2003
Critiques internationales
les faces cachées du Partenariat euro-méditerranéen
Béatrice Hibou
En novembre 1995, une conférence réunissant à Barcelone les quinze États membres
de l’Union et les douze « pays tiers méditerranéens » – PTM dans le jargon
bruxellois (Algérie, Autorité palestinienne, Chypre, Égypte, Israël, Jordanie,
Liban, Malte, Maroc, Syrie, Tunisie, Turquie) – lançait le « Partenariat euroméditerranéen » qui se donnait pour objectifs d’instaurer la stabilité dans la
région, de mettre en place une zone de libre-échange euro-méditerranéenne
et de créer les conditions économiques, politiques et sociales d’une « meilleure
compréhension » entre les deux rives de la Méditerranée.
Sept ans plus tard, l’indifférence, voire l’ignorance, très largement partagées des
populations de part et d’autre de la Méditerranée quant à ce dispositif tendent
à montrer qu’il est resté une coquille vide. Le nom qu’on lui donne souvent,
« processus de Barcelone », terme dépourvu de contenu et typiquement
bureaucratique, témoignerait déjà à lui seul que ses acteurs sont restés une
poignée d’initiés.
Pourtant, ce « partenariat » persiste dans son être non seulement pour des raisons
d’auto-justification bureaucratique, mais aussi parce qu’il remplit d’un discours,
comme par magie, le vide de la relation euro-méditerranéenne. La déclaration
de Barcelone joue le rôle d’une incantation qui exorcise cette vacuité, l’on s’y
réfère sans cesse. Mais l’usage en est surtout interne à l’Union européenne.
Les « pays tiers méditerranéens » se jouent du Partenariat comme des
programmes d’ajustement ou des autres politiques des bailleurs de fonds. Ils
y discernent une opportunité financière, une source de légitimité extérieure,
mais aussi et surtout une contrainte à contourner. En somme, le Partenariat
nous renseigne beaucoup plus sur l’état de l’Union que sur sa relation avec
le Sud de la Méditerranée. Il reflète les fantasmes de l’Europe et son malaise
identitaire, ainsi que sa difficulté à jouer un rôle dans le monde.
Il est par exemple significatif que le dialogue euro-méditerranéen, tel qu’il se pratique
dans le cadre du Partenariat, voie prédominer les logiques sécuritaires. La
Méditerranée n’intéresse l’Europe que pour mieux s’en protéger. Bien que les
préoccupations de cet ordre ne soient pas tout à fait les mêmes au Nord et
au Sud, le discours euro-méditerranéen opère un amalgame troublant entre
migrations, islamisme, terrorisme et criminalité de droit commun. Cette
priorité donnée à la « sécurité » traduit également une volonté de dépolitiser
la relation : les dimensions sociales et politiques de l’islamisme, de la question
migratoire ou des réformes économiques dans les pays du Sud sont
systématiquement occultées. Autrement dit, comme dans bien d’autres
domaines, l’Union européenne n’assume pas sa vocation politique : elle dénie
au processus de Barcelone, ainsi qu’aux politiques nationales qui lui sont
connexes, leur potentiel de transformation des modalités d’accès au pouvoir,
à la richesse, à un nouveau statut social.
Le Partenariat révèle l’inquiétude de l’Europe sur la redéfinition de ses frontières. Il
montre la prédominance d’une vision obsidionale du monde. À l’heure d’un
élargissement à l’Est lui-même générateur de craintes, la construction de
l’identité européenne passe ici par la stigmatisation de l’Autre, en l’occurrence
le musulman. Mais ce processus est loin d’être univoque. La redéfinition des
contours de l’Europe s’illustre à la fois par un mouvement d’ouverture
(l’intégration d’une grande partie des pays d’Europe centrale, orientale et
balkanique; la recherche d’un « dialogue » avec le monde « méditerranéen »,
pour ne pas dire arabe) et par une rétraction (la recherche d’une étanchéité
accrue des frontières récemment déplacées; l’incapacité à définir de nouveaux
modes de relations avec « l’étranger proche »), notamment du fait d’une
représentation de plus en plus confuse de ce qu’est la Méditerranée. Les
évolutions actuelles traduisent à la fois un brouillage des frontières entre
Occident et Orient et le renforcement des lignes de défense de l’Europe vis-à-vis de son environnement immédiat.
Cependant, le dialogue euro-méditerranéen, théoriquement concerté à l’échelle de
l’Union, voire « communautarisé », n’empêche pas les logiques nationales d’être
le principal déterminant des politiques suivies par chacun des pays membres.
Par exemple, l’idée, historiquement construite, d’une citoyenneté lusophone
a jusqu’à présent évité que le Portugal, contrairement aux autres États
membres, ne sombre dans un certain populisme bâti sur la question migratoire.
De façon similaire, les différences de fonctionnement de la justice et de
l’insertion des contre-pouvoirs dans les institutions et le jeu politiques
expliquent largement la diversité de traitement et de compréhension du
phénomène islamiste en Grande-Bretagne et en France.
Mais beaucoup de choses vont peut-être changer avec la victoire du parti « démoislamique » (ou conservateur libéral ?) aux dernières élections législatives
turques. Celle-ci concentre tous les enjeux du débat sur les frontières de
l’Europe, mais aussi son hétérogénéité et ses contradictions. Les discussions
sur la place de la Turquie dans l’Europe sont nourries et passionnées. Il y
avait longtemps que l’on n’avait connu des échanges de vues aussi riches à
propos de l’Union. Or les clivages que ceux-ci révèlent ne coïncident pas avec
les oppositions traditionnelles, nationales ou partisanes. La question turque
donne à penser que, contrairement aux axiomes du Partenariat, il n’est pas
aisé de séparer le dedans de l’Europe de son dehors. Elle suggère également
que les tensions constitutives de la construction européenne sont en définitive
moins dues aux différences nationales de ses membres qu’aux apories de
l’édifice communautaire lui-même.