2002
Critiques internationales
Notes
• JACQUET (PIERRE), PISANI-FERRY (JEAN),
TUBIANA (LAURENCE)
Gouvernance mondiale. Rapport de
synthèse
Paris, La Documentation française, 2002,
505 pages.
MASTNAK (TOMAZ)
Crusading Peace. Christendom,
the Muslim World, and Western Political
Order
Berkeley, University of California Press,
2002,406 pages.
HOPKINS (A.G.), ed.
Globalization in World History
Londres, Random House, 2002,278 pages.
Curieusement, les historiens se sont tenus
à l’écart du débat sur la globalisation
alors même qu’ils ont été les premiers à
parler de « temps mondial » et autres
« économies-mondes ». L’équipe réunie
autour de A.G. Hopkins entend combler
cette lacune et poser les fondements
d’une « histoire vraiment globale de la
globalisation ». Il est impossible de résumer en quelques lignes la richesse de ce
livre dense et subtil. Disons simplement
que sa lecture s’impose pour remettre en
perspective, et à sa juste place, la phase
contemporaine, « postcoloniale », de la
mondialisation. Celle-ci s’inscrit dans la
continuité de séquences antérieures. Les
auteurs distinguent ainsi les formes
archaïques de la globalisation, la protoglobalisation et la globalisation moderne
en montrant combien ces moments s’imbriquent et se nourrissent mutuellement.
Aucune de ces séquences ne se réduit à la
sphère économique ou financière. Les
différents chapitres accordent donc une
large place aux flux des idées et de la
culture matérielle. Par ailleurs, la globalisation n’a jamais été synonyme d’occidentalisation, même au XIXe siècle :
d’excellentes pages restituent le rôle de
l’Asie et de l’islam. À mesure que l’on
avance dans le volume, deux évidences
s’imposent, à l’encontre des présupposés
de la théorie des relations internationales. D’une part, la périodisation
« courte » que celle-ci privilégie est un
non-sens : Tony Ballantyne souligne par
exemple le rôle crucial des années 1760
au cours desquelles l’Angleterre, échaudée par ses déboires en Amérique du
Nord, bascule vers l’Est ses ambitions
impériales, avec toutes les conséquences
que l’on sait. D’autre part, la globalisation a toujours fait système avec la
formation de l’État au lieu d’en être le
principe antagonique. Certes, Braudel,
Tilly, Arrighi, Giddens, d’autres encore
l’avaient écrit, forts des enseignements de
Max Weber ou de Marx. Mais, en ces
temps de pandémie néo-libérale, une
bonne piqûre de rappel n’est pas
superflue.
Jean-François Bayart
JACQUET (PIERRE), PISANI-FERRY (JEAN),
TUBIANA (LAURENCE)
Gouvernance mondiale. Rapport de
synthèse
Paris, La Documentation française, 2002,
505 pages.
MASTNAK (TOMAZ)
Crusading Peace. Christendom,
the Muslim World, and Western Political
Order
Berkeley, University of California Press,
2002,406 pages.
Rien de plus dissemblable que ces deux
ouvrages. D’un côté, un gros rapport du
Conseil d’analyse économique sur la gouvernance mondiale, définie par Pascal
Lamy comme « l’ensemble des transactions par lesquelles des règles collectives
sont élaborées, décidées, légitimées, mises
en œuvre et contrôlées ». Les auteurs de
la synthèse précisent : « Il ne s’agit pas,
à l’évidence, de gouvernement au sens
qui est usuellement donné à ce terme.
Mais il s’agit bien de ce par quoi se gouverne l’économie mondiale et, au-delà, de
la gestion d’un ensemble d’interdépendances ». De l’autre côté, un grand livre
érudit sur le mouvement de la « Paix de
Dieu » qui a émergé au tournant du Xe
et du XIe siècle dans les territoires qui
constituent aujourd’hui le centre de la
France.
Le rapport est un instrument de travail
indispensable à quiconque s’intéresse à la
globalisation. Il est flanqué de dix-sept
« contributions analytiques » sur différents sujets, dont au moins certaines sont
remarquables. Reste que le concept
même de gouvernance n’en sort pas plus
convaincant. Il appartient au pidgin global par le truchement duquel les principaux acteurs du système international
négocient. Il est un énoncé performatif :
quand dire, c’est faire... Mais il ne nous
apprend pas grand chose sur la teneur
politique ou l’historicité de la mondialisation. La gouvernance, c’est un peu
Foucault sans le pouvoir. Autant donc
s’interroger sur la constitution d’une
éventuelle « gouvernementalité » globale, notion autrement plus riche, que
de nombreuses pages du rapport permettraient au demeurant de préciser.
C’est ici que l’ouvrage de Tomaz
Mastnak, philosophe slovène, est utile à
l’analyste de la globalisation contemporaine. Comme l’ont souvent fait remarquer des théoriciens des relations internationales, cette dernière n’est pas sans
évoquer la « gouvernance sans gouvernement » – pour reprendre la formule de
James Rosenau– de l’Europe du MoyenÂge. Le mouvement de la « Paix de
Dieu » en est une illustration. L’Église,
et notamment Cluny, a développé une
nouvelle éthique de la guerre qui a régulé
les conditions de son exercice en limitant la sphère de l’usage licite des armes
et « déclaré la guerre à la guerre » en
recourant à ce que l’on appellerait aujourd’hui le peace enforcement, grâce à la levée
de milices de la paix. L’ouvrage montre
comment ce « militarisme chrétien » a
contribué au fil des siècles à redéfinir les
contours de la « gouvernance » européenne au détriment de la Papauté et à
transformer les termes de l’universalité
chrétienne dans son rapport à la territorialisation politique. Les réflexions d’un
Dante sur l’« empire universel » comme
garant de la pax universalis, les recherches
d’un Bacon sur la guerre « zéro mort »,
ou la critique par un Oresme de la
monarchie universelle territorialisée, en
opposition à l’imperium, sont d’une actualité parfois troublante. Mais la pacification de la chrétienté latine s’est effectuée par la construction d’un ennemi
commun, le Sarrasin, que remplacera le
Turc dans la deuxième moitié du
XIVe siècle. La paix intérieure amène la
guerre extérieure. L’émergence de la
sainte crestientéest indissociable des Croisades. Ce grand livre a été composé pendant la guerre de Yougoslavie. Nous le
lisons en pleine « lutte contre le terrorisme ».
