2003
Critiques internationales
Argentine : une débâcle fédérale
Marie-France Prévôt-Schapira
professeur à l’Université ParisVIII et à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine. E-mail : schapira@ivry.cnrs.fr
Après dix années de réformes économiques néolibérales, l’Argentine est en
faillite : 15 millions de pauvres, soit 40% de
la population du pays, un chômage de plus de 20%, une dette de 140 milliards de
dollars, une classe moyenne laminée. On a beaucoup évoqué, pour l’expliquer, le
rôle des bailleurs de fonds dans une réforme de l’État impliquant des licenciements
massifs, les conditions léonines imposées par les entreprises étrangères dans la
privatisation des grands services publics, la corruption qui a gangrené les institutions,
le carcan que représentait l’arrimage du peso au dollar. La question fédérale a été,
en revanche, peu abordée. Or la dimension territoriale et fédérale des réformes néo-libérales est essentielle pour éclairer l’effondrement économique du pays.
Les réformes mises en œuvre dans les années quatre-vingt-dix se sont appuyées
sur deux mécanismes liés entre eux : la segmentation régionale des modèles de coalitions politiques et l’échelonnement du coût de l’ajustement. Elles n’ont pas été
appliquées de manière uniforme sur l’ensemble du territoire, mais se sont trouvées
modelées par l’économie politique du fédéralisme argentin, avec des « perdants »
et des « gagnants ». Leur coût social et politique a été, au début, plus élevé dans
les régions les plus urbanisées et les plus développées (les« espaces métropolitains »),
tandis que les petites provinces périphériques étaient provisoirement épargnées.
Les fédérations sont une forme territoriale d’organisation politique et de partage
du pouvoir qui permet de gérer la diversité. Mais les disparités de superficie et de
richesse des unités fédérées peuvent donner naissance à des dissensions qui corrodent leur solidarité. C’est le cas de l’Argentine, qui est composée de vingt-quatre
unités constitutionnelles – vingt-trois provinces auxquelles s’ajoute, depuis 1995,
la capitale– de poids économique et de tailles très disparates.
Selon le recensement de 2001, un peu moins de la moitié de la population du
pays – soit 36 millions d’habitants– se trouve regroupée dans la ville et la province
de Buenos Aires, un quart dans trois provinces de 2 à 3 millions d’habitants
chacune, et le reste dans dix-neuf provinces, dont neuf ne dépassent pas le demi-million d’habitants. Cette donnée est interprétée par beaucoup comme la raison
majeure des « errements » du fédéralisme argentin. Si ce déséquilibre entre Buenos
Aires et le reste du pays a toujours existé, il s’est considérablement amplifié depuis
le triomphe de l’idée fédérale ( 1853). Le système s’est mis en place à une époque
où les petites provinces historiques du Nord-Ouest faisaient contrepoids, par leur
peuplement et leur activité économique, à la province de Buenos Aires. Mais les
relations entre le centre et les périphéries, entre « la nation » et « les provinces »,
ont profondément évolué en cent cinquante ans de vie fédérale, le centre de gravité du pays se déplaçant, à partir des années 1880, vers l’espace pampéen et le port
de Buenos Aires. Ce basculement a largement contribué à forger l’idée que les destinées nationales étaient dirigées depuis le centre.
Dans ce pays divisé politiquement, intégré socialement et très homogène culturellement, du moins jusqu’aux années quatre-vingt, les provinces disposent d’une
très large autonomie dans la définition de leur système politique, électoral et municipal. Toutefois, il existe une contrepartie de taille : le pouvoir de révocation des gouvernements provinciaux par le centre
[1] et leur forte dépendance fiscale. De fait, le
rôle central des gouverneurs dans la crise actuelle souligne le découplage croissant
entre le pouvoir économique concentré dans l’espace central et le pouvoir politique
des périphéries. D’aucuns parlent même d’une sorte de retour, sous la pression de
la crise, à une organisation pré-nationale caractérisée par la primauté des gouverneurs.
