2003
Critiques internationales
France-Allemagne : le grand examen
Roger de Weck
éditorialiste à Berlin. E-mail : rogerdeweck@aol.com
La relance franco-allemande est-elle un désir
ou une réalité ? Au lendemain de l’accord
sur la Politique agricole commune (PAC)
entre le président de la République, Jacques Chirac, et le chancelier fédéral,
Gerhard Schröder, nombre d’observateurs se sont félicités du retour de ce que,
depuis belle lurette, on n’osait plus appeler le couple franco-allemand. Or il s’agit
pour l’essentiel d’un accord de marchands de tapis. Ni le financement de l’Union
européenne, ni les réformes pourtant indispensables de la PAC (qui accapare près
de la moitié du budget de l’UE) n’en sont l’objet. Il n’ya pas aujourd’hui de grand
projet franco-allemand. Àl’approche de l’élargissement, on a trouvé pour les trois
années à venir un modus vivendi en matière de dépenses agricoles. On bricole et bâcle
de part et d’autre.
Le va-et-vient à propos de l’achat d’avions de transport Airbus pour la Bundeswehr
en est l’illustration. Sur ce point, la RFA s’efforce d’être européenne mais n’en a
plus les moyens vu son endettement. Or la France attend de l’Allemagne qu’elle
paie, comme par le passé. L’accord sur la PAC en est l’illustration. Mais ce n’est
pas de cette façon que l’on redonnera force au moteur franco-allemand.
Car, depuis la réunification en 1990, la RFA est surmenée. L’effort qu’elle a
– et qu’elle aura– à fournir est gigantesque. Chaque année, l’Allemagne de l’Ouest
transfère près de 5% de son produit intérieur brut en Allemagne de l’Est, qui est
en fait un grand Mezzogiorno ou, pour être plus précis, un assemblage d’une
dizaine de « Mezzogiorni ». En douze ans, l’État a déboursé 850 milliards d’euros
pour maintenir le niveau de vie des Allemands de l’Est de façon artificielle. Il
finance la consommation, sans parvenir à créer une dynamique comme ce fut le
cas dans les années cinquante lors du « miracle économique allemand ». La RFA
n’a pas le choix. Mais cela pèse sur la croissance et les investissements : une Allemagne de l’Ouest qui aurait pu réinvestir ces 850 milliards d’euros à l’Ouest, qui
les aurait fait fructifier, serait aujourd’hui en tout autre posture.
Tant que la France ne voudra pas tenir compte de ce changement fondamental,
les deux pays devront se contenter de gérer leurs relations, sans ambition. Ils seront
incapables de prendre des initiatives de longue haleine comme le firent Valéry
Giscard d’Estaing et Helmut Schmidt avec le Système monétaire européen, François
Mitterrand et Helmut Kohl avec l’Acte unique et le lancement de l’euro.
Qui veut relancer les relations franco-allemandes doit les repenser, chercher
d’autres donnant-donnant. Or, vu de Berlin, Paris s’en tient à une politique du
statuquo. La France poursuit le triple but de préserver son avance par rapport à la
RFA sur la scène internationale, de défendre bec et ongles les avantages qu’elle tire
de la PAC et de faire perdurer en Europe l’intergouvernementalisme.
Quand les relations intergouvernementales qui prévalent au sein de l’UE
touchent à leurs limites, il n’y a d’autres solutions que le centralisme, auquel
personne ne songe, et le fédéralisme, auquel la RFA est accoutumée. C’est dire que
l’Allemagne envisage assez aisément les réformes auxquelles l’UE n’échappera
pas si elle veut aller de l’avant. Tandis que la France s’interroge. De surcroît, les
Allemands, qui n’ont ni siège permanent au Conseil de sécurité ni bombe atomique,
ont bien moins de souveraineté à perdre.
Et, de fait, il n’y a pas de plans franco-allemands pour la Politique extérieure et
de sécurité commune (PESC), la relation avec les États-Unis, la relance économique
ou la réforme de l’UE. Dans ces conditions, un nouveau traité d’amitié francoallemande en janvier 2003, tel que l’envisageait Jacques Chirac pour les quarante
ans du Traité de l’Élysée, ne serait qu’un leurre. Pourquoi passer un contrat quand
on est en panne de projets ?
Mais l’accord agricole, qui a brusqué les Britanniques habitués à ce que Français et Allemands fassent du surplace, pourrait-il inciter les deux pays à faire preuve
d’un peu plus de volontarisme ? Ce n’est pas exclu, car la France et l’Allemagne
exercent une force surprenante dès lors qu’elles s’entendent : le moindre arrangement
entre deux pays dont les modes de penser et d’agir sont si diamétralement opposés
préfigure les compromis européens. Quand la France et la RFA se trouvent, il y a
fait accompli. Les Britanniques l’ont appris à leurs dépens.
Est-ce à dire que Paris et Berlin chercheront et trouveront une entente à michemin entre l’intergouvernementalisme et le fédéralisme ? La montée en première
ligne du ministre allemand des Affaires étrangères, Joschka Fischer, qui représente désormais le gouvernement fédéral à la Convention européenne, est de bon
augure. Et, du côté français, Jacques Chirac n’a plus qu’un quinquennat pour
entrer dans l’histoire; il passera aux oubliettes s’il se satisfait de marchandages agricoles. Quelle est son ambition ? Et celle de nombre de ses conseillers qui sont plus
« européens » que lui ? Le grand examen franco-allemand sera celui de la Convention. C’est alors qu’on saura s’il y a véritablement une relance franco-allemande.