2003
Critiques internationales
Partir
Jean-Louis Briquet
Éliane de Latour
Pourquoi partent-ils ? Comment comprendre cette « soif de départ » des migrants,
qui doit être à ce point intense qu’elle surmonte la brisure de l’exode, les
difficultés du voyage et les drames qui parfois l’accompagnent ? Comment
admettre qu’elle résiste au rejet et à la relégation auxquels les immigrés sont
le plus souvent confrontés dans les pays où ils s’établissent ? Quelles sont les
représentations (les rêves et les illusions, tout comme les aspirations et les
projets de vie concrets) qui soutiennent le désir de quitter son pays d’origine
(mais aussi celui d’y revenir) et qui permettent de donner sens à l’exil ?
Répondre à ces questions amène à déplacer le regard porté habituellement sur
l’immigration. Il s’agit de s’écarter pour un temps des discours qui saturent
à son propos le débat politique : le problème de l’« intégration », celui de la
« sécurité » auquel est accordé aujourd’hui une large place. Il s’agit également
d’en refuser une conception essentiellement passive, qui l’envisage du seul
point de vue de la réaction résignée à la misère, à la violence, à la guerre ou
au chaos. Cela conduit à s’orienter vers le contenu subjectif de l’expérience
migratoire, son économie morale et matérielle, la complexité et la diversité
des parcours individuels auxquels elle donne lieu. À travers ce regard, c’est
une autre figure de l’immigré qui émerge. Non pas celle d’un « déshérité »
qui fuit sa condition pour un ailleurs chimérique, mais celle d’un « sujet
moral », acteur de son propre destin. Cette figure, les articles qui suivent
tentent d’en cerner certains des contours, sans viser à l’exhaustivité et dans
le seul dessein de rendre compte de la migration à partir des significations que
produisent ceux qui la vivent.
De là un premier motif que partagent ces articles : celui des imaginaires qui structurent les représentations de « l’ailleurs » et sont au fondement du désir de
départ. Aussi bien dans les ghettos ivoiriens, dans le camp de Sangatte ou en
Iran, des mythologies entourent l’expérience migratoire. L’« Eldorado occidental » renvoie à la vitesse, à la technologie, à la communication, au mouvement. Il s’inscrit dans les pratiques de consommation, les styles de vie
qu’adoptent volontiers les migrants quand ils retournent dans leur pays d’origine. Il se construit dans les récits qui circulent sans cesse par l’intermédiaire
des lettres, des K 7, des marchandises. Si l’Occident est « exporté » comme un
mirage qui vient recouvrir les univers familiers pensés sans avenir, le lieu d’origine est « importé » à travers la nostalgie et les souvenirs. Réappropriées,
idéalisées pour les besoins d’une affirmation identitaire, les références d’appartenance deviennent parfois d’autant plus fortes qu’elles n’ont jamais existé
auparavant et qu’elles sont « réinventées » dans le cours même de l’expérience
migratoire. Ainsi en est-il de l’Afrique « traditionnelle » chez les Ivoiriens, ou
de l’« iranité » érigée en mythe fondateur par la diaspora iranienne.
On l’aura compris : le départ ne peut être considéré indépendamment du retour, dans
ses formes effectives comme dans ses formes imaginaires. Plus encore : c’est
la possibilité même de « revenir » qui donne sens à la volonté de « partir ».
Mais revenir en héros, ou, tout au moins, en homme « qui a réussi ». C’est là
le second motif des articles de ce dossier. Tous montrent en effet l’importance
des relations que le migrant maintient avec ses proches restés « au pays » :
échange d’informations, envoi d’argent, pratiques évergétiques, séjours lors
des deuils, des mariages ou de simples vacances. Il s’agit de montrer que
celui qui est parti est devenu un autre que la chance a chéri et qui a su s’en
montrer digne, comme la grande majorité des ghettomen ivoiriens. Pour les
Kurdes et les Afghans de Sangatte, comme pour les Iraniens de LosAngeles,
l’exilé doit remplir son devoir vis-à-vis des siens, des membres de sa famille
qui ont collectivement organisé son départ. Sa réussite matérielle est sanctionnée par les échanges monétaires ou l’ethos ostentatoire aux moments du
retour. Pour tous, il s’agit de la réalisation de son être dans le respect de soi
à travers l’autonomie individuelle, l’acquisition de statut, l’accomplissement
d’un destin « héroïque » (celui d’une « personnalité d’éminence »).
Dans ce contexte, l’échec du voyage est impossible. Au-delà de la perte d’une manne
providentielle, il est la manifestation, aux yeux des autres et à ses propres yeux,
de la faillite d’un projet personnel capable de répondre aux impératifs catégoriques du maintien de l’estime de soi dans l’épreuve de la migration. Face
à ce qui est vécu comme un déshonneur que seule une nouvelle tentative (cette
fois-ci réussie) permettrait de surmonter, les politiques répressives menées par
la plupart des pays occidentaux pour « endiguer » les flux migratoires ne
sont que de peu d’effets : celui qui a échoué n’a d’autres solutions que de tenter
de nouveau l’aventure, quel qu’en soit le prix.
Telle est l’une des principales leçons des contributions réunies ici : le désir de partir
est d’une telle puissance que les politiques qui cherchent à y répondre par la
fermeture des frontières sont vouées à l’échec. Elles n’ont en rien le pouvoir
d’éteindre ce désir. Tout au plus contribuent-elles à renforcer la stigmatisation
des migrants, quand ces derniers, confrontés aux institutions chargées de les
prendre en charge, adaptent leurs récits à ce que celles-ci attendent d’eux. Les
migrants participent alors à la reproduction d’imaginaires négatifs : ils se
muent en immigrés et en victimes porteurs de la misère du monde. Des imaginaires à la déconstruction desquels ces « variations » voudraient participer.