Cette dissociation s’est appuyée à la fois sur les structures clientélaires des deux
grands partis (UCR et PJ) et sur les particularités du système électoral de l’Argentine,
l’un des pays fédéraux qui donnent le plus de poids aux petites unités fédérées. Les
provinces les plus pauvres et les moins peuplées ont pu ainsi se constituer en majorité d’appui ou de blocage dans le dispositif de la réforme de l’État et de l’ajustement.
Les deux Argentine, ou la force des représentations
En Argentine, le fédéralisme a une forte résonance dans la mémoire collective. Le
mot appartient au vocabulaire politique, culturel et identitaire de la nation. Dans
ce pays qui ne connaît pas les problèmes ethniques, linguistiques ou de nationalités de beaucoup d’autres États fédéraux, l’acuité de la question fédérale fait écho
à la difficile création de l’État-nation. Ce n’est qu’après de longues luttes entre Fédéralistes et Unitaires au lendemain de l’indépendance ( 1810) que s’est mis péniblement
en place un fédéralisme d’agrégation pour réunir à la ville et à la province de
Buenos Aires les provinces jalouses de leur autonomie et de leurs spécificités. Plus
de la moitié d’entre elles – les quatorze provinces historiques– préexistaient à cet
État, qu’elles n’ont accepté qu’après trois décennies de guerre civile. « La conséquence de cette lutte est la création de deux “pays” sous l’apparence d’un seul : l’Étatmétropole, Buenos Aires, et le pays vassal, les provinces de l’Intérieur »
[2].
Le discours sur une telle dualité irréductible imprègne les lectures du politique
et de l’espace. L’opposition entre le port et l’intérieur se superpose à d’autres clivages qui ne se recouvrent pas (ou plus forcément), mais qui ont donné lieu à une
construction sémantique opposant unitaires/fédéralistes, civilisation/barbarie,
ville/campagne, centre/périphérie, jacobins/caudillos, et plus tard, dans une certaine
mesure, radicaux/péronistes.
Jusqu’aux années trente, le fédéralisme a été traversé par trois grands débats :
le choix de Buenos Aires comme capitale fédérale en 1880, les interventions
répétées du pouvoir central dans les provinces, et l’élaboration d’un nouveau système électoral en 1910. Ensuite, la question passe au second plan sous l’effet de
la grande crise qui va changer le modèle de développement et les formes de régulation institutionnelle. Le processus de centralisation qui s’était déjà amorcé avec
le développement du modèle agro-exportateur ( 1880-1930) s’accentue avec les
populismes – celui de Yrigoyen dans les années vingt puis celui de Peron après la
Seconde Guerre mondiale–, dont les bases étaient en cours de constitution accélérée en milieu urbain et plus particulièrement dans la capitale. La structuration
corporatiste de la société vient alors parfaire la construction d’un territoire « en
entonnoir », où tout converge vers Buenos Aires et l’espace central.
Les analyses sur le « dévoiement » du système fédéral et sur ses conséquences
territoriales ont varié selon les auteurs et les époques, mais elles relèvent toutes d’une
même représentation du territoire, celle d’un espace sur lequel pèse une double fatalité : la présence d’une ville « monstrueuse » qui « vampirise » le pays (la « tête
de Goliath », écrivait E. Martinez Estrada en 1946) en face du vide patagonien et
de provinces historiques en crise. Ce discours s’inscrit dans la tradition fédéraliste
du XIXe siècle. Toutefois, avec le modèle d’industrialisation par substitution
d’importation à partir des années quarante, le débat sur le fédéralisme vient se
confondre, ou plutôt se fondre avec le thème du « déclin des économies régionales ».
Car c’est entre 1930 et 1947 qu’affluent à la capitale plus d’un million de migrants
venus des provinces du Nord-Ouest, et que la dissymétrie s’amplifie entre l’espace
central et les provinces.
