2003
Critiques internationales
Partir pour le bout de la terre
Smaïn Laacher
chercheur associé au Centre d’étude des mouvements sociaux (CNRS-EHESS). Dernier ouvrage paru, Après Sangatte... Nouvelles immigrations. Nouveauxenjeux, Paris, LaDispute, 2002.
« Ils partent pour l’eldorado », « S’ils savaient ce qui les attend ici ils ne viendraient sûrement pas », « Ils partent sans aucune information sur les sociétés auxquelles ils demandent l’accueil », « Une fois arrivé en France
ils ne disent jamais la vérité sur leur vraie vie et ils font croire à leurs familles que
tout va bien », etc. Ces propos, déclinés sous forme de sentences définitives, nous
les avons mille fois entendus au cours de notre étude sur le centre d’accueil de
Sangatte
[1]. Sans aucun doute vont-ils bien au-delà de cet exemple particulier, puisqu’ils sont généralement attribués à ceux qui veulent à « tout prix » vivre dans un
pays qui ne les a pas autorisés à y entrer et encore moins à y séjourner. Mais le plus
intéressant tient probablement au fait que ces jugements, très largement partagés,
semblent s’organiser autour d’une croyance en l’importance stratégique de l’information qu’il faudrait impérativement distribuer à tous ceux qui seraient tentés par
l’aventure migratoire sans savoir ce qui les attend.
Deux effets, qui sont aussi deux vertus, peuvent être mis au compte d’une politique efficace de l’information dans ce domaine. Premier effet : s’informer c’est
apprendre. Apprendre c’est insensiblement glisser dans une posture d’adhésion.
Adhérer c’est croire; croire (à une cause, à quelqu’un, à des principes...) c’est tenir
pour vrai. C’est là qu’intervient le second effet : informer sur l’immigration clandestine
et ses conséquences c’est, dans le même mouvement, dire la vérité et faire la vérité.
La préoccupation majeure des grandes institutions (État, ONG, agences internationales, etc.) comme des hommes politiques ne porte pas sur la nature des
modifications politiques et économiques qu’il faudrait nécessairement entreprendre
pour tarir les déplacements forcés de populations, mais sur les dispositifs informationnels à mettre en œuvre pour dissuader les ignorantsde partir en « aveugle »
ou, ce qui revient au même, en toute méconnaissance de cause. Cette perception
quelque peu naïve des vertus politiques de l’information dans la modification des
aspirations et des destins sociaux néglige ce qui nous semble être l’essentiel dans
ce type de configuration : partir ne se décide pas sans concertation, sans préparation,
sans obligations, mais aussi sans illusions. Ce ne sont pas les conditions générales
que l’on trouvera dans un des pays d’accueil possible qui sont déterminantes, en
pratique et du point de vue des personnes, mais le respect envers soi et envers les
siens, une fois en terre d’immigration, des impératifs moraux et symboliques liés
à l’état d’immigré : s’installer « provisoirement » dans un pays (même illégalement)
sans jamais cesser d’être indéfiniment une ressource monétaire.
Mais partir se fait sans une conscience claire et immédiate de l’exil. Le plus
souvent, c’est lorsque l’on pense être arrivé à bon port que l’exil révèle que l’on
habitait un lieu et que celui-ci a peut-être été quitté à jamais. Sait-on où il faut aller ?
Sait-on où il est recommandé d’aller ? Sait-on où il ne faut pas aller ? Parfois, mais
pas toujours. Aussi faut-il construire sociologiquement l’itinéraire du voyage, non
pas comme un parcours donné à l’avance sans autre lien que le trajet à effectuer
et le sujet qui doit l’effectuer, mais comme autant d’événements et de déplacements
dans des espaces nationaux successifs.
Perdre confiance dans le monde
Une double question se pose constamment à propos des populations qui sont
accueillies au centre de Sangatte, en particulier pour les deux plus importantes d’entre
elles, les Kurdes et les Afghans : pourquoi partent-ils, et avaient-ils choisi explicitement un pays d’installation ?
Les raisons qui poussent au départ sont multiples. Elles peuvent être liées à des
persécutions politiques, à des ambitions de mobilité sociale, à un état d’insécurité
générale, à la guerre ou à des conflits locaux stoppant toute perspective de vivre
une vie ordinaire. Il est rare de prendre la décision de partir loin de chez soi, vers
des
pays de qualité (essentiellement les pays capitalistes développés), pour rompre
avec la misère économique. Les plus démunis vont, dans la précipitation et le
chaos, trouver « refuge » près de chez eux, c’est-à-dire juste de l’autre côté de leurs
frontières, dans des pays aussi autoritaires et aussi sous-développés que ceux qu’ils
viennent de quitter
[2].
