2003
Critiques internationales
Monsieur Homais, les guides de montagne et le maître nageur
Variations sur la négation des risques climatiques
Jean-Charles Hourcade
directeur du CIRED, Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CNRS), et directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Venance Journé
chercheur au CIRED.
BJORN LOMBORG
The Skeptical Environmentalist
Cambridge University Press, 2001.
A l’automne 2002, les médias français se sont fait l’écho de thèses contestant lesalertes sur les risques climatiques. Le context
s’y prête après le rejet par le président Bus
du Protocole de Kyoto. Et l’enjeu n’est pas
mince : ce sujet fait désormais partie des questions qui structurent le débat sur la double question du multilatéralisme et de
l’émergence de régulations internationales encadrant une mondialisation économique qui ne se réduirait pas à la seule libéralisation des marchés.
Ces thèses sont formulées par des amateurs éclairés (politologue, professeur
d’économie, journaliste scientifique, ingénieur)
[1] et c’est peut-être pourquoi l’ouvrage le plus souvent cité est un livre déjà relativement ancien de Bjorn Lomborg,
publié au Danemark en 1998, puis en 2001 dans une version anglaise quelque peu
révisée, sous le titre « L’écologiste sceptique », suivi d’un sous-titre témoignant d’une
remarquable certitude : « La mesure de l’état réel du monde »
[2]. Le livre s’en
prend aux Cassandre que seraient les courants écologistes, les organisations internationales, Bill Clinton ou la plupart des scientifiques. Rédigé par un professeur
de statistiques
[3] ancien militant de base de Greenpeace, il apparaît comme caution
scientifique dans des articles comme celui de Claude Allègre dans
L’Express, qui le
présente comme un « examen soigneux de toutes les données mondiales disponibles » dont « la conclusion est claire et convaincante »
[4].
Le livre de Lomborg peut être perçu comme une dénonciation salutaire du
politiquement correct. Nous-mêmes, comme l’écrasante majorité des scientifiques
travaillant sur les questions d’environnement planétaire, avons été maintes fois agacés
par des postures catastrophistes dont les médias se faisaient les relais. Mais il se trouve
que le contenu et la forme de cette contre-attaque médiatique sur l’« imposture verte », au-delà de la critique de courants idéologiques sur lesquels nous
n’avons pas à nous prononcer, aboutit à saper les conditions mêmes d’un traitement
lucide et démocratique de ces problèmes.
Derrière un amoncellement de chiffres et de références dont l’évaluation prendrait des semaines à plusieurs spécialistes, le livre de Lomborg repose sur un effet
de composition à base de remarques effectuées « en passant », qui conduisent le
lecteur à rejeter des positions environnementalistes présentées comme « idéologie dominante »
[5], et par suite à réfuter la nécessité même de l’action. Une analyse de ces effets occuperait un livre entier
[6]. C’est pourquoi nous ne traiterons ici
que de ceux qui se parent de l’autorité de la science.
Le GIEC honoré et disqualifié
Un des procédés favoris de Lomborg est de respecter « la science climatique » mais
de laisser entendre que ses conclusions procèdent de présupposés politiques dans les
rapports d’évaluation élaborés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur
l’évolution du climat (GIEC). La même thèse est exprimée dans un article du
Point
citant Georges Rossi
[7], pour qui le « Résumé à l’intention des décideurs » contenu
dans chaque Rapport du GIEC est « un document politique et non scientifique ».
Or le GIEC fut créé à l’instigation du G 7 en 1988 et placé sous l’égide de
l’Organisation météorologique mondiale et du Programme des Nations unies sur
l’environnement pour éclairer les gouvernements en dressant un état des connaissances. Cet état est établi, pour chaque chapitre, par plusieurs centaines de
lead
authors, sous l’autorité de
convening lead authors, représentant des disciplines et
des origines géographiques diverses. Il leur est demandé une rédaction commune
de l’état des accords et divergences s’appuyant sur la seule littérature publiée dans
des revues scientifiques (donc évaluée préalablement par des comités de lecture)
ou, à défaut, dans des rapports nationaux ou internationaux accessibles. Une première mouture est envoyée à un collège de plusieurs centaines de pairs, aux gouvernements et aux organisations non gouvernementales (de Greenpeace aux industriels de l’Ipieca
[8] ou de la Global Climate Coalition
[9]) et les auteurs sont tenus
d’intégrer (ce qui ne veut pas dire accepter) leurs critiques. Le résultat est alors
soumis à l’Assemblée générale du GIEC, qui comprend des représentants gouvernementaux des États-Unis, de l’Arabie saoudite, des pays charbonniers comme
la Chine, mais ni Greenpeace ni un quelconque lobby vert. Cette Assemblée, en
votant ce texte chapitre par chapitre, en certifie la sincérité ; puis le Résumé à
l’intention des décideurs doit être accepté
ligne à ligne par des représentants des
gouvernements. C’est alors seulement que les scientifiques, tout en conservant la
possibilité de rejeter des suggestions qui iraient à l’encontre des connaissances
scientifiques, sont poussés à des compromis pour éviter des interprétations qui heurteraient les positions de tel ou tel gouvernement. C’est ainsi que la plupart des paragraphes sur l’équité ont été retirés du résumé du Troisième Rapport du GIEC sous
la pression de la Chine et de l’Inde, qui les percevaient comme un « droit de
regard » sur leur situation interne au nom d’une éthique occidentale.
Un tel processus laisse
a priori peu de place à une manipulation par les écologistes, l’influence des gouvernements les plus « verts » étant contrebalancée par
celle de pays réticents à toute action en ce domaine : pays pétroliers, États-Unis.
De plus experts que nous pourront alors essayer de voir comment un processus
soumis à tant de filtres pourrait être subvertipar un environnementalisme irréfléchi;
le mécanisme doit être fort subtil car il a aussi perverti l’Académie des sciences des
États-Unis qui, requise par G.W. Bush d’émettre un avis impartial, a confirmé les
conclusions du GIEC
[10].