La question du financement respectif de l’État et des gouvernements provinciaux
s’est posée dès le XIX
e siècle. La première loi de
coparticipación, votée dans les
années trente sous la pression de la nécessité
[3], consacre l’abandon d’une partie des
pouvoirs fiscaux des provinces au profit de la nation. Depuis lors, la vieille rancœur
historique de celles-ci à l’égard du « centre » est toujours prête à renaître, surtout
lorsque diminue la capacité redistributrice de l’État. On retrouve ici la problématique
géographique désormais classique de l’équité au sein d’un espace présentant
d’amples différences et inégalités. La très grande hétérogénéité de provinces aux
intérêts parfois complémentaires, mais le plus souvent concurrents, explique que
les regroupements partisans l’aient souvent emporté sur les regroupements régionaux pour faire pression sur le centre, même si resurgit périodiquement l’idée
d’une grande province patagonienne ou celle d’une province du Nord.
La construction typologique en quatre groupes de provinces établie dans les
années soixante par le Conseil fédéral d’investissement (CFI) – et sur la base de
laquelle s’est fondée, un temps, la redistribution entre celles-ci– résulte des caractéristiques de l’espace argentin mais aussi des représentations qu’en ont les différents acteurs. Elle reflète, d’une part, la difficulté de trouver des critères qui rendent compte à la fois des écarts de superficie, de population et de niveau de vie,
d’autre part l’impossible accord entre les provinces, sinon celui imposé par le
« centre ». Des alliances se nouent et se dénouent en fonction des temps politiques
et économiques, donnant lieu à des combinaisons multiples. On peut cependant
distinguer différentes postures face à ce « fédéralisme coercitif ». Les provinces les
plus pauvres s’appuient sur l’idée traditionnelle que la nation doit « réparation »
( reclamo) au nom de la responsabilité historique du centre dans le déclin des « économies régionales ». Cette posture, caractéristique du péronisme de l’Intérieur, a
entraîné le vote d’une loi de Réparation historique sous le second gouvernement
péroniste ( 1973-1976). C’est à ce titre que certaines provinces (San Luis, San
Juan, La Rioja) ont bénéficié des politiques de promotion industrielle conduites
dans les années soixante-dix. Les provinces les plus riches, elles, dénoncent le « fédéralisme du gaspillage » ( federalismo del despilfarro) et l’insuffisance des impôts levés
par les petites provinces dépendantes du centre.
La province de Buenos Aires, la plus peuplée et la plus riche, occupe à cet égard
une position singulière. Elle a pris, dans les années quatre-vingt, le contre-pied de
l’orthodoxie de la pensée sur l’espace, en s’insurgeant à la fois contre « les aménageurs du vide » – c’est-à-dire l’industrialisation au-delà du 42e parallèle mise en
en œuvre durant la période développementiste– et contre les aides apportées aux
provinces du vieux noyau historique, aux dépens du Conurbano où se situe la plus
grande concentration de pauvres. Cette position posait à la fois la question du
choix des stratégies d’aménagement, celle du conflit redistributif entre les territoires de la nation, et celle des échelles de solidarité.
Le régime de « coparticipation » procède des actions des principaux acteurspolitiques : c’est la raison pour laquelle sa redéfinition a été soumise à la forte instabilité institutionnelle qui a caractérisé l’histoire du pays dans le dernier demi-siècle.
Après la dernière période de dictature militaire ( 1976-1983), durant laquelle les
provinces avaient été pénalisées, la revendication fédérale accompagne le processus
de redémocratisation pour la redéfinition du pacte fiscal. En 1988, dans un moment
d’extrême faiblesse du pouvoir du président Alfonsin et à l’issue de violents conflits
entre les provinces, péronistes, et le pouvoir fédéral, radical, une nouvelle loi de
coparticipation est votée. Elle se fonde toutefois sur des coefficients que le texte
non seulement ne justifie pas, mais en outre fixe une fois pour toutes : elle apparaît de la sorte comme ni équitable, ni transparente, ni évolutive. Si la masse fiscale transférée par la Fédération avantage l’ensemble des provinces, la répartition
interprovinciale pénalise les plus peuplées, en premier lieu celle de Buenos Aires.
