2002
Critiques internationales
La couleur du dollar.
Enquête à La Havane
Jaime Marques-Pereira
Jprofesseur de science économique à l’université Pierre Mendès-France de Grenoble.
Bruno Théret
économiste, directeur de recherche au CNRS, Institut de recherche interdisciplinaire en socio-économie (Université de Paris-Dauphine), auteur de Protection sociale et fédéralisme : l’Europe dans le miroir de l’Amérique du Nord, Presses interuniversitaires européennes, Peter Lang et Presses de l’Université de Montréal, 2002.
« Certes, le régime castriste a survécu. Mais le prix à payer est lourd. Le dollar est roi,
quel symbole ! C’est la première victoire politique américaine depuis quarante ans »
(Habel 1999 : 37)
L’argent n’a pas d’odeur, paraît-il. «
Dinero es dinero, es igual », dans une version récente qu’il n’est pas rare d’entendre à Cuba. Pourtant l’observateur ne peut qu’être frappé par une dissonance : le dollar, emblème de la puissance des États-Unis, circule légalement et librement dans un espace public traversé par un discours nationaliste dénonçant l’impérialisme américain. Cette
cacophonie entre formes de la communication sociale incite à se demander si, à
défaut d’odeur, l’argent n’aurait pas une couleur. Couleur de l’argent, au sens où
chaque forme monétaire circulant sur un territoire politique, du fait qu’elle s’inscrit dans l’univers symbolique de son émetteur – puissance publique ou pouvoir
privé– teinte les rapports sociaux. Car les signes monétaires ne sont pas de simples
objets qu’on pourrait manipuler sans précaution, et sans conséquence pour notre
vision du monde social. La monnaie est une institution sociale qui opérait déjà dans
nombre de sociétés traditionnelles et n’est donc nullement l’apanage des sociétés
modernes, capitalistes ou socialistes
[1]; elle fait à ce titre partie de ces faits sociaux
pour lesquels la moderne distinction de l’être et de l’avoir ne peut toujours pas
prendre sens. La plupart des économistes ont beau s’échiner à réduire la monnaie
à une marchandise comme les autres, objet désirable pour son utilité économique
et dont la valeur serait simplement fixée par un marché, son symbolisme spécifique
finit toujours, sous des formes souvent inattendues, par refaire surface, que ce soit
dans la vie quotidienne de tout un chacun ou sur la scène politique. Les monnaies
modernes poursuivent le travail de ces biens précieux propres aux sociétés dites
archaïques ; comme les taonga des maoris, elles sont de ces objets qui capturent
l’histoire et la montrent aux vivants en se faisant « l’écho des modèles du passé, de
la première création jusqu’au temps présent », objets dotés d’une « force sociale
extrême qu’ignorent totalement nos marchandises ». À travers leur circulation et
leur thésaurisation, « ce sont les identités sociales, les statuts et les rangs hiérarchiques qui se trouvent réaffirmés »
[2].
Cette dimension symbolique des monnaies, spécifique à chacune d’elles
[3], apparaît en pleine lumière dans les années quatre-vingt-dix à Cuba. Une crise profonde
secoue alors cette économie socialiste qui cherche à se maintenir vaille que vaille
dans un environnement devenu totalement hostile, mais qui en même temps
connaît un processus de dollarisation, comme d’autres économies latino-américaines
ou post-socialistes. Révélée par cette crise elle-même, par les conséquences dramatiques de la chute du mur de Berlin et de la fin de l’aide extérieure soviétique,
c’est cette dimension symbolique qui a motivé l’enquête dont cet article rend
compte. Notre idée de départ était en effet la suivante. Si c’est essentiellement en
mobilisant les ressources symboliques du nationalisme et d’une éthique égalitariste
que le régime révolutionnaire cubain a pu perdurer en résistant aux États-Unis, alors
il importe de prendre en compte la dimension symbolique des pratiques et politiques monétaires pour scruter l’évolution en cours de la société cubaine. La dollarisation de Cuba symbolise l’extraordinaire pression d’un monde désormais placé
sous le commandement exclusif de la plus grande puissance capitaliste mondiale,
laquelle néanmoins, pour des raisons (là encore) essentiellement symboliques, ne
peut toujours pas exercer directement sa force matérielle pour soumettre à sa loi
cette île si proche de ses côtes. Dans ce contexte, le dollar ne va-t-il pas à nouveau
« capturer l’histoire » de Cuba en la ramenant à la situation d’avant 1959 ? En dépit
– ou plutôt en raison – des bénéfices de la dollarisation pour l’économie et le
régime politique cubains dans les années quatre-vingt-dix, l’esprit du dollar, les identités, les statuts et les hiérarchies sociales dont il est le médium dans sa contrée d’origine ne vont-ils pas être les vecteurs subreptices d’une annexion
soft de l’île par la
puissance américaine ? Bref, la couleur du dollar ne va-t-elle pas teinter à nouveau
les rapports sociaux à Cuba ?
Les personnes que nous avons rencontrées perçoivent, le plus souvent, les effets
sociaux délétères d’un processus qui accentue les inégalités et remet ainsi en cause
les valeurs socialistes sur lesquelles la légitimité du régime révolutionnaire est
largement fondée. Mais l’impact sur les consciences de l’usage de la monnaie
impériale et les transformations éthiques que cet usage suscite sont, quant à eux,
passés sous silence, ignorés ou niés. La dollarisation est perçue comme une
contrainte passagère, et l’on ne s’interroge pas sur ses effets de déstructurationrestructuration des consciences et des comportements, ou sur le coût moral de son
rôle dans la survie du système. Ainsi Fidel Castro a-t-il pu déclarer qu’« il ne sera
plus nécessaire à l’avenir d’interdire à nouveau la possession de dollars ou d’autres
devises étrangères ; leur libre circulation pour le paiement de nombreux biens et
services ne durera que tant que les intérêts de la Révolution la rendront recommandable. Nous ne sommes donc pas concernés par la fameuse locution “dollarisation de l’économie”. Nous savons très bien ce que nous faisons » ( Granma,
22 juin 2000, rapporté par Ritter et Rowe 2000 : 1).
Dans le discours légitimateur des autorités cubaines, la souveraineté monétaire
n’apparaît donc pas comme une composante nécessaire de la souveraineté nationale.
La dollarisation de l’économie n’empêche pas le gouvernement de continuer à
construire activement sa légitimité sur un discours de défense d’une souveraineté
politique menacée par les visées impériales américaines. Il est vrai que celle-ci a toujours été conçue à Cuba moins comme souveraineté démocratique du peuple que
comme résultat d’une confrontation de ce même peuple, envisagé comme un tout,
à un ennemi extérieur irréductible
[4]. La monnaie n’y est donc pas apparue clairement comme une composante du lien social unifiant le pays sous la forme d’une communauté de paiement
[5]. Mais la dollarisation partielle de l’économie qui a été choisie
pour sortir de la terrible crise dans laquelle le pays a été plongé à partir de 1989 agit
comme un révélateur de cette dimension symbolique de la monnaie nationale.
La dollarisation doit en effet être mise en relation avec le coup d’arrêt porté en
mars 1996 par le régime au bouillonnement démocratique et intellectuel du début
de la décennie. Bien que l’opinion commune considère qu’elle constituait une
nécessité absolue pour parer au plus pressé, notre enquête nous incite au contraire
à penser qu’elle a aussi eu une dimension stratégique, en permettant d’éviter
d’autres réformes fondées sur le développement d’une démocratie participative et
prônées par divers acteurs sociaux et par certains courants du parti communiste
[6].
De nombreux indices montrent que les autorités cubaines ont estimé la dollarisation
moins menaçante – en tout cas à court terme– pour la perpétuation du régime en
place qu’une telle démocratisation. Pour autant, on ne saurait réduire – comme le
font volontiers les milieux cubains des États-Unis et les économistes libéraux– la
volonté de garantir cette perpétuation au désir d’une élite bureaucratique (ou de
Fidel Castro seul) de se maintenir au pouvoir coûte que coûte
[7]. Ce serait en effet
oublier que les choix politiques peuvent être faits en référence à des valeurs collectives, et que toute la thématique de l’indépendance nationale a exercé dans
l’histoire du socialisme cubain une influence prépondérante sur les attitudes et les
décisions politiques (Bobes2000).
