Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629698
178 pages

p. 80 à 85
doi: en cours

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no 18 2003/1

 
THIERRY DE MONTBRIAL L’action et le système du monde Paris, PUF, 2002,472 pages. JEAN-PIERRE DUPUY Pour un catastrophisme éclairé. Quand l’impossible est certain Paris, Le Seuil, 2002,216 pages.
 
 
De quels instruments conceptuels pouvons-nous disposer pour comprendre l’état du monde et l’avenir de l’humanité ? La théorie politique consciente de ses insuffisances ou de ses dépendances est éternellement à la recherche d’approches plus solides sur lesquelles s’appuyer. À la suite de Brian Barry [1], Robert Gilpin, dans War and Change in World Politics [2], identifie deux grandes approches théoriques : le modèle sociologique et le modèle économique. Pour lui, le trait fondamental de la théorie socio-logique est l’accent mis sur les sociétés globales, tandis que la théorie économique ou la théorie du choix rationnel privilégie le niveau de l’individu. Quoi qu’il en soit de cette dichotomie, les deux auteurs examinés ici ont en commun de la refuser. L’un et l’autre partent de la théorie économique, et en particulier de la décision en situation d’incertitude, pour la dépasser dans une direction plus globalisante concernant les phénomènes collectifs. Mais leur ambition n’est pas la même. Montbrial s’efforce de fonder et de systématiser une théorie des relations internationales et une praxéologie qui engloberaient Clausewitz et Schumpeter, la stratégie du chef de guerre et celle de l’entrepreneur. Dupuy, qui est passé par Ivan Illitch, René Girard et John Rawls et a déjà proposé une synthèse magistrale, Le sacrifice et l’envie [3], s’attaque plutôt ici, à travers le problème écologique, aux dilemmes moraux et métaphysiques d’une catastrophe globale à la fois inévitable et intolérable. Si les héros de Montbrial sont Clausewitz, Aron et Beaufre, ceux du livre de Dupuy sont plutôt Henri Bergson et Hans Jonas. Si von Neumann et Morgenstern, Keynes et Knight sont présents, au moins en filigrane, dans les deux livres, c’est que la formation des deux auteurs est identique (tous les deux polytechniciens, ingénieurs des Mines et économistes mathématiciens) et que tous les deux, engagés dans les débats collectifs de ce temps, veulent faire servir leur science et leur réflexion à éclairer ces débats. Mais là s’arrête leur ressemblance. Leur principale différence est dans l’opposition de leurs tempéraments intellectuels : la devise de Dupuy pourrait être « de l’audace, encore de l’audace, toujours de l’audace » et celle de Montbrial, « de la prudence (ou de la modération) avant toute chose, et pour cela, préfère le clair » ! Dupuy est surtout sensible aux antinomies, aux paradoxes, aux catastrophes et aux choix radicaux. Montbrial, aux « idées claires et construites », ainsi qu’ aux facteurs d’équilibre, de stabilité et de modération, et aux possibilités de synthèse ou de compromis. Les comparaisons avec d’autres duos célèbres risquent de leur paraître ironiques, mais il n’est pas faux de voir en Dupuy un lointain descendant de Platon et de Kant, en Montbrial un lointain successeur d’Aristote et de Hegel. Une vue plus critique et plus injuste verrait chez l’un des traits communs avec Don Quichotte, toujours prêt à charger, mais risquant parfois de se battre contre des moulins à vent, et chez l’autre des échos de Sancho Pança, toujours réaliste mais risquant parfois de pécher par conservatisme.
Commençons par esquisser leurs démarches respectives prises en elles-mêmes, avant de revenir en conclusion à la comparaison de leurs apports et de leurs limites.
Le livre de Montbrial se meut, pourrait-on dire, entre quatre concepts : unité active, système, stratégie et praxéologie. Curieusement, il ne s’appuie guère sur la théorie sociologique de l’action, de Weber et Pareto à Crozier et Friedberg, en passant par Talcott Parsons et son élaboration des rapports de l’acteur et du système.
