Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629698
178 pages

p. 159 à 168
doi: en cours

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no 18 2003/1

2003 Critiques internationales

Un nouveau mur

L’opinion publique et les immigrés de l’autre rive

Ilvo Diamanti professeur de sociologie politique à l’Université d’Urbino.
L’immigration est au cœur du débat politique et social dans bien >des pays européens depuis quelques années. Il y a à cela trois raisons principales, dont deux ont déjà une longue histoire.
La première est que l’immigration est source d’inquiétude alors même que la sécurité est devenue un problème central pour les sociétés occidentales. Ce sentiment a plusieurs explications mais l’importance qu’il a prise dans les dernières années trouve sa principale origine dans les effets de la mondialisation – dans le désarroi et l’incompréhension qu’elle suscite alors que, par ailleurs, les solidarités et le lien social se relâchent. Or la mondialisation est également liée aux migrations, puisque les tensions politiques croissantes et les crises économiques profondes qui secouent diverses régions du monde accélèrent la mobilité des hommes vers les zones les plus riches et les plus sûres. L’immigration offre dès lors aux individus une clé d’orientation lisible et identifiable, et aux États une cible pour leurs politiques. D’où l’importance qu’elle revêt comme ligne de partage entre la gauche (qui privilégie des logiques d’intégration et de citoyenneté) et la droite (qui place au premier rang sécurité et ordre public) [1].
La deuxième raison de la place prise récemment par ce thème est l’élargissement de l’Union européenne, qui doit commencer en 2004. Cette perspective a suscité la réaction de forces politiques et de groupes sociaux qui craignent ses conséquences, d’une part, sur l’emploi, d’autre part, sur le renforcement possible du centralisme dans l’Union, voire sur les identités et les souverainetés nationales [2]. Il en découle une autre division politique, cette fois entre les formations favorables au renforcement et à l’élargissement de l’UE et celles qui, de diverses manières et avec plus ou moins de vigueur, s’y opposent. Or les organisations de la nouvelle droite européenne – au demeurant assez diverses par leur histoire et leur identité– qui se sont développées dans les pays de l’arc alpin (comme la Ligue du Nord en Italie et le FPÖ en Autriche) ont su fusionner ces deux aspects de la question migratoire [3]. La troisième raison qui a contribué à nourrir la sensibilité de l’opinion publique sur l’immigration, en en faisant un sujet de débat politique, a trait aux effets des attentats du 11 septembre 2001 et de la campagne militaire contre le terrorisme international qui s’est ensuivie. Ces événements ont en effet conduit à voir dans l’immigration un vecteur ou un vivier potentiel du terrorisme, et en particulier un véhicule du fondamentalisme musulman. D’où les attaques polémiques contre la « pénétration des valeurs et des logiques hostiles » à la civilisation occidentale, notamment contre l’immigration arabe [4].
Nous allons ici chercher à vérifier – sur la base d’une enquête conduite en janvier~février 2002 dans cinq États membres de l’UE (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie, Espagne) et deux pays candidats (Pologne et Hongrie) [5] – si l’immigration en Europe est effectivement de plus en plus perçue comme une menace; si la perspective de l’élargissement à l’Est produit de nouvelles inquiétudes; si, prises ensemble, ces deux sources de crainte concourent à définir un syndrome qui distend le rapport des citoyens à l’UE; si les attentats du 11 septembre ont eu pour effet de modifier (et comment ?) l’image des immigrés dans l’opinion publique ; si ces évolutions nourrissent (ou sont nourries par) certaines tendances politiques et « antipolitiques ». Tout cela nous ramènera au problème du rapport de l’Europe aux autres régions, et notamment à celles dont la Méditerrranée la sépare.
 
L’unification de l’Europe accélérée par la peur
 
 
Une première évidence à la lecture des résultats est que le climat s’est dans l’ensemble détérioré, année après année, mais surtout depuis 2001. C’est surtout la peur liée aux questions de sécurité des personnes et d’ordre public qui a augmenté, mais la perception des immigrés comme menaces à l’identité culturelle et religieuse et comme danger pour l’emploi a elle aussi augmenté, quoique plus modérément. Un citoyen européen sur quatre, désormais, considère l’immigration comme un problème pour l’identité nationale, un sur trois comme un facteur d’insécurité sociale et de chômage ( tableau 1 ).