Dans une démarche qui tente au contraire de faire toute sa place à cette dimension éthique des choix politiques, on va tenter ici de retracer pourquoi et comment
le régime en est arrivé à cette dollarisation et quelles sont les évolutions et issues
envisagées. Dans les deux premières parties, nous replacerons dans son contexte
le processus cubain de dollarisation et nous en examinerons la spécificité. Dans une
troisième, nous en décrirons les conséquences économiques et sociales en mettant
l’accent sur l’ambivalence du double système monétaire mis en place, ambivalence que l’on retrouve dans le débat actuel concernant sa viabilité à plus ou moins
long terme : d’un côté, la dollarisation menace la légitimité du régime par ses
conséquences politiques et sociales, de l’autre, elle la soutient par la relance économique qu’elle a permise et par le jeu de la dualité du régime de change, qui assure
vaille que vaille le maintien de l’économie publique de redistribution. Enfin, dans
la partie conclusive, nous reviendrons sur la question du symbolisme de la monnaie en suggérant une hypothèse interprétative de la dollarisation de la société
cubaine qui rompt avec la vision déterministe de la « transitologie ».
Comment Cuba en est-elle arrivée à se dollariser ?
La dollarisation officielle du pays trouve sa source principale dans la crise consécutive à l’arrêt de l’aide soviétique; chute brutale des marchés d’exportation et réduction dramatique de la capacité d’importer aliments et combustibles sont alors
allées de pair
[8]. La dépendance externe de l’île était la contrepartie de son insertion dans le bloc soviétique, vécue comme une protection contre les États-Unis.
Jusqu’en 1989, cette insertion-dépendance a permis à Cuba de bénéficier d’une rente
extérieure sous la forme d’aides directes (dons et prêts à bas taux d’intérêt) et indirectes (
via un jeu sur les termes de l’échange des exports comme des imports, plus
favorable que le jeu du marché mondial). Cette rente a permis dans une large
mesure
[9] aux autorités du pays de mettre en œuvre avec succès un modèle de développement social exemplaire en Amérique latine.
Depuis la révolution de 1959, le fonctionnement de l’économie cubaine s’appuie
en effet sur une logique de répartition égalitaire des revenus individuels et des services
collectifs, fondée sur la capacité de l’État à centraliser et redistribuer la richesse.
Même les observateurs les plus hostiles au régime castriste reconnaissent que la
réduction des inégalités et le niveau général de bien-être social obtenu ont été remarquables et offrent un contraste saisissant avec le reste de l’Amérique latine. Cet égalitarisme s’est traduit non seulement par une réduction de la dispersion des revenus, mais aussi par un accès égal et croissant de toutes les couches de la population
à l’éducation, à la santé et à la sécurité sociale, ce qui a mis Cuba en bonne place
sur l’échelle de l’indice de développement humain du PNUD (Castaneda 2000 :
235; Houtard 2001 : 9). Il n’ya guère que dans le domaine de l’habitat que les performances sociales aient été peu probantes, les objectifs en matière de construction de logements n’ayant jamais été atteints. Néanmoins pratiquement tous les
Cubains sont propriétaires de leur logement ou en voie de le devenir à bas prix,
et ceux qui n’en ont pas les moyens sont exemptés de loyer.
Pour arriver à cette performance sociale, outre le resserrement de l’éventail des
salaires (coefficient de 4,5 entre le plus haut et le plus bas en 1987, Mesa-Lago 2000 :
286), l’emploi à vie garanti par l’État (particulièrement important pour l’amélioration des conditions de vie des travailleurs, majoritairement noirs, de la canne à
sucre), la mise en place de systèmes universels gratuits d’accès aux soins et à l’éducation, et le subventionnement de services publics comme le téléphone local, les
transports et la distribution d’électricité, le régime castriste s’est appuyé sur l’institution centrale du socialisme cubain qu’est la
libreta de abastecimiento, une sorte
de revenu minimum universel de citoyenneté. La
libreta est l’expression individuelle
d’un système de répartition de la richesse sociale visant à assurer la couverture des
besoins de base pour tous, ce qu’elle a effectivement fait jusqu’en 1989 (Fabienke
2001 : 106). Ce système permet à chacun d’obtenir un panier de biens de consommation à des prix fixés par l’État et très inférieurs à ceux du marché. Il a pour effet
de réduire encore davantage la hiérarchie des revenus, puisque les premiers pesos
dépensés pour payer les achats relevant de la
libreta ont un pouvoir d’achat supérieur à celui des pesos dépensés dans les magasins et les marchés parallèles
[10]
où les
prix, fixés en fonction du rapport offre/demande, sont plus élevés.
Dans ce contexte, la disparition de l’Union soviétique et du Comecon a été un
choc d’une extrême violence. D’autant plus que le pays était dans l’impossibilité
d’accéder à d’autres sources de crédit : d’une part, parce qu’il ne payait plus ses dettes
depuis 1986, d’autre part, par suite du blocus américain
[11]
qui a notamment pour
effet d’empêcher son accès au crédit des organisations financières internationales
(Escaith 1999a : 58). Entre 1989 et 1993, le PIB chute ainsi de plus d’un tiers en
volume, les recettes d’exportation baissent de près de 80% et les importations de
75%. La consommation est réduite de 28%, la consommation privée étant considérablement plus affectée que la consommation publique
[12], et l’investissement
est ramené à 5 % du PIB en 1993 alors qu’il était de 28 % en 1989 (Romero
2001 : 62). Dans le même temps, le salaire réel baisse mais ne trouve pas pour autant
à se dépenser, de sorte que l’épargne liquide s’accumule, le gouvernement continuant à verser salaires et pensions au même niveau. Corrélativement, le déficit budgétaire et la masse monétaire atteignent respectivement près de 30% et 70% du
PIB en 1993, et l’hyperinflation, contenue dans le secteur d’État par la fixation des
prix, se développe sur le marché noir, qui s’étend : le cours du peso s’effondre
dans les transactions non officielles et l’indice des prix sur les marchés informels
(base 100 en 1989) atteint 1 552,6 en 1993 (Hidalgo 2002 : 3). Enfin, la population en sous-emploi massif (et croissant) n’est plus guère incitée à aller au travail,
vu son pouvoir d’achat inutilisé et la nécessité de passer une grande partie de son
temps à la recherche du nécessaire, dollars et marchandises, pour subsister
(Kildegaard et Orro Fernandez 1999 : 29).
Quelle est alors la réaction du gouvernement cubain ? Dans un premier temps,
« entre 1990 et la première moitié de 1993, l’interprétation dominante est que la
crise est essentiellement le résultat de changements négatifs dans l’environnement
international, et les mesures économiques prises dans cette période ne visent que
le secteur externe » (Romero 2001 : 64). Un programme national alimentaire est
lancé, destiné à stimuler la production dans une perspective de substitution aux
importations. La mobilisation et l’envoi des citadins aux champs s’inscrit dans le cadre
de ce programme. On promeut également, notamment dans les secteurs industriels les plus dépendants de l’extérieur pour les pièces détachées, diverses formes
de collaboration avec le capital étranger. Enfin, les entreprises sont incitées à
exporter. Une réforme de la Constitution intervient en 1992, après un large débat
public dans tout le pays
[13]. Elle met fin au monopole étatique du commerce extérieur et transforme le système des droits de propriété sur les moyens de production
dans l’agriculture et dans l’industrie, en limitant le monopole étatique à la terre, aux
mines et aux eaux. Elle rend possible la création d’entreprises mixtes avec le capital étranger et d’associations économiques du type
joint ventures(Mesa-Lago 2000 :
295). Mais elle comporte également un volet politique : débureaucratisation de
l’État et du parti (avec réduction des effectifs des fonctionnaires et des militaires),
renouvellement des représentants et des cadres administratifs, développement de
la participation politique au niveau local (Valdès Paz 2001 : 137-138).
