Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629698
178 pages

p. 65 à 79
doi: en cours

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no 18 2003/1

2003 Critiques internationales

Monsieur Homais, les guides de montagne et le maître nageur

Variations sur la négation des risques climatiques

Jean-Charles Hourcade directeur du CIRED, Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CNRS), et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Venance Journé chercheur au CIRED.
 
BJORN LOMBORG The Skeptical Environmentalist Cambridge University Press, 2001.
 
 
A l’automne 2002, les médias français se sont fait l’écho de thèses contestant lesalertes sur les risques climatiques. Le context s’y prête après le rejet par le président Bus du Protocole de Kyoto. Et l’enjeu n’est pas mince : ce sujet fait désormais partie des questions qui structurent le débat sur la double question du multilatéralisme et de l’émergence de régulations internationales encadrant une mondialisation économique qui ne se réduirait pas à la seule libéralisation des marchés.
Ces thèses sont formulées par des amateurs éclairés (politologue, professeur d’économie, journaliste scientifique, ingénieur) [1] et c’est peut-être pourquoi l’ouvrage le plus souvent cité est un livre déjà relativement ancien de Bjorn Lomborg, publié au Danemark en 1998, puis en 2001 dans une version anglaise quelque peu révisée, sous le titre « L’écologiste sceptique », suivi d’un sous-titre témoignant d’une remarquable certitude : « La mesure de l’état réel du monde » [2]. Le livre s’en prend aux Cassandre que seraient les courants écologistes, les organisations internationales, Bill Clinton ou la plupart des scientifiques. Rédigé par un professeur de statistiques [3] ancien militant de base de Greenpeace, il apparaît comme caution scientifique dans des articles comme celui de Claude Allègre dans L’Express, qui le présente comme un « examen soigneux de toutes les données mondiales disponibles » dont « la conclusion est claire et convaincante » [4].
Le livre de Lomborg peut être perçu comme une dénonciation salutaire du politiquement correct. Nous-mêmes, comme l’écrasante majorité des scientifiques travaillant sur les questions d’environnement planétaire, avons été maintes fois agacés par des postures catastrophistes dont les médias se faisaient les relais. Mais il se trouve que le contenu et la forme de cette contre-attaque médiatique sur l’« imposture verte », au-delà de la critique de courants idéologiques sur lesquels nous n’avons pas à nous prononcer, aboutit à saper les conditions mêmes d’un traitement lucide et démocratique de ces problèmes.
Derrière un amoncellement de chiffres et de références dont l’évaluation prendrait des semaines à plusieurs spécialistes, le livre de Lomborg repose sur un effet de composition à base de remarques effectuées « en passant », qui conduisent le lecteur à rejeter des positions environnementalistes présentées comme « idéologie dominante » [5], et par suite à réfuter la nécessité même de l’action. Une analyse de ces effets occuperait un livre entier [6]. C’est pourquoi nous ne traiterons ici que de ceux qui se parent de l’autorité de la science.
 
Le GIEC honoré et disqualifié
 
 
Un des procédés favoris de Lomborg est de respecter « la science climatique » mais de laisser entendre que ses conclusions procèdent de présupposés politiques dans les rapports d’évaluation élaborés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). La même thèse est exprimée dans un article du Point citant Georges Rossi [7], pour qui le « Résumé à l’intention des décideurs » contenu dans chaque Rapport du GIEC est « un document politique et non scientifique ». Or le GIEC fut créé à l’instigation du G 7 en 1988 et placé sous l’égide de l’Organisation météorologique mondiale et du Programme des Nations unies sur l’environnement pour éclairer les gouvernements en dressant un état des connaissances. Cet état est établi, pour chaque chapitre, par plusieurs centaines de lead authors, sous l’autorité de convening lead authors, représentant des disciplines et des origines géographiques diverses. Il leur est demandé une rédaction commune de l’état des accords et divergences s’appuyant sur la seule littérature publiée dans des revues scientifiques (donc évaluée préalablement par des comités de lecture) ou, à défaut, dans des rapports nationaux ou internationaux accessibles. Une première mouture est envoyée à un collège de plusieurs centaines de pairs, aux gouvernements et aux organisations non gouvernementales (de Greenpeace aux industriels de l’Ipieca [8] ou de la Global Climate Coalition [9]) et les auteurs sont tenus d’intégrer (ce qui ne veut pas dire accepter) leurs critiques. Le résultat est alors soumis à l’Assemblée générale du GIEC, qui comprend des représentants gouvernementaux des États-Unis, de l’Arabie saoudite, des pays charbonniers comme la Chine, mais ni Greenpeace ni un quelconque lobby vert. Cette Assemblée, en votant ce texte chapitre par chapitre, en certifie la sincérité ; puis le Résumé à l’intention des décideurs doit être accepté ligne à ligne par des représentants des gouvernements. C’est alors seulement que les scientifiques, tout en conservant la possibilité de rejeter des suggestions qui iraient à l’encontre des connaissances scientifiques, sont poussés à des compromis pour éviter des interprétations qui heurteraient les positions de tel ou tel gouvernement. C’est ainsi que la plupart des paragraphes sur l’équité ont été retirés du résumé du Troisième Rapport du GIEC sous la pression de la Chine et de l’Inde, qui les percevaient comme un « droit de regard » sur leur situation interne au nom d’une éthique occidentale.
Un tel processus laisse a priori peu de place à une manipulation par les écologistes, l’influence des gouvernements les plus « verts » étant contrebalancée par celle de pays réticents à toute action en ce domaine : pays pétroliers, États-Unis. De plus experts que nous pourront alors essayer de voir comment un processus soumis à tant de filtres pourrait être subvertipar un environnementalisme irréfléchi; le mécanisme doit être fort subtil car il a aussi perverti l’Académie des sciences des États-Unis qui, requise par G.W. Bush d’émettre un avis impartial, a confirmé les conclusions du GIEC [10].
 
