Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629434
186 pages

p. 75 à 78
doi: en cours

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no 17 2002/4

 
HOPKINS (A.G.), ed. Globalization in World History Londres, Random House, 2002,278 pages.
 
 
Curieusement, les historiens se sont tenus à l’écart du débat sur la globalisation alors même qu’ils ont été les premiers à parler de « temps mondial » et autres « économies-mondes ». L’équipe réunie autour de A.G. Hopkins entend combler cette lacune et poser les fondements d’une « histoire vraiment globale de la globalisation ». Il est impossible de résumer en quelques lignes la richesse de ce livre dense et subtil. Disons simplement que sa lecture s’impose pour remettre en perspective, et à sa juste place, la phase contemporaine, « postcoloniale », de la mondialisation. Celle-ci s’inscrit dans la continuité de séquences antérieures. Les auteurs distinguent ainsi les formes archaïques de la globalisation, la protoglobalisation et la globalisation moderne en montrant combien ces moments s’imbriquent et se nourrissent mutuellement.
Aucune de ces séquences ne se réduit à la sphère économique ou financière. Les différents chapitres accordent donc une large place aux flux des idées et de la culture matérielle. Par ailleurs, la globalisation n’a jamais été synonyme d’occidentalisation, même au XIXe siècle : d’excellentes pages restituent le rôle de l’Asie et de l’islam. À mesure que l’on avance dans le volume, deux évidences s’imposent, à l’encontre des présupposés de la théorie des relations internationales. D’une part, la périodisation « courte » que celle-ci privilégie est un non-sens : Tony Ballantyne souligne par exemple le rôle crucial des années 1760 au cours desquelles l’Angleterre, échaudée par ses déboires en Amérique du Nord, bascule vers l’Est ses ambitions impériales, avec toutes les conséquences que l’on sait. D’autre part, la globalisation a toujours fait système avec la formation de l’État au lieu d’en être le principe antagonique. Certes, Braudel, Tilly, Arrighi, Giddens, d’autres encore l’avaient écrit, forts des enseignements de Max Weber ou de Marx. Mais, en ces temps de pandémie néo-libérale, une bonne piqûre de rappel n’est pas superflue.
Jean-François Bayart
 
JACQUET (PIERRE), PISANI-FERRY (JEAN), TUBIANA (LAURENCE) Gouvernance mondiale. Rapport de synthèse Paris, La Documentation française, 2002, 505 pages. MASTNAK (TOMAZ) Crusading Peace. Christendom, the Muslim World, and Western Political Order Berkeley, University of California Press, 2002,406 pages.
 
 
Rien de plus dissemblable que ces deux ouvrages. D’un côté, un gros rapport du Conseil d’analyse économique sur la gouvernance mondiale, définie par Pascal Lamy comme « l’ensemble des transactions par lesquelles des règles collectives sont élaborées, décidées, légitimées, mises en œuvre et contrôlées ». Les auteurs de la synthèse précisent : « Il ne s’agit pas, à l’évidence, de gouvernement au sens qui est usuellement donné à ce terme.
Mais il s’agit bien de ce par quoi se gouverne l’économie mondiale et, au-delà, de la gestion d’un ensemble d’interdépendances ». De l’autre côté, un grand livre érudit sur le mouvement de la « Paix de Dieu » qui a émergé au tournant du Xe et du XIe siècle dans les territoires qui constituent aujourd’hui le centre de la France.
Le rapport est un instrument de travail indispensable à quiconque s’intéresse à la globalisation. Il est flanqué de dix-sept « contributions analytiques » sur différents sujets, dont au moins certaines sont remarquables. Reste que le concept même de gouvernance n’en sort pas plus convaincant. Il appartient au pidgin global par le truchement duquel les principaux acteurs du système international négocient. Il est un énoncé performatif : quand dire, c’est faire... Mais il ne nous apprend pas grand chose sur la teneur politique ou l’historicité de la mondialisation. La gouvernance, c’est un peu Foucault sans le pouvoir. Autant donc s’interroger sur la constitution d’une éventuelle « gouvernementalité » globale, notion autrement plus riche, que de nombreuses pages du rapport permettraient au demeurant de préciser. C’est ici que l’ouvrage de Tomaz Mastnak, philosophe slovène, est utile à l’analyste de la globalisation contemporaine. Comme l’ont souvent fait remarquer des théoriciens des relations internationales, cette dernière n’est pas sans évoquer la « gouvernance sans gouvernement » – pour reprendre la formule de James Rosenau– de l’Europe du MoyenÂge. Le mouvement de la « Paix de Dieu » en est une illustration. L’Église, et notamment Cluny, a développé une nouvelle éthique de la guerre qui a régulé les conditions de son exercice en limitant la sphère de l’usage licite des armes et « déclaré la guerre à la guerre » en recourant à ce que l’on appellerait aujourd’hui le peace enforcement, grâce à la levée de milices de la paix. L’ouvrage montre comment ce « militarisme chrétien » a contribué au fil des siècles à redéfinir les contours de la « gouvernance » européenne au détriment de la Papauté et à transformer les termes de l’universalité chrétienne dans son rapport à la territorialisation politique. Les réflexions d’un Dante sur l’« empire universel » comme garant de la pax universalis, les recherches d’un Bacon sur la guerre « zéro mort », ou la critique par un Oresme de la monarchie universelle territorialisée, en opposition à l’imperium, sont d’une actualité parfois troublante. Mais la pacification de la chrétienté latine s’est effectuée par la construction d’un ennemi commun, le Sarrasin, que remplacera le Turc dans la deuxième moitié du XIVe siècle. La paix intérieure amène la guerre extérieure. L’émergence de la sainte crestientéest indissociable des Croisades. Ce grand livre a été composé pendant la guerre de Yougoslavie. Nous le lisons en pleine « lutte contre le terrorisme ».
Jean-François Bayart
 
