2003
Critiques internationales
Partir sans quitter, quitter sans partir
Fariba Adelkhah
chercheur au CERI. Elle a notamment publié Être moderne en Iran, Paris, Karthala, 1998.
Contrairement à d’autres pays de la région ou du monde musulman (Inde, Afghanistan, Turquie), l’Iran n’est généralement pas perçu comme un foyer important d’émigration. Vision erronée, puisque ce phénomène social a marqué son histoire au moins depuis le début du XXe siècle. Une première vague
de départs s’est enclenchée à la suite de la réforme des douanes ( 1902), de la Révolution constitutionnelle ( 1905), de l’instauration de la conscription ( 1922) et de
l’interdiction du port du voile ( 1935). De nombreuses familles de la côte du Golfe
se sont alors établies dans les émirats et autres royaumes arabes, en particulier au
Koweït, au Qatar, à Bahreïn, pour échapper à ces mesures jugées coercitives et
contourner les taxes douanières en se livrant au commerce informel, ou tout
simplement pour répondre à l’appel de chefs de tribus locales désireux de recruter
des compétences susceptibles de gérer leurs affaires face à la concurrence britannique. Fait peut-être moins connu, les grands chantiers qui se sont multipliés en
Arabie saoudite dans les années 1960, à la faveur du boom pétrolier, ont attiré des
travailleurs iraniens en nombre conséquent. La Révolution de 1979, puis la guerre
avec l’Irak ont provoqué de nouveaux départs massifs vers la Turquie, l’Europe et
l’Amérique du Nord en réponse aux confiscations, à la répression politique, à la
restriction d’un certain nombre de libertés de comportement, ou tout simplement
à la mobilisation. Enfin, depuis la fin de la guerre, une émigration plus économique
a prévalu, dans un premier temps vers le Japon, ensuite vers de nouvelles destinations
telles que l’Australie et le Canada, sans que pour autant les pays du Golfe, l’Europe
occidentale et les États-Unis soient délaissés du fait de la présence de réseaux
familiaux déjà bien installés.
Il faut également mentionner des faits migratoires plus circonscrits et néanmoins
imbriqués aux flux précédents. Dans les années 1970, la flambée des cours du
pétrole et la bonne tenue du rial ont favorisé une émigration estudiantine notable
vers l’Europe et les États-Unis et, dans les années 1990, la libéralisation économique
relative est allée de pair avec la croissance du commerce informel avec les émirats
arabes. En outre, l’expérience de l’émigration ou de l’expatriation strictosensu n’est
pas entièrement dissociable d’autres expériences du départ, plus ponctuelles. La pratique religieuse et commerciale du pèlerinage à La Mecque, à Damas, à Karbala
et à Nadjaf, les visites familiales, en particulier en Californie, voire les simples
déplacements touristiques, toutes formes de voyage qui se sont généralisées depuis
la fin de la guerre, épousent en partie les reliefs de l’implantation des communautés
iraniennes à l’étranger.
Il n’est en définitif pas exagéré de parler d’une véritable diaspora iranienne,
que les autorités estiment à deux millions de personnes, qui revêt des formes complexes et dont l’histoire reste en partie ignorée. Certes, il est bien connu que
Dubaï est une « ville globale » en partie iranienne
[1]. Mais l’on sait moins que la population d’origine iranienne de la région de l’est de l’Arabie saoudite est sans doute
plus importante et d’implantation plus ancienne que celle qui vit dans l’ensemble
des émirats du Golfe, du fait des échanges commerciaux liés en partie aux voyages
à LaMecque et à Médine. De même, la communauté chiite qui prospère à l’ombre
des sanctuaires de Hazrat Roqieh et de Zeynab, à Damas, est largement composée
de
moâved (expulsés) de souche iranienne, chassés par le régime de Saddam Hussein
à la fin des années 1960 et au début des années 1970, un temps réfugiés en Iran et
qui se sont redéployés notamment en Syrie, où ils tirent l’essentiel de leurs revenus
des pèlerins iraniens
[2].
En contrepoint de ces différentes catégories de déplacements et d’expatriation de
plus ou moins longue durée, une économie morale, politique et administrative du
voyage s’est édifiée. Des formes de sociabilité et de diffusion de l’information se sont
constituées. Des agences ou des réseaux informels de services ont été créés, dont l’honnêteté ou la fiabilité ne sont pas toujours les qualités premières : les passeurs, des non-professionnels qui connaissent la frontière et assurent la fuite au Pakistan ou en
Turquie – éventuellement via les provinces kurdes de l’Irak– d’Iraniens en délicatesse avec la justice ou les autorités, sont presque par définition des personnages
équivoques, opérant à cheval sur le licite et l’illicite et mêlant motivations altruistes
et lucratives ; l’organisation de séjours religieux, estudiantins ou touristiques à
l’étranger donne lieu à de nombreuses escroqueries ou permet à ceux qui les montent de profiter personnellement de la franchise douanière de leurs clients pour commercer à leur propre compte ; et les prestations de tel institut d’apprentissage de
l’anglais à Chypre soulèvent maintes critiques relatives à leur coût exagéré ou aux
garanties morales qu’elles assurent (ou n’assurent pas… ). Un marché cambiaire parallèle a doublé le secteur bancaire à la faveur de la pluralité des taux de change qui
a prévalu jusqu’en 2002 et qui, au demeurant, n’a pas été complètement abrogé :
ainsi, le rial a cours dans les commerces fréquentés par les Iraniens tout au long
des principales routes de leurs circulations transnationales, par exemple à Khassab,
en Oman, autour des sanctuaires de Hazrat-e Roquieh ou Zeynab, à Damas, dans
les bazars du quartier de Deira à Dubaï, ou dans les échoppes de la Turkmen
Caddesi à Gaziantep, en Turquie ; et, naturellement, le dollar continue de se
négocier sur les trottoirs ou chez les antiquaires du carrefour d’Estanbol à Téhéran.