Où l’emploi généralisé de l’adverbe « likely » dispense des règles de la prospective
Un des procédés rhétoriques favoris de Lomborg, entre chiffres, notes et références
qui s’entrechoquent, est l’usage répété de l’adverbe likely (probablement). Lancé
« en passant », ce mot a un double impact : avancer un point central pour la
démonstration et laisser entendre que le GIEC est peu scientifique en publiant des
chiffres non vraisemblables. Pointe alors le soupçon que les scientifiques ne résistent pas à la tentation d’imposer leur propre vision de la société.
On trouve un bon exemple de cette méthode dans la critique des scénarios du
GIEC. Lomborg leur reproche de multiplier des hypothèses arbitraires, en partie
pour des raisons idéologiques, et d’avancer des bornes supérieures invraisemblables pour les hausses de température. N’attribuant aucune probabilité à leurs
différents scénarios, les auteurs du GIEC sont accusés de laisser les mains libres
aux médias pour affoler l’opinion sur la base de ces hypothèses hautes.
Or c’est dans le but de répondre aux critiques faite à son Deuxième Rapport
pour n’avoir pas explicité les sources d’incertitudes sur les émissions de gaz à effet
de serre que le GIEC décida de formuler des
storylines, des « visions » diverses de
l’avenir : quelle démographie ? quel degré de mondialisation des marchés ? quel changement technique ? quelle évolution des inégalités Nord-Sud ? On peut donc ainsi
couvrir le champ des possibles tel qu’il découle de diverses conjectures, en laissant
ouvert le débat sur ces conjectures. Cela permet de clarifier les déterminants des
tendances futures et, par exemple, de montrer que les orientations de développement prises pour des raisons autres que les préoccupations climatiques jouent quantitativement un rôle tout aussi important que les politiques climatiques
stricto sensu.
Lomborg, lui, présente le scénario le plus émetteur A 1 (qui fait entrer une
hausse de 5°C dans le domaine du possible) comme le plus
unlikely, puis il déclare
« en passant » comme scénario le plus vraisemblable l’usage massif de l’énergie
solaire vers 2050, hypothèse qui éviterait une dérive trop catastrophique
[11]. Mais
cette dernière hypothèse n’est justement qu’une des conjectures parmi d’autres, couverte d’ailleurs par plusieurs des quarante scénarios étudiés. Elle est respectable,
quoique fortement minoritaire, parmi les spécialistes de l’énergie, en tant que
scénario de référence. Lomborg ne cite à son appui (p. 285) qu’un seul scénario
(celui de Chakravorty
[12]), et ne dit mot des innombrables critiques qui se sont
exercées depuis quelque vingt-cinq ans sur les
soft energy pathsd’Amory Lovins
[13].
On ne voit pas en effet, vu la réserve de compétitivité des énergies fossiles, comment l’énergie solaire pourrait s’installer assez vite pour résoudre « naturellement » l’essentiel du problème de l’effet de serre. Cela ne peut se faire que dans
le cadre de politiques volontaristes où seraient mises en place les incitations (sub-ventions à la R&D, modification des prix de l’énergie) hâtant la transition vers les
énergies « douces ». Pour que celle-ci soit accomplie dans cinquante ans, il faudrait déployer des efforts massifs dès aujourd’hui, en raison de la grande inertie des
systèmes énergétiques. Il est d’ailleurs curieux de voir Lomborg lui-même réclamer, quelques pages plus loin, une forte accélération de la R&D sur le solaire
(p. 287), ce qui revient à reconnaître que cette transition ne peut résulter d’une évolution spontanée.
Le scénario Lomborg n’est ainsi plausible qu’au sein d’une storyline
expliquant
de tels choix (des politiques de long terme pour limiter les risques géopolitiques
liés au pétrole ou les pollutions locales). Celle-ci ne serait ni plus ni moins légitime que celle qui sous-tend le scénarioA 1, dont on peut imaginer les conditions
de réalisation : un contrôle plus ou moins militarisé du Moyen-Orient, un accès
aux réserves irakiennes et à celles du pourtour Sud de l’ex-URSS assureraient
quelques décennies de pétrole bon marchéralentissant la recherche de carburants
alternatifs, surtout en cas de persistance des réactions anti-fiscalité sur les carburants; et une Chine qui ne serait pas insérée dans un accord de contrôle des émissions passerait à la liquéfaction massive de son charbon. Toutes hypothèses certes
discutables, mais qu’on ne peut balayer d’un revers de main.
Lomborg montre ainsi sa méconnaissance du bon usage de la prospective, qui
consiste à cerner les sources d’incertitudes, mais sans fermer prématurément les
controverses afin de ne pas réduire l’espace du débat démocratique. C’est précisément ce souci qui a conduit le GIEC à ne pasprobabiliser ses scénarios d’émission. Imaginons de quel procès il aurait fait l’objet s’il avait déclaré improbable un
scénario de poursuite de l’intégration internationale (A 1), ou à l’inverse celui du
retour à de larges espaces économiques autocentrés(B2)!
Ce type de distorsion s’aggrave encore lorsque Lomborg affirme (p. 320) que
le GIEC propose « une modification de nos styles de vie individuels et une sortie
de la société de consommation ». Or il faut tout d’abord se reporter à la note 2706
puis aller rechercher dans la bibliographie pour se rendre compte que Lomborg
renvoie ici au Rapport de base, et non au Résumé technique ou au Résumé à
l’intention des décideurs, d’où une telle recommandation aurait été dûment censurée par (au moins) les délégués américains. Replacé dans son contexte, le passage incriminé signifie simplement que la modification des styles de vie est un des
paramètres techniques de définition des scénarios et qu’il renvoie à des « choix de
valeur » portés par certaines parties de l’opinion internationale.