Jean-François Bayart
NAYLOR (R.T.)
Wages of crime. Black markets, Illegal
Finance and the Underworld Economy.
Ithaca et Londres, Cornell University Press,
2002,336 pages.
Alors que la lutte contre les « organisations criminelles » ou « terroristes »
comporte désormais nécessairement un
volet financier, destiné à confisquer les
revenus illicites et à empêcher que de
nouveaux méfaits ne soient commis, les
raisons de l’obsession des gouvernements
occidentaux pour l’« argent sale » demeurent obscures. En analysant minutieusement les convictions qui sous-tendent la
genèse et la mise en œuvre de cette
guerre financière, cet ouvrage iconoclaste
permet de mieux comprendre la diffusion planétaire de nouvelles techniques de
contrôle du secteur financier (gel, saisie
et confiscation des avoirs, implication
d’acteurs privés dans la lutte antiblanchiment, etc.)
Il s’agit d’un recueil d’articles écrits au
cours des années quatre-vingt-dix sur des
sujets tels que le financement des guérillas, le marché noir de l’armement,
l’activité économique et financière des
« organisations criminelles », le développement des services off shore, mais
aussi l’efficacité des dispositifs de lutte
contre le blanchiment. Une courte
contribution sur le financement d’Al-Qaida, écrite après le 11 septembre 2001,
figure à la fin de l’ouvrage.
Économiste, R.T. Naylor se refuse à
considérer comme des évidences les
croyances qui sous-tendent l’action des
pouvoirs publics en lutte contre le
« crime organisé » ou le blanchiment. Il
souligne la pauvreté des sources fiables
sur les pratiques de ces « organisations »,
les limites de l’analogie entre « mafias »
et entreprises et la faiblesse de la connaissance des marchés de biens illicites. Il
montre par ailleurs que les volumes
d’argent blanchi sont inconnus et que
les circuits financiers complexes de dissimulation ne concernent pas nécessairement les « organisations criminelles ».
Il établit enfin un bilan critique de la
lutte menée depuis deux décennies par les
États-Unis contre les « produits du
crime » ( proceeds of crime), en dénonçant
notamment son instrumentalisation politique, au détriment des libertés publiques.
Ses détracteurs pourront aisément repérer des exagérations et dénoncer un parti
pris hostile à l’internationalisation des
techniques américaines de prévention,
de détection et de répression de la délinquance financière. Mais ils éprouveront
les pires difficultés à réfuter les thèses
avancées, tant les fondements de la lutte
contre les « réseaux criminels transnationaux » demeurent incertains.
Gilles Favarel-Garrigues
MAINDO MONGA NGONGA (ALPHONSE)
Voter en temps de guerre. Kisangani
(RD-Congo) 1997
Paris, L’Harmattan, 2001,226 pages.
Un formidable petit livre de témoignage.
L’auteur, engagé dans la défense des
droits de l’homme depuis 1993, est élu
bourgmestre de l’une des six communes
de la ville de Kisangani lorsque les
troupes de Kabila s’en emparent, en mars
1997. Le scrutin est totalement improvisé, mais non dénué de représentativité.
Le récit en précise les conditions de
déroulement. Il montre l’ambivalence de
la position des édiles, pris entre l’enclume
des attentes de leurs mandants et le marteau de la soldatesque. Ce faisant, il dispense une grande leçon de sociologie
politique. L’on apprend qu’à chaque crocodile sa côte, et à chaque chèvre sa colline. L’on y découvre les ressorts de la
« zoo politique », i.e. de la « géopolitique » entre autochtones et allogènes.
Les grands frères soldats frayent avec des
jeunes filles que l’on appelle, en lingala,
des « baisse la tête pour qu’on la coupe ».
La foule en colère présente aux autorités
administratives la dépouille d’une victime des militaires en exigeant que ceux-ci « mangent leur viande ». Appliqué en
public, le « fouet de la sottise » est censé
« conscientiser » les récalcitrants. « Papa
marmite » fait des affaires avec « Maman
couvercle ». Le maire d’une commune
voisine, dont femme et maîtresses tombent quasi simultanément enceintes, est
sacré « meilleur buteur », mais ses électrices qui l’ont porté sur leur dos, le jour
du scrutin, n’acceptent pas de le porter
« sur leurs ventres ». L’auteur passe lui-même par la prison, quitte Kisangani
occupée en août 1998 par des forces hostiles à Kabila, et achève aujourd’hui un
travail universitaire à Paris-I. Néanmoins,
le jeu en a valu la chandelle et la conclusion de son aventure politique est claire :
« En attendant les urnes et les isoloirs,
votons à main levée dans les places
publiques » !
Jean-François Bayart