Les cinq provinces les plus « développées » sont celles qui bénéficient des transferts les plus faibles par habitant. Àl’autre extrême, les provinces « défavorisées »
(
atrasadas) de Catamarca, de La Rioja et du Chaco sont les mieux dotées. Par rapport à des critères simples comme le chiffre de population ou le nombre de pauvres,
la loi présente de fortes incohérences. Si les différents régimes de
coparticipación se
sont toujours donné pour but le transfert de ressources des provinces riches vers
les provinces pauvres, l’absence d’un véritable contrôle de l’utilisation des fonds
a aboutià de profondes disparités de la dépense publique
percapita et entre les provinces, mettant en question l’efficacité et l’équité des politiques redistributives. Les
ressources propres, alimentées surtout par l’impôt sur le chiffre d’affaires des
entreprises (or, selon une enquête récente, 2% seulement des investissements des
cinq cents plus grandes entreprises argentines sont réalisés dans les provinces
pauvres), représentent une faible part des budgets provinciaux, sauf dans les provinces pétrolières (Neuquén et Santa Cruz) qui perçoivent directement les
royalties
payées par les compagnies productrices après la privatisation d’YPF
[4]. Cette situation
place les provinces dans une forte dépendance : entre 1985 et 1995, leurs dépenses
ont été financées à raison de 65% en moyenne par des impôts collectés au niveau
national. Dix d’entre elles se financent à moins de 15% : elles se caractérisent par
des dépenses courantes élevées, la faiblesse des investissements et un déficit chronique des finances publiques. La charge la plus lourde concerne les dépenses de
personnel, et elle est très inégalement répartie : il ya 33 employés publics pour mille
habitants en moyenne nationale, mais ce chiffre peut atteindre 70 dans les petites
provinces, voire 100 dans celle de La Rioja, contre 20 à 27 dans les plus développées.
Enfin, la loi de 1988 a créé les « apports du trésor national » (ATN), distribués de
manière discrétionnaire – et fort controversée– par le ministère de l’Intérieur
[5].
La solidarité fiscale à l’heure du libéralisme
Dans le contexte économique désastreux de la fin de la présidence Alfonsin, les dispositifs redistributifs incohérents mis en place par la loi de 1988 ont vite tourné
court, emportés par les effets de l’impôt inflationniste. Les provinces en difficulté
émettent alors des bons provinciaux pour compenser la baisse de leurs recettes,
contribuant ainsi à l’augmentation de la dépense publique. Aussi, lorsque s’amorce
le tournant néolibéral, les provinces sont-elles au centre de ce que l’on appelle, dans
le jargon des bailleurs de fonds, les réformes de la première et de la deuxième
génération. On revient alors sur le régime de 1988 qui avait instauré un système
de transfert vers les provinces sans obligation de résultats.
À partir de 1991, la stabilité monétaire assurée par le currency board permet de
suivre les budgets des provinces et met à nu les déficiences de leur gestion. Dans
une conjoncture de reprise économique est mise en œuvre une double réforme, dans
le droit fil du « fédéralisme fiscal » et des prescriptions de la Banque mondiale. La
loi de 1988 n’est pas abrogée mais elle est fortement modifiée par deux décrets (1992
et 1993) qui garantissent un minimum de ressources aux provinces mais en affectent
une partie à des usages spécifiques, notamment aux services de santé et d’éducation alors transférés aux provinces. Pour l’équipe de Domingo Cavallo, il s’agit
d’éviter ce qui s’était passé au Brésil, où les gouverneurs des États avaient utilisé
les pouvoirs que leur donnait la Constitution de 1988 pour faire financer leur
déficit par les banques des États, mettant en péril la politique du gouvernement
central.