La rupture des relations diplomatiques entre l’Iran et les États-Unis a compliqué
les procédures et les parcours d’obtention des visas et des permis de séjour, ou plus
banalement le passage des examens d’entrée dans les universités nord-américaines.
Les vaghf (biens de mainmorte) sont devenus des institutions centrales de cette économie informelle ou « réelle » de l’émigration.
Outre la complexité et la fluidité de ses flux, cette dernière se caractérise par son
extrême ambivalence morale. La décision du départ répond fréquemment à des
impératifs de solidarité familiale ou d’engagement religieux, et elle se traduit par
une pratique intensive du don. Mais, en même temps qu’elle est un terrain d’élection de la générosité du
javânmard (homme de bien), elle peut être motivée par le
souci d’échapper à la justice ou au fisc, dans un contexte où les faillites et l’émission de chèques sans provision se multiplient, et elle fournit des opportunités infinies de fraudes ou d’escroqueries, comme l’ont récemment attesté le procès de Jazaeri
Arab en 2002 ou l’intrigue du long métrage de Bahram Beyzaï,
Sag Koshi
[3].
En d’autres termes, le départ peut être considéré comme un « phénomène
social total » au travers duquel se lie la réalité de l’Iran contemporain. Et ce
d’autant plus que le pays a accueilli dans le même temps un nombre croissant
d’immigrés réguliers ou clandestins, que l’on évalue à 2,6 millions pour une population totale de 70 millions d’habitants : outre des moâved irakiens dont le statut
identitaire est ambivalent, des réfugiés kurdes et afghans qui par centaines de milliers ont fui la guerre et se sont insérés dans les circuits économiques de la République islamique, et des visiteurs ou des immigrés des Républiques de l’ancienne
Union soviétique qui réalisent sur un mode pacifique et marchand le vieux rêve de
l’accès aux « mers chaudes ». L’intérêt du cas iranien réside en partie dans ce
chassé-croisé entre l’expérience sociale du départ à l’étranger et celle de l’accueil
de l’étranger.
On ne s’étonnera donc pas que les mouvements migratoires soient aujourd’hui
au cœur du débat public. Depuis plusieurs années, en particulier, l’opinion oscille
entre un sentiment anti-afghan prononcé et une certaine compassion pour les
malheurs de ce voisin. Le discours politique officiel et les politiques publiques
reprennent à leur compte cette ambivalence, faisant alterner des mesures d’exclusion
sociale, voire de rapatriements coercitifs, avec une certaine tolérance, voire une générosité plus ou moins intéressée à l’égard des réfugiés ou des clandestins. De ce point
de vue, le slogan du Front de la participation, le principal parti politique qui soutient Mohammad Khatami, lors de la campagne électorale de 2000, était assez
suggestif : « L’Iran à tous les Iraniens. » D’une part, il reconnaissait comme tels
les Iraniens de l’extérieur, longtemps soupçonnés d’inféodation à l’ancien régime,
et il transcendait les clivages ethniques ou confessionnels internes à la société.
Mais, de l’autre, il comportait une connotation de « préférence nationale » qui visait
implicitement les immigrés ou les réfugiés, qui justifie un certain nombre de rapatriements forcés d’Afghans et qui répond aux préjugés d’une fraction notable de
l’opinion. Ces représentations sociales de l’Autre et de l’Ailleurs sont indissociables de l’élaboration imaginaire et morale du départ.
Quoi qu’il en soit, les autorités admettent de plus en plus clairement que la
diaspora a un rôle à jouer dans l’évolution du pays, ne serait-ce qu’en termes
d’investissements, même si son influence politique et culturelle peut nourrir
quelques craintes. Le régime semble parfois obsédé par le spectre d’une restauration
monarchique, qu’ont récemment attisé le retour du roi en Afghanistan et en
Bulgarie ou la diffusion des images du prince héritier du Shah s’adressant au peuple
iranien par la chaîne de télévision satellitaireIRTV. Après tout, le changement est
très souvent venu de l’extérieur dans l’histoire récente du pays, en particulier par
le biais de journaux publiés en persan à Londres, au Caire, à Calcutta ou à Istanbul,
et à l’initiative de dignitaires religieux de Nadjaf et de Karbala. Les Iraniens installés à l’étranger ou revenus de l’étranger ont tenu de la sorte une place décisive
dans la Révolution constitutionnelle de 1905-1909 et dans la Révolution de 1979,
ou dans la création du Mouvement national de libération dans les années 1950. Et
c’est de son exil que l’imam Khomeiny a ébranlé l’ancien régime. Il n’empêche que
le Guide de la Révolution a rendu hommage à la participation électorale des expatriés en 1997 – alors même que celle-ci s’était exercée en faveur de Mohammad
Khatami, le candidat rénovateur qui n’avait pas, selon l’opinion générale, sa faveur–
et que le nouveau président de la République a reçu un accueil chaleureux à
NewYork, l’année même de son élection, de la part de la communauté iranienne
qu’il a tenu à rencontrer en marge de l’Assemblée générale des Nations unies.
Plus prosaïquement, les formalités administratives de délivrance des visas, de
franchissement de la frontière, d’acquisition ou de rapatriement de devises, de
rachat du service militaire, voire de restitution des biens confisqués au lendemain
de la Révolution se sont assouplies et banalisées.
La République islamique ne peut plus être une forteresse assiégée et coupée du
monde. Elle est ouverte au vent de l’extérieur bien qu’elle s’efforce d’en contrôler
les images ou les messages dans un combat techniquement d’arrière-garde. L’un
des traits saillants de cette ouverture de l’Iran sur le monde est la fuite des cerveaux,
jeunes ou moins jeunes, qui défraie la chronique, inquiète les autorités et confirme
l’existence d’une soif du départ, encore que celle-ci n’ait pas la même ampleur que
dans d’autres sociétés. Reste que cette expérience ou cette soif de l’expatriation n’ont
rien de simple et ne coïncident pas avec l’idée fantasmatique d’un pays aspirant à
se vider et dont le dernier migrant serait prié d’éteindre la lumière. En effet, les
partants à bien des égards restent, et ceux qui ne partent pas vivent dans l’imminence d’un départ improbable. Ce sont ces deux facettes d’une même réalité qu’il
convient de préciser
[4].
