2003
Critiques internationales
Un nouveau mur
L’opinion publique et les immigrés de l’autre rive
Ilvo Diamanti
professeur de sociologie politique à l’Université d’Urbino.
L’immigration est au cœur du débat politique et social dans bien >des pays européens depuis quelques années. Il y a à cela trois raisons principales, dont deux ont déjà une longue histoire.
La première est que l’immigration est source d’inquiétude alors même que la
sécurité est devenue un problème central pour les sociétés occidentales. Ce sentiment a plusieurs explications mais l’importance qu’il a prise dans les dernières
années trouve sa principale origine dans les effets de la mondialisation – dans le
désarroi et l’incompréhension qu’elle suscite alors que, par ailleurs, les solidarités
et le lien social se relâchent. Or la mondialisation est également liée aux migrations,
puisque les tensions politiques croissantes et les crises économiques profondes
qui secouent diverses régions du monde accélèrent la mobilité des hommes vers
les zones les plus riches et les plus sûres. L’immigration offre dès lors aux individus
une clé d’orientation lisible et identifiable, et aux États une cible pour leurs politiques. D’où l’importance qu’elle revêt comme ligne de partage entre la gauche (qui
privilégie des logiques d’intégration et de citoyenneté) et la droite (qui place au
premier rang sécurité et ordre public)
[1].
La deuxième raison de la place prise récemment par ce thème est l’élargissement
de l’Union européenne, qui doit commencer en 2004. Cette perspective a suscité
la réaction de forces politiques et de groupes sociaux qui craignent ses conséquences,
d’une part, sur l’emploi, d’autre part, sur le renforcement possible du centralisme
dans l’Union, voire sur les identités et les souverainetés nationales
[2]. Il en découle
une autre division politique, cette fois entre les formations favorables au renforcement et à l’élargissement de l’UE et celles qui, de diverses manières et avec plus
ou moins de vigueur, s’y opposent. Or les organisations de la nouvelle droite européenne – au demeurant assez diverses par leur histoire et leur identité– qui se sont
développées dans les pays de l’arc alpin (comme la Ligue du Nord en Italie et le
FPÖ en Autriche) ont su fusionner ces deux aspects de la question migratoire
[3].
La troisième raison qui a contribué à nourrir la sensibilité de l’opinion publique
sur l’immigration, en en faisant un sujet de débat politique, a trait aux effets des
attentats du 11 septembre 2001 et de la campagne militaire contre le terrorisme
international qui s’est ensuivie. Ces événements ont en effet conduit à voir dans
l’immigration un vecteur ou un vivier potentiel du terrorisme, et en particulier un
véhicule du fondamentalisme musulman. D’où les attaques polémiques contre la
« pénétration des valeurs et des logiques hostiles » à la civilisation occidentale,
notamment contre l’immigration arabe
[4].
Nous allons ici chercher à vérifier – sur la base d’une enquête conduite en janvier~février 2002 dans cinq États membres de l’UE (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, Espagne) et deux pays candidats (Pologne et Hongrie)
[5] – si l’immigration en Europe est effectivement de plus en plus perçue comme une menace;
si la perspective de l’élargissement à l’Est produit de nouvelles inquiétudes; si, prises
ensemble, ces deux sources de crainte concourent à définir un syndrome qui
distend le rapport des citoyens à l’UE; si les attentats du 11 septembre ont eu pour
effet de modifier (et comment ?) l’image des immigrés dans l’opinion publique ;
si ces évolutions nourrissent (ou sont nourries par) certaines tendances politiques
et « antipolitiques ». Tout cela nous ramènera au problème du rapport de l’Europe
aux autres régions, et notamment à celles dont la Méditerrranée la sépare.
L’unification de l’Europe accélérée par la peur
Une première évidence à la lecture des résultats est que le climat s’est dans
l’ensemble détérioré, année après année, mais surtout depuis 2001. C’est surtout
la peur liée aux questions de sécurité des personnes et d’ordre public qui a augmenté,
mais la perception des immigrés comme menaces à l’identité culturelle et religieuse
et comme danger pour l’emploi a elle aussi augmenté, quoique plus modérément.