De même, les développements consacrés, comme dans Paix et Guerrede Raymond Aron, à la praxéologie n’analysent pas vraiment jusqu’au bout les antinomies de la praxis et du processus, celles de la contradiction et de la hiérarchisation entre fins et entre moyens, ou la polémique menée, il y a une génération, autour de la notion même de stratégie, par des théoriciens eux-mêmes liés à la théorie des jeux ou à l’économie, comme Rapoport et Boulding [4] ou, plus récemment, les débats suscités par la notion de choix rationnel ou par l’étude expérimentale des conduites coopératives. En revanche, il fait le meilleur usage de sa double compétence en matière d’économie mathématique et de stratégie diplomatique et militaire pour dégager les spécificités de la théorie des relations internationales par rapport à la théorie économique et, dans sa conclusion, pour insister sur les rapports plus généraux entre stratégie, prévision et hasard. De même, le parallèle développé entre l’ingénieur et l’économiste est à la fois brillant et précis.
Mais la véritable originalité et le véritable apport du livre résident dans la notion d’unité active, définie comme « un groupe humain de taille apriori quelconque, doté d’une culture et d’une organisation et dont les membres constituent les ressources premières » (p. XII). À partir de là, il définit les unités politiques comme un cas particulier des unités pratiques et il en déduit les définitions des problèmes praxéologiques, politiques et internationaux. Ce jeu de concepts me semble à la fois cohérent et puissant. Il résout avec élégance l’éternel problème du primat des États ou des acteurs non étatiques et se situe, conceptuellement comme par ses dimensions, entre deux classiques de la théorie des relations internationales, The Analysis of International Relations [5] de Karl Deutsch et Paix et Guerre entre les nations [6] de Raymond Aron, sans céder à la préférence du premier pour les réseaux et à sa relative négligence du système interétatique, ni à la préférence du second pour les États et à sa relative négligence de la tendance au dépassement des distinctions rigides entre l’intérieur et l’extérieur, la paix et la guerre.
Mais, en même temps, il rend apparentes, surtout dans la deuxième partie, praxéologique, deux limites de sa démarche. D’une part, la dimension choisie, combinée avec l’ampleur du champ embrassé, interdit tout développement un peu poussé sur les relations internationales concrètes. Du coup, les analyses particulières, qui abondent dans Paix et Guerre, sont réduites à leur plus simple expression. Comme le point de vue de Montbrial est presque toujours raisonnable, modéré, réaliste et rarement révolutionnaire, ses considérations de politique internationale proprement dites risquent d’apparaître un peu attendues.
D’autre part, s’il souligne l’importance de la dimension temporelle et offre des éléments importants pour son étude (comme la définition mathématique de la stabilité ou la notion de bifurcation), sa préférence pour l’équilibre et la modération et sa tendance à l’optimisme l’empêchent de s’intéresser en profondeur aux processus négatifs, effets pervers, paniques, décompositions, course aux armements ou course des prix, ce que Rapoport appelait « les processus à la Richardson ». Malgré sa parfaite connaissance de Clausewitz, la montée aux extrêmes et le rôle des passions, si importants chez ce dernier, ne sont mentionnés qu’en passant.
On peut espérer que la dimension temporelle ou historique sera abordée par l’auteur dans un prochain volume, mais on peut craindre que le bruit et la fureur, la folie et les catastrophes n’y soient encore sacrifiés au pari sur la prudence conservatrice ou l’optimisme rationaliste.
Jean-Pierre Dupuy poursuit la démarche exactement inverse. Toute sa thèse est qu’il faut penser à partir de la situation extrême, s’installer d’emblée dans l’apocalyptique, regarder la catastrophe en face comme si elle était déjà arrivée.
