toute contrainte politique s’est très vite imposé comme règle
de conduite des États-Unis. La répulsion viscérale à l’égard du multilatéralisme,
qu’il s’agisse de l’arms control, de l’environnement, de l’ONU et – grande nouveauté–
de l’OTAN elle-même, est sans doute leur évolution la plus frappante, et la plus
déroutante pour les alliés européens. Refus du Traité sur l’interdiction des essais
nucléaires, du protocole de Kyoto sur le climat, de la Cour pénale internationale,
l’Amérique se place au-dessus du droit international lorsque ce droit ne coïncide
pas avec ses propres objectifs. Sur le plan militaire, ce culte de l’unilatéralisme
implique de mener, conduire et contrôler seule les opérations antiterroristes, sans
négocier avec d’éventuels alliés la liste des cibles ou les limites de la manœuvre
engagée, comme ce fut le cas durant les campagnes aériennes au Kosovo.
Ces évolutions ont naturellement modifié l’attitude des États-Unis à l’égard
de leurs alliés européens.
Tout d’abord, l’Europe est désormais évaluée sur la seule base des capacités
militaires disponibles, et le débat transatlantique se réduit systématiquement aux
problèmes de l’écart technologique entre les armées européennes et américaine.
Chez tous les responsables américains, la dénonciation de l’obsolescence et de
l’inadaptation des armées européennes d’une part, de la faiblesse des budgets de
défense d’autre part, est devenue un thème obligé. Dans une espèce de tautologie
stratégique, l’obsession du tout militaire amène les États-Unis à conclure au peu d’utilité des Européens, ce qui alimente en retour leur tendance à l’unilatéralisme : les
forces alliées sont si inefficaces que, même si l’Amérique le souhaitait, elle ne pourrait pas coopérer avec elles ; pire, l’absence d’interopérabilité lui compliquerait la
tâche. D’où le refus poli des offres de service, pourtant immédiates, de l’OTAN au
lendemain des attentats. D’où aussi une amorce de partage des tâches selon lequel
les États-Unis mèneraient les guerres dures tandis que les alliés européens s’occuperaient du maintien de la paix et de la reconstruction après les conflits.
Ensuite, l’OTAN elle-même n’échappe plus à la révision stratégique entreprise
par les Américains. Dès le mois de février, Paul Wolfowitz affirmait que, désormais,
« c’est la mission qui détermine la coalition et non l’inverse »
[2]. Or l’inverse, c’est-à-dire la collectivité solidaire et consensuelle des membres de l’OTAN, a précisément
été le ciment de l’organisation durant cinquante ans. Mais à menace nouvelle,
organisation nouvelle. Les États-Unis refusent de se sentir prisonniers d’un conservatisme atlantique, surtout si celui-ci leur paraît servir davantage les intérêts des
Européens que leur propre sécurité : les opérations de maintien de la paix dans les
Balkans en seraient l’exemple patent. D’où une série d’inflexions dans la politique
américaine à l’égard de l’OTAN : le refus des contraintes du consensus et l’introduction d’un maximum de flexibilité, politique et militaire, au sein de l’organisation;
l’impulsion, sur cette base, d’un élargissement aussi étendu que possible; la transformation de la valeur militaire de l’OTAN en une sorte de grand réservoir de coalitions
adhoc; la redéfinition des priorités dans le sens de la lutte contre le terrorisme et les armes de destruction massive – coopération avec la Russie et défense
antimissile comprises.