Mais en réalité cette présentation, si elle devait rester en l’état, serait quelque
peu schématique. Entre deux modèles fortement typiques et antithétiques, massivement présents dans les représentations collectives et les discours politiques
– celui du militant politique (figure noble de l’exilé) et celui du « misérable » anonyme (figure repoussoir par excellence)–, il existe un espace intermédiaire constitué
de positions dont les affinités tiennent fondamentalement au fait que leurs occupants ont bénéficié d’une plus ou moins longue scolarité et, surtout, sont dotés de
qualifications techniques et scientifiques susceptibles d’êtres appréciées, voire
recherchées au-delà du marché du travail national. Ces positions moyennes(employés,
techniciens et ouvriers qualifiés, cadres « moyens et supérieurs », etc.) ont été le
plus souvent acquises en temps de « paix » et fragilisées par une succession de conflits
nationaux, régionaux et internationaux.
Quand tous ceux qui ont été accueillis au centre de Sangatte disent qu’ils « veulent tout simplement vivre dans un pays où il y a de la sécurité » et que « lorsqu’il
n’y a pas de sécurité, il n’y a pas d’avenir », cela signifie concrètement qu’ils ont
épuisé la certitude et l’espoir de recevoir de l’aide de la part de leur société et de
leurs autorités, quelle que soit la nature de l’aide attendue ou normalement
escomptée. Dès lors qu’il y a relations sociales et vie en société, il va de soi que pour
tous il doit impérativement exister, sous une forme ou sous une autre, le respect des
personnes, la liberté d’opinion, le droit au travail, le libre choix de son lieu de résidence, la liberté de déplacement au moins dans les limites du territoire national, etc.
Le départ signe quelque chose d’infiniment plus décisif que le manque de travail ou même la dégradation sociale et économique des conditions d’existence. Il
prend acte de la dépossession de la « confiance dans le monde », pour reprendre
l’expression de Jean Amery. Ce qui se traduisait chez les personnes que nous avons
interrogées par des expressions telles que « C’est plus possible », « Il n’y a plus rien
à attendre », « Il n’y a plus aucun espoir », « On a tout perdu »...
En fait, pour dire les choses rapidement, ce qui caractérise l’état des sociétés dont
sont issus les Kurdes et les Afghans, c’est l’existence d’une violence institutionnelle
comme mode de régulation dominant des rapports sociaux. Les propos suivants
sont un exemple parmi d’autres, en Afghanistan, de cette violence sans limites érigée en véritable mode ordinaire de gouvernement des populations : « Il vous faudra devenir si notoire pour vos méfaits, quand vous entrerez dans une région donnée, que les gens en trembleront dans leurs sandales. N’importe qui peut battre
ou affamer des gens. Mais je veux que votre unité trouve de nouvelles méthodes
de torture si terribles que les hurlements puissent effrayer jusqu’aux corbeaux
dans leurs nids, et que la personne qui en réchappera vivante n’en dorme plus
jamais de la nuit
[3]. »
Le départ : une entreprise collective
Le plus souvent, les départs font l’objet de préparatifs qui prennent la forme de
réunions familiales et portent essentiellement sur les conditions pratiquesdu départ.
Partir dans la précipitation ne vaut que pour ceux qui craignent des arrestations
ou sont recherchés pour leurs oppositions politiques.
« C’est impossible de prendre la décision de partir sans en parler à la famille. Bien sûr, j’en ai discuté avec
la famille, avec mes parents et mes frères et sœurs. Personne ne part sur un coup de tête ; sauf si tu dois
sauver ta vie. Il faut trouver l’argent du voyage; il faut en demander d’abord à la famille. Moi j’ai une
sœur en Suède et une à Londres, ce sont elles qui ont payé le voyage » (homme, Afghan, 25 ans).
« Trouver l’argent » est une activité qui mobilise toute la famille (celle du pays
et celle qui réside à l’étranger). C’est un souci collectif et permanent. Cette mobilisation du groupe désingularise le départ comme acte individuel, comme désir personnel ou ambition égoïste. La décision n’engage pas seulement la personne qui
part, elle entraîne toute la famille. Partir devient une affaire de famille. Si, bien évidemment, les circonstances historiques ayant rendu l’exil inexorable sont incontrôlables et hors de portée de l’action individuelle, sont en revanche du ressort des
familles non seulement l’organisation du départ (trouver un passeur de confiance, réunir
l’argent du voyage, etc.) mais aussi et surtout la nomination de celui qui doit partir.
« Pour des raisons de sécurité, la décision de partir a été prise par la famille très proche. Seuls étaient présents
mes parents, mes frères et mes sœurs. On était réuni en famille et mon père a dit : l’aîné va rester ici et
c’est toi [l’interviewé] qui va partir. En Europe, je travaillerai pour aider ma famille. Nous sommes dix
dans la famille et la vie en Afghanistan est très difficile et il n’y a pas d’avenir » (homme, Afghan, 21 ans).
Dans notre étude, la moitié des personnes disent avoir été « désignées » par leur
famille pour inaugurer l’aventure migratoire. Ce mécanisme d’élection des partants
pour l’immigration n’est nullement un phénomène particulier à ces communautés
nationales. Dans son texte sur « Les trois âges de l’immigration », Abdelmalek Sayad
décrit parfaitement ce processus de délégation à l’immigration (propre au « premier
âge » de l’immigration algérienne que l’auteur qualifie d’« immigration ordonnée »)
au travers d’un entretien avec un Algérien.