Un citoyen européen sur quatre, désormais, considère l’immigration comme un
problème pour l’identité nationale, un sur trois comme un facteur d’insécurité
sociale et de chômage ( tableau 1 ).
Tableau 1
Attitude envers les immigrés
Tableau 1
Attitude envers les immigrés
Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec les affirmations suivantes?
(pourcentage de ceux qui se disent assez ou tout à fait d’accord)
Italie France Espagne Grande- Allemagne Moyenne
Bretagne UE
23,9 30,5 25,8 37,4 22,7 27,8Les immigrés sont un danger pour notre
culture et notre identité
29,2 27,2 31,0 46,0 41,3 35,8Les immigrés constituent une menace
pour l’emploi
39,7 40,2 34,2 35,9 31,9 36,2Les immigrés sont une menace pour
l’ordre public et la sécurité des personnes
30,9 32,8 30,3 39,8 32,0 33,3Moyenne des moyennes
Enquête Fondation Nord-Est, janvier-février 2002,7000 personnes interrogées
Comme dans les précédentes enquêtes sur le sujet, les chiffres diffèrent d’un pays
à l’autre; mais les écarts se sont singulièrement réduits. Aujourd’hui, à la différence
de nos résultats d’il y a seulement deux ans, on peut affirmer que se consolide une
« tendance européenne » à l’égard de l’immigration, là où, dans le passé récent,
on remarquait plutôt des différences profondes entre États européens, attribuables
tant à la plus ou moins grande ancienneté du phénomène qu’à la diversité des histoires nationales, des modèles d’organisation sociale, des traditions normatives, des
institutions. Ces distinctions se sont réduites, mais cette convergence est moins le
fait du rapprochement des politiques ou des modèles institutionnels et législatifs
que de la diffusion généralisée d’une attitude d’inquiétude et de méfiance vis-à-vis
des étrangers. On assiste en somme à une unification de l’Europe par la peur. En
particulier, l’inquiétude suscitée par l’immigration augmente le plus vite dans les
pays où elle était naguère la moins forte, dans une sorte de phénomène de « rattrapage » ( graphique 1 ).
Graphique 1
Attitudes envers les immigrés
L’Italie où, il y a deux ans encore, les craintes étaient les plus élevées de toute
l’Union, se situe aujourd’hui à peu près au niveau de la moyenne européenne : c’est
qu’elle est le seul pays où la préoccupation suscitée par les étrangers a un peu
baissé. En particulier, la part de ceux qui perçoivent les immigrés comme un
danger pour la sécurité et l’ordre public a perdu 6 points et ne dépasse plus que
de peu la valeur moyenne des cinq pays. Deux autres explications possibles de
cette contre-tendance semblent particulièrement convaincantes. La première serait
une certaine banalisation du phénomène. La société italienne, si longtemps pays
d’émigration, s’est aperçue en un laps de temps relativement bref qu’elle était
devenue pays d’immigration, d’où un certain désarroi. D’autant plus que, si la
part des immigrés dans la population est encore relativement faible (autour de
2,5%), une très grande part de ces immigrés sont irréguliers et que, en outre, l’Italie
est un pays de transit, une « porte » par laquelle passent des flux beaucoup plus
amples. Aujourd’hui pourtant, la population semble avoir surmonté le choc initial
et commence à s’adapter, à accepter ce phénomène « nouveau ». En second lieu,
la victoire d’une coalition de droite en 2001 a eu pour effet de relâcher la pression
qu’exerçaient sur les médias ces mêmes partis de droite lorsqu’ils étaient dans
l’opposition, afin d’attiser les tensions sociales en faisant jouer l’argument de
l’immigration; arrivées au gouvernement, les formations de droite souhaitent au
contraire contenir les alarmes susceptibles de nuire à leur popularité.
L’Espagne a parcouru, dans la même période, une trajectoire opposée. Si les
citoyens espagnols apparaissaient, dans les dernières années, les moins inquiets face
aux flux migratoires, leur état d’esprit s’est ensuite rapidement détérioré. Tous les
indices de peur ont plus que doublé. Pour ne prendre qu’un exemple, les craintes
relatives à la sécurité, qui à la fin de 1999 étaient le fait d’à peine 10% des citoyens
espagnols, concernent aujourd’hui 34% d’entre eux, à peine moins que la moyenne
européenne. On observe des dynamiques analogues pour les autres peurs. Un autre
pays se distingue par une forte détérioration, l’Allemagne. Toutefois, si pour
l’Espagne l’évolution a été graduelle et s’est étalée sur les deux dernières années, pour
les Allemands le saut est presque entièrement un fait de la toute dernière période.