Enfin, sur le plan politique, le retour de l’idéologie est patent : d’une part, en
vertu du principe énoncé par Bush lui-même selon lequel « qui n’est pas avec
nous est contre nous »
[3] – principe qui rend bien difficile la tenue d’un débat
somme toute normal entre alliés dont les priorités, par définition, ne sauraient être
immédiatement identiques; d’autre part, par une sorte d’ivresse de la puissance qui
conduit les États-Unis à faire et défaire le droit international en fonction de leurs
seuls intérêts. « Après la guerre sans risques, la guerre sans règles », telle y serait
la culture dominante depuis le 11 septembre, commente Pierre Hassner
[4]. La tentative de chantage de l’ambassadeur américain aux Nations unies John Negroponte, le 1
er juillet 2002, menaçant de bloquer toutes les opérations sous mandat
de l’Organisation si la Cour pénale internationale leur était applicable, a profondément troublé même les meilleurs alliés des États-Unis.
L’Union entre critiques et nostalgie
Les Européens ne reconnaissent plus leur Amérique. Plus qu’aux menaces terroristes – dont ils ne sont d’ailleurs pas tous persuadés qu’elles concernent autant
l’Europe que les États-Unis – c’est donc à cette nouvelle Amérique que les États
membres de l’Union ont tenté de s’adapter. Avec beaucoup de perplexité et de
sérieuses réserves : sur l’analyse de la menace terroriste, sur la réponse à cette
menace, et sur les règles internationales.
À propos du terrorisme, la divergence essentielle porte sur les racines du phénomène. Le discours américain dominant fait de lui une sorte de problème technique,
gravissime certes mais circonscrit : un réseau de dix mille fous, répartis dans une
soixantaine de pays, dotés de moyens financiers colossaux et de soutiens étatiques
clandestins, éventuellement possesseurs d’armes nucléaires, biologiques ou chimiques, et animés d’une haine meurtrière contre l’Amérique et les valeurs de
l’Occident. La solution réside dans un arsenal de mesures essentiellement militaires,
préventives et coercitives, pour traquer et détruire ces organisations. Du côté
européen, si l’on est conscient de l’existence d’une démence terroriste (l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et d’autres ont vécu pendant de longues années
ou vivent encore sous la menace quotidienne d’attentats aveugles et meurtriers),
celle-ci est plutôt perçue comme un problème politique général, une sorte de cancer inhérent à la mondialisation, minant le système interétatique et international
et touchant à l’ensemble des politiques occidentales à l’égard du Sud, du pétrole,
de la pauvreté et de toutes les crises non résolues de la guerre froide, dont celle du
Moyen-Orient. Aussi irrationnelles que soient ses manifestations, la haine est
aussi, dans cette analyse, l’expression de problèmes politiques classiques : guerre
civile dans le monde arabe contre les régimes en place, guerre territoriale pour la
maîtrise de l’espace et des richesses naturelles, et surtout inégalités devenues intolérables entre les niveaux de développement des régions du monde.
Ces divergences se retrouvent dans les stratégies de riposte. Sans nier la nécessité d’actions et de moyens strictement militaires, les Européens ne cessent de
mettre l’accent sur la prévention et la dissuasion du phénomène sur d’autres terrains : l’aide au développement, autrement dit la prise en charge des « États faillis »
avant qu’ils ne s’effondrent totalement et ne deviennent des bases incontrôlables
de la grande criminalité internationale
[5]; la traque économico-policière des réseaux
déjà identifiés sur le territoire européen ; la négociation politique dans tous les
conflits susceptibles de nourrir les extrémismes. Mais ce qui aurait pu apparaître
comme une complémentarité entre prévention et coercition a trop souvent pris les
allures d’un dialogue de sourds. Les Européens analysent essentiellement les attentats du 11 septembre comme une stratégie de contournement, hélas réussie, de la
puissance militaire elle-même; accroître et valoriser celle-ci comme la meilleure
riposte possible conduit donc à leurs yeux à une impasse – d’ailleurs Ben Laden serait
toujours vivant, et le Moyen-Orient n’en finit pas de s’embraser. Inversement, les
États-Unis analysent la désinvolture des Européens à l’égard de l’outil militaire
comme une preuve supplémentaire de leur irresponsabilité et de leur naïveté
stratégique.