Tableau 1
Attitude envers les immigrés
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Attitude envers les immig...IMGIMF
Tableau 1 Attitude envers les immigrés Dans quelle mesure êtes-vous d’accord avec les affirmations suivantes? (pourcentage de ceux qui se disent assez ou tout à fait d’accord) Italie France Espagne Grande- Allemagne Moyenne Bretagne UE 23,9 30,5 25,8 37,4 22,7 27,8Les immigrés sont un danger pour notre culture et notre identité 29,2 27,2 31,0 46,0 41,3 35,8Les immigrés constituent une menace pour l’emploi 39,7 40,2 34,2 35,9 31,9 36,2Les immigrés sont une menace pour l’ordre public et la sécurité des personnes 30,9 32,8 30,3 39,8 32,0 33,3Moyenne des moyennes Enquête Fondation Nord-Est, janvier-février 2002,7000 personnes interrogées

Comme dans les précédentes enquêtes sur le sujet, les chiffres diffèrent d’un pays à l’autre; mais les écarts se sont singulièrement réduits. Aujourd’hui, à la différence de nos résultats d’il y a seulement deux ans, on peut affirmer que se consolide une « tendance européenne » à l’égard de l’immigration, là où, dans le passé récent, on remarquait plutôt des différences profondes entre États européens, attribuables tant à la plus ou moins grande ancienneté du phénomène qu’à la diversité des histoires nationales, des modèles d’organisation sociale, des traditions normatives, des institutions. Ces distinctions se sont réduites, mais cette convergence est moins le fait du rapprochement des politiques ou des modèles institutionnels et législatifs que de la diffusion généralisée d’une attitude d’inquiétude et de méfiance vis-à-vis des étrangers. On assiste en somme à une unification de l’Europe par la peur. En particulier, l’inquiétude suscitée par l’immigration augmente le plus vite dans les pays où elle était naguère la moins forte, dans une sorte de phénomène de « rattrapage » ( graphique 1 ).
Graphique 1
Attitudes envers les immigrés
IMGIMGAttitudes envers les immigrésIMGIMF
L’Italie où, il y a deux ans encore, les craintes étaient les plus élevées de toute l’Union, se situe aujourd’hui à peu près au niveau de la moyenne européenne : c’est qu’elle est le seul pays où la préoccupation suscitée par les étrangers a un peu baissé. En particulier, la part de ceux qui perçoivent les immigrés comme un danger pour la sécurité et l’ordre public a perdu 6 points et ne dépasse plus que de peu la valeur moyenne des cinq pays. Deux autres explications possibles de cette contre-tendance semblent particulièrement convaincantes. La première serait une certaine banalisation du phénomène. La société italienne, si longtemps pays d’émigration, s’est aperçue en un laps de temps relativement bref qu’elle était devenue pays d’immigration, d’où un certain désarroi. D’autant plus que, si la part des immigrés dans la population est encore relativement faible (autour de 2,5%), une très grande part de ces immigrés sont irréguliers et que, en outre, l’Italie est un pays de transit, une « porte » par laquelle passent des flux beaucoup plus amples. Aujourd’hui pourtant, la population semble avoir surmonté le choc initial et commence à s’adapter, à accepter ce phénomène « nouveau ». En second lieu, la victoire d’une coalition de droite en 2001 a eu pour effet de relâcher la pression qu’exerçaient sur les médias ces mêmes partis de droite lorsqu’ils étaient dans l’opposition, afin d’attiser les tensions sociales en faisant jouer l’argument de l’immigration; arrivées au gouvernement, les formations de droite souhaitent au contraire contenir les alarmes susceptibles de nuire à leur popularité.
L’Espagne a parcouru, dans la même période, une trajectoire opposée. Si les citoyens espagnols apparaissaient, dans les dernières années, les moins inquiets face aux flux migratoires, leur état d’esprit s’est ensuite rapidement détérioré. Tous les indices de peur ont plus que doublé. Pour ne prendre qu’un exemple, les craintes relatives à la sécurité, qui à la fin de 1999 étaient le fait d’à peine 10% des citoyens espagnols, concernent aujourd’hui 34% d’entre eux, à peine moins que la moyenne européenne. On observe des dynamiques analogues pour les autres peurs. Un autre pays se distingue par une forte détérioration, l’Allemagne. Toutefois, si pour l’Espagne l’évolution a été graduelle et s’est étalée sur les deux dernières années, pour les Allemands le saut est presque entièrement un fait de la toute dernière période. La part de ceux qui voient dans l’immigré un concurrent dangereux sur le marché du travail ( 41 %) représente une augmentation de plus de dix points, et un indice aujourd’hui supérieur à la moyenne européenne, au second rang après la Grande-Bretagne. Sur la même période, le chiffre relatif aux inquiétudes portant sur l’ordre public, tout en restant le plus bas d’Europe, a augmenté de presque 8 points.
Même tendance en France. Là, c’est surtout le nombre de ceux qui associent migration et déviance sociale qui a augmenté, avec un taux désormais identique à celui de l’Italie (quatre personnes sur dix). Il augmente aussi (passant de 26 % à 36 %) en Angleterre, ainsi que l’indice mesurant les peurs de nature culturelle. Mais c’est la menace que les immigrés feraient peser sur l’emploi qui inquiète le plus dans ce pays ( 46%), bien que l’indice ait légèrement baissé par rapport à l’année précédente. Il ya d’autres signes de cette dégradation du climat. Les attitudes sur le thème de la citoyenneté politique, mesurées par la question de l’octroi du droit de vote aux élections locales, par exemple, restent assez ouvertes, puisque les deux tiers des citoyens expriment sur cette question un accord sans conditions préalables et sans limitation. Mais cette attitude universaliste enregistre un léger retrait, tandis que croît la part de ceux qui considèrent opportun de limiter ce droit aux étrangers en provenance de l’UE (qui, soit dit en passant, est déjà prévu) : signe, là encore, de la tendance (et de la tentation) de « fermer » l’Europe comme une forteresse.