La part de ceux qui voient dans l’immigré un concurrent dangereux sur le marché
du travail ( 41 %) représente une augmentation de plus de dix points, et un indice
aujourd’hui supérieur à la moyenne européenne, au second rang après la Grande-Bretagne. Sur la même période, le chiffre relatif aux inquiétudes portant sur l’ordre
public, tout en restant le plus bas d’Europe, a augmenté de presque 8 points.
Même tendance en France. Là, c’est surtout le nombre de ceux qui associent migration et déviance sociale qui a augmenté, avec un taux désormais identique à celui
de l’Italie (quatre personnes sur dix). Il augmente aussi (passant de 26 % à 36 %)
en Angleterre, ainsi que l’indice mesurant les peurs de nature culturelle. Mais c’est
la menace que les immigrés feraient peser sur l’emploi qui inquiète le plus dans ce
pays ( 46%), bien que l’indice ait légèrement baissé par rapport à l’année précédente.
Il ya d’autres signes de cette dégradation du climat. Les attitudes sur le thème
de la citoyenneté politique, mesurées par la question de l’octroi du droit de vote
aux élections locales, par exemple, restent assez ouvertes, puisque les deux tiers des
citoyens expriment sur cette question un accord sans conditions préalables et sans
limitation. Mais cette attitude universaliste enregistre un léger retrait, tandis que
croît la part de ceux qui considèrent opportun de limiter ce droit aux étrangers en
provenance de l’UE (qui, soit dit en passant, est déjà prévu) : signe, là encore, de
la tendance (et de la tentation) de « fermer » l’Europe comme une forteresse.
Évitons d’entrer dans la discussion sur l’interprétation d’une évolution aussi
convergente, qui appellerait sans doute des explications différenciées. Il est probable, par exemple, que la vive réaction des Espagnols est partiellement influencée
par les tensions croissantes avec les pays de l’Afrique du Nord, en particulier le
Maroc, et, comme en Italie, par l’afflux d’immigrés qui (souvent clandestinement)
utilisent le territoire espagnol comme une voie de passage. Reste que, parmi les
facteurs qui « unifient » une Europe de la méfiance vis-à-vis des immigrés, deux
paraissent particulièrement importants :
- les effets psychologiques et sociaux de l’état d’urgence international qui règne
depuis l’attentat du 11 septembre et la guerre en Afghanistan : ce nouveau contexte
a suscité chez les citoyens une demande accrue de sécurité et de « fermeture » à
l’étranger, tout en déprimant les marchés et en aggravant les problèmes d’emploi;
- la perspective de l’élargissement, qui non seulement a avivé la peur de voir grossir
les flux migratoires mais plus encore est ressentie (surtout dans certains pays)
comme une menace sur les ressources d’origine communautaire (ainsi en Espagne,
où le développement économique s’appuie depuis des années sur les fonds
structurels).
Ces deux facteurs, en effet, sont clairement liés à l’attitude vis-à-vis des immigrés
dans les divers pays d’Europe. Et tous deux ont une connotation politique évidente.
L’admission dans l’Union de treize pays d’Europe centrale et orientale continue
de susciter de nombreuses dissensions parmi les citoyens des États membres.