Où l’emploi généralisé de l’adverbe « likely » dispense des règles de la prospective
 
 
Un des procédés rhétoriques favoris de Lomborg, entre chiffres, notes et références qui s’entrechoquent, est l’usage répété de l’adverbe likely (probablement). Lancé « en passant », ce mot a un double impact : avancer un point central pour la démonstration et laisser entendre que le GIEC est peu scientifique en publiant des chiffres non vraisemblables. Pointe alors le soupçon que les scientifiques ne résistent pas à la tentation d’imposer leur propre vision de la société.
On trouve un bon exemple de cette méthode dans la critique des scénarios du GIEC. Lomborg leur reproche de multiplier des hypothèses arbitraires, en partie pour des raisons idéologiques, et d’avancer des bornes supérieures invraisemblables pour les hausses de température. N’attribuant aucune probabilité à leurs différents scénarios, les auteurs du GIEC sont accusés de laisser les mains libres aux médias pour affoler l’opinion sur la base de ces hypothèses hautes.
Or c’est dans le but de répondre aux critiques faite à son Deuxième Rapport pour n’avoir pas explicité les sources d’incertitudes sur les émissions de gaz à effet de serre que le GIEC décida de formuler des storylines, des « visions » diverses de l’avenir : quelle démographie ? quel degré de mondialisation des marchés ? quel changement technique ? quelle évolution des inégalités Nord-Sud ? On peut donc ainsi couvrir le champ des possibles tel qu’il découle de diverses conjectures, en laissant ouvert le débat sur ces conjectures. Cela permet de clarifier les déterminants des tendances futures et, par exemple, de montrer que les orientations de développement prises pour des raisons autres que les préoccupations climatiques jouent quantitativement un rôle tout aussi important que les politiques climatiques stricto sensu. Lomborg, lui, présente le scénario le plus émetteur A 1 (qui fait entrer une hausse de 5°C dans le domaine du possible) comme le plus unlikely, puis il déclare « en passant » comme scénario le plus vraisemblable l’usage massif de l’énergie solaire vers 2050, hypothèse qui éviterait une dérive trop catastrophique [11]. Mais cette dernière hypothèse n’est justement qu’une des conjectures parmi d’autres, couverte d’ailleurs par plusieurs des quarante scénarios étudiés. Elle est respectable, quoique fortement minoritaire, parmi les spécialistes de l’énergie, en tant que scénario de référence. Lomborg ne cite à son appui (p. 285) qu’un seul scénario (celui de Chakravorty [12]), et ne dit mot des innombrables critiques qui se sont exercées depuis quelque vingt-cinq ans sur les soft energy pathsd’Amory Lovins [13]. On ne voit pas en effet, vu la réserve de compétitivité des énergies fossiles, comment l’énergie solaire pourrait s’installer assez vite pour résoudre « naturellement » l’essentiel du problème de l’effet de serre. Cela ne peut se faire que dans le cadre de politiques volontaristes où seraient mises en place les incitations (sub-ventions à la R&D, modification des prix de l’énergie) hâtant la transition vers les énergies « douces ». Pour que celle-ci soit accomplie dans cinquante ans, il faudrait déployer des efforts massifs dès aujourd’hui, en raison de la grande inertie des systèmes énergétiques. Il est d’ailleurs curieux de voir Lomborg lui-même réclamer, quelques pages plus loin, une forte accélération de la R&D sur le solaire (p. 287), ce qui revient à reconnaître que cette transition ne peut résulter d’une évolution spontanée.
Le scénario Lomborg n’est ainsi plausible qu’au sein d’une storyline expliquant de tels choix (des politiques de long terme pour limiter les risques géopolitiques liés au pétrole ou les pollutions locales). Celle-ci ne serait ni plus ni moins légitime que celle qui sous-tend le scénarioA 1, dont on peut imaginer les conditions de réalisation : un contrôle plus ou moins militarisé du Moyen-Orient, un accès aux réserves irakiennes et à celles du pourtour Sud de l’ex-URSS assureraient quelques décennies de pétrole bon marchéralentissant la recherche de carburants alternatifs, surtout en cas de persistance des réactions anti-fiscalité sur les carburants; et une Chine qui ne serait pas insérée dans un accord de contrôle des émissions passerait à la liquéfaction massive de son charbon. Toutes hypothèses certes discutables, mais qu’on ne peut balayer d’un revers de main.
Lomborg montre ainsi sa méconnaissance du bon usage de la prospective, qui consiste à cerner les sources d’incertitudes, mais sans fermer prématurément les controverses afin de ne pas réduire l’espace du débat démocratique. C’est précisément ce souci qui a conduit le GIEC à ne pasprobabiliser ses scénarios d’émission. Imaginons de quel procès il aurait fait l’objet s’il avait déclaré improbable un scénario de poursuite de l’intégration internationale (A 1), ou à l’inverse celui du retour à de larges espaces économiques autocentrés(B2)!
Ce type de distorsion s’aggrave encore lorsque Lomborg affirme (p. 320) que le GIEC propose « une modification de nos styles de vie individuels et une sortie de la société de consommation ». Or il faut tout d’abord se reporter à la note 2706 puis aller rechercher dans la bibliographie pour se rendre compte que Lomborg renvoie ici au Rapport de base, et non au Résumé technique ou au Résumé à l’intention des décideurs, d’où une telle recommandation aurait été dûment censurée par (au moins) les délégués américains. Replacé dans son contexte, le passage incriminé signifie simplement que la modification des styles de vie est un des paramètres techniques de définition des scénarios et qu’il renvoie à des « choix de valeur » portés par certaines parties de l’opinion internationale.
Cette manipulation de textes de statuts différents est maximale lorsque Lomborg explique que « les modélisateurs » préfèrent « sans critère explicite » le scénarioB1 à tous les autres (p. 282), c’est-à-dire un scénario avec moins de richesse et moins de changement climatique, et lorsqu’il les met en demeure d’expliquer ce qui justifierait des dépenses d’abattement de 107 milliards de dollars alors que le coût des dommages est juste de 5 milliards :
  • l’évaluation du coût des dommages vient de Nordhaus et Boyer [14] et non des auteurs du GIEC, qui n’en donnent pas car tel n’est pas leur mandat;
  • les PIB des scénarios ne peuvent être utilisés ainsi, puisque le scénario B 1 est un scénario « environnementaliste » mais sans considération du climat ; ce n’est qu’au sein de chaque scénario qu’on peut évaluer le coût imposé par les politiques climatiques et le comparer au coût des dommages évités ;
  • il cite non pas le texte du GIEC, qui s’interdirait un tel jugement, mais un article de Tom Kram qui explique que ce scénario B 1 représente des choix de valeur particuliers. Il faudrait donc, pour s’assurer qu’il n’y a pas de glissement de sens, retrouver l’article en question. Mais, même dans ce cas, on aurait affaire à l’avis personnel de son auteur et non à celui de son équipe, encore moins à celui du Résumé à l’intention des décideurs.
 