Le troisième point de divergence est sans doute le plus radical, parce qu’il
concerne les règles mêmes du jeu international. L’exceptionnalisme américain
atteint les Européens dans ce qu’ils ont de plus consensuel, dans ce qui est, depuis
cinquante ans de construction européenne, le ciment même de leur intégration :
une culture du droit, fondée sur le compromis et la négociation permanente entre
partenaires, une conception globale de la sécurité irréductible aux seuls rapports
de force, une valorisation du multilatéralisme comme seul modèle démocratique
possible de gouvernance internationale légitime. De tous les litiges ou malentendus qui ont émaillé l’histoire des relations de sécurité transatlantiques, aucun
n’avait à ce point touché à vif le socle supposé de valeurs communes : c’est chose
faite désormais. Entre l’hubris souverainiste américaine et la ferveur légaliste des
Européens, les compromis risquent de devenir tout simplement impossibles.
Toutefois, plus les Européens se sont découverts sceptiques et réticents à l’égard
de l’évolution américaine, plus ils ont tenté de sauver les apparences de la concorde
transatlantique – et plus il leur a donc été difficile de revendiquer une politique européenne de sécurité commune. Préserver le caractère central de la relation euroaméricaine et de la communauté de valeurs qu’elle suppose devenait l’objectif politique
prioritaire. Ce qui s’explique, d’une part, par le souci de ne pas renforcer l’influence de ceux qui, aux États-Unis, poussent à s’isoler davantage, à se placer au-dessus des lois et à reléguer l’Europe au rang des accessoires historiques dépassés;
d’autre part, par un syndrome de nostalgie stratégique, latente en Europe, nombre
de pays et de dirigeants refusant de croire à la marginalisation du continent dans
les priorités américaines, à la fin du rôle central des États-Unis dans le système de
sécurité européen, et donc à la fin du confort stratégique de l’Union au sens de la
protection atlantique traditionnelle. Ainsi, alors que l’Amérique était en pleine ébullition stratégique, la règle européenne fut au contraire celle du conservatisme : tenter
de garder l’OTAN telle qu’elle était, la politique européenne de sécurité et de
défense (PESD) telle qu’elle devait être, et l’Amérique telle que pourtant elle ne
voulait plus être.
Les paradoxes de la PESD : hésitations et renforcement
La mise en œuvre de la défense européenne a naturellement souffert de cette nouvelle donne. Entre l’Europe et les États-Unis, il existe une sorte de règle non
écrite selon laquelle un peu de différence euro-américaine ouvre des marges de
manœuvre collectives pour l’Europe, alors que trop de divergences les suppriment. Il n’est guère étonnant, à cet égard, que le « moteur » franco-britannique,
si essentiel dans le démarrage de la PESD au sommet franco-britannique de Saint-Malo, ait souffert du tournant pris par Washington. Pour Tony Blair, l’écart flagrant entre le contexte atlantique de 1999 et celui de 2002 justifiait une pause de
réflexion, ne serait-ce que pour décider si les raisons qui poussaient au développement de la PESD trois ans auparavant restaient pertinentes et si la conjugaison
du terrorisme et de la nouvelle Amérique devait amener à une réorientation de la
politique de sécurité britannique. Or, sans impulsion de la Grande-Bretagne, la dynamique européenne ne pouvait que s’étioler.