Presque une personne sur trois, dans notre enquête, considère qu’« il faudrait
l’éviter car cela créera plus de problèmes que d’avantages », et 22%, qu’il faudrait
« limiter l’élargissement à un petit nombre de pays ». Ainsi, plus de la moitié de
la population européenne continue de manifester une résistance à l’égard de ce
processus. Ce chiffre est resté à peu près stable au cours des dernières années, ce
qui montre que l’approche de l’événement n’a pas résorbé les amples zones de scepticisme de l’opinion. Par ailleurs, les résistances se manifestent bien au-delà de
l’hostilité traditionnelle exprimée par les Anglais, par exemple en France, et s’étendent à des pays naguère très favorables, comme l’Espagne. Or, dans tous les pays
de l’UE, les réticences à l’égard de l’élargissement sont associées aux craintes suscitées par l’immigration, surtout sous l’angle du danger pour l’ordre public et la
sécurité personnelle. En Italie, par exemple, ceux qui craignent l’immigration
comme facteur d’insécurité représentent 26 % des personnes qui adhèrent sans
réserve à l’élargissement de l’UE mais 58 % de celles qui s’y opposent catégoriquement. Cet effet est encore plus marqué en France, où les taux correspondants
sont 20% et 58%. On retrouve le même modèle, à des degrés divers, dans les autres
pays où a été menée l’enquête, ainsi que pour les autres facteurs mesurés (craintes
pour l’emploi, la culture, la religion...) ( graphique2 ).
Graphique 2
Attitude hostile à l’élargissement et peur des immigrés
La peur de l’immigration alimente donc une conception fermée de l’UE, qui resterait circonscrite à ses frontières actuelles. Ou bien (et ?), à l’inverse, la perspective de l’élargissement à l’Est contribue à la diffusion des sentiments de peur à l’égard
des immigrés. Il est probable, comme on l’a déjà dit, que des facteurs multiples
concourent à ces attitudes : la crainte que l’élargissement n’accentue les flux migratoires et, ce faisant, n’alimente la criminalité, étant donné l’association – pas nécessairement fondée et rationnelle– des deux phénomènes; ou encore, dans les pays
et dans les couches sociales où la crise économique se fait le plus durement sentir, la peur que l’immigration, nourrie par l’élargissement, ne déprime encore
davantage le marché du travail. Reste que l’immigration suscite indéniablement une
demande de « protection », de « fermeture des frontières ». Une demande de « compréhension » à l’intérieur d’une réalité géopolitique instable et incertaine. Et ces
tendances sont évidemment encouragées par des acteurs politiques de la droite traditionnelle et de la droite néopopuliste, comme le montre la fréquence très élevée
d’une association entre la peur de l’immigration, le refus de l’élargissement et le
fait pour la personne interrogée de se positionner à droite ou de refuser de se
situer sur l’espace politique.
En Allemagne, par exemple, ceux qui craignent l’immigration comme une menace
pour l’emploi ( 41% de l’ensemble) représentent 62% des personnes qui se disent
de droite et 58 % de celles qui refusent de se donner une étiquette politique. En
Grande-Bretagne, les taux respectifs s’établissent à 46 %, 57 % et 49 %. Et les
préférences politiques définissent la même relation à l’égard de l’élargissement,
puisque les attitudes les plus sceptiques et hostiles sont particulièrement répandues à droite et chez ceux qui prennent leurs distances vis-à-vis de la politique. La
boucle est bouclée : peur de l’immigration et peur d’une Europe s’élargissant vers
l’Est trouvent dans la droite et dans les attitudes antipolitiques et néopopulistes un
facteur de multiplication.
Le fantasme arabe qui trouble l’Europe du Sud
Les effets de la situation d’urgence internationale amorcée par l’attentat du 11 septembre et continuée par l’intervention en Afghanistan sont, eux, parfaitement clairs
si l’on considère la perception des étrangers selon leurs origines géographiques
regroupées en grandes zones, qui évoquent aussi une appartenance ethno-religieuse
[6].
Jusqu’en 2001 on avait assisté à la stigmatisation des groupes en provenance des
Balkans et de l’ex-URSS, ce qui reflétait, outre l’éloignement géopolitique hérité
du passé, la longue crise à laquelle ces régions étaient en proie. Aujourd’hui, au
contraire, l’attitude à l’égard de ces provenances apparaît plus confiante, tandis que
les préjugés des citoyens de l’UE s’orientent indéniablement dans une direction bien
précise : les pays arabes (
tableau 2 ). Dans l’ensemble, moins de 40 % de notre
échantillon européen déclarent éprouver de la confiance à l’égard de personnes
provenant des pays arabes (que nous appellerons par la suite, pour simplifier, « les
Arabes »). Il est difficile de ne pas y voir une conséquence de la crise internationale
ouverte le 11 septembre. D’autant plus que la confiance à l’égard des personnes en
provenance des États-Unis atteint des niveaux très élevés ( 76 %, c’est-à-dire le
même taux que pour les citoyens des autres États membres de l’UE).