Cette manipulation de textes de statuts différents est maximale lorsque Lomborg
explique que « les modélisateurs » préfèrent « sans critère explicite » le scénarioB1
à tous les autres (p. 282), c’est-à-dire un scénario avec moins de richesse et moins
de changement climatique, et lorsqu’il les met en demeure d’expliquer ce qui justifierait des dépenses d’abattement de 107 milliards de dollars alors que le coût des
dommages est juste de 5 milliards :
- l’évaluation du coût des dommages vient de Nordhaus et Boyer
[14] et non des
auteurs du GIEC, qui n’en donnent pas car tel n’est pas leur mandat;
- les PIB des scénarios ne peuvent être utilisés ainsi, puisque le scénario B 1 est
un scénario « environnementaliste » mais sans considération du climat ; ce n’est
qu’au sein de chaque scénario qu’on peut évaluer le coût imposé par les politiques
climatiques et le comparer au coût des dommages évités ;
- il cite non pas le texte du GIEC, qui s’interdirait un tel jugement, mais un article
de Tom Kram qui explique que ce scénario B 1 représente des choix de valeur
particuliers. Il faudrait donc, pour s’assurer qu’il n’y a pas de glissement de sens,
retrouver l’article en question. Mais, même dans ce cas, on aurait affaire à l’avis personnel de son auteur et non à celui de son équipe, encore moins à celui du Résumé
à l’intention des décideurs.
Un des choix majeurs du Troisième Rapport du GIEC fut de consacrer un volume
entier à l’évaluation des impacts du changement climatique. Il fournit une information plus dense que le Deuxième Rapport mais, en l’état actuel des connaissances,
il considère les très rares évaluations économiques des dommages dus à ces impacts
comme trop fragiles pour être rapportées. Toutes les informations n’ont en effet
pas le même degré de certitude, et le GIEC a tenu à évaluer le degré de confiance
attaché à ses conclusions. Or Lomborg (p. 301) ne mentionne pas ce débat et,
constatant que le Troisième Rapport du GIEC comporte peu d’informations sur
les coûts et bénéfices du réchauffement (p. 301), il se réfère aux chiffres du Deuxième
Rapport et à des résultats de « chercheurs indépendants ».
Il déclare alors, par exemple, que le réchauffement « ne fera pas décroître la production alimentaire », alors que le Troisième Rapport, après intégration de la
dégradation des ressources en eau et des sols à la relation température-productivité
agricole, conclut à un impact agrégé faible en cas de bon fonctionnement des
marchés internationaux des denrées alimentaires, mais à un choc important dans
certaines zonescomme la Chine ou l’Afrique; au-delà de 2,5°C de réchauffement
pointe le risque d’un relèvement des prix mondiaux de l’alimentation, qui constituerait une rupture par rapport aux tendances en cours. Ceci est avancé avec un
degré de confiance bas et moyen, mais va dans le sens contraire de la phrase de
Lomborg. De même, celui-ci, à propos de l’extension du paludisme, ne cite qu’une
seule étude globale, montrant « qu’il n’y aura que remarquablement peu de changements, même en considérant les scénarios les plus extrêmes », message contradictoire avec les conclusions du Résumé technique et du Résumé à l’intention des
décideurs. Là encore, il mélange des contributions de niveaux différents de certification scientifique sur un dossier dont la complexité (il faut y intégrer la résistance des agents pathogènes aux vaccins, l’efficacité de campagnes de vaccination
au sein des populations pauvres, etc.) explique la prudence du GIEC devant tout
chiffrage économique. Enfin, il pose que, de toute évidence, la baisse de plusieurs
degrés de température en Europe du Nord en raison du ralentissement du Gulf
Stream ne serait pas catastrophique (p. 316), puisque cela nous ferait vivre sous le
climat du Canada. Outre qu’on est en droit de ne pas trouver cette perspective
réjouissante, il oublie de dire qu’une telle modification se produisant dans l’intervalle de vingt ou trente ans constitueraient un vrai défi économique, en raison de
son impact sur les infrastructures (habitat et voies de communication devenant
inadéquats, par exemple) et les modes de vie.
Mais surtout, en sus de ce mélange d’usages sélectifs de l’information et de jugements en passant, Lomborg utilise abondamment les chiffres sur l’évaluation économique globale des dommages de Nordhaus et Boyer, qui sont de l’ordre de 0,5%
à 1% du PIB. Il présente ces chiffres comme résultats de modèles sophistiqués, alors
qu’ils reposent sur des paramètres d’entrée calculés très grossièrement pour des
hausses de température de 2°C, sans aucun examen ni de l’évolution des dommages
pour des températures supérieures, ni de leur différenciation régionale, ni des incertitudes sur la sensibilité climatique, ni enfin de non-linéarités locales. On observe
ici un effet de croyance intéressant : devant les incertitudes des modèles climatiques, Lomborg « doute » de la réalité des risques, en revanche il « croit » à des
simulations économiques exploratoires et accorde aux économistes une plus grande
capacité de prévision, malgré le recours à des hypothèses audacieuses, qu’aux climatologues ou aux communautés en charge des études d’impact, qui se disent incapables
de fournir les ingrédients nécessaires à une telle évaluation globale
[15].
Au total, ces développements autour d’éléments à degré de confiance peu élevé
aboutissent à « tordre » le message central du GIEC. Attaché à réfuter les fourchettes les plus hautes de réchauffement climatique, Lomborg ne prend pas la
peine de signaler que le relèvement moyen des températures est un indicateur qui
masque l’existence de chocs thermiques locaux bien plus importants. Outre le fait
que 2°C de hausse des températures en 2100 correspond à une température
moyenne de 3,4°C en régime stabilisé, il s’agit d’un chiffre moyen qui suppose des
réchauffements dépassant 3, voire 4°C dans certaines régions, sans même parler
du bouleversement des saisons. L’incertitude est grande sur la distribution spatiale
exacte des réchauffements (quoiqu’on en connaisse les grandes lignes) mais pas sur
le fait de leur hétérogénéité.