Incertitude et croyance
 
 
Un des choix majeurs du Troisième Rapport du GIEC fut de consacrer un volume entier à l’évaluation des impacts du changement climatique. Il fournit une information plus dense que le Deuxième Rapport mais, en l’état actuel des connaissances, il considère les très rares évaluations économiques des dommages dus à ces impacts comme trop fragiles pour être rapportées. Toutes les informations n’ont en effet pas le même degré de certitude, et le GIEC a tenu à évaluer le degré de confiance attaché à ses conclusions. Or Lomborg (p. 301) ne mentionne pas ce débat et, constatant que le Troisième Rapport du GIEC comporte peu d’informations sur les coûts et bénéfices du réchauffement (p. 301), il se réfère aux chiffres du Deuxième Rapport et à des résultats de « chercheurs indépendants ».
Il déclare alors, par exemple, que le réchauffement « ne fera pas décroître la production alimentaire », alors que le Troisième Rapport, après intégration de la dégradation des ressources en eau et des sols à la relation température-productivité agricole, conclut à un impact agrégé faible en cas de bon fonctionnement des marchés internationaux des denrées alimentaires, mais à un choc important dans certaines zonescomme la Chine ou l’Afrique; au-delà de 2,5°C de réchauffement pointe le risque d’un relèvement des prix mondiaux de l’alimentation, qui constituerait une rupture par rapport aux tendances en cours. Ceci est avancé avec un degré de confiance bas et moyen, mais va dans le sens contraire de la phrase de Lomborg. De même, celui-ci, à propos de l’extension du paludisme, ne cite qu’une seule étude globale, montrant « qu’il n’y aura que remarquablement peu de changements, même en considérant les scénarios les plus extrêmes », message contradictoire avec les conclusions du Résumé technique et du Résumé à l’intention des décideurs. Là encore, il mélange des contributions de niveaux différents de certification scientifique sur un dossier dont la complexité (il faut y intégrer la résistance des agents pathogènes aux vaccins, l’efficacité de campagnes de vaccination au sein des populations pauvres, etc.) explique la prudence du GIEC devant tout chiffrage économique. Enfin, il pose que, de toute évidence, la baisse de plusieurs degrés de température en Europe du Nord en raison du ralentissement du Gulf Stream ne serait pas catastrophique (p. 316), puisque cela nous ferait vivre sous le climat du Canada. Outre qu’on est en droit de ne pas trouver cette perspective réjouissante, il oublie de dire qu’une telle modification se produisant dans l’intervalle de vingt ou trente ans constitueraient un vrai défi économique, en raison de son impact sur les infrastructures (habitat et voies de communication devenant inadéquats, par exemple) et les modes de vie.
Mais surtout, en sus de ce mélange d’usages sélectifs de l’information et de jugements en passant, Lomborg utilise abondamment les chiffres sur l’évaluation économique globale des dommages de Nordhaus et Boyer, qui sont de l’ordre de 0,5% à 1% du PIB. Il présente ces chiffres comme résultats de modèles sophistiqués, alors qu’ils reposent sur des paramètres d’entrée calculés très grossièrement pour des hausses de température de 2°C, sans aucun examen ni de l’évolution des dommages pour des températures supérieures, ni de leur différenciation régionale, ni des incertitudes sur la sensibilité climatique, ni enfin de non-linéarités locales. On observe ici un effet de croyance intéressant : devant les incertitudes des modèles climatiques, Lomborg « doute » de la réalité des risques, en revanche il « croit » à des simulations économiques exploratoires et accorde aux économistes une plus grande capacité de prévision, malgré le recours à des hypothèses audacieuses, qu’aux climatologues ou aux communautés en charge des études d’impact, qui se disent incapables de fournir les ingrédients nécessaires à une telle évaluation globale [15].
Au total, ces développements autour d’éléments à degré de confiance peu élevé aboutissent à « tordre » le message central du GIEC. Attaché à réfuter les fourchettes les plus hautes de réchauffement climatique, Lomborg ne prend pas la peine de signaler que le relèvement moyen des températures est un indicateur qui masque l’existence de chocs thermiques locaux bien plus importants. Outre le fait que 2°C de hausse des températures en 2100 correspond à une température moyenne de 3,4°C en régime stabilisé, il s’agit d’un chiffre moyen qui suppose des réchauffements dépassant 3, voire 4°C dans certaines régions, sans même parler du bouleversement des saisons. L’incertitude est grande sur la distribution spatiale exacte des réchauffements (quoiqu’on en connaisse les grandes lignes) mais pas sur le fait de leur hétérogénéité.
Or Lomborg déclare simplement que « puisque les modèles ne peuvent produire aujourd’hui de prédictions régionales fiables, il est difficile de définir les impacts sur les pays individuels » (p. 288). Cette affirmation énoncée, encore une fois, en passant, ne l’empêche pas de soutenir plus loin avec vigueur qu’« il n’y a pas de menaces de catastrophe écologique » (p. 340): nouvel effet de croyance. Il est alors peu logique qu’il retienne des chiffres de dommages car la difficulté de localiser avec précision des impacts que l’on sait significatifs est justement l’une des raisons pour lesquelles les évaluations économiques sont pour l’instant peu fiables.
 