On peut distinguer sept grands domaines de restructuration économique qui vont
constituer le contexte de la dollarisation et des changements institutionnels qu’elle
nécessite
[14]
: 1) changement de la structure des droits de propriété à la campagne
avec développement de la propriété privée et des coopératives; 2)réouverture de
marchés libres agro-alimentaires et artisanaux sur lesquels les producteurs privés
et certains intermédiaires, mais aussi les coopératives et les fermes d’État (dans
l’optique d’y réguler les prix), peuvent vendre à des prix libres leur production excédant les quotas destinés à la distribution publique; 3)autorisation de certaines formes
d’auto-emploi, notamment dans l’artisanat et les services à la population ( 117 professions en 1993); 4)réduction du déficit budgétaire avec augmentation du niveau
des dépenses sociales de façon à amortir les effets des restructurations ; 5) développement des investissements étrangers; 6)àpartir de 1997, constitution d’un secteur monétaire et financier aux normes internationales, notamment avec la création d’une Banque centrale et de banques spécialisées et la possibilité offerte aux
banques étrangères d’ouvrir des succursales; 7)amélioration de la productivité et
de la compétitivité des entreprises publiques, sans privatisations, en promouvant
l’autonomie de gestion et l’auto-financement.
La dollarisation à la cubaine : création d’un double régime monétaire
et d’un double régime de change
La dollarisation, deuxième temps de la réaction des autorités, commence véritablement avec la légalisation de la détention et de la circulation des devises étrangères en juillet 1993
[15]. « À partir de cette date, la place du dollar dans la circulation monétaire va croître à une allure très rapide. [...] Les avoirs en monnaie
américaine de la population gonflent sous le double effet de l’apport des touristes,
de plus en plus nombreux, et des
remesas(envois de devises par les Cubains résidant à l’étranger, en particulier aux États-Unis) : le montant des transferts de
l’étranger triple entre 1993 et 1998 » (Joshua 2001 : 11). En même temps sont créés
des magasins d’État dits « de collecte de devises », les TRD (
tiendas para la recaudación de divisas), lesquels, bien achalandés en produits manquant dans les autres
boutiques (où on paie en pesos), permettent à l’État de récupérer les dollars, provenant notamment des
remesas, qui y sont dépensés
[16]. En outre, pour permettre à
tout Cubain d’accéder à ces magasins sans avoir à passer par le marché noir des
devises, est institué en 1995 un réseau officiel de maisons de change (Cadecas) dans
lesquelles, avec des pesos, il est possible d’obtenir, au cours du marché non officiel, des « pesos convertibles » équivalant à des dollars
[17]. Les Cadecas récupèrent
également une fraction des
remesasen vendant des pesos contre des dollars. Enfin,
dans le cadre de la réforme des entreprises, un système de primes en pesos convertibles ou bons d’achats dans les TRD est mis en place
[18]. Ainsi a pu se développer
un circuit de la consommation dollarisé (« marché interne en devises ») ouvert officiellement à tous les Cubains et qui permet simultanément à l’État de récupérer
des dollars pour financer des importations ou des entreprises, conformément à ses
objectifs macro-économiques.
Conjointement aux mesures concernant la structure des droits de propriété à la
campagne, à la réouverture des marchés libres agro-alimentaires, à la ré-autorisation
de certaines activités pour compte propre (
cuentapropistas) en ville, à la réduction
des subventions aux entreprises et à la réforme fiscale, ce premier volet de la dollarisation à la cubaine consistant à « formaliser » au maximum l’ensemble de
l’offre de biens et services a entraîné une relance de la production et de la consommation (
via les TRD, les marchés libres et l’activité des
cuentapropistas)
[19]. Mais il
a permis aussi d’éponger une partie significative de la surliquidité en pesos grâce,
d’une part, à sa transformation en pesos convertibles dans les Cadecas et à l’augmentation simultanée de l’offre dans les TRD et sur les marchés, d’autre part à une
hausse des prix qui a été à la fois organisée dans les magasins d’État en 1994 pour
les biens qui n’étaient pas de première nécessité (Escaith 1999a : 14) et stimulée
automatiquement sur les marchés agro-alimentaires par l’excès de liquidité luimême
[20]. Enfin, l’amélioration des recettes fiscales qu’a entraînée, conjointement
à la réforme fiscale de 1994 et aux baisses de subventions aux entreprises, la reprise
de l’économie officielle, a rendu possible un ajustement budgétaire assez rapide pour
permettre la continuité des politiques sociales. Cet ajustement s’est traduit à son
tour par une revalorisation tout aussi rapide du cours non officiel du peso
[21].
Quoique omniprésente dans les esprits et se développant progressivement, la dollarisation à Cuba n’est encore que partielle. Certes, le secteur exportateur, dans lequel
il faut inclure l’industrie du tourisme et les activités associées (
exportaciones en frontera), est entièrement dollarisé, mais une partie de l’économie continue de fonctionner en utilisant le peso. En 1999, la dollarisation ne touche que 56% du total
des achats de biens de consommation finale
[22]
et 60% des familles seulement ont
accès au dollar (Hidalgo 2002 : 17-18). La dollarisation se traduit en fait par le développement d’un double système monétaire, dans lequel le peso et le dollar exercent simultanément l’ensemble des diverses fonctions monétaires, mais dans des
secteurs différents de l’économie.
Le système se complique en outre du fait que, en dépit de l’inconvertibilité du
peso, celui-ci s’échange avec le dollar aux frontières de divers secteurs de l’économie
selon deux taux de change très différents, l’un fixe et qualifié d’officiel (un peso pour
un dollar) et l’autre plus variable et « quasi-officiel » (en tendance, vingt pesos pour
un dollar). Enfin le « peso convertible », officiellement couvert à 100 % par les
réserves en dollars de la Banque centrale, circule comme moyen de paiement.
Cette double dualité des monnaies et des taux de change rend très complexe la
matrice économique de l’île en redoublant sa fragmentation entre secteurs régis
par des droits de propriété différents ( voir tableau page suivante).
Avec les premières mesures juridiques prises pour favoriser l’investissement
étranger et entraînant la fin du monopole étatique du commerce extérieur, un
secteur de production opérant directement et exclusivement en devises a été ouvert
en 1992, ce qui a eu pour effet, en réduisant le risque de change, de stimuler l’investissement étranger ainsi que l’activité exportatrice. « Ce secteur émergent comprend au départ, fondamentalement, les entreprises mixtes (
joint ventures) et les sociétés commerciales cubaines liées essentiellement au secteur du tourisme. Il comprend
également les entreprises commerciales qui offrent des biens et services sur le
marché interne en devises (pour les touristes et la population cubaine)» (Hidalgo
2002 : 5), c’est-à-dire notamment les TRD. Ce secteur, qui va inclure de plus en
plus d’entreprises nationales, notamment du fait d’une remontée de la filière tourisme, bénéficie d’une capacité autonome d’importation et d’usage de ses devises.
Il doit néanmoins contribuer en dollars au budget de l’État, contrepartie du fait
qu’il bénéficie en retour du financement étatique de ses investissements. Le prélèvement des dollars par l’État passe ici essentiellement par trois canaux : les impôts
sur les produits; les apports des entreprises à la
Caja central de divisas(Caisse centrale des devises ou CCD), apports qui correspondent aux excédents de leurs
balances devises; les versements de salaires en dollars à des organismes spécialisés
(
entidades empleadoraset Acorec
[23]) dépendant des ministères de tutelle des entreprises et qui embauchent pour elles les salariés en leur versant des salaires en
pesos, l’État empochant la différence
[24].
La fragmentation des activités économiques
Moyens de paiement
Peso cubain Peso convertible Dollar US
Public
MixteSecteurséconomiques
Propriété d’État, prix Secteur d’État Magasins d’État pour Secteur d’État
fixés et taux de change traditionnel. la collecte des devises émergent.
officiel 1: 1 Libreta. (TRD). TRD.
Primes incitatives
à la production.