« [… ] Qui envoie-t-on au marché pour acheter ou vendre ? Tu envoies celui en qui tu as confiance. Tu
n’envoies pas un enfant qui peut “se faire rouler”, se laisser séduire jusqu’à “être joué”, celui-là tu le fais
accompagner par quelqu’un de sûr ; tu n’envoies pas non plus celui qui risque de t’abuser : il reviendra
les mains vides [… ]. La France c’est comme le marché, c’est un autre marché, un grand marché : un marché
plus éloigné que le marché hebdomadaire (local), un marché qui dure plus longtemps, pas une journée, mais
des mois et des années [… ]. Plus le marché est lointain, important, plus il faut prendre des précautions
[… ]. C’est comme cela qu’on partait en France. Celui “en lequel il n’y a pas d’assurance”, soit parce qu’il
est jeune, soit parce qu’il n’a pas l’habitude, celui-là il faut le confier à quelqu’un d’autre, plus âgé, plus
expérimenté, qui lui apprenne [4]. »
Les conseils de famille qui ont systématiquement lieu pour discuter et préparer
le départ du futur exilé sont des moments de recommandations solennelles : « Surtout ne fais jamais de choses contraires au droit et à la religion », s’entendent dire
très souvent les partants, en particulier quand ils sont jeunes et sans responsabilités familiales. Mais ces conseils de famille sont aussi et avant tout des moments
où se règlent les questions pratiques liées à la gestion délicate de la vie domestique
après le départ du chef de famille : à qui confier les enfants ? Qui va s’occuper de
leur éducation ? Où va vivre l’épouse ?
L’exemple qui suit illustre parfaitement, d’après nous, l’importance et le poids
décisif de la famille dans le choix de l’élu pour le départ. Il s’agit d’une conversation
avec un jeune Afghan rencontré lors de son hospitalisation à Calais, après qu’il a
eu une jambe sectionnée sur le site d’Eurotunnel en tentant de monter dans un train
de marchandises à destination de l’Angleterre. Après quelques échanges autour de
sa santé, un dialogue s’engagea :
– « Lui : Pouvez-vous me faire passer en Angleterre ?
– Moi : Je n’ai aucun pouvoir pour réaliser votre rêve. Il faut d’abord vous soigner. Après, il sera bien
temps de penser à l’Angleterre.
– Lui : Mais regardez, j’ai une jambe en moins, l’Angleterre peut bien faire ça pour moi.
– Moi : Ce n’est pas un problème de jambe. Vous auriez perdu les deux jambes et les deux bras, votre problème
resterait identique et la position de l’Angleterre exactement la même : vous ne pouvez entrer dans ce pays
que si vous avez des papiers, que s’ils vous autorisent à y entrer. Et ça, c’est vrai pour tous les pays. Il y a
des espaces nationaux et des frontières; on peut le regretter, mais aujourd’hui c’est comme ça.
– Lui : L’Angleterre pourrait avoir pitié, elle doit comprendre que c’est pour elle que j’ai perdu ma
jambe...
– Moi : C’est possible, mais la pitié ou la compassion sans passeport ne produit aucun effet. L’État britannique,
comme tous les autres États, ne sera jamais sensible à vos arguments. Il faut réfléchir à d’autres arguments,
à d’autres solutions.
– Lui : Alors, est-ce que vous pouvez me donner une carte de téléphone ?
– Moi : Je n’en ai pas sur moi. Vous voulez téléphoner à quelqu’un ?
– Lui, dans un sanglot à peine étouffé : Mes parents ont tout vendu, des terres et du bétail; ils se sont sacrifiés
pour moi, pour que j’aille en Europe travailler pour acheter du matériel agricole. Maintenant je suis là,
je ne sers plus à rien, je n’ai pas été au bout de ma mission. Ma famille comptait sur moi. Je suis perdu.
Je ne sais plus quoi faire ; je ne sais pas quoi décider ; est-ce qu’il faut continuer ? Est-ce qu’il faut tout
arrêter ? Est-ce qu’il faut revenir à la maison ? Il faut que je leur téléphone pour qu’ils me disent ce qu’il
faut faire. Ils sont les seuls qui savent ce que je dois faire. »
Ce dialogue résume parfaitement ce qui, aux yeux de ce jeune Afghan, est
devenu l’enjeu fondamental : l’impossibilité d’accomplir ce pour quoi il a été désigné. Cet échec aura des répercussions psychologiques et sociales tout aussi négatives qu’ineffaçables (culpabilité, honte, sentiment de trahison… ). Ce qui accroît
considérablement la dimension socialement dramatique de l’accident tient au fait
qu’il représente pour tout le monde (la famille et l’exilé lui-même) un investissement affectif et économique très coûteux.
Partir suppose la conviction intime d’arriver tôt ou tard « en Europe ». Mais le
désir d’immigration n’est pas suffisant à lui seul pour vaincre et venir à bout de
tout ce qui s’y oppose : contrôle policier, absence de passeport et de visa, expulsion plus ou moins violente dans son pays d’origine, etc. Parce que la caractéristique fondamentale du voyage qui va être entrepris réside dans son illégalité, le seul
personnage à pouvoir transformer le désir en réalité est le
passeur. Lui seul a la réputation de cumuler plusieurs
compétencespuisqu’il est présenté par tous, successivement
ou simultanément, comme « guide international », fin connaisseur des lieux de passage non contrôlés, transporteur, expert en réseau routier, spécialiste du « droit
d’asile », homme d’affaires connaissant des « gens importants », en particulier dans
le monde de la police et du transport
[5].