Évitons d’entrer dans la discussion sur l’interprétation d’une évolution aussi convergente, qui appellerait sans doute des explications différenciées. Il est probable, par exemple, que la vive réaction des Espagnols est partiellement influencée par les tensions croissantes avec les pays de l’Afrique du Nord, en particulier le Maroc, et, comme en Italie, par l’afflux d’immigrés qui (souvent clandestinement) utilisent le territoire espagnol comme une voie de passage. Reste que, parmi les facteurs qui « unifient » une Europe de la méfiance vis-à-vis des immigrés, deux paraissent particulièrement importants :
  • les effets psychologiques et sociaux de l’état d’urgence international qui règne depuis l’attentat du 11 septembre et la guerre en Afghanistan : ce nouveau contexte a suscité chez les citoyens une demande accrue de sécurité et de « fermeture » à l’étranger, tout en déprimant les marchés et en aggravant les problèmes d’emploi;
  • la perspective de l’élargissement, qui non seulement a avivé la peur de voir grossir les flux migratoires mais plus encore est ressentie (surtout dans certains pays) comme une menace sur les ressources d’origine communautaire (ainsi en Espagne, où le développement économique s’appuie depuis des années sur les fonds structurels).
Ces deux facteurs, en effet, sont clairement liés à l’attitude vis-à-vis des immigrés dans les divers pays d’Europe. Et tous deux ont une connotation politique évidente. L’admission dans l’Union de treize pays d’Europe centrale et orientale continue de susciter de nombreuses dissensions parmi les citoyens des États membres. Presque une personne sur trois, dans notre enquête, considère qu’« il faudrait l’éviter car cela créera plus de problèmes que d’avantages », et 22%, qu’il faudrait « limiter l’élargissement à un petit nombre de pays ». Ainsi, plus de la moitié de la population européenne continue de manifester une résistance à l’égard de ce processus. Ce chiffre est resté à peu près stable au cours des dernières années, ce qui montre que l’approche de l’événement n’a pas résorbé les amples zones de scepticisme de l’opinion. Par ailleurs, les résistances se manifestent bien au-delà de l’hostilité traditionnelle exprimée par les Anglais, par exemple en France, et s’étendent à des pays naguère très favorables, comme l’Espagne. Or, dans tous les pays de l’UE, les réticences à l’égard de l’élargissement sont associées aux craintes suscitées par l’immigration, surtout sous l’angle du danger pour l’ordre public et la sécurité personnelle. En Italie, par exemple, ceux qui craignent l’immigration comme facteur d’insécurité représentent 26 % des personnes qui adhèrent sans réserve à l’élargissement de l’UE mais 58 % de celles qui s’y opposent catégoriquement. Cet effet est encore plus marqué en France, où les taux correspondants sont 20% et 58%. On retrouve le même modèle, à des degrés divers, dans les autres pays où a été menée l’enquête, ainsi que pour les autres facteurs mesurés (craintes pour l’emploi, la culture, la religion...) ( graphique2 ).
Graphique 2
Attitude hostile à l’élargissement et peur des immigrés
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La peur de l’immigration alimente donc une conception fermée de l’UE, qui resterait circonscrite à ses frontières actuelles. Ou bien (et ?), à l’inverse, la perspective de l’élargissement à l’Est contribue à la diffusion des sentiments de peur à l’égard des immigrés. Il est probable, comme on l’a déjà dit, que des facteurs multiples concourent à ces attitudes : la crainte que l’élargissement n’accentue les flux migratoires et, ce faisant, n’alimente la criminalité, étant donné l’association – pas nécessairement fondée et rationnelle– des deux phénomènes; ou encore, dans les pays et dans les couches sociales où la crise économique se fait le plus durement sentir, la peur que l’immigration, nourrie par l’élargissement, ne déprime encore davantage le marché du travail. Reste que l’immigration suscite indéniablement une demande de « protection », de « fermeture des frontières ». Une demande de « compréhension » à l’intérieur d’une réalité géopolitique instable et incertaine. Et ces tendances sont évidemment encouragées par des acteurs politiques de la droite traditionnelle et de la droite néopopuliste, comme le montre la fréquence très élevée d’une association entre la peur de l’immigration, le refus de l’élargissement et le fait pour la personne interrogée de se positionner à droite ou de refuser de se situer sur l’espace politique.
En Allemagne, par exemple, ceux qui craignent l’immigration comme une menace pour l’emploi ( 41% de l’ensemble) représentent 62% des personnes qui se disent de droite et 58 % de celles qui refusent de se donner une étiquette politique. En Grande-Bretagne, les taux respectifs s’établissent à 46 %, 57 % et 49 %. Et les préférences politiques définissent la même relation à l’égard de l’élargissement, puisque les attitudes les plus sceptiques et hostiles sont particulièrement répandues à droite et chez ceux qui prennent leurs distances vis-à-vis de la politique. La boucle est bouclée : peur de l’immigration et peur d’une Europe s’élargissant vers l’Est trouvent dans la droite et dans les attitudes antipolitiques et néopopulistes un facteur de multiplication.
 