L’expérience de l’émigration est précédée de l’attente quasi eschatologique du
départ, qu’illustrent entre autres le phénomène social de la queue devant les
consulats, avec son économie politique particulière (vente de formulaires, omniprésence des intermédiaires, etc.) et les différentes modalités de préparation du
voyage (apprentissage de la langue anglaise, passage d’examens, ouverture à
l’étranger d’un compte bancaire en dollars, achat de livres pratiques, élaboration
de plans plus ou moins compliqués pour déjouer les obstacles administratifs de franchissement des frontières, voire vente de ses biens « jusqu’à la dernière petite
cuillère », selon la formule consacrée). De ce point de vue, le départ signifie une
rupture, un déchirement peut-être, en tout cas une aventure qui revêt volontiers
la dimension héroïque d’une épopée, que la décision soit prise à titre strictement
individuel ou à la suite d’une délibération familiale. Les notions clés qui se dégagent des récits que l’on peut recueillir sont la nécessité (du départ), l’abnégation
(que suppose le sacrifice de celui qui part), la peur ou la crainte (d’être refoulé ou
rapatrié de force, ou encore d’échouer dans le pays d’accueil), la solitude (dans l’éloignement), la nostalgie (de la terre natale), mais aussi l’exaltation du grand large et
du savoir, aussi bien que de la richesse qu’il est censé procurer. De ce fait, l’idée
de l’émigration suscite des sentiments confus. « Oui, je suis fière d’être iranienne,
mais j’ai honte de dire que je veux quitter mon pays », confie Azadeh (lit. « libre »)
à un journaliste
[5]. Et, vivant en Allemagne, le DrMorrabi déclare lors d’une conférence à Shiraz : « Pourquoi sommes-nous revenus ? Pourquoi nous qui avons une
vie confortable sommes-nous revenus en Iran ? Parce que la patrie a besoin de nous
et nous de la patrie. Notre bien-être, l’argent n’ont pas pu nous suffire. Notre argent
ne nous apporte pas d’intérêts à l’étranger, pourquoi alors ne pas l’investir ici, en
Iran, dans notre pays
[6] ?»
Si l’on retient l’exemple des quelque 500000 Iraniens de Californie, le processus
migratoire et diasporique, pour la plupart des personnes, se confond, au cas par cas,
avec une série de micro-événements individuels ou familiaux, que l’on peut résumer
par le modèle suivant :
Séquence 1 – Un membre de la famille, le père, ou la mère avec les enfants, ou
encore le fils aîné quitte l’Iran, légalement ou clandestinement, pour s’installer en
Europe, notamment du Nord, éventuellement via la Turquie, le Pakistan, l’Irak,
la Chine, la Thaïlande ou Taiwan. Cette première séquence, qui peut durer plusieurs mois, voire plusieurs années, donne éventuellement lieu à un premier regroupement familial, principalement sur une base nucléaire.
Séquence 2 – Départ vers l’Amérique du Nord, directement vers la Californie ou
avec des étapes intermédiaires dans d’autres États, le Canada étant un sas commode.
Séquence 3 – Obtention de la
greencard, puis de la citoyenneté américaine, chacun
de ces statuts administratifs offrant de nouvelles possibilités de voyages, y compris
de séjours en Iran avec possibilité de retour aux États-Unis, et permettant de réaliser
de nouvelles phases de regroupement familial au profit des parents, de frères et de
sœurs, de neveux ou de nièces. C’est en particulier la naturalisation qui ouvre la voie
à la délivrance de nouvelles
greencardspour les parents. Une dizaine d’années sont
quelquefois nécessaires pour qu’une famille élargie se trouve ainsi réunie
[7].
À l’échelle des individus, ce modèle séquentiel est vécu en termes d’histoires de
vie singulières, avec leurs événements universels et pourtant spécifiques, tels les naissances, les unions, les divorces, les décès – et aussi en termes d’aventures personnelles. De ce fait, l’émigration s’exprime à travers des récits épiques qui peuvent
revêtir une dimension collective – les grandes forces de l’Histoire y sont présentes :
la Révolution, la guerre, le terrorisme, la répression –, mais qui relèvent aussi de
la quotidienneté et de la banalité, érigées en saga. Quand on les suscite, chacun de
ces récits prend un temps considérable. Additionnés les uns aux autres, ils forment
un narratif de fond dans les réunions ou les conversations privées, dans les émissions radiophoniques qui accordent une grande place aux interventions des auditeurs
[8], dans le courrier des lecteurs, ou encore, sur un mode indirect, dans les
romans à l’eau de rose, les feuilletons, les éditoriaux de la presse communautaire.
Les différentes étapes du modèle séquentiel sont constamment citées comme
repères par les locuteurs ; les différents épisodes sont toujours situés par rapport
aux villes successives de résidence dont la chaîne constitue comme un parcours obligé,
tant et si bien que chaque discussion s’apparente à un tour du monde virtuel. Par
exemple, l’une de mes informatrices, d’origine shirazi, étudiante à Santa Monica
(LosAngeles County), résidait auparavant au Canada, avait des parents en Bosnie
et en Allemagne, avait vécu le temps d’un mariage malheureux au Koweït. Et une
lettre d’un courrier des lecteurs relate la mésaventure de cette femme en quête
d’assistance : ayant perdu son premier mari en Iran, elle épouse en Allemagne un
ami de celui-ci; sa nouvelle moitié fait des affaires avec Dubaï et l’Iran; mais elle
apprend au cours d’une conversation téléphonique fortuite l’existence d’une
coépouse, de nationalité turque, dont les parents ont des affaires en Asie centrale
et en font profiter leur gendre
[9].