Même quand le passeur négocie en personne avec le candidat à l’exil les conditions financières de son voyage, il représente bien plus que lui-même : il est le
« réseau ». Pour les raisons qui viennent d’être évoquées, tenant à la nécessité impérative de voyager clandestinement, le passeur et son passager ne peuvent être
dissociés. En réalité, ils constituent une même figure complexe d’un phénomène
unique : celui de tout départ forcé effectué en toute méconnaissance du bon itinéraire
illégal pour arriver sain et sauf dans un pays aussi sûr que possible. L’impossibilité
même de concevoir un voyage sans passeur se traduit jusque dans les mots utilisés :
rares sont ceux qui parlent de « voyage » ; presque tous évoquent le périple à
effectuer en termes de « passage » et de « difficultés de passer ». Les candidats au
départ en provenance de ces pays emploient d’ailleurs le mot anglais agent (en
français au sens d’agent, de représentant ou d’agent artistique) plutôt que celui de
smuggler (contrebandier, fraudeur) pour désigner les passeurs. Cela ne signifie nullement que, dans cette définition, la dimension frauduleuse du voyage soit effacée.
Seulement, chacun sait qu’un tel voyage est impossible sans le recours à des professionnelsqui officient dans des agences quasi officielles.
Le clandestin et son passeur
Tout comme ailleurs, les univers sociaux dans lesquels les personnes vivaient et se
déplaçaient quotidiennement étaient dans l’ensemble connus et maîtrisés. Elles trouvaient dans ce tissu social des appuis et des recours habituels de toutes sortes
– moraux, matériels, financiers – et une protection familiale si nécessaire. Le
départ signe la fin de ces soutiens. Plus exactement, tant que la première frontière
n’a pas été franchie, le candidat à l’immigration illégale n’est pas encore enfermé
dans un huis clos (parfois infernal) avec son ou ses passeurs : il est encore dans sa
nation, en pays connu, dans son territoire et dans sa langue ; il a encore la possibilité de décliner une identité officielle (et donc d’avoir une existence officielle) et,
surtout, de revenir chez lui sans risque majeur en cas de danger.
C’est une fois franchi la première frontière, sa frontière nationale, que le sentiment de sécurité subjective disparaît. Lorsqu’il est remis, ou s’en remet, à un nouveau passeur pour continuer sa route, l’exilé fait alors concrètement l’expérience de
la perte de l’ensemble de ses appuis pragmatiques habituels (sa famille, son environnement immédiat, sa langue, etc.). Il est sans recours ni secours. C’est d’ailleurs
à ce moment précis que le voyageur clandestin est « envahi » par un sentiment
tenace qui ne le quittera plus jusqu’à la fin du voyage, celui de l’incertitude perpétuelle et de la peur qui l’accompagne.
« À l’arrivée à Istanbul, le passeur m’a emmené dans un hôtel. Ça sentait la peinture fraîche, mais tout
était sale, les lits, les draps, les toilettes. Et puis, on aurait dit qu’il n’y avait personne, tout semblait vide.
Ils m’ont donné une chambre au 3e étage, il y avait trois lits, et une porte qui donnait directement sur une
échelle à l’extérieur. C’était peut-être pour s’échapper si la police arrivait par l’escalier, mais moi j’ai pensé
que n’importe qui pouvait entrer par là dans la nuit et me tuer pour prendre mon argent. Je suis resté
un quart d’heure dans la chambre, et j’ai décidé de partir. Ils m’ont dit : “non, tu as signé le registre, tu
ne peux plus partir”. J’ai répondu qu’il suffisait de rayer mon nom. Le passeur m’a rattrapé dans la rue
et m’a dit “attends, attends, je vais te trouver une autre place. Un peu plus cher mais mieux”. J’ai dit
non. J’ai cherché un téléphone, j’ai appelé mon ami à Dohok pour savoir où aller. Il m’a donné deux noms
d’hôtels. J’ai trouvé le premier. Il était fermé, avec de larges bandelettes sur la porte et une inscription :
“fermé par ordre de la police”. J’ai cherché le second, et j’y ai pris une chambre. Jusqu’à ce que j’aie un
accord avec un agent et que je rejoigne son appartement, j’ai changé chaque jour d’hôtel. J’avais peur, tout
le temps et partout » (homme, Kurde, 28 ans) [6].
Si le
passeur est totalement maître du jeu et de ses règles, c’est qu’il est toujours
sollicité, jamais demandeur ; il est constamment recherché pour ses « services »,
à aucun moment il ne pratique la prospection de « clients ». La demande est quasi
intarissable, la concurrence relativement faible. Ce
monopole du marché du passage
lui permet de fixer les conditions financières du voyage et le ou les itinéraires
jugés par lui appropriés. Au fond, le
métier de passeur ne consiste pas à certifier sur
l’honneur que le voyage sera accompli avec certitude jusqu’à un pays d’installation,
mais à garantir une possibilité d’accès à tous les
points de passage qui permettront
d’atteindre la terre d’immigration
[7].