Les coûts de l’action ou la valse des milliards
 
 
Dans les évaluations des coûts des politiques climatiques, on doit distinguer ce qui relève des objectifs de Kyoto ( 2012) [16] et ce qui traite du très long terme.
Les coûts de Kyoto
Lomborg ne se réfère jamais ici à la totalité du Résumé à l’intention des décideurs. Il reprend principalement les évaluations hautes des coûts des objectifs de Kyoto, celles qui correspondent au « pire des cas », c’est-à-dire dans les scénarios où l’on agit sur le seul CO2 émis par le secteur énergétique. Or le prix du carbone serait, pour la moyenne des évaluations, de 244 dollars/tC pour l’Union européenne, ce qui correspondrait à une augmentation de 0,195 euro par litre d’essence. Annoncé brutalement à l’opinion publique, il déclencherait un rejet brutal, mais on doit rappeler qu’on ne ferait alors que retrouver sur douze ans le prix de l’essence des années 1981 à 1985. Ceci provoquerait une baisse des taux annuels de croissance de 0,03 % à 1 % pour les États-Unis, soit une croissance de 2,9 % à 2,97 % par an au lieu de 3%; et les baisses seraient encore bien inférieures pour l’Europe et le Japon. Bien sûr, l’impression de coût modéré change si l’on exprime ce résultat en perte moyenne cumulée de PIB ( 1,33% aux États-Unis, 0,81% en Europe et 0,64 % au Japon) ou, comme le fait Lomborg, en milliards de dollars – 150 milliards de dollars, alors que, en reprenant les évaluations du GIEC sur douze modèles internationaux, on est conduit à des fourchettes qui vont, pour la totalité des pays de l’Annexe B (ceux qui se sont engagés à limiter ou à réduire leurs émissions), de 20 à 80,5 milliards de dollars en cas de prise en compte de la séquestration, et de 23,2 à 104,3 milliards sans prise en compte de la séquestration et sans recours au mécanisme de développement propre (MDP). C’est là un choix de tactique polémique que nous ne commenterons pas.
En revanche, le fait que Lomborg escamote les cinq variables permettant de réduire les prix du carbone et les coûts en bien-être pour la population est plus contestable. Il s’agit :
  • des « mécanismes de Kyoto », à savoir les permis d’émission négociables (PEN) au sein des pays de l’Annexe B, et le MDP pour les échanges entre ces pays et les pays en développement ;
  • des potentiels technologiques à coûts négatifs qui devraient permettre d’atteindre la moitié des objectifs de réduction à coût nul ou négatif;
  • des marges de manÅ“uvre fiscales : en cas de normes et permis d’émission donnés gratuitement, les firmes passent à leurs clients une partie de la hausse des coûts de production. Comme celle-ci affecte aussi les produits qu’elles achètent, on a un impact ultime supérieur à l’impact immédiat du prix du carbone, et une baisse du pouvoir d’achat. Ce mécanisme peut être bloqué par voie de taxes ou de permis d’émission vendus aux enchères si le produit dégagé est utilisé pour réduire les fiscalités les plus distorsives retombant sur la production;
  • de la séquestration de carbone par les forêts : l’accord de Marrakech (novembre 2001) porte sur 159 MtC séquestrées à échéance 2010. Du point de vue strictement environnemental, tout se joue sur la qualité de la gestion des forêtset sur la part du bois utilisé comme substitut aux énergies fossiles ou comme matériau remplaçant des produits intensifs en énergie;
  • des bénéfices secondaires sur l’environnement local : parce qu’elle implique une baisse de l’usage des énergies fossiles, la réduction des émissions de CO2 s’accompagne le plus souvent de la baisse d’autres pollutions. Dans ce cas, elle contribue au respect des régulations dans d’autres domaines (émission de SO2 ou de particules).
Lomborg oublie totalement les deux dernières variables et réfute, toujours en passant, l’idée que l’échange de permis puisse réduire fortement les coûts. Son argument est que les pays seront réticents à voir sortir de leurs frontières d’énormes flux financiers ; cet argument n’est pas négligeable, on y reviendra. Mais il est biaisé, car la vraie contrainte vient de la somme économique des importations de carbone et des baisses d’importation d’énergies fossiles. Quant aux deux autres variables (potentiels à coûts négatifs et marges de manÅ“uvre fiscales), Lomborg les traite dans des encadrés où il insiste sur les difficultés de leur mise en place sans jamais se référer au Rapport du GIEC. Or celui-ci met dûment en évidence ces difficultés et, au cours de longs chapitres, montre comment elles ne peuvent être que partiellement levées par des politiques adaptées. En d’autres termes, utiliser des stratégies « sans regret » ne va pas « sans effort », mais des marges de manÅ“uvre existent, sauf à considérer que les marchés de l’énergie et des technologies utilisatrices d’énergie fonctionnent parfaitement et que les fiscalités préexistantes sont sans distorsion. Sur ce dernier point d’ailleurs, il est symptomatique que Lomborg passe sous silence le fait que, pour l’Europe, la majorité des simulations existantes montre que la substitution entre taxe carbone et prélèvements sur les salaires améliorerait l’emploi et la croissance. Certes, cela exige