Dans la première partie, il retrouve les analyses illitchiennes de son œuvre de jeunesse, notamment La trahison de l’opulence (avec Jean Robert [7]), pour dénoncer la contre-productivité ou le blocage des grands systèmes modernes comme les transports, l’éducation ou la santé, voire de l’économie dans son ensemble, alors que dans son grand livre, Le sacrifice et l’envie, il la créditait du déclin des grands carnages sacrificiels au profit des petites passions modernes. Il donne pour acquises la catastrophe écologique et la catastrophe nucléaire (dénoncée dans un livre antérieur sur la dissuasion) [8] avec une certaine ambiguïté – centrale pour tout le livre– sur leur caractère certain (qui peut être contesté), probable ou possible : il s’attaque à la pensée en termes de risques ou de probabilités subjectives, sur laquelle reposent les principes de précaution ou de prévention. Plus généralement, il dénonce les limites de la rationalité stratégique ou économique dans laquelle Thierry de Montbrial évolue avec aisance, et il insiste sur la nécessité du passage à l’éthique et, au-delà, de celle-ci à la métaphysique.
Ce passage est l’occasion d’une réflexion tout à la fois brillante et torturée, inspirée de Bergson, sur le rapport entre le possible et le réel et surtout sur le temps – avec l’idée de l’impossible qui, en devenant réel, devient rétrospectivement possible– et donc d’une temporalité qu’il appelle celle du projet, où l’avenir construit le présent et le passé. Dupuy insiste de manière répétée sur des paradoxes qui lui paraissent nouveaux : celui que nous sachionsla catastrophe inévitable mais sans le croire, et celui qui veut que ce soit une fois la catastrophe reconnue comme inévitable que nous pouvons nous opposer à elle.
Le lecteur naïf ou tributaire d’une autre formation philosophique pourra, tout en saluant ce mouvement qui, en quelque sorte, tire du désespoir une raison d’agir, se demander si ces paradoxes et ces antinomies n’ont pas quelque chose de forcé. Le premier ne reproduit-il pas sur le plan collectif l’idée formulée, chacun à sa manière, par Spinoza et par Sartre, selon laquelle la mort est, à la lettre, impensable, puisque l’âme ne peut concevoir sa propre non-existence ? Le second, s’il est pris au sens fort, ne reproduit-il pas le mystère religieux classique de la toute-puissance divine et de la liberté humaine, de la prédestination et des œuvres ou, dans les philosophies comme le marxisme, du déterminisme des forces productives et de la révolution, ou encore du pessimisme de l’intelligence et de l’optimisme de la volonté ? Si, au contraire, à l’inévitable on substitue le probable, voire le presque certain, comme semblerait nous y inciter la phrase : « Il s’agit de faire comme si on avait affaire à une fatalité, afin de mieux en détourner le cours » (p. 63), s’agit-il d’autre chose que de ce que Merton appelle la « self-denying prophecy », la prophétie auto-négatrice ?
On revient ainsi à la question, intéressée, du lecteur extérieur à l’économie et aux mathématiques sur la nature de leur apport quand il s’agit des problèmes ultimes de la politique et de l’éthique. On a pu se demander si, pour le plus célèbre des stratèges inspirés par l’économie et la théorie des jeux, Thomas Schelling, celles-ci n’avaient pas surtout servi de moyen d’exposition et si des idées comme la théorie des décisions interdépendantes, la compétition dans la prise de risque et les jeux à somme non nulle ou à motif mixte, fondements de la maîtrise des armements, n’auraient pas pu être formulées sans ces instruments [9].
De même, si les conceptualisations de Montbrial constituent une formulation (on n’ose dire une formalisation) élégante et non seulement claire, mais éclairante, qui constitue un apport notable à la théorie des relations internationales, elles ne permettent vraiment ni d’expliquer, ni de prévoir, ni de prescrire. Peut-être, d’ailleurs, n’est-ce pas la fonction de la théorie comme telle. Dupuy, lui, veut clairement aller plus loin, et cette audace est tout à son honneur. Mais, étant incompétent pour juger sur le fond les outils dont il se sert et qui ne me sont pas vraiment accessibles, je me demande, avec un rien de mesquinerie et de désir de compensation, si d’autres outils qui me sont plus familiers ne lui auraient pas été plus utiles.
Passons sur les approximations proches du contresens sur les grands philosophes. De même que, contrairement à ce que suggère Montbrial (p. 370), Hegel n’a jamais pensé au dépérissement de l’État, Kant, contrairement à ce que dit Dupuy (p. 45), n’a jamais refusé toute philosophie de l’histoire qui sacrifierait les générations présentes à l’accomplissement futur de l’espèce. Au contraire, il constate que l’homme ne s’accomplit qu’à travers le développement de l’espèce dans l’histoire, il s’en étonne mais il l’accepte et le proclame.