« Quand j’ai téléphoné au contact que j’avais, rendez-vous m’a été donné devant mon hôtel. Deux hommes
sont arrivés en voiture, je suis monté avec eux, ils m’ont conduit à une cafétéria. Là, on s’est assis et 10 minutes
après, l’agent est arrivé : jeune, très bien habillé, très chic et très soigné, bardé de téléphones portables et
accompagné de quatre gardes du corps, tous kurdes. Il est tout de suite entré dans le vif du sujet, me
demandant ce que je voulais. J’ai dit “aller en Europe”, il m’a répondu “j’ai un passage par l’Italie, en
bateau ou en camion”. Il s’est tu, il a fait mine de réfléchir, et il a ajouté : “mais pour toi, ce qu’il te faut,
c’est le bateau. Prends le bateau”; sur le ton d’une évidence, comme une solution vraiment adaptée à mon
cas, et comme un cadeau qu’il m’aurait fait en me conseillant ce choix. J’ai demandé des précisions, si c’était
un bateau normal. Il m’a répondu “bien sûr ! C’est un très bon bateau qui transporte des voyageurs, des
touristes. Tu verras, c’est très bien. Je te le garantis !” Huit jours après, encouragé par une nuée de coups
de bâton distribués par les passeurs qui frappaient les gens pour qu’ils embarquent plus vite, j’ai grimpé
la passerelle d’un vieux cargo presque à l’état d’épave pour me retrouver, quelques instants après, enfermé
au fond d’une cale en compagnie de 450 autres personnes, prendre la mer, et être rattrapé par la police
turque quelques heures plus tard… [8] »
Cette
remise de soi aux passeurs est rarement dénoncée en tant que telle : après
tout, « c’est un travail comme un autre et eux au moins ils nous aident », nous a-t-on dit souvent; payer, même très cher, pour être « aidé » n’a rien de choquant.
Le choix n’est pas limité, il est tout simplement nul. Cette asymétrie radicale est
acceptée dans la mesure où il n’existe aucune autre possibilité de voyager. La fuite
est à ce prix (dans tous les sens du terme). Ce n’est que quand les
passeursse déshumanisent et sont perçus comme des commerçants sans morale, faisant du profit
sans limites sur la détresse des personnes, que l’inacceptable est atteint. Certes, un
même
passeur peut se montrer ici « généreux » avec une famille désargentée en la
faisant « passer pour presque rien », contribuant ainsi à sa réputation d’homme
« bon » et « compréhensif », et là faire preuve, par exemple dans des moments d’insécurité près d’un point de passage frontalier, de la pire indifférence, voire d’une remarquable violence. Mais quand cette figure existe, elle est plutôt le fait de
petits
passeursoccasionnels ou employés à la « mission ». En règle générale, la magnanimité ou la bienveillance sont plutôt rares. Le plus souvent, lors du voyage, on
ne compte pas ; la vie n’a pas de prix, ou plus exactement n’a qu’une valeur marchande. On devient l’équivalent d’un objet jetable. C’est au cours de ce voyage, que
l’on ne fait qu’une fois, que ces hommes et ces femmes vont devenir des victimes
sans nom ; des marchandises sans identité. Dans les pires situations, ils pourront
être abandonnés sur la route ou dans la mer, dans l’obligation de laisser leur enfant
se noyer sous leurs yeux, contraints par les
passeursà continuer la route pour ne pas
retarder la marche du groupe... Dans tous nos entretiens, ce sont ces conduites qui
à chaque fois suscitaient chez nos interlocuteurs colère et indignation, voire une
haine à peine dissimulée
[9].
« Plusieurs fois, j’ai voulu renoncer lors du voyage, mais c’était impossible. Je préfère mourir pour ma
famille. Le monde est noir. Il faut s’oublier ; c’est inhumain ; tout est mauvais. Pendant tout le voyage,
on est coupé de tout : du monde, de la famille, des autres personnes, d’avec soi-même. L’envie de vivre augmente
mais mon égoïsme s’est développé ; la solidarité en prend un coup, elle se relâche. Tu n’es rien puisque tu
n’as pas de papier. Personne ne sait qui tu es. Pendant le voyage, j’avais le sentiment que j’étais traité pire
qu’un chien, comme de la marchandise » (homme, Afghan, 26 ans).
Si, au cours du voyage, personne n’a osé renoncer à continuer, alors que tous y
ont pensé, c’est tout simplement parce que le « retour sans rien » est un retour sans
bénéfice, en pure perte, et qu’il serait vécu comme une véritable humiliation
collective : par l’exilé lui-même, qui aura failli dans sa « mission », et par sa famille
qui a tant sacrifié, tant investi et s’est tant investie. Une humiliation sociale aux effets
symboliques considérables(sentiment de honte, culpabilité, rivalités entre parents,
reconsidération de la position de la famille dans l’espace social...), qui ne toucherait
pas seulement quelques membres de la famille, mais stigmatiserait publiquement
celle-ci dans son entier pour avoir échoué dans son entreprise alors que d’autres
ont réussi.