Or Lomborg déclare simplement que « puisque les modèles ne peuvent produire
aujourd’hui de prédictions régionales fiables, il est difficile de définir les impacts
sur les pays individuels » (p. 288). Cette affirmation énoncée, encore une fois, en
passant, ne l’empêche pas de soutenir plus loin avec vigueur qu’« il n’y a pas de
menaces de catastrophe écologique » (p. 340): nouvel effet de croyance. Il est alors
peu logique qu’il retienne des chiffres de dommages car la difficulté de localiser
avec précision des impacts que l’on sait significatifs est justement l’une des raisons
pour lesquelles les évaluations économiques sont pour l’instant peu fiables.
Les coûts de l’action ou la valse des milliards
Dans les évaluations des coûts des politiques climatiques, on doit distinguer ce qui
relève des objectifs de Kyoto ( 2012)
[16]
et ce qui traite du très long terme.
Les coûts de Kyoto
Lomborg ne se réfère jamais ici à la totalité du Résumé à l’intention des décideurs.
Il reprend principalement les évaluations hautes des coûts des objectifs de Kyoto,
celles qui correspondent au « pire des cas », c’est-à-dire dans les scénarios où l’on
agit sur le seul CO2 émis par le secteur énergétique. Or le prix du carbone serait,
pour la moyenne des évaluations, de 244 dollars/tC pour l’Union européenne, ce
qui correspondrait à une augmentation de 0,195 euro par litre d’essence. Annoncé
brutalement à l’opinion publique, il déclencherait un rejet brutal, mais on doit
rappeler qu’on ne ferait alors que retrouver sur douze ans le prix de l’essence des
années 1981 à 1985. Ceci provoquerait une baisse des taux annuels de croissance
de 0,03 % à 1 % pour les États-Unis, soit une croissance de 2,9 % à 2,97 % par
an au lieu de 3%; et les baisses seraient encore bien inférieures pour l’Europe et
le Japon. Bien sûr, l’impression de coût modéré change si l’on exprime ce résultat
en perte moyenne cumulée de PIB ( 1,33% aux États-Unis, 0,81% en Europe et
0,64 % au Japon) ou, comme le fait Lomborg, en milliards de dollars – 150 milliards de dollars, alors que, en reprenant les évaluations du GIEC sur douze
modèles internationaux, on est conduit à des fourchettes qui vont, pour la totalité
des pays de l’Annexe B (ceux qui se sont engagés à limiter ou à réduire leurs
émissions), de 20 à 80,5 milliards de dollars en cas de prise en compte de la séquestration, et de 23,2 à 104,3 milliards sans prise en compte de la séquestration et sans
recours au mécanisme de développement propre (MDP). C’est là un choix de
tactique polémique que nous ne commenterons pas.
En revanche, le fait que Lomborg escamote les cinq variables permettant de
réduire les prix du carbone et les coûts en bien-être pour la population est plus
contestable. Il s’agit :
- des « mécanismes de Kyoto », à savoir les permis d’émission négociables
(PEN) au sein des pays de l’Annexe B, et le MDP pour les échanges entre ces pays
et les pays en développement ;
- des potentiels technologiques à coûts négatifs qui devraient permettre d’atteindre la moitié des objectifs de réduction à coût nul ou négatif;
- des marges de manœuvre fiscales : en cas de normes et permis d’émission
donnés gratuitement, les firmes passent à leurs clients une partie de la hausse des
coûts de production. Comme celle-ci affecte aussi les produits qu’elles achètent,
on a un impact ultime supérieur à l’impact immédiat du prix du carbone, et une
baisse du pouvoir d’achat. Ce mécanisme peut être bloqué par voie de taxes ou de
permis d’émission vendus aux enchères si le produit dégagé est utilisé pour réduire
les fiscalités les plus distorsives retombant sur la production;
- de la séquestration de carbone par les forêts : l’accord de Marrakech (novembre
2001) porte sur 159 MtC séquestrées à échéance 2010. Du point de vue strictement environnemental, tout se joue sur la qualité de la gestion des forêtset sur la
part du bois utilisé comme substitut aux énergies fossiles ou comme matériau
remplaçant des produits intensifs en énergie;
- des bénéfices secondaires sur l’environnement local : parce qu’elle implique
une baisse de l’usage des énergies fossiles, la réduction des émissions de CO2
s’accompagne le plus souvent de la baisse d’autres pollutions. Dans ce cas, elle
contribue au respect des régulations dans d’autres domaines (émission de SO2 ou
de particules).
Lomborg oublie totalement les deux dernières variables et réfute, toujours en
passant, l’idée que l’échange de permis puisse réduire fortement les coûts. Son argument est que les pays seront réticents à voir sortir de leurs frontières d’énormes
flux financiers ; cet argument n’est pas négligeable, on y reviendra. Mais il est
biaisé, car la vraie contrainte vient de la somme économique des importations de
carbone et des baisses d’importation d’énergies fossiles. Quant aux deux autres
variables (potentiels à coûts négatifs et marges de manœuvre fiscales), Lomborg
les traite dans des encadrés où il insiste sur les difficultés de leur mise en place sans
jamais se référer au Rapport du GIEC. Or celui-ci met dûment en évidence ces difficultés et, au cours de longs chapitres, montre comment elles ne peuvent être que
partiellement levées par des politiques adaptées. En d’autres termes, utiliser des stratégies « sans regret » ne va pas « sans effort », mais des marges de manœuvre existent, sauf à considérer que les marchés de l’énergie et des technologies utilisatrices
d’énergie fonctionnent parfaitement et que les fiscalités préexistantes sont sans distorsion. Sur ce dernier point d’ailleurs, il est symptomatique que Lomborg passe
sous silence le fait que, pour l’Europe, la majorité des simulations existantes montre
que la substitution entre taxe carbone et prélèvements sur les salaires améliorerait
l’emploi et la croissance. Certes, cela exige des mesures spécifiques pour pallier des
effets pervers sur la distribution des revenus, mais montre l’intérêt d’inscrire les
politiques climatiques dans le cadre d’un réaménagement global des fiscalités.