des mesures spécifiques pour pallier des effets pervers sur la distribution des revenus, mais montre l’intérêt d’inscrire les politiques climatiques dans le cadre d’un réaménagement global des fiscalités. Pour donner un ordre de grandeur des coûts envisageables compte tenu de ces contraintes, on peut, reprenant les chiffres du GIEC, chiffrer le scénario suivant [17] : mobilisation de 20% des potentiels technologiques « sans regret » ; puits de carbone tels que retenus à Marrakech plus, pour les États-Unis, ceux du « compromis du samedi matin » de La Haye – la Russie et l’Ukraine vendant seulement les deux tiers de leurs quotas d’émissions excédentaires; prise en compte de 15% seulement des potentiels du MDP [18]. Sous ces hypothèses, le prix moyen du carbone passe à 28 dollars/tC pour un espace de vraisemblance de [ 13 ; 42], soit un surcoût de 0,01 à 0,03 euro par litre d’essence. L’impact sur la croissance devient alors très faible ( 0,018% pour l’Europe, 0,027% pour les États-Unis) et peut être aisément annulé par les bénéfices secondaires et quelques réaménagements de la fiscalité. On est loin ici du « pire des cas ».
Les coûts au-delà de Kyoto
Lomborg retient l’idée que le prix des politiques climatiques serait en 2050 de 2% du PIB mondial (p. 304), mais il ne précise pas pour quel objectif ces chiffres sont atteints, alors que les données existent (voir infra). Très vite, pour prévenir l’effet euphorisant produit par un chiffre si modeste (un décalage de neuf mois de croissance mondiale en 2050, et cela sans recours à la séquestration), il fait remarquer que ce coût est énorme puisque cela reviendrait à faire peser sur la communauté internationale un fardeau équivalant aux dépenses militaires. On peut contester ce cadre de raisonnement mais on fera ici surtout remarquer deux approximations gênantes : les dépenses militaires sont sous-estimées ( 2% du PIB mondial au lieu de 2,6% [19]) et 2% de baisse de croissance en 2050 (c’est-à-dire un taux de croissance de 1,0297 au lieu de 1,03 %) donne une perte cumulée de richesse de plus d’un tiers inférieure aux dépenses militaires annuelles sur l’ensemble de la période dans le scénario de base. Au total donc, le fardeau est moitié moindre que suggéré, point de détail certes mais typique des imprécisions sur lesquelles l’auteur construit son effet de composition.
Mais l’essentiel est dans la façon dont, dans un encadré intitulé « Le prix du futur » (p. 314), Lomborg passe de cette évaluation à la question du taux d’actualisation. Il s’attache à montrer que, vu l’énormité des sommes en jeu, il vaut mieux investir dans la croissance que dans l’environnement. Certes, en actualisant à 5 % des dommages de 100 euros qui surviendraient dans cinquante ans, des dépenses d’abattement ne se justifient que si elles sont inférieures à 8,7 euros, et léguer un climat le moins changé possible serait une piètre façon d’assurer notre solidarité avec les générations futures si cela revenait à les priver d’une richesse 200 dollars en investissant aujourd’hui 19,4 dollars dans l’abattement d’émissions. Mais Lomborg ignore que la plupart des économistes respectés sur ce sujet conseillent de prendre, non pas les taux d’actualisation de 4 à 6% qu’il suggère, mais des taux plus proches de 2 % qu’il présente comme étant artificiellement bas [20]. En effet, le taux d’actualisation ne peut trop s’éloigner du taux de croissance économique à long terme, dont l’incertitude est au surplus élevée, ce qui donne plus de poids aux hypothèses pessimistes. Le choix est important puisque, pour 3 % et 2 % de taux d’actualisation, les dépenses d’abattement économiquement justifiées passent respectivement à 22,8 et 37 euros.
Mais l’argumentation dérape surtout quand il aborde les pays en développement. La Banque mondiale ayant montré que le taux d’intérêt moyen dans ces pays est actuellement de 16 %, il tourne en dérision par avance tout effort de prévention puisque le coût d’une seule année de stabilisation des émissions de CO2 rapporterait sur soixante ans l’équivalent de deux fois le PIB mondial actuel, « une somme absolument phénoménale ». Un euro placé aujourd’hui à 16% pendant soixante ans rapporterait en effet 7370 euros. On est toutefois gêné d’avoir à réfuter un tel argument, car cela suppose qu’il existe des lecteurs croyant à une multiplication aussi fabuleuse des richesses. Si elle se vérifiait, ce serait une nouvelle extraordinaire : même en prenant un taux d’actualisation de 6% aux États-Unis, le revenu par habitant de l’Inde serait alors 4,5 fois supérieur, en 2050, à celui des États-Unis ! En fait, il existe sûrement peu de lecteurs susceptibles de rester concentrés jusqu’à cette page 315, mais puisque les porte-voix médiatiques de Lomborg semblent être sensibles à ce type d’argument, il convient de rappeler que les 16 % de taux d’intérêt dans les PED ne représentent pas une productivité du capital au sens commun, mais bel et bien la rareté de ce capital, et une prime de risque palliant l’instabilité des institutions de ces pays, facteurs qui expliquent précisément la lenteur de leur développement.
 
Tout ça ne sert à rien ?
 