C’est un impératif catégorique du
maintien de l’honneur dans l’épreuve, quel qu’en
soit le prix, que traduisent ces phrases sans appel
: « Je veux mourir pour ma
famille », « Je ne peux pas revenir les mains vides », « Je ne peux pas m’arrêter en
cours de route », « Il faut que j’aille jusqu’au bout… » C’est cela qui explique que
l’échec est inenvisageable, qu’y penser ou, à plus forte raison, en parler, c’est déjà
faire montre de faiblesse, esquisser quelques signes de trahison, être dépourvu de
courage, bref manquer à tous ses
devoirs d’homme à l’égard des siens
[10].
La communication entre les absents
Le voyage est à ce point important, dans ce qu’il engage et met en jeu, qu’il est le
seul moment, une fois arrivé dans le pays d’accueil, à faire l’objet d’un récit qui sera
envoyé à la famille. Il est vrai que c’est la période où les risques sont les plus grands
– ou la mort la plus probable. Aussi, une fois arrivé à bon port, il importe de
donner des nouvelles à une famille qui n’en a pas eues pendant des mois, parfois
plus d’un an. C’est d’ailleurs sur cette seule période biographique que l’on consent
à dire des choses sur soi – à les dire oralement, en enregistrant une cassette à
l’intention des proches demeurés au pays, brisant ainsi, de manière fictive, la séparation et la distance. Cette pratique particulière de la communication avec les
absents est plutôt le fait d’hommes ayant laissé épouses et enfants au pays.
Le récit est enregistré sur une cassette d’une heure ou d’une heure et demie. Puis
l’exilé attend le départ d’un ami, d’un cousin ou d’un oncle en partance pour le pays
à qui il la remet, accompagnée de quelques recommandations et consignes orales,
souvent aussi de petits « cadeaux » : de l’argent, des médicaments, une montre, des
livres, un vêtement, etc. Ces récits ne sont jamais envoyés par la poste, pour des
raisons évidentes de sécurité mais aussi parce que c’est trop long et bureaucratiquement trop aléatoire (« la cassette peut se perdre parce que la poste ne marche
pas toujours très bien »).
Une fois le messager arrivé au pays, il remettra la cassette au père de l’exilé avec
les cadeaux et les recommandations. Celui-ci réunira la famille ; plutôt le soir,
« après le travail pour que tout le monde soit là ». Seront présents l’épouse de l’exilé,
la famille directe de ce dernier, les grands-parents, les oncles et les cousins, ainsi
que les voisins et les amis proches. Après cette première écoute collective, la
cassette circulera au sein des autres cercles de la famille.
Le récit démarre immanquablement par les salutations. Exercice difficile, « car
il ne faut oublier personne ». Il faut aussi « doser » la qualité des salutations : des
plus chaleureuses aux plus conventionnelles. L’exilé s’adresse d’abord à son père
puis, dans l’ordre, à sa mère, à ses frères, à ses sœurs, à son épouse et à ses enfants.
Enfin, vient le tour des neveux, des oncles, des cousins et de leurs familles. Quant
aux autres, voisins, simples camarades ou amis, l’exilé aura pour eux une formule
prudente mais sans risque et qui laissera la liberté à chacun de se reconnaître ou
non dans cette adresse : « … et surtout vous passez un bonjour à celui qui me porte
un intérêt ». Les salutations peuvent durer une bonne dizaine de minutes. Puis commence le récit du voyage, et seulement le récit du voyage, « du début jusqu’à la fin ».
« Je dis dans la cassette que partir de chez soi, c’est très difficile, que parfois on n’est plus un homme. Que
quitter sa famille, c’est douloureux. Pourquoi on fait ça ? Parce qu’il faut le faire, pour vivre mieux, pour
une meilleure éducation pour nos enfants. Je leur dis que c’est très dur. Que c’est tous les jours le froid, la
faim, la misère. Que tous les jours, on marche sans savoir où on va ; il n’y a que les passeurs qui savent
où on va. Les clandestins et les passeurs, c’est comme les moutons et le berger. Quand on n’a pas mangé
pendant trois jours, on devient fou. Tous les jours, c’est des soucis avec les passeurs. Tous les jours, on risque
des contrôles et donc on peut aller en prison pendant des mois et après peut-être être renvoyé dans son pays.
Ce que je leur dis encore ? Je dis la vérité : que l’immigration, c’est pas bien. Partir est une épreuve ; la
rupture, ce n’est pas la vie. Et je leur dis qu’on se reverra pour vivre ensemble. Je leur dis que je pense à
eux tous les jours. Je leur dis à ceux qui sont restés là-bas qu’ils sont la raison de mon immigration. Je
demande à mes parents de demander à Dieu de faire en sorte que je revienne près d’eux. Et moi, je
demande à Dieu qu’il améliore les conditions de vie de ma famille » (homme, Kurde, 36 ans).