Pour donner un ordre de grandeur des coûts envisageables compte tenu de ces
contraintes, on peut, reprenant les chiffres du GIEC, chiffrer le scénario suivant
[17]
: mobilisation de 20% des potentiels technologiques « sans regret » ; puits
de carbone tels que retenus à Marrakech plus, pour les États-Unis, ceux du « compromis du samedi matin » de La Haye – la Russie et l’Ukraine vendant seulement
les deux tiers de leurs quotas d’émissions excédentaires; prise en compte de 15%
seulement des potentiels du MDP
[18]. Sous ces hypothèses, le prix moyen du carbone passe à 28 dollars/tC pour un espace de vraisemblance de [ 13 ; 42], soit un
surcoût de 0,01 à 0,03 euro par litre d’essence. L’impact sur la croissance devient
alors très faible ( 0,018% pour l’Europe, 0,027% pour les États-Unis) et peut être
aisément annulé par les bénéfices secondaires et quelques réaménagements de la
fiscalité. On est loin ici du « pire des cas ».
Les coûts au-delà de Kyoto
Lomborg retient l’idée que le prix des politiques climatiques serait en 2050 de 2%
du PIB mondial (p. 304), mais il ne précise pas pour quel objectif ces chiffres sont
atteints, alors que les données existent (voir
infra). Très vite, pour prévenir l’effet
euphorisant produit par un chiffre si modeste (un décalage de neuf mois de croissance mondiale en 2050, et cela sans recours à la séquestration), il fait remarquer
que ce coût est énorme puisque cela reviendrait à faire peser sur la communauté
internationale un fardeau équivalant aux dépenses militaires. On peut contester ce
cadre de raisonnement mais on fera ici surtout remarquer deux approximations
gênantes : les dépenses militaires sont sous-estimées ( 2% du PIB mondial au lieu
de 2,6%
[19]) et 2% de baisse de croissance en 2050 (c’est-à-dire un taux de croissance de 1,0297 au lieu de 1,03 %) donne une perte cumulée de richesse de plus
d’un tiers inférieure aux dépenses militaires annuelles sur l’ensemble de la période
dans le scénario de base. Au total donc, le fardeau est moitié moindre que suggéré,
point de détail certes mais typique des imprécisions sur lesquelles l’auteur construit
son effet de composition.
Mais l’essentiel est dans la façon dont, dans un encadré intitulé « Le prix du futur »
(p. 314), Lomborg passe de cette évaluation à la question du taux d’actualisation.
Il s’attache à montrer que, vu l’énormité des sommes en jeu, il vaut mieux investir
dans la croissance que dans l’environnement. Certes, en actualisant à 5 % des
dommages de 100 euros qui surviendraient dans cinquante ans, des dépenses
d’abattement ne se justifient que si elles sont inférieures à 8,7 euros, et léguer un
climat le moins changé possible serait une piètre façon d’assurer notre solidarité
avec les générations futures si cela revenait à les priver d’une richesse 200 dollars
en investissant aujourd’hui 19,4 dollars dans l’abattement d’émissions. Mais
Lomborg ignore que la plupart des économistes respectés sur ce sujet conseillent
de prendre, non pas les taux d’actualisation de 4 à 6% qu’il suggère, mais des taux
plus proches de 2 % qu’il présente comme étant artificiellement bas
[20]. En effet,
le taux d’actualisation ne peut trop s’éloigner du taux de croissance économique
à long terme, dont l’incertitude est au surplus élevée, ce qui donne plus de poids
aux hypothèses pessimistes. Le choix est important puisque, pour 3 % et 2 % de
taux d’actualisation, les dépenses d’abattement économiquement justifiées passent
respectivement à 22,8 et 37 euros.
Mais l’argumentation dérape surtout quand il aborde les pays en développement.
La Banque mondiale ayant montré que le taux d’intérêt moyen dans ces pays est
actuellement de 16 %, il tourne en dérision par avance tout effort de prévention
puisque le coût d’une seule année de stabilisation des émissions de CO2 rapporterait sur soixante ans l’équivalent de deux fois le PIB mondial actuel, « une somme
absolument phénoménale ». Un euro placé aujourd’hui à 16% pendant soixante
ans rapporterait en effet 7370 euros. On est toutefois gêné d’avoir à réfuter un tel
argument, car cela suppose qu’il existe des lecteurs croyant à une multiplication
aussi fabuleuse des richesses. Si elle se vérifiait, ce serait une nouvelle extraordinaire : même en prenant un taux d’actualisation de 6% aux États-Unis, le revenu
par habitant de l’Inde serait alors 4,5 fois supérieur, en 2050, à celui des États-Unis !
En fait, il existe sûrement peu de lecteurs susceptibles de rester concentrés jusqu’à
cette page 315, mais puisque les porte-voix médiatiques de Lomborg semblent être
sensibles à ce type d’argument, il convient de rappeler que les 16 % de taux
d’intérêt dans les PED ne représentent pas une productivité du capital au sens commun, mais bel et bien la rareté de ce capital, et une prime de risque palliant l’instabilité des institutions de ces pays, facteurs qui expliquent précisément la lenteur
de leur développement.
C’est l’argument central, lui aussi formulé « en passant » : tous ces efforts déployés
pour respecter le seul Protocole de Kyoto ne ralentiront que de quelques dixièmes
de degré le réchauffement planétaire.