NAYLOR (R.T.) Wages of crime. Black markets, Illegal Finance and the Underworld Economy. Ithaca et Londres, Cornell University Press, 2002,336 pages.
 
 
Alors que la lutte contre les « organisations criminelles » ou « terroristes » comporte désormais nécessairement un volet financier, destiné à confisquer les revenus illicites et à empêcher que de nouveaux méfaits ne soient commis, les raisons de l’obsession des gouvernements occidentaux pour l’« argent sale » demeurent obscures. En analysant minutieusement les convictions qui sous-tendent la genèse et la mise en œuvre de cette guerre financière, cet ouvrage iconoclaste permet de mieux comprendre la diffusion planétaire de nouvelles techniques de contrôle du secteur financier (gel, saisie et confiscation des avoirs, implication d’acteurs privés dans la lutte antiblanchiment, etc.)
Il s’agit d’un recueil d’articles écrits au cours des années quatre-vingt-dix sur des sujets tels que le financement des guérillas, le marché noir de l’armement, l’activité économique et financière des « organisations criminelles », le développement des services off shore, mais aussi l’efficacité des dispositifs de lutte contre le blanchiment. Une courte contribution sur le financement d’Al-Qaida, écrite après le 11 septembre 2001, figure à la fin de l’ouvrage.
Économiste, R.T. Naylor se refuse à considérer comme des évidences les croyances qui sous-tendent l’action des pouvoirs publics en lutte contre le « crime organisé » ou le blanchiment. Il souligne la pauvreté des sources fiables sur les pratiques de ces « organisations », les limites de l’analogie entre « mafias » et entreprises et la faiblesse de la connaissance des marchés de biens illicites. Il montre par ailleurs que les volumes d’argent blanchi sont inconnus et que les circuits financiers complexes de dissimulation ne concernent pas nécessairement les « organisations criminelles ». Il établit enfin un bilan critique de la lutte menée depuis deux décennies par les États-Unis contre les « produits du crime » ( proceeds of crime), en dénonçant notamment son instrumentalisation politique, au détriment des libertés publiques.
Ses détracteurs pourront aisément repérer des exagérations et dénoncer un parti pris hostile à l’internationalisation des techniques américaines de prévention, de détection et de répression de la délinquance financière. Mais ils éprouveront les pires difficultés à réfuter les thèses avancées, tant les fondements de la lutte contre les « réseaux criminels transnationaux » demeurent incertains.
Gilles Favarel-Garrigues
 
MAINDO MONGA NGONGA (ALPHONSE) Voter en temps de guerre. Kisangani (RD-Congo) 1997 Paris, L’Harmattan, 2001,226 pages.
 
 
Un formidable petit livre de témoignage.
L’auteur, engagé dans la défense des droits de l’homme depuis 1993, est élu bourgmestre de l’une des six communes de la ville de Kisangani lorsque les troupes de Kabila s’en emparent, en mars 1997. Le scrutin est totalement improvisé, mais non dénué de représentativité.
Le récit en précise les conditions de déroulement. Il montre l’ambivalence de la position des édiles, pris entre l’enclume des attentes de leurs mandants et le marteau de la soldatesque. Ce faisant, il dispense une grande leçon de sociologie politique. L’on apprend qu’à chaque crocodile sa côte, et à chaque chèvre sa colline. L’on y découvre les ressorts de la « zoo politique », i.e. de la « géopolitique » entre autochtones et allogènes.
Les grands frères soldats frayent avec des jeunes filles que l’on appelle, en lingala, des « baisse la tête pour qu’on la coupe ». La foule en colère présente aux autorités administratives la dépouille d’une victime des militaires en exigeant que ceux-ci « mangent leur viande ». Appliqué en public, le « fouet de la sottise » est censé « conscientiser » les récalcitrants. « Papa marmite » fait des affaires avec « Maman couvercle ». Le maire d’une commune voisine, dont femme et maîtresses tombent quasi simultanément enceintes, est sacré « meilleur buteur », mais ses électrices qui l’ont porté sur leur dos, le jour du scrutin, n’acceptent pas de le porter « sur leurs ventres ». L’auteur passe lui-même par la prison, quitte Kisangani occupée en août 1998 par des forces hostiles à Kabila, et achève aujourd’hui un travail universitaire à Paris-I. Néanmoins, le jeu en a valu la chandelle et la conclusion de son aventure politique est claire : « En attendant les urnes et les isoloirs, votons à main levée dans les places publiques » !
Jean-François Bayart
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