Propriété mixte ou d’État Commerce libre Cadecas. Entreprises mixtes.
avec prix de marché et des coopératives Primes incitatives
taux de change quasi et fermes d’État. à la production.
officiel 1: 20
Privé
Propriété privée et Paysans indépendants. Activités légales liées Entreprises étrangères.
prix de marché, taux Marchés libres agro- au tourisme, dont Paladares et autres.
de change quasi alimentaires et arti- restaurants ( paladares) Cuentapropistas
officiel 1: 20 sanat. Cuentapropistas et cuentapropistas. (secteur tourisme).
(services aux Cubains). Prostitution, marché noir
et autres activités illicites.
Les dollars ainsi recueillis par l’État sont utilisés, comme ceux provenant des
remesas, pour financer les achats des entreprises dites du « secteur traditionnel »
en biens intermédiaires ou de capital importés ou produits par les entreprises dollarisées. En effet, dans les limites qui leur sont imparties par la planification financière, ces dernières achètent à la CCD en pesos, au taux officiel de un pour un, les
dollars qui leur sont nécessaires pour payer leurs achats de biens intermédiaires ou
d’investissement. C’est dans cette procédure d’assignation de dollars au secteur fonctionnant en pesos que prend naissance un mécanisme essentiel du maintien du modèle social cubain.
En effet, en comptabilisant leurs achats en dollars en gros vingt fois moins cher
qu’à leur valeur de marché, les entreprises de ce secteur peuvent vendre leurs produits à des prix beaucoup plus bas, ce qui relève d’autant le pouvoir d’achat des
salaires. La dollarisation permet donc en ce cas de remplacer les anciennes sub-ventions budgétaires à ces entreprises (en chute libre, on l’a vu, dans les années d’ajustement budgétaire) par des subventions « monétaires » passant par le jeu du double
régime interne de change. En outre, lorsqu’elles vendent leur production au secteur dollarisé, les entreprises « pésifiées » bénéficient de ce système de subventionnement puisqu’elles n’ont pas à en répercuter l’effet sur le consommateur
final par le biais des prix.
En résumé, la procédure de dollarisation choisie a consisté à dollariser une
partie de l’économie en l’assujettissant à une contrainte de financement de sa
partie non dollarisée qui, quant à elle, était maintenue partiellement conforme au
modèle social révolutionnaire de répartition égalitaire de la richesse. En contre-partie, le nouveau régime monétaire soumet l’économie non dollarisée au rythme
d’entrée et de captation étatique des dollars et donc, dans une grande mesure, à
la croissance et aux gains de productivité de l’économie dollarisée ainsi qu’aux
entrées de capitaux étrangers. On retrouve donc, dans ce second volet de la dollarisation relatif à la production, un trait déjà présent dans son premier volet relatif à la consommation, à savoir que ses effets favorables dépendent de flux externes
que le gouvernement cubain ne maîtrise pas. Mais cela n’a pas empêché celui-ci
d’imprimer sa marque sur le régime monétaire – le double régime de change– pour
conformer étroitement le jeu de cette détermination externe sur l’économie interne
à ses objectifs et au respect des valeurs qui le légitiment et conditionnent la reproduction du régime politique. Cette marque (on peut même parler de l’empreinte
d’un sceau exprimant une souveraineté) s’exprime dans une segmentation de la
société cubaine en trois zones monétaires (dollar, peso convertible, peso) et trois
sphères économiques (secteur productif et commercial « émergent » fonctionnant
au dollar et au peso convertible, secteur productif et commercial « traditionnel »
fonctionnant au peso et au dollar, et secteur de la consommation domestique fonctionnant au peso et au peso convertible et, pour une partie seulement de la population, également au dollar). Ces sphères ont leurs logiques propres mais entretiennent aussi, par la médiation des monnaies qui y circulent, des interdépendances
prenant la forme de régimes de change (régimes officiel et quasi officiel du peso
et régime du peso convertible). Au centre de cette configuration de la société
cubaine vue sous son angle monétaro-économique siège, en tant que grand ordonnateur tentant d’assurer la cohérence et d’entretenir le dynamisme de cette société
segmentée, l’État cubain sous ses trois visages du budget en pesos, de la Caja central de divisas (jumelée à la Banque centrale) et de producteur de services publics
non marchands.
La dollarisation à la cubaine n’est donc pas réductible à ses formes « standard »
qu’on trouve dans d’autres pays d’Amérique latine. Son caractère paradoxal au
plan symbolique ne fait qu’exprimer cette particularité. Alors que chacune des
réformes menées dans les divers domaines, prise isolément, dégage un fort parfum
de néo-libéralisme, la spécificité du type cubain de dollarisation est d’en avoir
renversé le sens global en les mobilisant pour soutenir un modèle social égalitariste contraire à la philosophie néo-libérale. Mais, par delà la singularité du cadre
institutionnel, qu’en a-t-il été en pratique ? Si l’extrême sophistication du système mis en place montre bien la capacité d’innovation institutionnelle dont ont
su faire preuve les dirigeants cubains, on peut toutefois se demander quelle a été
son efficacité réelle.
La dollarisation en pratique : impact économique et social
La plupart des observateurs s’accordent à considérer que la dollarisation a permis
un redressement économique assez spectaculaire. Selon les données disponibles, le
succès macro-économique est avéré. Depuis 1993, le taux de croissance du PNB,
de négatif, est redevenu positif à un niveau annuel moyen de 3,5%. Et c’est parce
qu’il y a eu dégradation des termes de l’échange que le déficit de la balance commerciale est passé de – 5,6% à – 11,1% du PIB entre 1993 et 1999, le taux de couverture des importations par les exportations baissant de 52,3% à 34,1% entre 1996
et 1999. Grâce aux recettes du tourisme, qui ont compensé la chute des exportations de sucre, aux remesaset aux entrées nettes de capitaux, l’équilibre de la balance
des paiements reste néanmoins assuré. Le retour de la croissance a suivi la réduction du déficit budgétaire, qui a baissé instantanément de 30,4% en 1993 à 2,6%
en 1994 et est resté quasiment stable à ce niveau depuis (Hidalgo 2002 : 3). C’est
là, on l’a vu, le résultat d’une très forte réduction des subventions aux entreprises.
Et ce résultat a été renforcé par la croissance du nombre des entreprises qui, en raison de leur meilleure rentabilité, contribuent positivement au budget de l’État
( 71% en 1998 contre 29% en 1993, CEPAL 2001). Par ailleurs, à l’assainissement
budgétaire fait pendant la stabilisation des prix qui, selon la CEPAL, sont passés sur
le marché informel d’une croissance annuelle de 204,6 % en 1993 à des baisses
répétées de – 10,1% en 1994, – 47% en 1995 et – 25% en 1996. L’indice global
des prix à la consommation, publié depuis 1994, montre la poursuite de la désinflation sur les marchés légalisés, en dehors d’une légère augmentation en 1997 et
1998, plus que compensée par les baisses de 1999 et 2000 (CEPAL 2001). Ainsi, selon
Marquetti ( 2001), un nouveau modèle de croissance industriel a pu être établi grâce
à un cercle vertueux entre les différents effets des réformes : développement du marché interne en devises, gains de compétitivité engendrés par la demande du secteur
exportateur, approfondissement de la substitution d’importations qui s’accompagne
aujourd’hui d’une politique industrielle destinée à accroître la production de biens
de capital, diffusion de la décentralisation de la gestion des entreprises, enfin, qui
atténue les restrictions en ressources matérielles et financières.