On ne peut comprendre l’expérience migratoire ou diasporique si l’on ne saisit
pas ce caractère d’épopée du quotidien qui lui est central et s’érige en mythe fondateur d’une nouvelle iranité, volontiers vécue à LosAngeles en termes de « génération victime » ou « égarée » ( âvâreh), de résistance à la tyrannie des clercs et d’injustice des confiscations. Cette épopée de l’émigration est clairement familiale.
Néanmoins, on ne doit pas occulter sa dimension plus strictement individuelle, que
révèle par exemple l’importance des relations d’amitié, y compris professionnelles,
tout au long de son déroulement.
À bien des égards, la mise en scène épique de l’aventure migratoire ou diasporique est une compensation nécessaire à la perte de ce que l’on a laissé derrière soi
et à l’étroitesse, ou ressentie comme telle, de son existence réelle. Elle est également
une façon de rehausser sa réussite et de maximiser les effets de distinction que l’on
en tire. Mais il y a plus. Le mode épique est un mode d’appropriation de l’émigration
et de l’existence quotidienne, par transformation de sa propre petite histoire, parfois burlesque, en Histoire. Il exprime également le refus du fatalisme ou d’un temps
révolu, que le train-train quotidien fait amèrement ressentir au militant engagé et
enthousiaste d’hier. Il lui permet ainsi de se resituer au cœur de l’action. « Heureux
les gens qui ont cessé de penser qu’il y a un “là-bas”. La vie, c’est ce qu’on a maintenant et ici. Mais c’est tellement difficile de se le dire comme cela », me confie
l’une de mes interlocutrices, après avoir insisté sur l’interruption de ses liens avec
l’Iran depuis la mort de sa mère.
Le départ lui-même ne veut donc pas dire que l’on quitte complètement le
pays. On y reste profondément attaché au moins sur trois plans.
En premier lieu, l’émigré maintient des relations étroites avec les siens. En
règle générale, son expatriation ne consiste pas en une rupture affective quelle
que soit la peine qu’engendre l’éloignement géographique. C’est souvent la prise
en considération de sa famille, de l’affection qu’on lui porte, de la responsabilité
que l’on a vis-à-vis d’elle ou de son rôle irremplaçable dans la constitution de la
personnalité qui motive le départ : on se rend à l’étranger pour répondre aux
besoins économiques de sa maisonnée ou pour s’affirmer en son sein, l’un allant
souvent avec l’autre. Le maintien de ces relations est assuré par l’envoi régulier
d’argent, par les échanges téléphoniques plus ou moins fréquents que facilitent désormais les cartes internationales réservées à l’appel de pays précis, par la circulation
transnationale d’images familiales, sur des supports photo ou vidéo, ou de produits
alimentaires du terroir d’origine (concentré de grenade, pistaches, safran, herbes
séchées… ), par le soutien logistique apporté aux parents pour des séjours médicaux
ou touristiques ou pour leur propre émigration, par le financement de réunions ou
de célébrations religieuses au pays, par des unions matrimoniales, par l’organisation
de funérailles et le rapatriement de dépouilles mortelles… La permanence des
relations avec les siens se manifeste en particulier par la quasi-automaticité du
retour de l’émigré en cas de deuil ou de mariage dans sa famille, ou pour présenter
à celle-ci une épouse, un époux ou un nouveau-né. De ce point de vue, le concept
de « circuit transnational de migration » restitue bien la densité des liens de la
diaspora avec la mère-patrie, que médiatisent notamment l’institution familiale et
les pratiques religieuses «
through the continuous circulation of people, money, goods, and
information, [so that] the various settlements… become so closely woven together that, in
an important sense, they have come to constitute a single community »
[10]. Encore faut-il
prendre la mesure de la complexité et de la fluidité de ces circuits. Ainsi, Istanbul
constitue un
hub matrimonial prisé des jeunes époux et de leurs familles : cette ville
de rêve est de surcroît d’un accès aisé grâce à ses facilités aéroportuaires et surtout
grâce à l’exemption de visa dont bénéficient les ressortissants iraniens. Des hôtels
comme le
Hilton sont devenus, pour les familles riches, des lieux de prédilection
de la mise en scène de telles rencontres entre les futurs conjoints, qui ne se connaissent généralement pas autrement qu’en photos, et de leurs familles respectives. Parallèlement, les facilités accordées – jusqu’à preuve du contraire– par les pays d’Europe
du Nord aux réfugiés politiques réels ou supposés ou plus banalement aux émigrés
ont fait d’eux un « tremplin » (
sakkou-ye paresh) ou un « pont » (
pol) de choix pour
des Iraniens désireux de rejoindre leurs parents installés aux États-Unis : il leur suffit
d’entrer dans l’un des pays de l’espace Schengen avec un titre de séjour en règle
et de passer au Danemark ou en Suède – laquelle est devenue une « seconde
patrie » pour les Kurdes – en profitant de la suppression des contrôles aux frontières, afin de s’y établir pour une période plus ou moins longue en profitant des
droits sociaux reconnus aux étrangers. Quant à Chypre, base arrière traditionnelle du Moyen-Orient et notamment du Liban, elle abrite maintes transactions
économiques ou politiques entre Iraniens de l’intérieur et de l’extérieur, et même
avec les États-Unis : selon la presse, des contacts diplomatiques discrets y ont eu
lieu entre les deux pays, et il est en tout cas avéré que l’île est une destination
touristique, un lieu de colloque prisé et une plate-forme à partir de laquelle opèrent
les investisseurs, à l’instar de Coca-Cola.