 
C’est l’argument central, lui aussi formulé « en passant » : tous ces efforts déployés pour respecter le seul Protocole de Kyoto ne ralentiront que de quelques dixièmes de degré le réchauffement planétaire.
Or la simulation qui le sous-tend n’a aucun sens pour la décision; elle suppose en effet qu’on applique Kyoto puis qu’on s’arrête et qu’on repart sur la trajectoire initiale, simplement décalée. Or Kyoto n’a de sens que comme premier coup de frein, comme point de passage dans une trajectoire. C’est comme si un conducteur ne sachant pas s’il y a du verglas au prochain virage tapotait une fois sa pédale de frein puis laissait aller. Son coup de frein serait bien sûr inutile ! Ce conducteur a le choix entre deux attitudes rationnelles : faire le pari qu’il n’y a pas de verglas et ne pas freiner, ou freiner légèrement pour se mettre en position de ralentir encore si nécessaire.
De plus, les scénarios de long terme montrent que l’action est efficace avec des coûts de stabilisation des émissions négligeables si l’on se fixe un objectif de concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère de 650 à 750 ppm, et des coûts encore très modestes pour 550 ppm [21]. Ils n’augmentent significativement que pour 450 ppm, avec une perte cumulée de 4 % du PIB en 2050 dans le pire des cas ( 2,5 % en moyenne), soit une diminution de 0,069 % des taux de croissance annuels sans intégrer ni la séquestration de carbone ni les gaz autres que le CO2, ni les effets d’apprentissage technologique, ni les bénéfices secondaires d’une moindre dépendance énergétique. Cela n’empêche pas Lomborg de déclarer (p. 318) que « les analyses économiques démontrent clairement qu’il est beaucoup plus cher de réduire radicalement les émissions de CO2 que de payer les coûts de l’adaptation à la montée des températures ». La thèse est d’autant plus surprenante que, la régionalisation des changements climatiques étant un exercice risqué, l’évaluation des dommages économiques l’est encore plus, et le calcul des coûts d’adaptation encore davantage (quelles digues et où ? quels investissements de stockage dans le système électrique ? quel renforcement de l’irrigation et où ?), si bien qu’aucun économiste sérieux n’a jusqu’ici tenté une telle évaluation. Cette affirmation, qui se donne comme une évidence, ne repose sur aucune analyse que l’on puisse citer.
L’ensemble de ces imprécisions aboutit à masquer le cÅ“ur du message du GIEC (dès son Deuxième Rapport), à savoir que, en situation d’incertitude, il faut agir de façon séquentielle : en raison de la double inertie des systèmes naturels et des systèmes technico-économiques, attendre de clore le débat entre optimistes et pessimistes avant d’agir, c’est risquer une action trop tardive, et trop freiner les émissions dès aujourd’hui, c’est prendre le risque d’efforts inutiles. Cet arbitrage est étudié dans le Rapport, qui ne suggère aucunement l’attente, et rappelle que la réponse ultime dépend de notre attitude face au risque et des degrés de probabilité que nous accordons à des évolutions non linéaires des dommages.
 
Les plaisirs de l’économie virtuelle
 
 
L’argument choc de Lomborg (p. 322) est le suivant : « Il ne faut pas dépenser de grandes quantités d’argent à une réduction minime de la hausse des températures de la planète, car ce serait faire un mauvais usage de ressources que l’on pourrait sans doute utiliser de façon bien plus efficace dans les pays en développement. [...] Ceux-ci vont supporter la plupart des dommages du réchauffement. Combattre le changement climatique revient certes [...] à aider leurs populations futures. Mais si l’on dépense la même quantité d’argent directement dans ces pays, on en aidera les habitants actuels aussi bien que leurs descendants ».
Passons sur le fait que sont ici, par miracle, résolues les difficultés bien connues de l’économie du développement, à savoir que la percolation économique entre le Nord et le Sud est loin d’être automatique et bute, entre autres, sur le fait que le modèle technologique qui l’accompagne peut se traduire par un maintien des poches de pauvreté, voire une dégradation des ressources de base pour les populations les plus pauvres. L’essentiel est que Lomborg se livre ici à un exercice périlleux d’économie virtuelle.
Il utilise d’abord son estimation du coût du Protocole de Kyoto ( 150 milliards par an) qu’il compare à l’estimation par l’Unicef des 70 à 90 milliards par an nécessaires pour satisfaire les besoins fondamentaux des habitants des PED en matière de santé, d’éducation et d’eau. Le surcroît de dépenses sur des lampes économes en énergie ou sur le ferroutage n’est pas aisément convertible en points d’eau ou en hôpitaux de campagne, car ce ne sont pas les mêmes mécanismes, les mêmes métiers, les mêmes institutions qui sont en jeu. Mais après tout, on peut toujours considérer qu’à long terme ces frictions institutionnelles s’évanouiront. Ce qui est en revanche plus contestable est l’asymétrie de l’argumentation. On a vu en effet que, voulant montrer l’ampleur des coûts de Kyoto, Lomborg posait comme une évidence qu’il n’y aura pas d’usage extensif des échanges de carbone parce que ceux-ci induiraient des transferts financiers inacceptables. Mais alors, pourquoi cette réticence aux transferts disparaîtrait-elle quand il s’agit de l’aide directe ? Or l’un des paris de Kyoto, via le MDP, est justement de déclencher des transferts importants en direction des PED afin de leur apporter le capital qui leur manque pour construire des infrastructures modernes, donc en général moins émettrices de gaz à effet de serre parce que fondées sur des technologies plus efficaces, capital que visiblement nos sociétés peinent à leur donner directement.
Lomborg conclut ensuite son texte en reprenant cet argument sur le long terme et en citant l’écart de PIB entre les scénariosA 1 etB 1. Médiatiquement efficaces, ces chiffres reposent sur un malentendu total. La différence de PIB entre deux scénarios écrits pour cerner les incertitudes sur l’avenir en combinant des hypothèses portant sur divers paramètres et calculés par des équipes différentes utilisant des modèles différents ne correspond aucunement à une richesse qui pourrait être transférée à quiconque. Supposons en effet que l’on explore un scénario avec des modes de vie moins matérialistes, plus de temps libre, ou une montée des économies parallèles ; son PIB sera inférieur à celui d’un scénario consumériste avec une semaine de 50 heures. Or, s’il est vrai que travailler 50 heures par semaine pour accéder à un mode de vie matériellement luxueux produit plus de PIB que travailler 20 heures par semaine en passant le reste du temps en balades ou méditations, l’écart entre les deux PIB n’est pas une « somme d’argent » disponible pour les PED, sauf à supposer un Nord « hyperactif » se contenant d’un mode de vie austère. Les seules comparaisons valides portent sur les coûts d’un objectif climatique donné à partir de plusieurs scénarios de référence; ce sont leurs résultats que nous avons rappelés plus haut.
 