Les baisses importantes des prix de marché et la réappréciation du taux de
change non officiel du peso ont par ailleurs réduit les écarts de revenu qui avaient
énormément crû de 1989 à 1993 entre les salariés et les détenteurs d’autres types
de revenu. La part des salaires dans la valeur ajoutée a crû légèrement, alors que
celle des revenus non salariaux a décru. Cela s’est fait néanmoins au prix d’un
accroissement, certes bien moindre, de l’écart entre les salariés du secteur émergent et ceux du secteur traditionnel (Ferriol Muruaga 2001b : 162-164). La concentration des revenus, mesurée par un indice de Gini de 0,22 en 1986, retrouve fin
1995 son niveau de 1953, soit 0,55 (Fabienke 2001 : 103-104). Elle serait revenue
en 1996-98 à un niveau de 0,37-0,39 et, si l’on inclut les dépenses de santé et
d’éducation, l’indice tombe à 0,30 (Ferriol Muruaga 2001b : 167). Le développement des stimulants dans le secteur traditionnel accentue les inégalités internes à
ce secteur mais réduit celles qui existent entre les sphères dollar et peso. Par
ailleurs, les parts des dépenses sociales dans l’ensemble des dépenses de l’État et
dans le PIB n’ont cessé de croître entre 1995 et 2000 : elles passent de 33% et 20%
respectivement en 1995 à 43,1% et 22,5% en 2000 (CEPAL 2001 : 38-39)
[25]. Cet
effort explique sans doute pourquoi, en dépit du fait que, dans les années quatre-vingt-dix, la
libreta ne permet plus de vivre qu’entre dix et quinze jours alors
qu’auparavant elle assurait la subsistance pour tout le mois, les indicateurs démographiques d’espérance de vie et de mortalité infantile ont continué à s’améliorer
(Roux 1999; Fabienke 2001). Au total, compte tenu de l’ampleur du choc externe,
de la crise économique qui s’est ensuivie et de ses conséquences sociales, le bilan
social des réformes peut être considéré comme aussi surprenant que le bilan macroéconomique. En fait, la recherche de l’équité dans l’ajustement n’a pas été une simple
mesure compensatoire, mais plutôt une contrainte qui a conformé le mode de
restructuration économique en permettant notamment de sauvegarder l’essentiel
du tissu économique existant.
Le redressement économique reste toutefois inachevé, et la plupart des économistes estiment que, sans une réforme financière, la contrainte externe ne permet
pas d’envisager de taux de croissance plus élevés que ceux obtenus. Le PIB était encore
en 1999 inférieur de 20% à son niveau de 1989 (– 36% pour l’agriculture et – 1%
pour l’industrie). En 2001, il devrait lui être encore inférieur d’au moins 10%. En
1998, la consommation finale, la formation brute de capital fixe et le salaire réel étaient
respectivement inférieurs de 24%, 62% et 15,6% à leurs niveaux de 1989 (Joshua
2001), et leurs croissances respectives en 1999 et 2000 n’ont amélioré que légèrement la situation, surtout en ce qui concerne l’investissement (CEPAL 2001 : 13).
Le taux d’investissement, qui avait chuté de 24% à 6% pendant la crise, n’est toujours que de 10% en 1999 (Ferriol Muruaga 2001a : 216-217). Les réformes, par
delà leurs succès économiques et sociaux à court et moyen terme, butent, selon les
économistes cubains et certains experts internationaux, sur des limites à plus long terme
qui s’expriment dans la faiblesse du taux d’investissement, dans des restrictions du
financement externe (Marquetti 2001 ; CEPAL 2000 : 238) et dans le contraste
saisissant entre, d’un côté, une pénurie de moyens de financement de l’accumulation
(en dollars) et, de l’autre, une surliquidité persistante sous forme d’épargne en
pesos
[26], tout cela en dépit d’une importante réforme du système financier.
C’est à propos de ces limites que s’est développé dans l’île un débat sur la viabilité à long terme du système économique et monétaire mis en place. Ce débat a
deux composantes. L’une concerne la nature du régime d’accumulation à adopter
pour s’insérer avantageusement dans le nouvel ordre économique international ;
elle oppose, d’un côté, les partisans d’un nouveau régime d’accumulation intensive et d’un nouveau train de réformes stratégiques, nécessaires selon eux pour sortir
véritablement de la crise grâce à un « bond d’efficacité » (Monreal et Carranza 2001),
de l’autre, les partisans d’une évolution plus graduelle, qui considèrent que les
réformes des années quatre-vingt-dix ont déjà pragmatiquement dessiné les contours
d’un nouveau régime d’accumulation qu’il s’agit seulement d’approfondir (Gonzalez
1997; Marquetti 2001). La seconde composante du débat, celle qui nous intéresse
principalement ici, a trait au régime monétaire et au régime de change ; la ligne
de partage ne passe plus, sur ce point, entre les économistes, mais oppose plutôt
la logique discursive et la vision du monde qui les rassemble, et la logique sociale
du politique.
Pour la plupart des économistes cubains, il est nécessaire de réduire la dualité
monétaire dans ses deux aspects : dualité des taux de change internes et dualité des
monnaies servant d’unité de compte et de moyen de paiement. La dualité des taux
de change, tout d’abord, serait un obstacle à une véritable sortie de crise car elle
aurait deux inconvénients majeurs. D’une part, elle perturbe le calcul économique,
tant du côté des entreprises que de l’État et du secteur financier, en créant des distorsions des prix relatifs. La distorsion essentielle concerne la « subvention monétaire »
engendrée par l’application du taux de change officiel dans le processus d’assignation
des dollars collectés par l’État, car elle rend impossible la distinction entre les
entreprises rentables et celles qui ne le sont pas, de même qu’elle rend totalement
opaque la situation réelle des finances publiques (Hidalgo 2002 : 15). Quant à la
dualité monétaire, elle rend difficile toute résolution des « déséquilibres monétaires »
hérités de la crise et parfois renforcés par les réformes, les trois déséquilibres
majeurs étant : la surliquidité des ménages associée à la concentration de l’épargne
en pesos entre les mains des acteurs du secteur privé marchand; la surliquidité des
entreprises; l’existence d’une chaîne d’impayés entre entreprises du secteur traditionnel ( ibid. : 22-26).
Il résulterait de cette situation qu’une réforme du régime monétaire permettant
de réduire les déséquilibres monétaires requiert au préalable de se rapprocher
d’un taux de change unique et « réaliste » (reflétant de « vrais » prix relatifs du point
de vue des marchés). Mais comme, en raison de ces déséquilibres, l’élimination de
la dualité des taux de change risque de conduire des pans entiers de l’économie à
leur perte, le système monétaire se trouve pris dans un cercle vicieux dont il n’est
possible de sortir qu’en les corrigeant préalablement. À ce point du raisonnement,
les solutions envisagées consistent en différentes modalités d’élargissement de la
sphère marchande devant aboutir à la « vérité des prix » et au respect par les
acteurs publics des « informations » que ces prix véhiculent : réformes structurelles
des droits de propriété et de la gestion des entreprises (ce qui renvoie au débat entre
économistes précédemment évoqué), mais aussi réformes financière et monétaire,
avec introduction d’un marché interne des changes pour les entreprises, progressivement élargi et, à terme, fusionné à celui de la population (Cadecas); reconversion
des « subventions monétaires » en assignations budgétaires en pesos avec élimination au passage des entreprises non rentables, l’État prenant en charge la reconversion des travailleurs ; développement d’un marché d’instruments financiers
pour les entreprises et les ménages qui, à terme, serait amené à fixer les taux d’intérêt (
ibid. : 29-33). C’est seulement après de telles réformes que pourrait être mis
en place un nouveau régime monétaire de convertibilité externe, objectif ultime.
Trois régimes de change sont alors envisagés comme viables à terme (
ibid. : 33-37):
un régime de
currency board, avec un peso ancré éventuellement sur l’euro, régime
qui aurait néanmoins l’inconvénient d’être sensible aux tendances récessives ; un
régime de change variable dans une plage fixée qui a, quant à lui, l’inconvénient d’être
plus difficile à mettre en œuvre en ce qu’ilnécessite le développement d’institutions
financières sophistiquées ; enfin ce même régime de change variable dans une plage
fixée, mais excluant le secteur tourisme qui resterait dollarisé et isolé du reste de l’économie, avec comme inconvénient, cette fois, d’accentuer la dualité économique
[27].
Ces propositions « standard » sont surprenantes dans la mesure où, par ailleurs,
on reconnaît pleinement la spécificité de la dollarisation à la cubaine. Malgré cela,
du fait qu’ils assimilent la monnaie à une marchandise et le régime monétaire à une
forme fonctionnelle de l’économie capitaliste de marché, les économistes conçoivent la dollarisation – à Cuba comme ailleurs, explicitement ou implicitement –
comme un simple accompagnement de l’ouverture au marché international, à la
propriété privée et au capital étranger, et donc comme la prémisse d’une transition
inéluctable vers le capitalisme. Laquelle ne se distinguerait de celle de l’Europe de
l’Est que par une plus grande maîtrise politique du processus, grâce aux leçons tirées
des expériences malheureuses de thérapies de choc.