Tableau 2
Confiance dans les immigrés selon leur provenance
Tableau 2
Confiance dans les immigrés selon leur provenance
Quel degré de confiance éprouvez-vous vis-à-vis des personnes qui proviennent de...
(pourcentage des personnes ayant répondu avoir grande confiance ou assez confiance)
Italie France Espagne Grande- Allemagne Moyenne
Bretagne UE
Des pays de l’UE 84,7 79,8 62,0 64,2 84,9 76,7
Des États-Unis 83,3 74,4 55,1 75,8 82,2 76,0
Des pays du Tiers monde 62,3 56,6 54,4 49,5 61,5 57,4
Des pays de l’Europe de l’Est 52,4 59,4 47,4 58,1 58,9 56,1
Des pays de l’ex-URSS 53,1 52,7 43,1 48,5 50,1 49,9
Des pays des Balkans 40,9 48,9 41,7 45,7 46,6 45,1
Des pays arabes 32,7 44,6 31,2 38,5 39,1 37,8
Enquête Fondation Nord-Est, janvier-février 2002,7000 personnes interrogées
Cependant, la méfiance à l’égard des Arabes ne semble pas avoir les mêmes
significations et les mêmes effets politiques que ceux qu’on a observés à propos de
l’attitude à l’égard des immigrés en général et de l’élargissement. Plus précisément,
les peurs soulevées par l’immigration en tant que menace à l’ordre public et à la
sécurité personnelle sont liées de façon plus étroite et directe à la défiance à l’égard
des Arabes qu’à l’égard des autres provenances géographiques, alors que l’association
avec la position politique est plus lâche : la défiance à l’égard des Arabes augmente
(modérément) chez ceux qui se disent de droite, mais pas chez ceux qui refusent
de se donner une étiquette politique. Néanmoins, la confiance dans les Arabes croît
avec l’acceptation de l’élargissement, de façon plus claire et plus directe que la
confiance dans les personnes qui proviennent des Balkans et des pays de l’Est.
D’un autre côté, dans l’opinion publique des deux pays d’Europe de l’Est où a été
conduit le sondage (Pologne et Hongrie), les pays arabes suscitent des attitudes de
même sens, mais la confiance à l’égard des Arabes y est encore plus faible, ne
dépassant pas 15% de l’échantillon. Le sentiment qu’inspirent les Arabes dans l’opinion publique de l’UE revêt un sens différent. Il évoque une inquiétude globale
et dessine une Europe dont les murailles ne « se ferment » pas seulement vers l’Est,
mais plus encore vers le Sud. Autrement dit, en Méditerranée. C’est encore plus
net si l’on examine les résultats pays par pays ou région par région.
Les États membres dans lesquels la défiance à l’égard des Arabes est la plus
élevée, en effet, ne sont pas ceux où la présence des immigrés, en particulier
musulmans, est la plus forte mais, exactement à l’inverse, l’Espagne et l’Italie.
Alors qu’en Allemagne, au Royaume-Uni et surtout en France, où la présence des
immigrés, notamment arabes, est beaucoup plus forte, le degré de confiance à
leur égard est beaucoup plus élevé. La défiance à l’égard des Arabes saisit donc surtout les pays d’immigration récente, où la question du dialogue des groupes sociaux
de cultures et de religions différentes a des racines et une histoire plus courtes et
plus fragiles – pays qui par ailleurs sont les plus exposés à l’immigration en provenance de l’Afrique du Nord. Si maintenant on descend au niveau infra-national,
on s’aperçoit que les régions où ce sentiment est le plus répandu sont généralement
les plus méridionales. Le Sud de l’Italie, celui de l’Espagne (mais aussi, dans ce pays,
le Nord-Ouest, avec la Galice) et, en France, les régions pyrénéennes et le Sud en
général. La Méditerranée devient ainsi un « fossé » séparant l’Europe du monde
extérieur, précisément dans les zones où le consensus à l’égard de l’élargissement
est le plus convaincu et le plus large.