Souvent, le récit est ponctué de sanglots. Et les proches pleurent en écoutant les
paroles de l’absent. La cassette vient dire que la mémoire ne s’est pas brisée en
cours de route, que l’exilé ne s’est pas « perdu », et surtout qu’il n’est pas perdu pour
les siens. La cassette et les paroles relient de nouveau l’absent aux présents. Mais,
dans cette cassette, il y a aussi des recommandations solennelles. Au père (unique
responsable), on demande de bien prendre soin de la famille et de faire en sorte qu’on
ne se rende pas compte de l’absence de l’« immigré » : la vie doit suivre son cours
(presque) ordinaire, comme si de rien n’était. Recommandations aussi à l’épouse,
à qui l’on demande de « passer pour toute chose et toute décision par le beau-père (visiter quelqu’un, faire un achat, se déplacer...) », et également d’éviter tout
conflit avec d’autres membres de la famille en l’absence de l’époux. Répond-on à
l’absent ? « Des fois on répond, pour le remercier et pour l’encourager beaucoup. »
Le message que véhiculent ces cassettes peut non seulement produire des controverses entre l’épouse et la belle-mère sur les raisons du départ et les risques liés à
l’immigration illégale, mais, plus encore, il est à double entente, plutôt équivoque
qu’univoque.
« Parfois, quand les gens écoutent ces récits, ça leur donne à leur tour l’envie de se sacrifier; parce qu’ils
se disent que c’est très courageux et que celui qui se sacrifie, il l’a d’abord fait pour sa famille. Et ça, tout
le monde le sait. Mais aussi, quand on entend ce que les gens disent sur leur voyage, on n’a pas du tout
envie d’émigrer dans ces conditions. Ces récits ne donnent pas du tout envie de se sacrifier. »
L’absent ne fait usage de la cassette pour communiquer avec les siens qu’une fois
ou deux, seulement au début, dès qu’il est à l’abri dans une chambre ou un appartement, signe d’une stabilité et d’une intimité retrouvée. Après la cassette viendront
des moyens de communication plus courants comme le téléphone ou parfois le fax.
De nouveau le temps du collectif
Il nous faut conclure sur l’ultime moment du voyage : l’arrivée au centre d’accueil
de Sangatte. Dans la notion de départ ou dans l’acte de partir de son pays, il y a toujours deux dimensions, certes objectivement liées entre elles mais subjectivement
tenues comme distinctes : la route et ses différents lieux de passage et l’arrivée en
Europe. Sur cette route, il y a Sangatte. Pour certains, ce sera un lieu de transit
pour l’Angleterre, pour d’autres un arrêt définitif qui se traduira par une demande
d’asile en France. Quelques-uns resteront là, ne sachant plus quoi faire d’eux-mêmes, attendant dans la plus grande incertitude une hypothétique solution.
Certes, on peut envisager ce lieu comme une sorte de halte officiellement protégée où l’on reprendrait des forces ; un dispositif de réparation des corps (dormir, manger, se soigner, se vêtir de nouveau), avant de poursuivre sa route ou en
attendant « d’y voir un peu plus clair ». Mais ce centre d’accueil est bien plus et
autre chose qu’un lieu de transit et de relative sécurité. Son identité fondamentale
tient probablement au fait qu’il est peut-être avant tout un espace de production et
de circulation d’informations et de croyances collectives. L’originalité de cet abri, et partant son utilité sociale, est sans aucun doute d’offrir, dans un moment relativement
apaisé, la possibilité de soumettre à délibération ce qui vaut ou non la peine d’être
« tenté ». On ne peut se faire une idée la moins approximative possible de ce qu’il
faut faire que si l’on pense détenir des informations avérées ou tenues pour vraies,
des usages attestés et des expériences accomplies. C’est ce qui explique que la
première activité à laquelle se livre chaque arrivant dans ce lieu consiste à « se mettre
au courant », auprès de sa communauté et des membres des autres communautés,
des conditions jugées les meilleures pour sortir de son statut d’« inconnu ».
La remarque suivante, qui nous a été faite par une jeune femme afghane de
26 ans, résume parfaitement à la fois le rôle joué par le centre de Sangatte à cette
étape de l’itinéraire des personnes et ce qui est au cœur de leurs préoccupations.