La science et la gestion médiatique des controverses
 
 
Le fond de l’affaire devrait être simple. Nous sommes comme des randonneurs qui interrogent des guides de montagne sur l’état d’une vire. Tous disent qu’elle est encombrée de neige ou de glace, certains penchant pour la neige, d’autres pour la glace. Vient un homme d’allure sportive, maître nageur de profession, randonneur à ses heures et qui nous assure que ces guides sont incompétents ou qu’ils nous effraient pour qu’on loue une course, qu’il n’a pas neigé et que de toute façon le soleil fera vite son Å“uvre. Que faire ? Renoncer à la randonnée ? Partir en baskets ? Ou, par précaution, prendre des crampons ?
Or, comme nous le contait Flaubert, il y a dans notre monde des Monsieur Homais, esprits forts auxquels « on ne la fait pas ». La difficulté vient du fait que notre information n’est pas directe en ces matières. Elle nous est fournie par des médiateurs et il est naturel que, parmi eux, il yait une proportion non négligeable de M. Homais. M. Homais peut être un académicien et brillant chroniqueur, un ancien ministre de formation scientifique, un journaliste au sens critique aiguisé. La question devient alors : comment se fait-il que, adepte du doute systématique face aux guides certifiés, M. Homais devienne si crédule vis-à-vis du maître nageur ? Une part de la réponse vient de sa réaction d’exaspération contre les Cassandre qui manient un catastrophisme hyperbolique; une autre part vient, plus fondamentalement, du rapport à la science et à l’incertain.
Stephen Schneider [22] pousse un cri du cÅ“ur légitime mais inefficace lorsqu’il met en cause « la responsabilité et le rôle de l’éditeur : pourquoi la maison Cambridge University Press a-t-elle donné son imprimatur à un texte polémique ? A-t-elle expertisé le livre avec compétence ? » Mais le même éditeur publie aussi les Rapports du GIEC, n’est-ce pas ? L’information est aussi une marchandise : un coup de catastrophisme, un coup de « Que fait le gouvernement ?», un coup de « Tout cela est bien compliqué », un coup de « Beaucoup de bruit pour rien » ou de « Encore un truc des Verts ». Rien de tel pour retenir l’attention du lecteur, de l’auditeur, du téléspectateur.
Ce mécanisme joue pleinement dans le sens de l’idée que « toutes les paroles se valent », qu’il n’y a plus d’autorité légitime pour dire le vrai, même la science. Celle-ci n’est-elle pas faite d’incertitudes et de controverses ? Chacun se sentant alors en droit de « bricoler » sa science, rien de tel que, au nom du pluralisme, la mise en scène du seul contre tous, celui qui démasque la perversité des « grands appareils » [23]. M. Homais devenu chroniqueur fait dès lors merveille.
Certes, on peut penser que choisir le maître nageur pour partir en montagne n’est pas très sage. Mais cet argument d’autorité ne valant plus dans un espace public où, comme à Athènes, les sophistes l’emportent sur Socrate, mieux vaut d’abord rappeler que la méfiance est un sentiment aussi manipulable que la crédulité. À trop en jouer, les Homais, dont on peut comprendre l’agacement contre un certain catastrophisme, soumettent le citoyen à des vagues d’informations contradictoires et non hiérarchisées qui lui font perdre le sens du audivi alteram partem, de l’échange argumenté des désaccords. Source de violence « douce », cette perte de sens est dangereuse lorsqu’il faut agir raisonnablement face à des questions pour lesquelles la raison ne peut trancher à temps. Les scientifiques doivent alors, non pas « imposer leur science » mais rappeler qu’aucun échange productif ne peut se faire sans des règles qui impliquent lenteur et validation réciproque, et que le contribuable les paie pour qu’ils suivent ces règles.
Reste que trois minutes (ou une colonne) de Lomborg plus trois minutes (ou une colonne) sur un travail de milliers de scientifiques pendant plusieurs années ne permettent pas au citoyen d’accéder aux services que pourtant il finance. Les scientifiques doivent-ils se transformer en communicants ? Mais le temps et les règles de la communication ne sont pas le temps et les règles du débat public, qui ne sont pas le temps et les règles de la recherche. Ce n’est pas en confondant ces trois plans qu’on gardera à la connaissance scientifique son statut de bien public, c’est en veillant à leur articulation. L’affaire Lomborg devrait inciter à accélérer les réflexions communes en ce sens, tant les réponses sont loin d’aller de soi.
 