Certains de ces itinéraires migratoires sont particulièrement embrouillés, longs
et donc onéreux : un migrant désireux de rejoindre sa famille en Californie a ainsi
erré pendant deux ans en Turquie, en Inde, en Chine, en Thaïlande et au Pakistan,
convoyé par des passeurs sans aucune certitude de ne pas être expulsé et renvoyé
en Iran, et dans la crainte permanente de voir démasquer ses identités d’emprunt.
Cependant, ces circuits transnationaux de migration ne sont pas une pure « déterritorialisation ». Le voyageur, outre le fait qu’il noue des relations professionnelles affectives et sexuelles dans les pays par lesquels il transite, ne cesse d’être en
contact avec ses parents demeurés en Iran et ceux qui l’attendent outre-Atlantique,
par exemple. Pour être transnational, le circuit d’émigration n’en reste pas moins
enraciné dans des espaces et des relations clairement identifiables.
En deuxième lieu, en effet, l’émigré maintient ou instaure des rapports étroits
avec son terroir d’origine. Ceux-ci sont en partie médiatisés par les relations familiales, comme nous venons de le voir, mais ne s’y réduisent pas. Ils prennent également la forme d’investissements évergétiques ou économiques dans le village ou
la région d’où l’on provient, phénomène patent entre Dubaï et les provinces méridionales d’Iran qui connaissent de ce fait un remarquable boom en termes d’immobilier, d’infrastructures, d’équipements sociaux ou culturels
[11]. Par exemple, dans
une ville comme Evaz ( 12 000 habitants), la plupart des rues ont été construites
depuis une dizaine d’années et portent les noms de donataires expatriés – Zamin
Peyma, Khajeh, Namvar, Gargash, Bani Abbas, Ahmadpoor, Taheri, Amini, etc. –
plutôt que ceux des dignitaires de la République. Réciproquement, les émigrés
reconstituent volontiers et très classiquement les contours de leur lieu de naissance
sur leur nouveau lieu de résidence en créant des
hosseyniyeh (locaux consacrés à la
sociabilité religieuse) ou des réunions d’originaires (
dorehs), en restant fidèles à leurs
modes de consommation alimentaire et à leurs pratiques vestimentaires, ou en
continuant de se référer au temps de leur société de départ : ainsi, tel hôtel de Dubaï
affichera simultanément l’heure de Los Angeles, de Tokyo, de Téhéran et de…
Grâsh ( 20000 habitants).
En troisième lieu, cette reproduction à l’étranger de la société d’origine prend
souvent la forme d’une réinvention conservatrice et parfois passablement « kitsch »
de l’iranité : la reconstitution en plâtre des colonnes de Persépolis est un
must
pour les intérieurs ou les restaurants d’expatriés, singulièrement lorsqu’ils entendent afficher une identité nationale irréductible à l’islam, quelle que soit au demeurant leur foi religieuse personnelle. Cette culture matérielle de l’expatriation,
friande de tissus imprimés d’Ispahan, de napperons brodés « à l’ancienne », de reproductions du montDamâvand et d’objets ou de costumes ethniques est au cœur de
la « communauté imaginée » nationale dont parle Benedict Anderson, et de ce point
de vue l’Iran n’échappe pas à la logique ou à la force des « nationalismes de longue
distance » : autrement dit, l’expérience du départ est un élément de reproduction
élargie de l’identité nationale
[12].
En bref, partir signifie que l’on reste par les sentiments, par les rituels, par
l’argent et la marchandise, par l’appartenance à des communautés politiques locales,
régionales et nationales. Ainsi comprise, l’expérience de l’émigration n’est pas
sans évoquer celle du front pendant la guerre contre l’Irak. L’absent est omniprésent, mais sa réverbération dans sa société d’origine ne s’effectue pas sur le
mode de la permanence. Elle prend la forme d’innovations culturelles, sociales, économiques ou, sous réserve d’inventaire, politiques, en tant qu’interaction au sens
sociologique du terme. De même que le mobilisé ( bassidje) affirmait son autonomie d’individu en recourant à un genre épistolaire certes standardisé, mais profondément inédit dans la société iranienne – lettres personnelles du combattant à
ses parents, à ses frères et sœurs, à ses amis, voire à l’imam Khomeiny ou à des saints;
testament; envois de photos–, de même que son départ induisait toute une série
de transformations sociales dans son village ou son quartier – travail des femmes
pour soutenir le front; changement dans l’espace urbain; développement de nouvelles célébrations et de festivités ; nouvelles formes du culte des morts dans
l’espace privé, sur la voie publique et dans les cimetières ; effets de distinction
sociale liés au champ d’honneur –, l’émigré contemporain est un élément de
recomposition de la société iranienne, bien que l’impact exact de la diaspora sur
cette dernière demeure incertain et ne puisse vraisemblablement pas être comparé
à celui de la diaspora chinoise sur la RPC, notamment d’un point de vue économique. L’expatrié, lui aussi, recourt aux moyens de communication les plus
modernes, à commencer par la vidéo, l’e-mail et le téléphone portable. Il contribue
à modifier la culture matérielle dans la mère-patrie par ses cadeaux et par les
modèles de consommation qu’il propage. Il pèse sur les relations économiques ou
sur les rapports de distinction sociale par le biais de ses remises, de ses investissements
personnels ou évergétiques, éventuellement par son mariage avec un conjoint
étranger, et dans tous les cas par la ressource symbolique qu’il représente pour ses
proches restés au pays.