Il en résulte que, bien que défendant généralement le modèle social en place,
les économistes cubains, confiants dans les vertus du marché, rabattent la dimension sociale des réformes sur un souci de cohérence entre prix des biens et services,
salaires et régime de change. Cette cohérence, en assurant les conditions d’une croissance économique soutenue, permettrait la progression des recettes fiscales nécessaire au maintien d’un haut niveau de protection sociale. Les enjeux de répartition
ne peuvent plus, dès lors, entrer dans la discussion des régimes de change et se retrouvent assimilés, comme dans la majeure partie de la littérature internationale, à
une question secondaire de politiques compensatoires. Chez certains, ce type de
raisonnement va jusqu’à la remise en cause du caractère universel des droits
sociaux
[28]. Or c’est là prôner un complet retournement de la hiérarchie de valeurs
dans la société cubaine. N’est-ce pas, en effet, affirmer que l’économique doit
désormais dicter ses lois au politique et non l’inverse, ou pour le moins qu’il doit
se développer selon sa propre logique et de manière autonome par rapport à un
État qui, de son côté, doit se discipliner au plan financier pour ne pas perturber
cette logique, sous peine d’inefficacité ?
On comprend alors que la position tranchée des économistes sur la nécessaire
réforme monétaire ne trouve pas un soutien sans faille du côté du politique. Celui-ci est en fait dans une position ambivalente. D’un côté, il est réceptif à un discours
qui vise à la restauration d’une monnaie nationale forte, car la circulation du dollar, monnaie de l’ennemi irréductible de la nation, jette, qu’on l’avoue ou non, un
défi symbolique à la souveraineté
[29]. De l’autre, la dollarisation continue d’avoir ses
attraits : pourquoi ne pourrait-elle pas continuer à être mobilisée avec succès pour,
comme jusqu’à ce jour, maîtriser les répercussions de la contrainte externe sur le
modèle socialiste de répartition ? Pourquoi l’abandonner pour des réformes très
risquées sur le plan social, à court et moyen terme, même si aujourd’hui l’ingénierie
institutionnelle qui a assuré son succès semble limiter le potentiel de croissance et
la capacité d’investissement du pays ?
Ces attraits de la dollarisation conduisent à s’interroger (ce qui nous ramène sur
le terrain du symbolique) sur les raisons du désintérêt dont les économistes cubains
font preuve relativement à l’étude des conditions d’efficience du principe de centralisation~redistribution, ce principe fondateur du socialisme cubain qui,
via le politique, opère comme une contrainte d’ordre éthique sur le développement économique de l’île. Un tel désintérêt est d’autant plus étonnant que ce principe a été
largement renouvelé dans les années quatre-vingt-dix, en prenant la forme d’une
planification financière articulée aux marchés émergents dans le cadre de la configuration institutionnelle examinée précédemment. Serait-ce que, confrontée à
des problèmes techniques, la profession a dû faire appel à la boîte à outils la plus
immédiatement disponible et s’est retrouvée
volens nolensenfermée dans les catégories standard d’une science économique internationale ignorant totalement les
avertissements de Karl Polanyi sur les dimensions politiques et sociales de la monnaie
[30]
? Ou faut-il plutôt y voir l’effet d’une transformation des valeurs dans la société
cubaine, après douze ans de crise et presque autant de dollarisation ? À moins que
cela ne reflète tout simplement le fait que tout débat sur la manière de rendre efficiente une planification financière a été étouffé dans l’œuf par les limites que le
régime a posées à la démocratie ?
Sans doute tous ces facteurs ont-ils joué simultanément, mais nous penchons
pour une pondération plus forte en faveur du dernier. En exaltant les vertus du marché, les économistes cubains opèrent en quelque sorte comme les élites politiques
européennes qui, face à l’impasse dans laquelle s’est rapidement retrouvée la construction directement politique d’une Europe unie, ont mobilisé l’économie de marché
pour contourner l’obstacle. L’enjeu politique équivalent à Cuba est la construction
d’une démocratie délibérative et participative, se traduisant notamment dans le
mode de fixation des objectifs de la planification financière; c’est la reconnaissance
de l’initiative et de la liberté individuelles en tant que valeurs compatibles avec le principe de répartition égalitaire des richesses. Or ce développement démocratique s’est
effectivement produit, on l’a vu, dans les premières années quatre-vingt-dix, mais pour
subir ensuite un brutal coup d’arrêt. L’appel des économistes au marché, à la production privée, à la « vérité des prix » peut alors, par analogie, être interprété comme
le détour économique par lequel la pression pour une reconnaissance de l’initiative
individuelle et de la participation démocratique fait son chemin quand la voie directement politique de cette reconnaissance est fermée. Il fait écho au fait que, dans le
contexte créé par la chute de l’URSS, cette pression n’a pas pu être endiguée par le
politique, ne serait-ce que parce que, dans la crise, celui-ci a été obligé de s’appuyer
sur elle pour assurer sa propre reproduction (Bobes 2000; Suarez 2001a : 238).
Ce qui est remarquable alors, et cela nous ramène à notre second facteur explicatif, c’est que, selon plusieurs sociologues et « de nombreuses enquêtes », en dépit
de ce recours forcé à l’initiative individuelle, « les valeurs créées et promues par la
révolution [...] continuent à habiter les consciences », la majeure partie de la population continuant « d’adhérer aux principes idéologiques de la Révolution » qui, eux-mêmes, « continuent à être les mêmes » (Suarez 2001a : 238-239). Cette prégnance
des valeurs socialistes à Cuba ne serait-elle pas de ce fait, à l’opposé de ce qui s’est
produit en Europe de l’Est, une variable cruciale pour l’avenir de l’île, que les économistesdevraient prendre en compte ? Il vaut donc la peine d’en préciser la portée.
Dans la crise et la dollarisation, les Cubains ont été en pratique confrontés à trois
types de problèmes au plan des représentations et des valeurs. Le premier a trait
à l’injonction d’illégalisme qui a été faite à la grande majorité d’entre eux, placés
en situation de devoir se débrouiller par tous les moyens pour survivre. Le deuxième
est relatif à l’apparition d’une nouvelle échelle d’appréciation de la valeur des personnes, contradictoire avec celle prévalant jusqu’alors. Le dernier concerne l’émergence du nouveau groupe social des dirigeants-entrepreneurs. L’illégalisme obligé
a entraîné, selon Rosendahl ( 2001 : 99), qui a enquêté dans les années 1993-1997
sur ce point, moins une rupture qu’une « suspension de l’éthique », de nombreux
Cubains mettant entre parenthèses la morale sans pour autant rompre totalement
avec les valeurs instituées : « Ils n’ont pas complètement changé de point de vue
moral ; beaucoup condamnent encore les transactions illégales, et un nombre
supérieur encore trouve difficile et troublant de prendre part à ces activités. Cependant, ils ont trouvé des excuses pour le faire parce qu’il était extrêmement difficile de survivre en utilisant seulement des moyens légaux ».
Le deuxième type de problème symbolique est lié aux inégalités entre ceux qui
ont accès au dollar et ceux qui ne peuvent en disposer. Il se traduit par le fait que
des détenteurs de titres parmi les plus élevés dans l’économie en pesos (médecins,
ingénieurs, professeurs d’université) « préfèrent » occuper des postes subalternes
dans l’économie dollarisée (portiers d’hôtel, chauffeurs de taxis). En ce cas encore,
toutefois, une enquête réalisée début 2000 indique que les valeurs traditionnelles
de la révolution ont, là aussi, bien résisté grâce à une déconnexion entre l’économique et l’éthique. D’un côté, les travailleurs du secteur émergent sont l’objet
d’une évaluation plutôt négative au plan moral, ce qui n’empêche pas, de l’autre,
les personnes interrogées de juger son introduction nécessaire pour des raisons
économiques, et une forte minorité d’entre elles de désirer y travailler (Suarez
2001a : 245-246).