Or la simulation qui le sous-tend n’a aucun sens pour la décision; elle suppose
en effet qu’on applique Kyoto puis qu’on s’arrête et qu’on repart sur la trajectoire
initiale, simplement décalée. Or Kyoto n’a de sens que comme premier coup de
frein, comme point de passage dans une trajectoire. C’est comme si un conducteur ne sachant pas s’il y a du verglas au prochain virage tapotait une fois sa pédale
de frein puis laissait aller. Son coup de frein serait bien sûr inutile ! Ce conducteur
a le choix entre deux attitudes rationnelles : faire le pari qu’il n’y a pas de verglas
et ne pas freiner, ou freiner légèrement pour se mettre en position de ralentir
encore si nécessaire.
De plus, les scénarios de long terme montrent que l’action est efficace avec des
coûts de stabilisation des émissions négligeables si l’on se fixe un objectif de concentration de gaz carbonique dans l’atmosphère de 650 à 750 ppm, et des coûts encore
très modestes pour 550 ppm
[21]. Ils n’augmentent significativement que pour 450 ppm,
avec une perte cumulée de 4 % du PIB en 2050 dans le pire des cas ( 2,5 % en
moyenne), soit une diminution de 0,069 % des taux de croissance annuels sans
intégrer ni la séquestration de carbone ni les gaz autres que le CO
2, ni les effets
d’apprentissage technologique, ni les bénéfices secondaires d’une moindre dépendance énergétique. Cela n’empêche pas Lomborg de déclarer (p. 318) que « les analyses économiques démontrent clairement qu’il est beaucoup plus cher de réduire
radicalement les émissions de CO
2 que de payer les coûts de l’adaptation à la
montée des températures ». La thèse est d’autant plus surprenante que, la régionalisation des changements climatiques étant un exercice risqué, l’évaluation des dommages économiques l’est encore plus, et le calcul des coûts d’adaptation encore
davantage (quelles digues et où ? quels investissements de stockage dans le système
électrique ? quel renforcement de l’irrigation et où ?), si bien qu’aucun économiste
sérieux n’a jusqu’ici tenté une telle évaluation. Cette affirmation, qui se donne
comme une évidence, ne repose sur aucune analyse que l’on puisse citer.
L’ensemble de ces imprécisions aboutit à masquer le cœur du message du GIEC
(dès son Deuxième Rapport), à savoir que, en situation d’incertitude, il faut agir
de façon séquentielle : en raison de la double inertie des systèmes naturels et des
systèmes technico-économiques, attendre de clore le débat entre optimistes et
pessimistes avant d’agir, c’est risquer une action trop tardive, et trop freiner les émissions dès aujourd’hui, c’est prendre le risque d’efforts inutiles. Cet arbitrage est étudié
dans le Rapport, qui ne suggère aucunement l’attente, et rappelle que la réponse
ultime dépend de notre attitude face au risque et des degrés de probabilité que nous
accordons à des évolutions non linéaires des dommages.
Les plaisirs de l’économie virtuelle
L’argument choc de Lomborg (p. 322) est le suivant : « Il ne faut pas dépenser de
grandes quantités d’argent à une réduction minime de la hausse des températures
de la planète, car ce serait faire un mauvais usage de ressources que l’on pourrait
sans doute utiliser de façon bien plus efficace dans les pays en développement. [...]
Ceux-ci vont supporter la plupart des dommages du réchauffement. Combattre le
changement climatique revient certes [...] à aider leurs populations futures. Mais
si l’on dépense la même quantité d’argent directement dans ces pays, on en aidera
les habitants actuels aussi bien que leurs descendants ».
Passons sur le fait que sont ici, par miracle, résolues les difficultés bien connues
de l’économie du développement, à savoir que la percolation économique entre le
Nord et le Sud est loin d’être automatique et bute, entre autres, sur le fait que le
modèle technologique qui l’accompagne peut se traduire par un maintien des
poches de pauvreté, voire une dégradation des ressources de base pour les populations les plus pauvres. L’essentiel est que Lomborg se livre ici à un exercice
périlleux d’économie virtuelle.
Il utilise d’abord son estimation du coût du Protocole de Kyoto ( 150 milliards
par an) qu’il compare à l’estimation par l’Unicef des 70 à 90 milliards par an nécessaires pour satisfaire les besoins fondamentaux des habitants des PED en matière
de santé, d’éducation et d’eau. Le surcroît de dépenses sur des lampes économes
en énergie ou sur le ferroutage n’est pas aisément convertible en points d’eau ou
en hôpitaux de campagne, car ce ne sont pas les mêmes mécanismes, les mêmes
métiers, les mêmes institutions qui sont en jeu. Mais après tout, on peut toujours
considérer qu’à long terme ces frictions institutionnelles s’évanouiront. Ce qui
est en revanche plus contestable est l’asymétrie de l’argumentation. On a vu en effet
que, voulant montrer l’ampleur des coûts de Kyoto, Lomborg posait comme une
évidence qu’il n’y aura pas d’usage extensif des échanges de carbone parce que ceux-ci induiraient des transferts financiers inacceptables. Mais alors, pourquoi cette réticence aux transferts disparaîtrait-elle quand il s’agit de l’aide directe ? Or l’un des
paris de Kyoto, via le MDP, est justement de déclencher des transferts importants en direction des PED afin de leur apporter le capital qui leur manque pour
construire des infrastructures modernes, donc en général moins émettrices de gaz
à effet de serre parce que fondées sur des technologies plus efficaces, capital que
visiblement nos sociétés peinent à leur donner directement.