Le départ de Godot, ou quitter sans partir
Or, il est un mode de présence dans la société iranienne de l’émigré absent qui
doit
infine retenir notre attention. Il a trait à la banalisation d’une autre forme de
départ, dans l’imaginaire et à l’état de virtualité, comme un halo qui se constitue précisément autour des proches de l’expatrié accompli. Un nombre croissant d’Iraniens
vivent dans la fiction d’un projet migratoire qui a peu de chances d’aboutir mais leur
permet de réorganiser leur existence quotidienne, notamment dans leurs relations
familiales ou professionnelles. De façon révélatrice, l’évocation du monde étranger
est devenue un motif central de la conversation et de la sociabilité ordinaires. Ainsi,
l’émigré de passage en Iran n’échappe pas, jour après jour, à un feu roulant de
questions ou de commentaires sur sa société d’accueil, l’interrogation clé portant
sur le coût du voyage. Assez curieusement, l’interlocuteur est généralement moins
curieux des autres prix, par exemple ceux de l’hôtel ou de l’alimentation, tant il lui
semble évident qu’il sera sur place logé, nourri, blanchi comme il serait de règle pour
un invité en Iran. Pour couper court à la conversation, il suffit alors de préciser le
prix du pain ou du métro dans une ville comme Paris ou LosAngeles. La stupeur
qui s’ensuit démontre l’irréalisme absolu du rêve de départ, mais n’épargne pas à
l’expatrié les déplorations habituelles sur le mode de vie occidental
[13]
: les gens sont
égoïstes et matérialistes, laissent mourir les vieillards dans les hospices, n’offrent ni
fruits, ni thé à leurs hôtes, n’ont aucune pudeur et se complaisent dans des mœurs
légères. Cette représentation phantasmatiqueet effrayante du monde étranger est
naturellement une manière d’enchanter une réalité domestique assez prosaïque et
de valoriser des normes ou des styles de vie jugés spécifiques à la société iranienne.
Une fois de plus le discours sur l’ailleurs est une façon de parler de l’ici. L’Iran
contemporain se pense désormais largement grâce à ce détour par l’extérieur dont
l’émigré ou ses proches sont les représentants privilégiés.
Mais, dans le même temps, la relation virtuelle que l’on entretient avec l’étranger
contribue à l’aménagement de son existence. C’est l’imminence du départ qui
justifiera le non-mariage d’une jeune femme à ses propres yeux ou à ceux de son
entourage, ou la médiocrité d’un emploi. C’est elle qui améliore le statut du voyageur en filigrane dans son environnement professionnel ou affectif. À elle seule,
elle constitue un facteur de distinction sociale qui rend plus légère la précarité économique ou sentimentale. L’émigration virtuelle, en tant que telle, est à l’origine
de la diffusion dans une partie notable de la société des pratiques de préparation
au départ réel comme l’apprentissage de l’anglais, le passage de l’examen du toefel,
l’acquisition d’un visa, la détention de dollars, la participation à la loterie annuelle
d’attribution de green cards. Mutatismutandis, ce narratif sur le départ à l’étranger
tient une place équivalente à celle du ghetto dans les grandes villes de Côte d’Ivoire
dont parle Éliane de Latour dans ce même dossier. Il est sinon un lieu, du moins
un moment d’ambivalence où l’Occident est à la fois convoité et récusé et où le fantasme de l’expatriation sert l’intégration, l’ascension ou la distinction sociales en
Iran même. C’est probablement dans le domaine des représentations sexuelles
que l’on saisit le mieux ce principe d’ambivalence : l’Occident est imaginé comme
un monde de dépravation, avec tout ce que cela suppose d’envie inavouée, mais aussi
de perplexité quant à la corrélation exacte entre la débauche ou la nudité et la
réussite technologique, industrielle ou culturelle. En soi, cet imaginaire est simultanément source de réconfort – notre société est meilleure que la leur–, de frustration – on aimerait en faire autant–, de vantardise implicite – j’y étais– et d’inévitable déception : au moment du retour, à Orly, il ne s’est toujours rien passé...
Au fil de ces narratifs, il se crée une géographie fictive de l’émigration qui décrit
les avantages et les inconvénients supposés des différents pays ou continents et fait
miroiter les opportunités de tel créneau économique ou de telle université étrangère. Les États-Unis sont célébrés pour leurs bourses d’études ; le Canada pour
les garanties juridiques qu’il offre aux hommes d’affaires; la Scandinavie pour ses
aides sociales ou pour son statut de réfugié économique, prisé par une population
réticente à se déclarer réfugié politique afin de ne pas compromettre ses possibilités de retour; l’Australie pour son climat et sa nature; le Japon pour ses opportunités de travail au noir et la bonne tenue de sa devise... Il importe peu que ces
informations soient exactes ou non. Car cette géographie imaginaire de l’émigration
n’est que la cartographie en creux d’un Iran idéal où l’emporteraient la solidarité,
l’État de droit, l’efficacité économique, la généralisation de l’enseignement supérieur,
le souci écologique, la liberté religieuse. La réverbération de cette géographie
fictive de l’émigration dans la société iranienne embrouille les critères de distinction et de taxinomie sociales. Nous le savons, la présence, dans une famille ou un
réseau de sociabilité, d’un(e) expatrié(e) ou d’un membre de sa famille proche
représente, consciemment ou non, une ressource symbolique qui permet aux uns
et aux autres de se faire valoir ou même d’améliorer leur situation matérielle par
le biais des remises ou des cadeaux. Or, l’expérience de l’émigration casse les
hiérarchies sociales établies et les représentations qui les constituent. Certes,
l’expatrié issu d’un milieu aisé pourra toujours, en une phrase, rappeler que la
résidence à l’étranger était une pratique courante dans sa famille bien avant la
Révolution, comme un élément de distinction supplémentaire. Mais, aux yeux des
Iraniens de l’intérieur, ce dernier a perdu beaucoup de sa valeur. Le départ, en se
généralisant, importe par lui-même et transcende les différents clivages inhérents
à la société iranienne, ne serait-ce que provisoirement. Pour qui reste au pays,
chacun des partants est plus ou moins égal à l’autre. L’étranger comme « land of
opportunity » remet en quelque sorte à zéro les compteurs de la hiérarchie sociale,
bien que les émigrés eux-mêmes ne vivent pas forcément leur expatriation sur ce
mode et sachent que, entre les égaux, certains le sont plus que d’autres.