Enfin, pour ce qui concerne l’apparition d’un groupe de « dirigeantsentrepreneurs » dans le secteur émergent, la question est de savoir s’il ya eu effectivement
« appropriation symbolique » de la logique marchande par cette catégorie, susceptible de saper le système de valeurs socialistes et de provoquer « une fissure dans [sa]
manière de penser, de concevoir le monde, et donc d’agir » (
ibid. : 244-245). Or
l’enquête détaillée de Suarez focalisée sur ce groupe conclut à sa fragmentation
entre une majorité de dirigeants-entrepreneurs qui continuent de se référer aux
valeurs socialistes, une minorité qui adhère aux valeurs de la réussite individuelle et
matérielle, et un groupe mixte d’individus suivant des trajectoires opposées d’un
modèle de référence à l’autre (Suarez 2001b : chap. 9)
[31]. Il n’y aurait donc pas, ici
non plus, de développement inéluctable des valeurs individualistes portées par une
nouvelle classe dominante, mais seulement le germe d’une telle classe prête à se
former au cas où « le marché gagnerait la bataille contre le socialisme » (
ibid. : 408).
La représentation sociale encore globalement négative du groupe dans la majeure
partie de la population témoigne alors de l’incertitude sur l’issue de cette bataille.
Conclusion : le dollar accommodé à la sauce cubaine ?
Notre enquête suggère, tout compte fait, que Cuba peut encore réserver bien des
surprises au monde occidental par sa capacité à expérimenter et à orienter ses institutions en fonction de valeurs qui ne reflètent pas simplement des déterminations
économiques. On ne saurait en effet affirmer que la société cubaine va nécessairement évoluer comme les autres pays socialistes vers le capitalisme de marché, sa spécificité ne résidant que dans le rythme plus lent et socialement maîtrisé de cette transition. On doit plutôt se demander si l’observation selon laquelle les Cubains ne voient
pas de problème moral intrinsèque à manipuler le dollar n’est pas liée à la manière
spécifique dont ont été organisées et instituées l’entrée et la circulation du billet vert
dans l’économie et la société cubaines. À cet égard, nous voudrions, en guise de
conclusion, formuler l’hypothèse suivante : il n’ya pas de véritable paradoxe symbolique de la dollarisation à Cuba parce que celle-ci s’est effectuée dans un cadre
institutionnel marqué par le souci de « laver » le dollar de son caractère impérial
d’origine et d’en « blanchir » la puissance corruptrice, menaçante pour les valeurs
socialistes. La manière dont la dollarisation a été menée a permis jusqu’à maintenant de la mettre au service de l’ordre social au moyen de diverses procédures de
conversion, de transformation symbolique des valeurs dont le dollar est « naturellement » porteur à l’échelle internationale et dans le cadre de la mondialisation.
À Cuba, le dollar n’apparaît plus comme intrinsèquement immoral, contraire à
l’éthique nationale, ainsi qu’en témoigne la déclaration de Fidel Castro citée en introduction. Il est moralement neutralisable dès lors qu’il ne fait que cohabiter avec le
peso et que tous deux ne participent pas ensemble d’un même ordre de grandeur.
Selon les anthropologues Bloch et Parry, un grand nombre de systèmes sociaux
« ménagent – et en vérité doivent ménager – un espace idéologique dans lequel
l’acquisition individuelle est un but légitime et même louable, mais où de telles activités sont contenues dans une sphère séparée qui est idéologiquement articulée,
et subordonnée, à une sphère d’activité concernant le cycle de reproduction à
long terme de la société.[...] Que la présence de cet espace idéologique soit nécessaire et inévitable résulte du fait que le maintien de l’ordre de long terme est à la
fois pragmatiquement et conceptuellement dépendant des comportements acquisitifs individuels de court terme. [...] Certes, l’articulation des deux sphères est
toujours problématique, car si l’on ne veut pas réduire le cycle long au monde éphé-mère de l’individu, elles doivent être conservées séparées. [...] Et, si l’on veut soutenir le cycle long par la créativité et la vitalité du cycle court, elles doivent aussi
être reliées entre elles » (Bloch et Parry 1989 : 26).
Selon nous, les autorités et le peuple cubains ont été et sont encore précisément
confrontés à ce type de problème. L’aspect positif de la dollarisation, tant pour la
reprise de la croissance et le retour à un niveau de développement plus satisfaisant
que pour la réinsertion du pays dans un ordre international dont il est structurellement dépendant, doit être à la fois reconnu et dénié du fait que le dollar n’est pas
a priori éthiquement neutre, mais nie ce qui fait la spécificité de l’ordre social et
symbolique cubain. Il faut donc « convertir » le dollar, le transformer symboliquement afin de rendre compatible sa circulation en frontera avec le maintien du
modèle socialiste. Pour maintenir l’ordre social de long terme, celui des transactions de répartition égalitaire, il faut accommoder la nécessité de faire appel à un
ordre de transactions à court terme de type marchand, qui soutient des valeurs
opposées à celles qui fondent l’ordre social en place depuis près de deux générations. Il faut empêcher que cet ordre « individualiste et commercial », qui tend à
prendre une place prédominante dans une situation de crise faisant de la survie un
enjeu de court terme, ne vienne corrompre l’ordre socialiste, les valeurs révolutionnaires structurantes de la nation cubaine. La monnaie du cycle « court », le dollar,
monnaie étrangère par son origine et les significations dont elle est spécifiquement
porteuse, ne doit pas se substituer totalement ni soumettre à ses lois la monnaie
nationale et ses significations propres dans l’ordre « long » de la révolution. Les
régimes de change expriment les transformations symboliques qui permettent
d’arriver à un tel résultat.
Toutefois, la tendance actuelle à l’expansion en frontera du pouvoir du dollar rend
compte du caractère instable de l’équilibre de tensions qui prévaut entre les deux
ordres contradictoires de socialisation des individus et d’allocation des ressources
économiques que sont l’échange marchand (toujours prêt à se transformer en
pouvoir du capital) et la répartition par centralisation-redistribution (toujours susceptible, quant à elle, de dériver en un pouvoir bureaucratique autoritaire et arbitraire). Les Cubains cherchent à concilier ces principes selon une hiérarchie de
valeurs inverse de celle qui prédomine dans le monde capitaliste mais, dans le
nouveau contexte international, ils sont confrontés à la nécessité de faire une plus
grande place au premier. La question se pose donc, pour les dirigeants, de la limite
au-delà de laquelle le recours au marché et au dollar devient incompatible avec le
maintien de l’ordre symbolique qui est la clef de voûte du système politique et la
base de l’indépendance nationale que celui-ci a permis de conquérir. Cette question
prend une acuité toute particulière s’agissant de savoir si, pour des raisons considérées comme d’efficacité dans l’allocation des ressources, les mécanismes de
marché doivent être étendus au financement de l’économie en supplantant la planification financière.
Dans le cadre d’un tel questionnement, le point central nous semble finalement être le suivant. La capacité d’adaptation et d’innovation institutionnelle
remarquable dont les Cubains ont fait preuve dans les années quatre-vingt-dix
pour accommoder le dollar à la sauce cubaine pourra-t-elle encore être mobilisée
pour rendre économiquement plus efficace, et donc également plus viable, la
configuration des institutions créées ? Quelle pourra être la prochaine innovation,
conforme au génie cubain, qu’appelle une amélioration plus rapide du sort de la
population dont l’économie domestique relève exclusivement de l’ordre « long »
du peso national ? Une démocratisation de l’État qui, en assurant une plus grande
transparence des choix effectués et des gains d’efficacité économique associés à cette
transparence, permette une relégitimation du principe de centralisationredistribution et de la planification financière des assignations de dollars ? L’émergence
d’un taux de change interne unique et dont la valeur, intermédiaire entre les taux
officiel et non officiel actuels, assurerait une réduction substantielle des inégalités
entre Cubains accédant à l’ordre court et Cubains cantonnés dans l’ordre long, valeur
qui serait fondée sur un regain de confiance dans la viabilité du nouveau régime
d’industrialisation que certains économistes considèrent déjà comme émergent ?