NOTES
 
[1] Ainsi : Guy Sorman, Le progrès et ses ennemis; André Fourçans, Effet de serre : le grand mensonge ?; Pierre Kohler, L’imposture verte; Yves Lenoir, Climat de panique.
[2] The Skeptical Environmentalist. Measuring the Real State of the World, Cambridge University Press, 2001.
[3] Bjorn Lomborg est professeur associé de statistiques au Département de science politique de l’Université de Aahrus. Il a un doctorat de science politique mais aucun diplôme de statistique. Il a publié des travaux sur la théorie des jeux et la simulation par ordinateur.
[4] Claude Allègre, « L’état de la planète ou la conscience sans la science », L’Express, 22 août 2002.
[5] Et que des environnementalistes seront enclins à trouver caricaturales. Il n’est pas certain que l’écologisme l’emporte vraiment aujourd’hui sur les attitudes du type « assez de taxes sur ma voiture », « après moi le déluge » ou « 500 millions de Chinois et moi et moi et moi », comme le chantait Jacques Dutronc il y a déjà quelques décennies...
[6] Ce livre existe : Skeptical Questions and Sustainable Answers, rédigé par une dizaine de spécialistes danois et publié par le Conseil écologique danois, hhttp:// www. ecocouncil. dk/ download/ sceptical. pdf
[7] Hervé Poncelet et Olivier Hertel, « Le mensonge écolo », Le Point, 6 septembre 2002. Georges Rossi – Université de BordeauxIII, auteur de Ingérence écologique, environnement et développement rural du Nord au Sud, Paris, Éditions du CNRS, 2001 – a sûrement omis de regarder les biographies des contributeurs desdits rapports.
[8] International Petroleum Industry Environmental Conservation Association, créée en 1974, qui regroupe des compagnies pétrolières.
[9] La GCC est une association de multinationales (du charbon et du pétrole notamment, mais BP et Shell l’ont quittée) qui a dépensé 5 millions de dollars sur deux ans pour sponsoriser des recherches conduites par des scientifiques convaincus que le risque climatique n’est pas pressant.
[10] hhttp:// books. nap. edu/ html/ climatechange/ climatechange. pdf
[11] Le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie ( World Energy Outlook, 2001) situe entre 2016 et 2046 la « pointe » de la consommation de pétrole et indique aussi que « l’énergie solaire pourrait constituer une option intéressante pour la chaleur et l’électricité dans les bâtiments si les prix continuent à baisser de façon substantielle ». On est loin ici d’une transition massive au solaire.
[12] Ujjayant Chakravorty, James Roumasset et Kinping Tse, « Endogenous substitution among energy resources and global warming », Journal of Political Economy, 105 ( 6), pp. 201-234.
[13] Amory Lovins, Soft Energy Paths : Toward a Durable Peace, 1977.
[14] William Nordhaus et Joseph Boyer, Roll the DICE again : Economic Models of Global Warming, Cambridge (Mass.), The MIT Press, wwwww. econ. yale. edu/ nordhaus/ homepage/ web%20pref% 20102599. PDF. Le modèle DICE de Nordhaus auquel Lomborg se réfère est très simplifié : il décrit l’économie mondiale avec un seul facteur de production et deux inputs (capital et travail). Il fait l’hypothèse que les émissions de CO2 sont proportionnelles à la production et qu’une réduction des émissions entraînera une baisse de la production constante pendant toute la durée de la simulation (cinquante ans). Ce modèle comporte un cycle du carbone très simplifié qui, en particulier, tolère des niveaux d’émissions de gaz carbonique très supérieurs à ceux des modèles climatiques, de même qu’une réactivité plus faible à une augmentation donnée des concentrations.
[15] Signalons simplement au lecteur que tout se joue ici sur les non-linéarités dans la chaîne qui va de la hausse des températures aux impacts puis des impacts aux dommages, et dans la distribution spatiale de ces impacts. Voir le rapport de l’Académie des sciences Abrupt Climate Change : Inevitable Surprise, Washington, The National Academy Press, 2002.
[16] La Conférence de Kyoto ( 1997) fixait des objectifs de limitations d’émissions d’ici à 2012 ainsi que divers mécanismes permettant des péréquations entre pays.
[17] Calculs conduits à partir du logiciel SAP 12 développé au CIRED par Frédéric Ghersi et Jean-Charles Hourcade, qui ont publié leurs résultats sur l’économie de Kyoto dans « The economics of a lost deal : Kyoto-The Hague-Marrakesh », The Energy Journal 23 ( 3), 2002, pp. 1-26.
[18] Sur ces termes, on peut renvoyer le lecteur à l’article de J.-Ch. Hourcade « Dans le labyrinthe de verre », Critique internationale n° 15, avril 2002.
[19] SIPRI, Military Balance, hhttp:// projects. sipri. se/ milex/
[20] K. Arrow et al., « Intertemporal equity, discounting and economic efficiency », dans J.P. Bruce, H. Lee, E.F. Haites (eds.), IPCC Second Assessment Report. Climate Change 1995. Economic and Social Dimensions of Climate Change, Contribution of Working GroupIII to the Second Assessment of the Intergovernmental Panel on Climate Change, Cambridge University Press, p. 448; Richard Newell, William Pizer, Discounting the Benefits of Future Climate Change Mitigation : How much do Uncertain Rates Increase Valuations ?, Pew Center on Global Climate Change, déc. 2001 ; M.L. Weitzman, « Why the far-distant future should be discounted at its lowest possible rate », Journal of Environmental Economics and Management 36 (3), 1998, pp. 201-208.
[21] Voir fig. 8.18 dans Bert Metz, Ogunlade Davidson, Rob Stewart et Jiahua Pan (eds.), IPCC Third Assessment Report : Climate Change 2001. Mitigation, Contribution of Working Group III to the Third Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change, Cambridge University Press, p. 700.
[22] Stephen H. Schneider, « Hostile climate. On Bjorn Lomborg and climate change », 12 déc. 2001, hhttp:// gristmagazine. com/grist/books/schneider121201.asp
[23] Voir par exemple les pages de La Recherche consacrées à Yves Lenoir.
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