S’agissant de l’OTAN, les débats sur une possible prise en charge par l’Union
de l’opération Fox en Macédoine après les élections d’octobre 2002 resteront
exemplaires de cette phase de stagnation européenne. Rappelons que ce sont les
États-Unis eux-mêmes qui, dès décembre 2001, ont souhaité voir l’Union prendre
le relais de l’OTAN pour une opération où sont impliqués six cent cinquante personnels, dont dix Américains. Toutefois, les Européens ont conditionné leur accord
de principe à la résolution préalable de la question des relations entre l’Union et
l’OTAN, bloquée depuis plus de deux ans par un mélange de préjugés idéologiques, de querelles institutionnelles et de différends gréco-turcs. Le Conseil européen de Séville, en juin 2002, n’a pu que constater la persistance de ce blocage. Ainsi,
alors que l’OTAN elle-même, sous la pression américaine, évolue vers une flexibilité maximale, une sorte de grand lego stratégique où les États-Unis puiseront
des alliés et des moyens en fonction de tel ou tel besoin, il est paradoxal que, lorsqu’il s’agit des relations avec l’Union européenne, la rigidité et les contraintes du
consensus absolu aient continué de s’imposer.
S’agissant de la PESD et de son adaptation aux menaces terroristes, la prudence
a également été de mise : peu convaincus de la prééminence des moyens militaires
dans la lutte anti-terroriste, les Quinze ont surtout poussé l’intégration de leur
politique sur les aspects économiques, judiciaires et policiers
[6]. L’adaptation de la
PESD
stricto sensu est restée minimale : ce n’est qu’au Conseil européen de Séville,
en juin, que les Quinze ont explicitement lié terrorisme et défense européenne. Dans
une déclaration sur « la contribution de la PESC, y compris la PESD, à la lutte contre
le terrorisme », les chefs d’État et de gouvernement ont défini, parmi les priorités
futures de l’Union, une évaluation commune de la menace terroriste pesant sur les
États membres, le renforcement des mécanismes d’échange de renseignement,
l’étude des capacités militaires nécessaires pour protéger les forces européennes engagées dans des opérations ou les populations civiles. Certes, ces priorités ne sont assorties d’aucune décision ni d’aucune échéance. Mais elles témoignent, pour la première
fois depuis les attentats, d’un net rapprochement des positions européennes sur
l’adaptation de la PESD à la nouvelle donne.
Quant au fameux « gap » technologique entre les armées européennes et américaine, il fut l’objet de beaucoup de débats et de très peu de décisions. Il est vrai
que l’argumentaire américain sur la faiblesse militaire des Européens est contradictoire, voire dissuasif. Pourquoi les Européens combleraient-ils l’écart qui les sépare
de l’Amérique sicelle-ci, de toute façon, se réserve les guerres dures et attend des
Européens qu’ils assurent surtout les missions de maintien de la paix ? Comment
susciter un effort collectif des alliés si la mission doit déterminer la coalition,
autrement dit si les États-Unis se réservent au cas par cas de choisir tel ou tel allié
– et souvent les mêmes d’ailleurs– pour les accompagner dans telle ou telle opération ? Comment convaincre les Européens que de meilleures performances militaires renforceraient leur influence politique si l’Amérique revendique l’unilatéralisme le plus absolu dans la décision et la conduite des opérations ? Enfin, que
penser des injonctions américaines à faire plus d’efforts pour la défense, lorsqu’elles s’accompagnent d’une offensive brutale contre certaines décisions industrielles et politiques de l’Europe, par exemple sur les futurs avions de combat,
voire sur le programme civil Galileo ?
Dans ce faisceau de facteurs contradictoires, la mise en œuvre de la PESD s’est
donc concentrée sur les objectifs approuvés par l’Union avant les attentats du
11 septembre : la réalisation du headline goal à la fin de 2003, l’inventaire des
lacunes à combler pour ce faire, la tenue d’un premier exercice virtuel sur les procédures de gestion des crises et la décision, prise en janvier 2002, d’assurer dès le
début de 2003 le relais de l’opération de police de l’ONU en Bosnie – celle-là même
qui faillit être victime du chantage américain contre la Cour pénale internationale.