Toutefois, la réforme de l’État conduite par l’équipe Cavallo a été territorialement
sélective. Ce sont les régions « métropolitaines » ou, pour reprendre la terminologie du CFI, les « provinces développées », qui ont le plus souffert de la réforme
[6].
En revanche, dans les dix-neuf autres provinces, les fonds fédéraux qui continuaient d’affluer ont différé la réforme de l’État que l’on imposait ailleurs.
Le fédéralisme électoral : le poids des petites provinces
Du fait de la prépondérance démographique, économique et culturelle de la grande
région de Buenos Aires, on a tendance à sous-estimer le rôle politique des « petites »
provinces. Or ces dernières sont beaucoup plus surreprésentées politiquement
que dans la plupart des États fédéraux. Au Sénat, elles occupent plus des trois
quarts des sièges. Le nombre de voix nécessaire à l’élection d’un sénateur est deux
cent quatorze fois plus élevé dans la province de Buenos Aires ( 13 millions
d’habitants) que dans la Terre de Feu ( 59 000 habitants). Certes, la surreprésentation des petites unités à la Chambre haute est au principe même du fédéralisme.
Mais on la retrouve au niveau de la Chambre des représentants. Le système de l’élection à la proportionnelle a été plusieurs fois modifié par l’élévation du nombre minimum de députés par province, qui est passé à deux puis trois sous le premier péronisme, puis cinq sous la dernière dictature militaire. Ce système, assez rare dans
les fédérations si l’on excepte le voisin brésilien où il existe un minimum (huit) et
un maximum (soixante-dix) de députés par État fédéré, conduit à s’interroger sur
le poids croissant des petites provinces dans le système politique argentin.
Dans la construction fédérale électorale, la métropole se trouve en position
« périphérique ». Cette relation se répète à l’échelle de la province de Buenos Aires,
où les municipes du Conurbano sont sous-représentés. Depuis la réforme constitutionnelle de 1994 qui instaure la proportionnelle pour l’élection présidentielle,
celle-ci se décide au centre tandis que les assemblées sont élues à la périphérie.
L’Argentine présente ainsi une redistribution très forte vers l’Interior et une existence politique amoindrie et fragmentée de la région métropolitaine, en dépit du
poids économique considérable de cette dernière.
La force de l’économie politique de la présidence Ménem ( 1989-1999) a été la
capacité de ce dernier à segmenter les coalitions au sein de son propre parti péroniste en jouant de cette remarquable dissociation entre les territoires politiques et
économiques. La mise en place de la réforme s’est appuyée sur un facteur essentiel,
le clientélisme, en prenant soin de distinguer les régions métropolitaines, aux
bases politiques instables et dans lesquelles les « coûts de transaction » étaient bien
plus élevés, des fiefs péronistes de l’Interior.
On oublie trop souvent l’importance des réseaux péronistes provinciaux, dont
la dynamique a été en partie masquée par la présence des grands bastions ouvriers
et syndicaux de la banlieue de Buenos Aires et le discours ouvriériste/populaire et
national du péronisme. La force de ces réseaux locaux résulte d’une alliance pragmatique avec les partis conservateurs provinciaux fondée sur un échange entre, d’un
côté, la possibilité de maintenir un électorat captif autour de la fonction publique
provinciale et, de l’autre, des mesures de protection économique et de ressources
assurées par le centre aux clans familiaux et caudillos locaux. Ce solide ancrage
local et régional des réseaux et l’existence d’une ingénierie électorale complexe au
niveau provincial expliquent la permanence, voire l’invincibilité électorale du
péronisme. Durant les années quatre-vingt-dix, années du démantèlement de
l’État-providence, les petites provinces ont été, comme dans le passé, un contre-poids aux aléas électoraux des zones métropolitaines plus fortement pénalisées
par le tournant libéral. Car la réforme de l’État a supprimé un demi-million d’emplois dans la fonction publique nationale, massivement concentrée dans les régions
métropolitaines et plus particulièrement dans celle de Buenos Aires, mais a préservé l’emploi public régional sur lequel se construisent les réseaux clientélaires des
provinces. Il est vrai toutefois que celles-ci connaissent des évolutions contrastées.