Le fantasme arabe qui trouble l’Europe du Sud
 
 
Les effets de la situation d’urgence internationale amorcée par l’attentat du 11 septembre et continuée par l’intervention en Afghanistan sont, eux, parfaitement clairs si l’on considère la perception des étrangers selon leurs origines géographiques regroupées en grandes zones, qui évoquent aussi une appartenance ethno-religieuse [6]. Jusqu’en 2001 on avait assisté à la stigmatisation des groupes en provenance des Balkans et de l’ex-URSS, ce qui reflétait, outre l’éloignement géopolitique hérité du passé, la longue crise à laquelle ces régions étaient en proie. Aujourd’hui, au contraire, l’attitude à l’égard de ces provenances apparaît plus confiante, tandis que les préjugés des citoyens de l’UE s’orientent indéniablement dans une direction bien précise : les pays arabes ( tableau 2 ). Dans l’ensemble, moins de 40 % de notre échantillon européen déclarent éprouver de la confiance à l’égard de personnes provenant des pays arabes (que nous appellerons par la suite, pour simplifier, « les Arabes »). Il est difficile de ne pas y voir une conséquence de la crise internationale ouverte le 11 septembre. D’autant plus que la confiance à l’égard des personnes en provenance des États-Unis atteint des niveaux très élevés ( 76 %, c’est-à-dire le même taux que pour les citoyens des autres États membres de l’UE).