Autrement dit, le départ introduit dans la société iranienne un tiers principe dans
le processus de production des statuts. La distinction sociale se forme désormais
de plus en plus off-shore. À la limite, on peut se demander si l’émigration n’est pas
constitutive d’une nouvelle classe sociale, avec son habitus (P. Bourdieu), son économie morale (E.P. Tompson) ou son style de vie (M. Weber) particuliers et son
insertion propre dans les rapports mondiaux de production. En effet, il n’est plus
guère de familles qui ne soient, directement ou indirectement, touchées par le
phénomène. Il s’agit bien d’une recomposition globale des critères de classification sociale qui est à l’œuvre, au fil de multiples interactions interindividuelles
ou inter- et intrafamiliales. Et ce d’une façon d’autant plus efficace que les conditions concrètes de réussite ou d’échec à l’étranger sont relativement secondaires
en la matière. Dans les faits, tout le monde ne gagne pas d’argent ni n’apprend à
l’étranger. Mais celui-ci demeure génériquement perçu comme une fontaine de
richesses et de savoir dont la seule fréquentation suffit à l’ascension sociale. Soit
deux émigrés d’une même famille élargie de Téhéran. L’un végète au Danemark
avec pour seuls revenus une allocation d’infirmité et quelques émoluments de ses
travaux au noir. L’autre enseigne en Grande-Bretagne. Les remises, monétaires ou
sociales, de l’un et l’autre ne sont évidemment pas les mêmes, et cette différence
permet aux parents de l’universitaire de damer le pion à ceux du pensionné. Néanmoins, l’entourage ou le voisinage ne sont pas conscients de cette disparité et
envient autant l’un que l’autre, le prestige de leurs parents respectifs se trouvant
de ce fait égal.
Le départ est un fait social et une élaboration imaginaire complexes qu’il convient
de ne pas interpréter de façon linéaire, ne serait-ce que parce qu’il repose sur
d’innombrables interactions entre ceux qui quittent et ceux qui restent, entre les
émigrés eux-mêmes et entre ceux qui vivent dans l’attente, ne serait-ce aussi que
parce que l’expérience de l’expatriation est désormais épaisse de sa propre histoire
et médiatisée par le débat public. Il consiste en une projection dans l’avenir qui sert
d’abord à réorganiser le présent. Il semble fournir l’opportunité de devenir maître
de son destin. Il se vit aussi volontiers comme une épopée pleine de dangers et
d’incertitudes.
De tous ces points de vue, le départ est bien une « entreprise de foi », pour
reprendre l’expression d’Éliane de la Tour. Mais cette entreprise, tout en ayant la
consistance d’un héroïsme individuel le plus souvent mis au service de la famille
(ou tout au moins de l’idée que l’on s’en fait), revêt par son ampleur une dimension collective. Le départ est un mouvement social dont rien n’indique qu’il soit
le propre de catégories particulièrement défavorisées. Il véhicule une aspiration
petite-bourgeoise, des fantasmes d’électroménager, de voitures rutilantes, d’études
réussies, de mariages heureux, d’existences respectables. Sa terre promise est
l’hypermarché, son prophète Bill Gate, son archange Leonardo DiCaprio et son
Livre saint
Dallas. Il mérite pourtant d’être assimilé à un mahdisme contemporain
où l’attente du Messie est surtout le prétexte de réaménagements du temps présent. Il est par définition attente. Attente du départ pour ceux qui restent, mais aussi
attente d’une autre chose, ou d’un plus loin, ou d’un retour de la part de ceux qui
sont partis. À cet égard, LosAngeles est le microcosme de l’expérience du départ.
Elle est la cité globale, le « bout du monde » (
âkhar-edonyâ), comme l’on parle du
« bout du temps » (
âkhar-e zamân) pour évoquer le retour du Douzième Imam.
Elle est le but du voyage qui justifie que l’on triomphe de ses embûches, de « tremplin » en « tremplin » – Dubaï, Europe occidentale, Canada, Côte Est des États-Unis– mais elle est aussi le lieu des désappointements et des nouvelles attentes une
fois que l’on y est parvenu. Mentalement, bien des Iraniens de Californie n’ont pas
défait leurs valises et vivent dans l’espérance du retour que seule rendrait possible
la chute de la République islamique pour les royalistes, mais que suffit à mettre en
forme l’attachement viscéral à la mère-patrie pour la plupart d’entre eux. Ainsi, un
ophtalmologue de renom, le DrKhodadoust (lit. Amoureux de Dieu), installé à mitemps aux États-Unis, avoue à son auditoire de Shiraz, lors d’un séminaire présidé
par le préfet, qu’il ne saurait se satisfaire de sa réussite d’outre-mer et qu’il doit
s’accomplir par le don d’une clinique à sa terre d’origine, le Fars
[14]. De même le
chanteur « lossângelessi » (
i.e. de Los Angeles) Darioush, pour récuser le panturquisme qui agite certains milieux militants de Californie, célèbre comme jamais
l’Iran éternel, vidéoclip sirupeux à l’appui :
« Ô mon pays des Azeris, peut-on entendre sans toi le murmure de la rivière Aras ?
Peut-on accéder à l’essence même de la patrie sans toi ?