La décentralisation « compétitive » a indéniablement soumis l’économie nationale à des tensions accrues entre les différentes régions. Dès 1993, l’explosion
sociale dans la province de Santiago del Estero vient rappeler l’extrême vulnérabilité des « économies régionales » et l’importance de l’emploi public dans le maintien de la paix sociale. Dans les provinces « caudillistes » se sont maintenus écoles
et hôpitaux publics, tandis que, dans les espaces métropolitains, notamment dans
la capitale, la privatisation des services de santé et d’éducation a avancé à grands pas.
Toutefois, la réduction des transferts aux provinces pour faire face au financement
du système réformé de retraite ( 1994) et leur endettement croissant gagé sur les
revenus de la coparticipation ne permettent plus à beaucoup d’entre elles d’assurer
une couverture équitable des services décentralisés de santé et d’éducation. Les politiques libérales ont engendré des logiques régionales différentes. Les régions « pros-pères », celles qui ont bénéficié de la relance et des investissements étrangers,
ouvertes sur l’économie mondiale et où dominent la finance et des services, ont
contribué à donner une idée fausse de la « relance » ménemiste. Les inégalités sont
allées en s’aggravant, ainsi que l’endettement des provinces, lorsque la priorité
donnée, à partir de 1997, à la réduction du déficit budgétaire (déficit zéro) s’est
traduite par des changements importants dans la répartition de la dépense publique.
La fronde des gouverneurs
En mettant en évidence les déficits structurels, jusqu’alors masqués par l’inflation,
le principe de convertibilité arrimant le peso argentin au dollar ( currency board) a
rendu plus visibles les enjeux et les tensions entre le centre et les périphéries, car
la stabilité monétaire accroît le contentieux concernant la répartition des revenus
fédéraux : les restrictions budgétaires nécessaires à l’équilibre des finances publiques
opposent le gouvernement aux provinces. Certes, le nouveau pacte fiscal signé en
1992 avait assuré un certain niveau de transfert et également un meilleur recouvrement fiscal. Mais la forte contraction de l’économie argentine (sortie de capitaux et chute des dépôts bancaires) qui suit la crise mexicaine de 1994 approfondit
la crise budgétaire et l’étend à l’ensemble des provinces. Certaines d’entre elles
(Cordoba, Catamarca) voient réapparaître les « bons » pour payer les commerçants
et les employés publics. Toutes, même celles qui avaient affiché une volonté de résistance à la privatisation des entreprises publiques provinciales (eau, électricité,
banque), s’engagent dans cette voie pour faire face aux dépenses courantes.
Tant que le centre a pu redistribuer, un équilibre plus ou moins précaire a été
maintenu. Toutefois, les tensions ont été de plus en plus perceptibles dans les provinces qui connaissaient une détérioration croissante de leur économie et qui,
périodiquement, ne pouvaient plus payer leurs employés publics. L’aggravation des
conflits lors de la récession de 1995 reflète la difficulté des autorités provinciales
à réduire leurs dépenses, dès lors que les transferts assurés par le centre diminuent.
Si bien que la fin de la période ménemiste a vu croître une hostilité sourde des gouverneurs, retranchés dans leur territoire où se construit leur légitimité politique,
en décalage ou en opposition avec les politiques néolibérales menées au centre.