Tableau 2
Confiance dans les immigrés selon leur provenance
IMGIMGTableau 2 
Confiance dans les immigr...IMGIMF
Tableau 2 Confiance dans les immigrés selon leur provenance Quel degré de confiance éprouvez-vous vis-à-vis des personnes qui proviennent de... (pourcentage des personnes ayant répondu avoir grande confiance ou assez confiance) Italie France Espagne Grande- Allemagne Moyenne Bretagne UE Des pays de l’UE 84,7 79,8 62,0 64,2 84,9 76,7 Des États-Unis 83,3 74,4 55,1 75,8 82,2 76,0 Des pays du Tiers monde 62,3 56,6 54,4 49,5 61,5 57,4 Des pays de l’Europe de l’Est 52,4 59,4 47,4 58,1 58,9 56,1 Des pays de l’ex-URSS 53,1 52,7 43,1 48,5 50,1 49,9 Des pays des Balkans 40,9 48,9 41,7 45,7 46,6 45,1 Des pays arabes 32,7 44,6 31,2 38,5 39,1 37,8 Enquête Fondation Nord-Est, janvier-février 2002,7000 personnes interrogées

Cependant, la méfiance à l’égard des Arabes ne semble pas avoir les mêmes significations et les mêmes effets politiques que ceux qu’on a observés à propos de l’attitude à l’égard des immigrés en général et de l’élargissement. Plus précisément, les peurs soulevées par l’immigration en tant que menace à l’ordre public et à la sécurité personnelle sont liées de façon plus étroite et directe à la défiance à l’égard des Arabes qu’à l’égard des autres provenances géographiques, alors que l’association avec la position politique est plus lâche : la défiance à l’égard des Arabes augmente (modérément) chez ceux qui se disent de droite, mais pas chez ceux qui refusent de se donner une étiquette politique. Néanmoins, la confiance dans les Arabes croît avec l’acceptation de l’élargissement, de façon plus claire et plus directe que la confiance dans les personnes qui proviennent des Balkans et des pays de l’Est. D’un autre côté, dans l’opinion publique des deux pays d’Europe de l’Est où a été conduit le sondage (Pologne et Hongrie), les pays arabes suscitent des attitudes de même sens, mais la confiance à l’égard des Arabes y est encore plus faible, ne dépassant pas 15% de l’échantillon. Le sentiment qu’inspirent les Arabes dans l’opinion publique de l’UE revêt un sens différent. Il évoque une inquiétude globale et dessine une Europe dont les murailles ne « se ferment » pas seulement vers l’Est, mais plus encore vers le Sud. Autrement dit, en Méditerranée. C’est encore plus net si l’on examine les résultats pays par pays ou région par région.
Les États membres dans lesquels la défiance à l’égard des Arabes est la plus élevée, en effet, ne sont pas ceux où la présence des immigrés, en particulier musulmans, est la plus forte mais, exactement à l’inverse, l’Espagne et l’Italie. Alors qu’en Allemagne, au Royaume-Uni et surtout en France, où la présence des immigrés, notamment arabes, est beaucoup plus forte, le degré de confiance à leur égard est beaucoup plus élevé. La défiance à l’égard des Arabes saisit donc surtout les pays d’immigration récente, où la question du dialogue des groupes sociaux de cultures et de religions différentes a des racines et une histoire plus courtes et plus fragiles – pays qui par ailleurs sont les plus exposés à l’immigration en provenance de l’Afrique du Nord. Si maintenant on descend au niveau infra-national, on s’aperçoit que les régions où ce sentiment est le plus répandu sont généralement les plus méridionales. Le Sud de l’Italie, celui de l’Espagne (mais aussi, dans ce pays, le Nord-Ouest, avec la Galice) et, en France, les régions pyrénéennes et le Sud en général. La Méditerranée devient ainsi un « fossé » séparant l’Europe du monde extérieur, précisément dans les zones où le consensus à l’égard de l’élargissement est le plus convaincu et le plus large.
 