Autant de questions, autant de réponses qui restent ouvertes
[32].
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[1]
Voir Bloch et Parry 1989; Servet 1998; Aglietta et Orléan 1998;
L’Homme, n°spécial
Questions de monnaies, n°162,2002.
[2]
On reprend ici, en les adaptant légèrement, des remarques d’Aglietta et Orléan 2002.
[3]
Voir Bloch et Parry 1989 : 1.
[4]
Bobes 2000 : 73; Suarez 2001a : 235.
[5]
Au contraire, elle tend à être identifiée, dans l’imaginaire politique cubain, à la corruption (Bobes 2000 : 66).
[6]
Voir Centre tricontinental 2001 et, pour une expression plus précise de l’orientation de ces réformes, Hoffmann 1996 et
2001, Dilla 1999 et 2000, et Valdès Paz 2001.
[7]
Comme cela est exprimé par exemple par Mesa-Lago 2000 : 291, Trumbull 2000 : 319, et dans de multiples textes
regroupés annuellement sous le titre
Cuba in transition dans les actes du congrès de l’Association [américaine] for the study
of the Cuban economy (consultables sur le site de l’association,
http:// lanic. utexas. edu/ la/ cb/ cuba/ asce/ ).
[8]
L’économie cubaine est en réalité déjà en récession depuis 1986, date à laquelle, d’une part, l’État cesse de payer les intérêts
et le principal de sa dette extérieure à l’égard du Club de Paris, d’autre part, sous le nom de « processus de rectification »,
essaie de changer de cap en rompant notamment avec l’évolution suivie alors par l’Union soviétique.
[9]
Cette précision est d’importance, car nombre de pays rentiers, non seulement ne réinvestissent pas leur rente dans le développement social, mais ne l’utilisent pas non plus comme carburant alimentant le moteur d’un développement économique endogène. Comme le montrent beaucoup de pays rentiers, la rente n’est pas forcément un cadeau pour le développement.
Acontrario, un pays qui privilégie le développement social sans bénéficier de rente extérieure peut s’en passer s’il y a un consensus
pour développer l’économie de façon à financer le développement social. Bref, il n’y pas de relation directe nécessaire entre
développement social et rente extérieure à Cuba. Ce qui est confirmé par son évolution dans les années quatre-vingt-dix.
[10]
Marchés sur lequels les entreprises d’État ou les coopératives peuvent vendre directement la part de leur production qui
dépasse les quantités devant être livrées à l’État.
[11]
Le blocus américain a été renforcé en 1992 par la loi Torricelli, qui interdit aux filiales de sociétés américaines à l’étranger
de commercer avec l’île; puis à nouveau en 1996 avec la loi Helms-Burton, qui prévoit des mesures de rétorsion contre les
firmes américaines qui traitent avec des unités cubaines provenant de la nationalisation de biens ayant appartenu à des
Cubains devenus américains.
[12]
Selon des sources américaines, la consommation personnelle aurait baissé de 15 % chaque année entre 1989 et 1994
(Trumble 2000 : 306). Selon la CEPAL ( 2000), cette chute serait moins brutale : 5,8 % en 1990,9,8 % en 1991,14 % en
1992 et 7,9% en 1993.
[13]
Ce débat s’inscrit dans la continuité de la mobilisation amorcée lors de la mise en œuvre du « programme de rectification ». Voir Dilla 1999 : 88-89; Bobes 2000 : 186-189; Tablada 2001 : 36-37; Tejada 2001b : 20.
[14]
Sur ces réformes, voir par exemple Escaith 1999a, CEPAL 2000, Joshua 2001.
[15]
Jusqu’en 1989, même si elle s’est accrue dans les années quatre-vingt, la circulation de dollars était limitée, ne serait-ce
que parce que les coûts de transaction étaient excessivement élevés (Ritter et Rowe 2000 : 5).
[16]
On considère que les TRD facturent les produits avec un taux de marge « fiscal » de 140% (Ritter et Rowe 2000 : 18).
[17]
Les Cadecas, en effet, ne vendent pas de dollars (Hidalgo 2002 : 24) mais exclusivement des pesos convertibles (Joshua
2001 : 11). Les pesos convertibles circulent comme des dollars, sans décote, à l’intérieur de Cuba, mais on ne sait pas quelle
masse monétaire ils représentent.
[18]
Il concernerait « près de 36% de l’ensemble des travailleurs en 1998 » selon des données officielles (Joshua 2001 : 26).
[19]
Le chiffre d’affaires des TRD (on en compterait 800 actuellement) se développe impétueusement, beaucoup plus vite
que la production globale (Marquetti 2001 : 122). En octobre 1994, il y avait 29
mercados agropecuariosà LaHavane et un
dans chacun des 169
municipiosdu pays (Joshua 2001 : 10).
[20]
La masse monétaire en pesos passe de 66,5% du PIB en 1993 à 40,2% en 1995 et 35,5% en 2000 (CEPAL 2001 : 13).
[21]
Le taux de change en moyenne annuelle passe ainsi d’un sommet de 95 pesos pour un dollar en 1994 ( 120 à la mi-année)
à 21 en 2000 (Ritter et Rowe 2000 : 29). Il était néanmoins remonté à 26 en janvier 2002 sous l’effet des attentats du 11 septembre 2001.
[22]
Elle ne concernait que 49% de cette consommation en 1997 (Hidalgo 2002 : 17).
[23]
L’Acorec est l’entité employeuse qui regroupe les salariés du secteur privé à 100% de capital étranger.
[24]
Les salaires payés en pesos cubains aux salariés correspondent à la conversion des salaires payés en dollars par les entreprises au taux de change officiel (un pourun).
[25]
Pour 2001, les estimations de ces parts sont respectivement de 46 % et 22,8 %. Les dépenses sociales sont ici les
dépenses courantes pour l’éducation, la santé, la sécurité sociale, le logement et l’aide sociale.
[26]
On peut parler de surliquidité dans la mesure où plus de la moitié de la liquidité est épargnée à court terme.
[27]
Ces propositions ne se différencient guère de celles qu’on trouve dans la littérature non cubaine. Voir notamment
Kildegaard et Orro Fernandez 1999, Escaith 1999b, Miranda 1999, Ritter et Rowe 2000.
[28]
C’est explicite à propos de la
libreta dans Gonzalez 1997 : 20-21.
[29]
Il a bien été question d’euro-ification, mais celle-ci pose d’autres problèmes (voir Ritter et Rowe 2000).
[30]
« La catastrophe [il s’agit de la crise des années trente en Europe] tient aussi au fait que les économistes libéraux qui
conseillaient les gouvernants des démocraties occidentales percevaient la monnaie en général et l’étalon-or en particulier
comme un instrument objectif et fonctionnel purement économique et ignoraient ses dimensions sociales et politiques. La
monnaie était bien considérée comme un élément d’homogénéisation et de sommation des activités et des relations, mais
l’aplatissement réducteur du social sur l’économique et la croyance en l’autonomie de celui-ci rendaient impossible l’intelligence d’une totalité sociale hiérarchisée dans laquelle la monnaie est élément central » (Servet 1998 : 253, se référant à
La Grande Transformation de Polanyi).
[31]
En fait, les dirigeants-entrepreneurs sont pour la plupart des membres du parti ou de l’armée sollicités pour diriger les
entreprises émergentes. En outre, bien qu’ils entrent par leur travail dans un « monde bien différent en termes symboliques
de la réalité quotidienne du peuple cubain, y compris de celle de leur propre vie privée et familiale », ils participent au monde
marchand sans véritablement accéder au pouvoir de l’argent (Suarez 2001b : 386-387). Ils sont en effet soumis à un contrôle
économique (salaires en pesos), politique (lutte contre la corruption) et éthique (code des pratiques), et ils intériorisent donc,
en quelque sorte, la contradiction portée par la dollarisation à la cubaine.
[32]
Les auteurs remercient la rédaction de
Critique internationale pour son incitation à mener cette enquête et pour la prise
en charge de son financement.