Très paradoxalement toutefois, ce conservatisme dans la mise en œuvre de la
PESD se retrouve en phase avec les conséquences structurelles du 11 septembre
pour l’Union et son rôle stratégique. S’il est en effet une tendance lourde issue de
la nouvelle donne terroriste, c’est bien l’accroissement automatique, pour les
Européens, du fardeau de la gestion des crises traditionnelles, à commencer par
les Balkans. Plus les États-Unis placeront ailleurs (sur les menaces terroristes et les
risques de prolifération) leurs priorités stratégiques, plus leur engagement dans les
Balkans deviendra en effet aléatoire, voire impensable. La lame de fond conduit
donc à ce que les Européens assurent de plus en plus, et de plus en plus seuls, la
gestion de cette zone, autrement dit à une montée en responsabilité irréversible
de l’Union européenne.
Tel est bien le paradoxe de l’effet 11 septembre : plutôt que d’entraîner une modification radicale des missions et des objectifs de la PESD – les tâches de Petersberg
définies dès 1999 –, le terrorisme en renforce d’abord la nécessité et l’urgence. La
stabilisation de l’ex-Yougoslavie n’est plus en effet sur l’agenda des responsables
militaires américains, ce qui fait passer la PESD du statut d’option à celui d’obligation stratégique pour les Européens. En 1999, l’une des raisons majeures avancées
pour l’insertion d’une politique de défense dans les compétences de l’Union tenait
à l’incertitude de l’engagement américain dans la gestion des crises (telle fut en effet
la grande leçon des opérations en Bosnie). Or, en 2002, après le choc des attentats terroristes, cette incertitude a disparu : les États-Unis sont désormais très
explicites sur leur souhait de ne pas se charger de telles opérations militaires.
Ainsi, lorsque le Conseil européen de Barcelone, en mars 2002, s’est déclaré disposé à ce que l’Union prenne le relais de l’opération Fox en Macédoine, il ne faisait qu’anticiper cette tendance lourde issue des nouvelles priorités américaines.
Les querelles qui ont suivi sur l’OTAN ou l’Union en Macédoine ne sont qu’un
épiphénomène au regard de cette évidence : les Européens seront en première ligne,
tout seuls, dans les Balkans, et probablement aussi extrêmement sollicités par
Washington pour d’autres tâches de stabilisation, ailleurs.
Moins d’Amérique en Europe, plus de défense européenne : telle devient la
formule lapidaire des conséquences du terrorisme sur la politique de sécurité de
l’Union. Depuis la fin de la guerre froide, et notamment depuis la naissance de la
PESD à Saint-Malo, la référence aux États-Unis et à l’OTAN servait autant de
mobile que de limite au développement d’une capacité stratégique de l’Union.
La PESD était possible et légitime « là où l’OTAN en tant que telle n’est pas
engagée ». Pour tout le monde, l’OTAN signifiait tout simplement l’engagement
américain. Or, après le 11 septembre, la liberté totale revendiquée par les États-Unis au sein d’une OTAN à géométrie et pertinence désormais très variables
inverse les termes de la relation : de méfiante à l’égard des efforts européens,
l’Amérique devient demandeur ; d’obstacle à trop d’autonomie européenne, elle
en devient paradoxalement le moteur. Reste bien évidemment aux Européens à
relever une série de défis : disponibilité stratégique, acceptation du risque collectif, augmentation des capacités et des ressources budgétaires, mise en commun des
moyens de protection antiterroriste, réorganisation interne, réévaluation des relations avec l’OTAN etc. Car, si le 11 septembre signifie plus de risques terroristes
à l’intérieur et plus de responsabilité stratégique des Européens à l’extérieur,
l’Union a encore beaucoup de chemin à faire pour s’adapter à ce monde-là.