Opaque Méditerranée
 
 
L’immigration est donc source de divisions politiques et géopolitiques dans l’opinion publique européenne, mais avec des logiques et des significations différenciées. D’un côté, en tant que cause de peurs ou d’inquiétudes, renforcées et élargies par les entrepreneurs politiques de la nouvelle droite populiste, elle contribue à fermer les frontières de l’Europe à l’Est, produisant un syndrome qui s’oppose au renforcement et surtout à l’élargissement de l’Union. De l’autre, si l’on observe son impact en fonction des provenances, elle donne à penser que le « conflit des civilisations » [7] tant évoqué de nos jours (généralement à tort et à travers) est en train, dans une certaine mesure, de se frayer un chemin. Une attitude de stigmatisation ou de méfiance à l’égard des Arabes se dessine. Elle ne revêt d’ailleurs pas de dimensions dramatiques, comme le montre le degré limité d’inquiétude suscité par l’immigration dans l’UE pour raisons culturelles ou religieuses, par comparaison avec les autres motifs d’hostilité : insécurité et chômage. Reste que les indices de cette division, approfondie par la crise internationale consécutive aux attentats du 11 septembre, sont aujourd’hui évidents et frappent surtout les pays et les régions qui se projettent en Méditerranée. Celle-ci tend ainsi à devenir plus large, plus opaque : un nouveau mur, qui se substitue partiellement à celui qui, il ya quelques années, divisait l’Europe en deux. Un mur qui comprime et rétrécit l’Europe.
Traduit de l’italien par Rachel Bouyssou
 
NOTES
 
[1] La bibliographie sur ce point est pour ainsi dire infinie. Limitons-nous à signaler, sur le rapport entre immigration et opinion publique en ce qui concerne l’aire méditerranéenne : « Enjeux migratoires en Europe du Sud », dossier publié par Pôle Sud, n° 11,1999; et A. Venturini, Le migrazioni e i paesi sudeuropei, Turin, Utet, 2002.
[2] Voir I. Diamanti, « Vecchi e nuovi muri », liMes, n°3,2001; ainsi que N. Gnesotto, « L’Union européenne entre terrorisme et élargissement », Critique internationale, n° 17,2002, article dans lequel sont bien éclaircies les tensions et les diverses logiques de l’après-11 septembre, entre contrôle « sécuritaire » mondial et négociation internationale.
[3] Sur la définition et l’évolution du néopopulisme en Europe, nous renvoyons surtout, parmi une ample bibliographie, à Y. Meny et Y. Surel, Par le peuple et pour le peuple, Paris, Le Seuil, 2000; G. Hermet, Le populisme dans le monde, Paris, Fayard, 2001 ; M. Canovan, Populism, New York, Harcourt Brace, 1981 ; P. Perrineau, Le symptôme Le Pen, Paris, Fayard, 1997 ; A. Mastropaolo, Antipolitica, Naples, L’ancora del Mediterraneo, 2000; B. Luverà, Il Dottore H. Haider e la nuova destra europea, Turin, Einaudi, 2000.
[4] Le manifeste de ce genre de position est le pamphlet d’Oriana Fallaci, La rage et l’orgueil, Paris, Plon, 2002.
[5] Cette enquête, réalisée par la Fondation Nord Est de Venise, en est à sa troisième édition annuelle. La série de sondages de janvier-février 2002 examinée ici a été effectuée par sept instituts de sondages, sur un échantillon de 7 000 personnes, statistiquement représentatif de la population de ces pays, par téléphone pour les cinq pays de l’UE, de vive voix dans les deux autres; le tout a été coordonné par l’institut Pragma de Rome. Nous nous intéresserons surtout ici aux réponses recueillies dans les cinq États membres. Pour une comparaison avec les éditions précédentes de l’enquête, nous renvoyons à I. Diamanti, « Immigration et citoyenneté en Europe », Critique internationale, n° 8, juillet 2000.
[6] Nous avons utilisé à cette fin des stéréotypes récurrents dans le langage et le sens communs, que chaque institut de sondage a « transcrits » dans la langue de chaque pays.
[7] S.P. Huntington, « The clash of civilisations », Foreign Affairsn° 3,1993.
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[2]
Voir I. Diamanti, « Vecchi e nuovi muri », liMes, n°3,2001;...
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Sur la définition et l’évolution du néopopulisme en Europe,...
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[4]
Le manifeste de ce genre de position est le pamphlet d’Oria...
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