L’immigration est donc source de divisions politiques et géopolitiques dans l’opinion
publique européenne, mais avec des logiques et des significations différenciées. D’un
côté, en tant que cause de peurs ou d’inquiétudes, renforcées et élargies par les entrepreneurs politiques de la nouvelle droite populiste, elle contribue à fermer les
frontières de l’Europe à l’Est, produisant un syndrome qui s’oppose au renforcement
et surtout à l’élargissement de l’Union. De l’autre, si l’on observe son impact en
fonction des provenances, elle donne à penser que le « conflit des civilisations »
[7]
tant évoqué de nos jours (généralement à tort et à travers) est en train, dans une
certaine mesure, de se frayer un chemin. Une attitude de stigmatisation ou de
méfiance à l’égard des Arabes se dessine. Elle ne revêt d’ailleurs pas de dimensions
dramatiques, comme le montre le degré limité d’inquiétude suscité par l’immigration
dans l’UE pour raisons culturelles ou religieuses, par comparaison avec les autres
motifs d’hostilité : insécurité et chômage. Reste que les indices de cette division,
approfondie par la crise internationale consécutive aux attentats du 11 septembre,
sont aujourd’hui évidents et frappent surtout les pays et les régions qui se projettent en Méditerranée. Celle-ci tend ainsi à devenir plus large, plus opaque : un nouveau mur, qui se substitue partiellement à celui qui, il ya quelques années, divisait
l’Europe en deux. Un mur qui comprime et rétrécit l’Europe.
Traduit de l’italien par Rachel Bouyssou
[1]
La bibliographie sur ce point est pour ainsi dire infinie. Limitons-nous à signaler, sur le rapport entre immigration et opinion
publique en ce qui concerne l’aire méditerranéenne : « Enjeux migratoires en Europe du Sud », dossier publié par
Pôle Sud,
n° 11,1999; et A. Venturini,
Le migrazioni e i paesi sudeuropei, Turin, Utet, 2002.
[2]
Voir I. Diamanti, « Vecchi e nuovi muri »,
liMes, n°3,2001; ainsi que N. Gnesotto, « L’Union européenne entre terrorisme et élargissement »,
Critique internationale, n° 17,2002, article dans lequel sont bien éclaircies les tensions et les
diverses logiques de l’après-11 septembre, entre contrôle « sécuritaire » mondial et négociation internationale.
[3]
Sur la définition et l’évolution du néopopulisme en Europe, nous renvoyons surtout, parmi une ample bibliographie, à
Y. Meny et Y. Surel,
Par le peuple et pour le peuple, Paris, Le Seuil, 2000; G. Hermet,
Le populisme dans le monde, Paris, Fayard,
2001 ; M. Canovan,
Populism, New York, Harcourt Brace, 1981 ; P. Perrineau,
Le symptôme Le Pen, Paris, Fayard, 1997 ;
A. Mastropaolo,
Antipolitica, Naples, L’ancora del Mediterraneo, 2000; B. Luverà,
Il Dottore H. Haider e la nuova destra europea,
Turin, Einaudi, 2000.
[4]
Le manifeste de ce genre de position est le pamphlet d’Oriana Fallaci,
La rage et l’orgueil, Paris, Plon, 2002.
[5]
Cette enquête, réalisée par la Fondation Nord Est de Venise, en est à sa troisième édition annuelle. La série de sondages
de janvier-février 2002 examinée ici a été effectuée par sept instituts de sondages, sur un échantillon de 7 000 personnes,
statistiquement représentatif de la population de ces pays, par téléphone pour les cinq pays de l’UE, de vive voix dans les
deux autres; le tout a été coordonné par l’institut Pragma de Rome. Nous nous intéresserons surtout ici aux réponses
recueillies dans les cinq États membres. Pour une comparaison avec les éditions précédentes de l’enquête, nous renvoyons
à I. Diamanti, « Immigration et citoyenneté en Europe »,
Critique internationale, n° 8, juillet 2000.
[6]
Nous avons utilisé à cette fin des stéréotypes récurrents dans le langage et le sens communs, que chaque institut de sondage a « transcrits » dans la langue de chaque pays.
[7]
S.P. Huntington, « The clash of civilisations »,
Foreign Affairsn° 3,1993.