Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629698
178 pages

p. 6 à 7
doi: en cours

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no 18 2003/1

2003 Critiques internationales

France-Allemagne : le grand examen

Roger de Weck éditorialiste à Berlin. E-mail : rogerdeweck@aol.com
La relance franco-allemande est-elle un désir ou une réalité ? Au lendemain de l’accord sur la Politique agricole commune (PAC) entre le président de la République, Jacques Chirac, et le chancelier fédéral, Gerhard Schröder, nombre d’observateurs se sont félicités du retour de ce que, depuis belle lurette, on n’osait plus appeler le couple franco-allemand. Or il s’agit pour l’essentiel d’un accord de marchands de tapis. Ni le financement de l’Union européenne, ni les réformes pourtant indispensables de la PAC (qui accapare près de la moitié du budget de l’UE) n’en sont l’objet. Il n’ya pas aujourd’hui de grand projet franco-allemand. Àl’approche de l’élargissement, on a trouvé pour les trois années à venir un modus vivendi en matière de dépenses agricoles. On bricole et bâcle de part et d’autre.
Le va-et-vient à propos de l’achat d’avions de transport Airbus pour la Bundeswehr en est l’illustration. Sur ce point, la RFA s’efforce d’être européenne mais n’en a plus les moyens vu son endettement. Or la France attend de l’Allemagne qu’elle paie, comme par le passé. L’accord sur la PAC en est l’illustration. Mais ce n’est pas de cette façon que l’on redonnera force au moteur franco-allemand.
Car, depuis la réunification en 1990, la RFA est surmenée. L’effort qu’elle a – et qu’elle aura– à fournir est gigantesque. Chaque année, l’Allemagne de l’Ouest transfère près de 5% de son produit intérieur brut en Allemagne de l’Est, qui est en fait un grand Mezzogiorno ou, pour être plus précis, un assemblage d’une dizaine de « Mezzogiorni ». En douze ans, l’État a déboursé 850 milliards d’euros pour maintenir le niveau de vie des Allemands de l’Est de façon artificielle. Il finance la consommation, sans parvenir à créer une dynamique comme ce fut le cas dans les années cinquante lors du « miracle économique allemand ». La RFA n’a pas le choix. Mais cela pèse sur la croissance et les investissements : une Allemagne de l’Ouest qui aurait pu réinvestir ces 850 milliards d’euros à l’Ouest, qui les aurait fait fructifier, serait aujourd’hui en tout autre posture.
Tant que la France ne voudra pas tenir compte de ce changement fondamental, les deux pays devront se contenter de gérer leurs relations, sans ambition. Ils seront incapables de prendre des initiatives de longue haleine comme le firent Valéry Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt avec le Système monétaire européen, François Mitterrand et Helmut Kohl avec l’Acte unique et le lancement de l’euro.
Qui veut relancer les relations franco-allemandes doit les repenser, chercher d’autres donnant-donnant. Or, vu de Berlin, Paris s’en tient à une politique du statuquo. La France poursuit le triple but de préserver son avance par rapport à la RFA sur la scène internationale, de défendre bec et ongles les avantages qu’elle tire de la PAC et de faire perdurer en Europe l’intergouvernementalisme.
Quand les relations intergouvernementales qui prévalent au sein de l’UE touchent à leurs limites, il n’y a d’autres solutions que le centralisme, auquel personne ne songe, et le fédéralisme, auquel la RFA est accoutumée. C’est dire que l’Allemagne envisage assez aisément les réformes auxquelles l’UE n’échappera pas si elle veut aller de l’avant. Tandis que la France s’interroge. De surcroît, les Allemands, qui n’ont ni siège permanent au Conseil de sécurité ni bombe atomique, ont bien moins de souveraineté à perdre.
Et, de fait, il n’y a pas de plans franco-allemands pour la Politique extérieure et de sécurité commune (PESC), la relation avec les États-Unis, la relance économique ou la réforme de l’UE. Dans ces conditions, un nouveau traité d’amitié francoallemande en janvier 2003, tel que l’envisageait Jacques Chirac pour les quarante ans du Traité de l’Élysée, ne serait qu’un leurre. Pourquoi passer un contrat quand on est en panne de projets ?
Mais l’accord agricole, qui a brusqué les Britanniques habitués à ce que Français et Allemands fassent du surplace, pourrait-il inciter les deux pays à faire preuve d’un peu plus de volontarisme ? Ce n’est pas exclu, car la France et l’Allemagne exercent une force surprenante dès lors qu’elles s’entendent : le moindre arrangement entre deux pays dont les modes de penser et d’agir sont si diamétralement opposés préfigure les compromis européens. Quand la France et la RFA se trouvent, il y a fait accompli. Les Britanniques l’ont appris à leurs dépens.
Est-ce à dire que Paris et Berlin chercheront et trouveront une entente à michemin entre l’intergouvernementalisme et le fédéralisme ? La montée en première ligne du ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, qui représente désormais le gouvernement fédéral à la Convention européenne, est de bon augure. Et, du côté français, Jacques Chirac n’a plus qu’un quinquennat pour entrer dans l’histoire; il passera aux oubliettes s’il se satisfait de marchandages agricoles. Quelle est son ambition ? Et celle de nombre de ses conseillers qui sont plus « européens » que lui ? Le grand examen franco-allemand sera celui de la Convention. C’est alors qu’on saura s’il y a véritablement une relance franco-allemande.
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