C’est à celui qui parle dans le vent de sécession que je m’adresse afin qu’il se souvienne
Le pays des Azeri, mon pays, est l’âme de mon âme
Et le prix du sang de l’Aras est la veine de mon Iran
O ma verte patrie, mon pays azeri
Sans toi ne pourra vivre une seule seconde mon Iran à moi
Que je sois dans la solitude de l’exil ou proche de toi
Je ne t’abandonnerai pas, ô toi la plaine de l’amour et de la passion
Peut-on entendre sans toi le murmure de l’Aras
Peut-on accéder au seuil de la patrie sans toi ? »
Mais peut-être est-ce la blague des habitants d’Abadan, grands expatriés devant
l’Eternel et passionnés de RayBan, qui résume le mieux cette dimension mahdique
de l’émigration : un visiteur s’étonne d’un attroupement au petit matin, au pied d’un
building ; une rumeur enfle : « Il arrive, il arrive » ; et de s’interroger sur l’identité de l’Attendujusqu’au soupir de satisfaction de la foule lorsque celle-ci chausse
ses lunettes en se dispersant, une fois surgi le soleil au faîte de l’immeuble…
Partir sans quitter, quitter sans partir : cette double dynamique renvoie à la
notion de « village transnational » avancée par Peggy Levitt, notamment en ce
qu’elle ne réduit pas le phénomène migratoire aux seuls migrants effectifs, en ce
qu’elle souligne l’importance des « remises sociales » dans l’interaction entre ceux
qui partent et ceux qui restent, et en ce qu’elle reconnaît le rôle d’organisations transnationales– en l’occurrence, dans le cas iranien, les
vaqf et les différentes institutions
de sociabilité religieuse ou autre
[15]. Mais il se peut aussi que la communauté transnationale iranienne soit, au moins en partie, sur le point de reconsidérer son rapport territorial à la mère-patrie. De façon révélatrice, des maisons de retraite et des
cimetières irano-musulmans voient le jour en Californie, indice important de
changement pour qui se souvient de la place du culte des morts dans la formation
de l’espace civique
[16]. Cela ne signifie pas nécessairement que l’attachement sentimental et culturel à l’Iran soit remis en cause. Mais il pourrait prendre d’autres
formes et modifier les termes de la problématique du départ, sans compter que le
durcissement de la réglementation américaine à l’encontre des ressortissants iraniens, consécutif aux attentats du 11 septembre 2001, complique encore le jeu.
[1]
R. Marchal
et al., Dubaï. Cité globale, Paris, Les Éditions du CNRS, 2001.
[2]
F. Adelkhah, « Transformation sociale et recomposition identitaire dans le Golfe »,
Cemoti, n° 22,1996, pp. 83-111. Le
terme de
moâved signifie étymologiquement « renvoyé à l’expéditeur », ici la terre d’origine. On utilisera par exemple le mot
pour une lettre que l’on renvoie à son expéditeur.
[3]
Jazaeri Arab est un jeune homme d’affaires de 29 ans, travaillant dans l’import-export à la faveur de nombreux passe-droits
et privilèges commerciaux qui lui avaient été consentis par des autorités du régime. Il est intervenu en tant qu’expert dans
des commissions parlementaires. Arrêté au départ d’un vol pour Dubaï, il a été traduit en justice pour avoir multiplié des
dons à différents hommes politiques. Devant le nombre et l’importance des personnalités mises en cause, le scandale paraît
avoir été discrètement étouffé. Quant au film de Bahram Beyzaï, il a pour intrigue une escroquerie et met en scène la très
importante pratique des chèques sans provision qui est l’une des principales causes d’incarcération, après le trafic et la
consommation de drogue : le héros négatif tente de prendre la fuite à l’étranger avec sa maîtresse après avoir laissé son épouse
compromettre son honneur dans l’espoir vain de rétablir sa situation financière.
[4]
Cet article repose sur des enquêtes de terrain menées de 1998 à 2000 aux frontières de l’Iran, à Dubaï, en Oman, en Syrie
et en Californie.
[5]
LeMonde, 9 janvier 2003, p. 12.
[6]
Colloque à l’initiative de la préfecture et de l’Organisation du plan et de la gestion de la ville de Shiraz, « Investissement
dans la région de Fârsen présence des Fârsi habitant à l’étranger », Shiraz, 5-6 janvier 2002.
[7]
Grâce au soutien de leurs coreligionnaires, les Iraniens juifs ou arméniens peuvent raccourcir et simplifier cet itinéraire
migratoire et se voient faciliter le regroupement familial.
[8]
Hamid Naficy insiste sur l’importance de cette combinaison de la radio et du téléphone dans la formation de l’imaginaire
de la communauté irano-californienne. Voir H. Naficy,
The Making of Exile Cultures, Minneapolis, University of Minnesota
Press, 1993, p. 39.
[9]
Javânân, n° 681,23 juin 2000, p. 9.
[10]
R. Rouse, « Mexican migration and the social space of postmodernism »,
Diaspora, I( 1), printemps 1991, p. 14, cité par
M.Y. Hsu,
Dreaming of Gold, Dreaming of Home. Transnationalism and Migration Between the United States and South China,
1882-1943, Stanford, Stanford University Press, 2000, p. 8.
[11]
Voir F. Adelkhah, « Le retour de Sindbad. L’Iran dans le Golfe »,
Les Études du CERI, n° 53, mai 1999, pp. 22 et suiv.
[12]
F. Adelkhah, « Les Iraniens de Californie : si la République islamique n’existait pas… »,
Les Études du CERI, n°75, mai 2001;
B. Anderson,
Imagined Communities. Reflections on the Origins and Spread of Nationalism, Londres, Verso, 1991 (nouvelle édition) et « Long distance nationalism », dans
The Spectre of Comparisons. Nationalism, Southeast Asia, and the World, Londres,
Verso, 1998, pp. 58-74.
[13]
« Tout comme nous avons une vision incorrecte de l’Orient [l’“orientalisme”], eux pourraient avoir leur équivalent, un “occidentalisme”», écrit Habermas à son retour de voyage en Iran, cité par
Courrier international, n° 628, novembre 2002, p. 54.
[14]
« Investissement dans la region de Fârs en présence de… », voir note 6.
[15]
P. Levitt,
TheTransnational Villagers, Berkeley, University of California Press, 2001.
[16]
F. Adelkhah,
Être moderne en Iran, Paris, Karthala, 1998, pp. 191 et suiv., citant les travaux de Peter Brown sur le culte
des saints.