Ces logiques chaotiques et divergentes s’accentuent avec la réduction de la
dépense publique à partir de 1998, contribuant à affaiblir les institutions et à
réduire la marge de manœuvre du président élu en 1999, Fernando de La Rua, face
à des provinces en majorité péronistes. Le gouvernement de l’Alianza, qui s’était
engagé à verser 1,3 milliard de pesos par mois en 2000 et 2001, est incapable, dès
la fin de l’année 2000, d’honorer ses engagements, provoquant une fronde ouverte
des gouverneurs, bien décidés à s’opposer au « verrouillage » de la dépense
publique. La décision de la province de Buenos Aires, en août 2001, d’émettre des
bons – les patacones– pour payer ses employés publics donne un caractère à la fois
quasi officiel et subversif à la circulation de monnaies parallèles. Plusieurs gouverneurs vont même jusqu’à proposer d’unifier les monnaies provinciales, en créant
l’argentino. La fin de la convertibilité est marquée par un processus de désintégration
profonde : la récession économique, l’évasion fiscale et la partie de bras de fer
entre les provinces et le gouvernement central entraînent la paralysie totale de
l’action publique. Les premiers barrages routiers ( piquetes) ont eu lieu, en 1996, dans
les petites villes pétrolières des provinces de Neuquén et de Salta, condamnées à
mort par les licenciements massifs consécutifs à la privatisation de YPF. De là, les
mouvements de piqueterosse sont étendus à l’ensemble du pays et ont constitué des
bases combatives dans les banlieues de Buenos Aires.
Les chocs subis par l’économie argentine ont exacerbé les disparités. Celles-ci
ont débouché sur des politiques locales qui n’ont plus de cohérence entre elles. Un
exemple en est fourni par la solidarité des syndicats et des entreprises des provinces
patagoniennes, qui se rassemblent contre le gouvernement central lorsque ce
dernier envisage un prélèvement fiscal sur les compagnies pétrolières (avril 2002).
Lorsque le centre n’est plus capable de conduire une politique de transferts, permettant un certain rééquilibrage, le pays bascule dans ce que JacquesSapir a qualifié de « risque systémique ». La paralysie progressive de l’économie à partir de
1998 a révélé ce risque systémique et la perte de légitimité du pouvoir soumis à des
pressions contradictoires.
·
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[1]
Ce pouvoir d’intervention inscrit dans la Constitution de 1853 (suspension des élus provinciaux par le pouvoir central
en cas de troubles) a jadis été très utilisé (101 interventions entre 1860 et 1930).
[2]
Juan Bautista Alberdi, père de la Constitution de 1853, cité par Diana Quattrocchi-Woisson, « Le modelage historique
de la mémoire nationale argentine. Une identité brisée », dans F.X. Guerra,
Mémoires en devenir. L’Amérique latine XVIe-XIXe siècle, Bordeaux, Maison des pays ibériques, 1994.
[3]
Le système est mis en place non pas pour réduire les disparités mais pour permettre au gouvernement fédéral de lever
les impôts après la crise de 1930
[4]
Contrairement à celles du Mexique et du Venezuela, la Constitution de l’Argentine reconnaît aux provinces la propriété
de leurs ressources naturelles.
[5]
Les ATN furent créés pour faire face à des situations de détresse financière des gouvernements provinciaux. La publication
récente des sommes attribuées entre 1991 et 2001 fait apparaître que, jusqu’en 1999, presque un tiers du total est allé à la
province de La Rioja, d’où le président Ménem est issu. Toutefois, à partir de 1999, les sommes sont attribuées en priorité
aux municipalités
aliancistas du
Conurbano.
[6]
. Elles sont au nombre de quatre (Buenos Aires, Santa Fé, Cordoba et Mendoza) et concentrent 70% de la population et
du PIB. La région métropolitaine de Buenos Aires a accueilli, entre 1990 et 1997, plus de la moitié des investissements étrangers
directs entrés dans le pays.