Mais le véritable problème, concernant Dupuy, est ailleurs. Il est dans sa focalisation sur la philosophie d’inspiration anglo-américaine, et en particulier rawlsienne, qu’il a admirablement étudiée et présentée. Quand il oppose indéfiniment conséquentialistes, utilitaristes et déontologistes, il se peut qu’il néglige une réflexion comme celle de Dieter Henrich qui, dans son grand livre Ethik zum nuklearen Zeitalter [10], intègre l’individuel, le politique, l’historique et le cosmologique dans son développement des niveaux de l’éthique pour, finalement, aboutir à la nécessité d’une éthique de la fragilité.
De même quand, dans son œuvre la plus récente, Dupuy se demande : « Avions-nous oublié le mal ?» [11]
à propos de Ben Laden, il oublie que si lui-même, comme d’ailleurs Montbrial, n’a guère parlé de la véritable catastrophe, la catastrophe morale, du génocide perpétré et toléré, en revanche Nabert, Jankélévitch, Lévinas ou Ricœur ont bel et bien, abondamment et profondément, parlé du mal avant le 11 septembre, tandis que Srebrenica et le Rwanda ramenaient sur le devant de la scène la mémoire d’Auschwitz et du Goulag.
Dans sa propre réflexion comme dans sa polémique, Dupuy accorde peut-être une importance excessive à la philosophie procédurale ou néo-kantienne. Mais il a le grand mérite, même si on ne le suit pas complètement dans sa critique radicale de la dissuasion nucléaire, de souligner que nous sommes sortis du consensus optimiste et rationaliste de l’époque de la guerre froide, et entrés dans une époque à la fois plus désespérante et plus vivifiante. Aussi n’y a-t-il pas de meilleure conclusion que celle du livre posthume de Philip Windsor, politiste devenu de plus en plus philosophe, sur le déclin des études stratégiques et l’émergence d’une nouvelle « conscience de la tragédie ». Elle commencerait « par le postulat selon lequel la guerre n’est pas anormale mais la paix est difficile à réaliser. Si c’est là ce que devient la future orientation de la pensée stratégique, les postulats stratégiques ne peuvent plus fournir une solution toute faite à la nature tragique de l’existence humaine dans la société internationale. En revanche, la compréhension de la tragédie peut toujours redevenir ce que, depuis la composition des toutes premières tragédies, elle était supposée être : un acte de libération » [12].
 
NOTES
 
[1] Brian Barry, Sociologists, Economists and Democracy, Londres, Macmillan, 1970.
[2] Robert Gilpin, War and Change in World Politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1981.
[3] Jean-Pierre Dupuy, Le sacrifice et l’envie, Paris, Calmann-Lévy, 1992.
[4] Voir à ce sujet notre article « Violence, rationalité, incertitude : tendances apocalyptiques et iréniques dans l’étude des conflits internationaux », dans La violence et la paix, Paris, Le Seuil, 2000, en particulierpp. 79-90.
[5] Karl Deutsch, The Analysis of International Relations, Prentice Hall, 1968.
[6] Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Paris, Calmann-Lévy, 2e édition.
[7] Jean-Pierre Dupuy, La trahison de l’opulence (avec Jean Robert), Paris, PUF, 1976.
[8] Jean-Pierre Dupuy, Penser la dissuasion nucléaire, Paris, PUF, 2002.
[9] Thomas Schelling, The Strategy of Conflict, Boston, Harvard University Press, 1960. Voir son interview dans Critique internationale n° 12, juillet 2001.
[10] Dieter Henrich, Ethik zum nuklearen Zeitalter, Francfort, Suhrkamp, 1990.
[11] Jean-Pierre Dupuy, Avions-nous oublié le mal ?, Paris, Bayard, 2002.
[12] Philip Windsor, Strategic Thinking. An Introduction and Farewell (éd. établie par Mats Berdal et Spyros Economides), Londres, Lynne Rienner, 2002.
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