Un an après, le système international n’a de systématique que son désordre. C’est
d’abord son principe de base – à savoir que les États sont les acteurs légitimes
d’un système de relations essentiellement interétatiques, plus ou moins bien codifiées par un corpus de règles édifiées par ces mêmes États– qui est battu en brèche
par la puissance offensive de réseaux terroristes déterritorialisés, dénationalisés, sans
autre règle ni objectif que la destruction brute. Thérèse Delpech a puissamment
décrit cette apparition « d’une authentique politique du chaos qui fait concurrence à la société des nations et qui présente pour elle un danger mortel »
[7]. C’est
ensuite l’Amérique – première puissance mondiale, moteur de la mondialisation,
mais surtout puissance structurante de l’ensemble du système international– qui
est visée au cœur : depuis le 11 septembre 2001, sa vulnérabilité physique est un
cauchemar devenu réalité. Et, comme si cela ne suffisait pas, par une espèce
d’acharnement du hasard, les malversations de quelques grands dirigeants de
sociétés américaines ont réussi là où Al-Qaida avait échoué, c’est-à-dire à ébranler
le cœur économique et boursier de la mondialisation. De leur côté, les instruments multilatéraux de régulation internationale sont soit impuissants face à l’anonymat et à la clandestinité des perturbateurs terroristes, soit affaiblis par la méfiance
instinctive que les États-Unis nourrissent à leur égard, méfiance dont se réjouit en
silence plus d’un État de la planète.
Quant aux relations transatlantiques, elles sont frappées de plein fouet par les
révolutions stratégiques et politiques qui se précipitent à Washington. Un « gap »
peut en cacher un autre : alors que l’écart militaire ne cesse de s’accroître entre Européens et Américains, c’est surtout le clivage culturel qui n’en finit plus de s’approfondir. Non pas tant, d’ailleurs, sur l’importance de la puissance militaire ou le rapport à la violence
[8] que sur la prééminence du droit dans tout système de gouvernance
mondiale. Sur presque tous les dossiers, les divergences euro-américaines sont
devenues aussi systématiques que prévisibles : sur les droits de l’homme et des prisonniers, sur le conflit israélo-palestinien, sur l’Irak, sur le désarmement, sur
l’environnement, sur le droit international et le rôle de l’ONU, sur l’analyse des
sources du terrorisme et les moyens de lutter contre lui, etc. Les relations transatlantiques semblent ainsi fonctionner à fronts renversés. L’antique partage des tâches
de la guerre froide faisait de l’Amérique la puissance régulatrice et interventionniste, au nom d’idéaux démocratiques et libéraux à promouvoir de la façon la plus
universelle possible, alors que les Européens tentaient essentiellement de se protéger du monde sous l’aile et le leadership éclairé des États-Unis. Aujourd’hui, l’autoprotection est devenue l’obsession des États-Unis – contre les menaces terroristes,
contre les missiles, contre les ingérences des autres, contre les contraintes du
multilatéral – alors que les Européens reprennent à leur compte le discours de la
bonne gouvernance et prétendent, en paroles du moins, à la nécessaire régulation
de la mondialisation. L’ennui, c’est que ni les uns ni les autres n’ont les moyens d’une
telle politique. Les Européens sont trop faibles pour influencer ou gérer le monde,
les États-Unis trop puissants pour s’en protéger.
C’est dans ce système-là que l’Union européenne va pourtant affronter l’un
des tournants majeurs de son histoire : son élargissement à treize autres pays.
Entre l’adaptation aux conséquences du 11 septembre et l’adaptation au choc de
l’élargissement, la tension est extrême. D’un côté, les attentats renforcent, dans les
relations internationales, une logique politique, sécuritaire et militaire fondée sur
la violence et la réponse à celle-ci, une logique où le rôle des États et des souverainetés nationales redevient prépondérant parce qu’il s’agit de sécurité, et donc
de vie et de mort pour des millions de citoyens. De l’autre, l’élargissement est à
la fois le fruit et le symbole d’un monde où la violence a cédé le pas à la négociation démocratique, où le principe et l’objectif sont ceux d’une prospérité partagée,
où les revendications nationales s’auto-limitent au nom d’une solidarité collective
supérieure. D’un côté, un impératif de sécurité fondé sur la responsabilité des
États. De l’autre, un objectif de paix et de réconciliation fondé sur l’intégration des
sociétés. D’un côté, un monde où l’Amérique redonne aux idéologies souverainistes
une cote qu’elles avaient perdue. De l’autre, un monde où le partage des souverainetés est à la fois la règle et la condition d’une réussite commune.