Lomborg conclut ensuite son texte en reprenant cet argument sur le long terme
et en citant l’écart de PIB entre les scénariosA 1 etB 1. Médiatiquement efficaces,
ces chiffres reposent sur un malentendu total. La différence de PIB entre deux scénarios écrits pour cerner les incertitudes sur l’avenir en combinant des hypothèses
portant sur divers paramètres et calculés par des équipes différentes utilisant des
modèles différents ne correspond aucunement à une richesse qui pourrait être
transférée à quiconque. Supposons en effet que l’on explore un scénario avec des
modes de vie moins matérialistes, plus de temps libre, ou une montée des économies
parallèles ; son PIB sera inférieur à celui d’un scénario consumériste avec une
semaine de 50 heures. Or, s’il est vrai que travailler 50 heures par semaine pour
accéder à un mode de vie matériellement luxueux produit plus de PIB que travailler
20 heures par semaine en passant le reste du temps en balades ou méditations, l’écart
entre les deux PIB n’est pas une « somme d’argent » disponible pour les PED, sauf
à supposer un Nord « hyperactif » se contenant d’un mode de vie austère. Les seules
comparaisons valides portent sur les coûts d’un objectif climatique donné à partir
de plusieurs scénarios de référence; ce sont leurs résultats que nous avons rappelés
plus haut.
La science et la gestion médiatique des controverses
Le fond de l’affaire devrait être simple. Nous sommes comme des randonneurs qui
interrogent des guides de montagne sur l’état d’une vire. Tous disent qu’elle est
encombrée de neige ou de glace, certains penchant pour la neige, d’autres pour la
glace. Vient un homme d’allure sportive, maître nageur de profession, randonneur
à ses heures et qui nous assure que ces guides sont incompétents ou qu’ils nous
effraient pour qu’on loue une course, qu’il n’a pas neigé et que de toute façon le
soleil fera vite son œuvre. Que faire ? Renoncer à la randonnée ? Partir en baskets ?
Ou, par précaution, prendre des crampons ?
Or, comme nous le contait Flaubert, il y a dans notre monde des Monsieur
Homais, esprits forts auxquels « on ne la fait pas ». La difficulté vient du fait que
notre information n’est pas directe en ces matières. Elle nous est fournie par des
médiateurs et il est naturel que, parmi eux, il yait une proportion non négligeable
de M. Homais. M. Homais peut être un académicien et brillant chroniqueur, un
ancien ministre de formation scientifique, un journaliste au sens critique aiguisé.
La question devient alors : comment se fait-il que, adepte du doute systématique
face aux guides certifiés, M. Homais devienne si crédule vis-à-vis du maître nageur ?
Une part de la réponse vient de sa réaction d’exaspération contre les Cassandre qui
manient un catastrophisme hyperbolique; une autre part vient, plus fondamentalement, du rapport à la science et à l’incertain.
Stephen Schneider
[22]
pousse un cri du cœur légitime mais inefficace lorsqu’il met
en cause « la responsabilité et le rôle de l’éditeur : pourquoi la maison Cambridge
University Press a-t-elle donné son
imprimatur à un texte polémique ? A-t-elle expertisé le livre avec compétence ? » Mais le même éditeur publie aussi les Rapports
du GIEC, n’est-ce pas ? L’information est aussi une marchandise : un coup de catastrophisme, un coup de « Que fait le gouvernement ?», un coup de « Tout cela est
bien compliqué », un coup de « Beaucoup de bruit pour rien » ou de « Encore un
truc des Verts ». Rien de tel pour retenir l’attention du lecteur, de l’auditeur, du
téléspectateur.
Ce mécanisme joue pleinement dans le sens de l’idée que « toutes les paroles
se valent », qu’il n’y a plus d’autorité légitime pour dire le vrai, même la science.
Celle-ci n’est-elle pas faite d’incertitudes et de controverses ? Chacun se sentant
alors en droit de « bricoler » sa science, rien de tel que, au nom du pluralisme, la
mise en scène du seul contre tous, celui qui démasque la perversité des « grands
appareils »
[23]. M. Homais devenu chroniqueur fait dès lors merveille.
Certes, on peut penser que choisir le maître nageur pour partir en montagne n’est
pas très sage. Mais cet argument d’autorité ne valant plus dans un espace public
où, comme à Athènes, les sophistes l’emportent sur Socrate, mieux vaut d’abord
rappeler que la méfiance est un sentiment aussi manipulable que la crédulité.
À trop en jouer, les Homais, dont on peut comprendre l’agacement contre un
certain catastrophisme, soumettent le citoyen à des vagues d’informations contradictoires et non hiérarchisées qui lui font perdre le sens du audivi alteram partem,
de l’échange argumenté des désaccords. Source de violence « douce », cette perte
de sens est dangereuse lorsqu’il faut agir raisonnablement face à des questions
pour lesquelles la raison ne peut trancher à temps. Les scientifiques doivent alors,
non pas « imposer leur science » mais rappeler qu’aucun échange productif ne peut
se faire sans des règles qui impliquent lenteur et validation réciproque, et que le
contribuable les paie pour qu’ils suivent ces règles.
Reste que trois minutes (ou une colonne) de Lomborg plus trois minutes (ou
une colonne) sur un travail de milliers de scientifiques pendant plusieurs années
ne permettent pas au citoyen d’accéder aux services que pourtant il finance. Les
scientifiques doivent-ils se transformer en communicants ? Mais le temps et les règles
de la communication ne sont pas le temps et les règles du débat public, qui ne sont
pas le temps et les règles de la recherche. Ce n’est pas en confondant ces trois plans
qu’on gardera à la connaissance scientifique son statut de bien public, c’est en
veillant à leur articulation. L’affaire Lomborg devrait inciter à accélérer les réflexions
communes en ce sens, tant les réponses sont loin d’aller de soi.
[1]
Ainsi : Guy Sorman,
Le progrès et ses ennemis; André Fourçans,
Effet de serre : le grand mensonge ?; Pierre Kohler,
L’imposture verte; Yves Lenoir,
Climat de panique.
[2]
The Skeptical Environmentalist. Measuring the Real State of the World, Cambridge University Press, 2001.