Ces deux logiques, sécuritaire et nationale d’une part, civile et intégrée de l’autre,
sont antinomiques et porteuses d’impératifs contradictoires. Réussir l’élargissement
implique, presque automatiquement, une certaine forme d’introversion européenne :
priorité donnée aux questions économiques et budgétaires, exigences institutionnelles,
définition d’une nouvelle forme de gouvernance de l’Union plus cohérente que par
le passé. S’adapter aux violences du monde extérieur suppose à l’inverse une certaine
extraversion, l’acceptation du risque et la subordination des politiques sectorielles à
un impératif plus général de sécurité intérieure et extérieure. Concilier ces deux
logiques relève d’un pari impossible, et pourtant inévitable.
Par tradition, culture et héritage institutionnel, l’Union est beaucoup plus
adaptée à relever le défi de l’élargissement que celui de la sécurité internationale,
tout simplement parce que la gestion des normes et de la diversité en temps de paix
lui est plus familière que celle de la force et du risque en temps de crise. Mais, par
tradition également, certains de ses États ont maintenu ou développé une culture
et des capacités d’intervention dans la gestion des conflits extérieurs. Dire qu’ils
ont une responsabilité particulière pour faire entrer la grande Union dans un
monde où prospérité et sécurité internationales seront intimement mêlées n’est faire
injure ni aux institutions communautaires ni au principe d’égalité politique des
membres. C’est simplement en appeler au bon sens. Faute de pouvoir s’adapter au
double défi de l’élargissement et de la sécurité, l’Union frôlerait en effet un scénario du pire : générer en son sein un clivage stratégique analogue à celui qui
oppose désormais, au sein de l’OTAN, les États-Unis et leurs alliés européens. Avec,
à l’horizon, le pire des modèles pour l’Europe : une grande zone de libre échange,
convoitée mais non protégée, riche mais vulnérable à tous les aléas de la mondialisation, saupoudrée de quelques miettes de coopération politique et bercée, selon
les États membres, d’une double illusion – celle de la sécurité atlantique traditionnelle
d’une part, et, de l’autre, celle d’un retour en grâce des cartes nationales dans la
conduite des affaires du monde.
[1]
Voir notamment l’article de Condoleezza Rice dans
Foreign Affairs, janvier-février 2000, vol. 79, n° 1, et son interview
dans le
New York Times, 21 octobre 2000.
[2]
Paul Wolfowitz, discours prononcé lors de la 38
e conférence de la Wehrkunde, Munich, 4 février 2002.
[3]
Discours du président George Bush, Knoxville Civic Center (Tennessee), 8 avril 2002.
[4]
Pierre Hassner, « États-Unis : de l’empire de la force à la force de l’empire »,
Cahier de Chaillot n° 54, Institut d’études
de sécurité de l’Union européenne, septembre 2002.
[5]
Les États membres de l’Union consacrent 0,32% de leur PIB à l’aide publique au développement, les États-Unis, 0,1%.
[6]
Notamment le renforcement du contrôle des comptes bancaires suspects et la définition d’un mandat d’arrêt européen.
Pour plus de détails, voir « De Nice à Laeken : les textes fondamentaux de la défense européenne » réunis par Maartje Rutten,
Cahier de Chaillot n° 51, avril 2002.
[7]
Thérèse Delpech,
Politique du chaos. L’autre face de la mondialisation, Paris, Le Seuil, 2002.
[8]
Comme l’analyse Robert Kagan dans un article désormais célèbre : « Power and weakness »,
Policy Review, n° 113, juinjuillet 2002.