[3]
Bjorn Lomborg est professeur associé de statistiques au Département de science politique de l’Université de Aahrus. Il
a un doctorat de science politique mais aucun diplôme de statistique. Il a publié des travaux sur la théorie des jeux et la simulation par ordinateur.
[4]
Claude Allègre, « L’état de la planète ou la conscience sans la science »,
L’Express, 22 août 2002.
[5]
Et que des environnementalistes seront enclins à trouver caricaturales. Il n’est pas certain que l’écologisme l’emporte vraiment aujourd’hui sur les attitudes du type « assez de taxes sur ma voiture », « après moi le déluge » ou « 500 millions de
Chinois et moi et moi et moi », comme le chantait Jacques Dutronc il y a déjà quelques décennies...
[6]
Ce livre existe :
Skeptical Questions and Sustainable Answers, rédigé par une dizaine de spécialistes danois et publié par le
Conseil écologique danois,
http:// www. ecocouncil. dk/ download/ sceptical. pdf
[7]
Hervé Poncelet et Olivier Hertel, « Le mensonge écolo »,
Le Point, 6 septembre 2002. Georges Rossi – Université de
BordeauxIII, auteur de
Ingérence écologique, environnement et développement rural du Nord au Sud, Paris, Éditions du CNRS,
2001 – a sûrement omis de regarder les biographies des contributeurs desdits rapports.
[8]
International Petroleum Industry Environmental Conservation Association, créée en 1974, qui regroupe des compagnies
pétrolières.
[9]
La GCC est une association de multinationales (du charbon et du pétrole notamment, mais BP et Shell l’ont quittée) qui
a dépensé 5 millions de dollars sur deux ans pour sponsoriser des recherches conduites par des scientifiques convaincus que
le risque climatique n’est pas pressant.
[10]
http:// books. nap. edu/ html/ climatechange/ climatechange. pdf
[11]
Le dernier rapport de l’Agence internationale de l’énergie (
World Energy Outlook, 2001) situe entre 2016 et 2046 la « pointe »
de la consommation de pétrole et indique aussi que « l’énergie solaire pourrait constituer une option intéressante pour la
chaleur et l’électricité dans les bâtiments si les prix continuent à baisser de façon substantielle ». On est loin ici d’une transition massive au solaire.
[12]
Ujjayant Chakravorty, James Roumasset et Kinping Tse, « Endogenous substitution among energy resources and global
warming »,
Journal of Political Economy, 105 ( 6), pp. 201-234.
[13]
Amory Lovins,
Soft Energy Paths : Toward a Durable Peace, 1977.
[14]
William Nordhaus et Joseph Boyer,
Roll the DICE again : Economic Models of Global Warming, Cambridge (Mass.), The
MIT Press,
wwww. econ. yale. edu/ nordhaus/ homepage/ web%20pref% 20102599. PDF. Le modèle DICE de Nordhaus auquel
Lomborg se réfère est très simplifié : il décrit l’économie mondiale avec un seul facteur de production et deux inputs (capital
et travail). Il fait l’hypothèse que les émissions de CO
2 sont proportionnelles à la production et qu’une réduction des émissions entraînera une baisse de la production constante pendant toute la durée de la simulation (cinquante ans). Ce modèle
comporte un cycle du carbone très simplifié qui, en particulier, tolère des niveaux d’émissions de gaz carbonique très supérieurs à ceux des modèles climatiques, de même qu’une réactivité plus faible à une augmentation donnée des concentrations.
[15]
Signalons simplement au lecteur que tout se joue ici sur les non-linéarités dans la chaîne qui va de la hausse des températures aux impacts puis des impacts aux dommages, et dans la distribution spatiale de ces impacts. Voir le rapport de
l’Académie des sciences
Abrupt Climate Change : Inevitable Surprise, Washington, The National Academy Press, 2002.
[16]
La Conférence de Kyoto ( 1997) fixait des objectifs de limitations d’émissions d’ici à 2012 ainsi que divers mécanismes
permettant des péréquations entre pays.
[17]
Calculs conduits à partir du logiciel SAP 12 développé au CIRED par Frédéric Ghersi et Jean-Charles Hourcade, qui
ont publié leurs résultats sur l’économie de Kyoto dans « The economics of a lost deal : Kyoto-The Hague-Marrakesh »,
The Energy Journal 23 ( 3), 2002, pp. 1-26.
[18]
Sur ces termes, on peut renvoyer le lecteur à l’article de J.-Ch. Hourcade « Dans le labyrinthe de verre »,
Critique internationale n° 15, avril 2002.
[19]
SIPRI,
Military Balance,
http:// projects. sipri. se/ milex/
[20]
K. Arrow
et al., « Intertemporal equity, discounting and economic efficiency », dans J.P. Bruce, H. Lee, E.F. Haites (eds.),
IPCC Second Assessment Report. Climate Change 1995. Economic and Social Dimensions of Climate Change, Contribution of Working
GroupIII to the Second Assessment of the Intergovernmental Panel on Climate Change, Cambridge University Press, p. 448; Richard
Newell, William Pizer,
Discounting the Benefits of Future Climate Change Mitigation : How much do Uncertain Rates Increase
Valuations ?, Pew Center on Global Climate Change, déc. 2001 ; M.L. Weitzman, « Why the far-distant future should be
discounted at its lowest possible rate »,
Journal of Environmental Economics and Management 36 (3), 1998, pp. 201-208.
[21]
Voir fig. 8.18 dans Bert Metz, Ogunlade Davidson, Rob Stewart et Jiahua Pan (eds.),
IPCC Third Assessment Report : Climate
Change 2001. Mitigation, Contribution of Working Group III to the Third Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate
Change, Cambridge University Press, p. 700.
[22]
Stephen H. Schneider, « Hostile climate. On Bjorn Lomborg and climate change », 12 déc. 2001,
http:// gristmagazine.
com/grist/books/schneider121201.asp
[23]
Voir par exemple les pages de
La Recherche consacrées à Yves Lenoir.