« En Afghanistan, avant de partir nous n’avions aucune idée de l’endroit où il fallait aller. Moi je n’ai
rien décidé, ni ma famille, j’ai suivi mon mari, c’est normal. C’est la famille de mon mari qui s’est
réunie et tout le monde a dit qu’il fallait aller en Europe, dans un pays où on pourrait vivre en sécurité
et où on pourrait donner une bonne éducation à nos enfants [...]. Nous sommes dans le camp (le centre de
Sangatte) depuis environ deux semaines. Moi je ne sors presque jamais de la cabine et quand je sors pour
faire quelque chose, laver le petit ou aller chercher de l’eau, la lumière du jour me fait mal aux yeux tellement
je n’ai plus l’habitude de sortir [...]. Quand nous sommes arrivés, nous nous sommes tout de suite
renseignés... enfin pas moi parce que je ne sors jamais de la cabine. Mais mon mari il est toujours dehors,
lui il sait parce qu’il peut parler aux gens, il se renseigne, il demande les prix du passage, comment on fait
pour obtenir l’asile, si on a le droit de travailler. Tout le monde dit que quand on demande l’asile en Angleterre,
c’est mieux, on est mieux accueilli, c’est plus rapide. Et tout le monde dit qu’en France, c’est long et qu’on
n’a pas le droit de travailler si on demande l’asile. Moi je ne sais pas; c’est mon mari qui sait, parce que
tout le monde dit ça. »
C’est en France et en cours de routesur les routes françaises que les informations
stratégiques sont accessibles pour la très grande majorité des personnes. Notamment
l’existence d’un endroit dénommé « camp de Sangatte » dont la vocation est
d’accueillir les « réfugiés », ainsi que la possibilité pratique de pouvoir comparer
des informations rudimentaires mais décisives sur les conditions d’accueil respectives de la France et de la Grande-Bretagne. Plus largement, l’accès au centre de
Sangatte ouvre une nouvelle période de resocialisation. Le temps de la resocialisation
qui s’opère dans ce lieu improbable est, depuis la rupture avec les siens, un temps
où l’on renoue enfin avec des personnes appartenant à la même communauté
d’origine. Renouer, cela signifie retrouver le sens du lien social, de la sociabilité et
de la solidarité ethnique ou familiale et, de ce fait, pouvoir envisager, dans un
cadre fait d’épreuves et d’incertitudes, le court terme en commun et non plus dans
la solitude. Autrement dit, c’est en France, à partir d’une situation indissociablement personnelle et collective, que se jugent et se jaugent, s’évaluent et se discutent
les coûts et les profits possibles de la décision à prendre : rester en France ou
« tenter » l’Angleterre. C’est là, au centre de Sangatte, que pour la majorité des personnes l’Angleterre va devenir à la fois un projet collectif et un pays de destination
finale (« Là-bas on peut travailler ou faire des études et on peut aussi aider notre
famille », « Je veux aller en Angleterre parce que c’est mieux; c’est plus facile », etc.).
C’est probablement là, dans cet espace circonscrit (mais non clos, contrairement
à un centre de détention ou de rétention), et au contact des autres exilés, que
l’Angleterre qui n’était qu’un mot parmi d’autres dans la langue maternelle devient
un mot sur toutes les langues ; une sorte de grammaire du monde, une destinée
commune.
[1]
Les développements qui vont suivre s’inspirent en partie de notre étude menée avec Laurette Mokrani et de mon ouvrage
sur Sangatte. Voir S. Laacher,
Après Sangatte. Nouvelles immigrations, Nouveaux enjeux, Paris, La Dispute, 2002. Le Centre
d’hébergement et d’accueil d’urgence humanitaire de la Croix-Rouge française de Sangatte (CHAUH) fut créé en septembre
1999. La gestion en était assurée par la Croix-Rouge sur financement de la Direction de la population et des migrations (DPM)
du ministère de l’Emploi et de la Solidarité. Il s’agissait, à l’origine, de faire face à une situation d’urgence à l’égard des réfugiés
fuyant la guerre au Kosovo. Ensuite, d’autres ont pris leur place, en provenance d’autres régions du monde. Ouvert initialement pour 200 à 300 personnes, le centre accueillait depuis plusieurs mois entre 1500 et 2000 personnes (principalement
des Kurdes et des Afghans) quand a été prise la décision de sa fermeture, fin 2002.
[2]
L’examen des raisons qui ont rendu absolument nécessaire la rupture avec son pays et les siens s’écarte grandement de
ces fausses vérités qui ne peuvent prendre la forme d’évidences générales et s’imposer comme telles que si l’on présuppose
que les pays dont sont originaires les personnes accueillies au centre de Sangatte sont
structuralement homogènes et socialement
indifférenciés, c’est-à-dire, en un mot et pour parler vite, qu’elles ne sont dans leur totalité que des océans de misère totale.
À la question de savoir « Pourquoi êtes-vous partis ?» (sur un échantillon de 284 personnes), 39,4% ont répondu « la guerre »,
34,2% « les persécutions politiques », 7,4% « le chômage ». Dans la rubrique « Autres motifs de départ » ( 15,8 %), les
réponses données sont fortement similaires et peuvent sans difficulté être (re)distribuées à peu près également entre les rubriques
« guerre » et « persécutions politiques ». Pour la majorité des personnes, sauf pour celles qui évoquent une persécution
personnelle, il est constamment questiond’insécurité quotidienne et
d’absence de maîtrise de l’ordre du monde. Cette absence
d’ordre, dans les pays dont sont issues les personnes accueillies à Sangatte, a pour effet direct de produire une réalité fondée
sur un principe unique de fonctionnement : celui de la violence arbitraire et permanente. Les chiffres ci-dessus ne sont pas
une révélation
ensoi, ils confirment tout simplement, pour cette population, cette donnée fondamentale qu’il importe de
ne jamais perdre de vue :
l’exil forcé est une condition imposée par les circonstances historiques.
[3]
Entretien de Hâfez Sadîqollah Hasanî, ancien membre de la police secrète des
tâleban, avec Christina Lamb, correspondant
à Quetta (Pakistan) pour
TheDaily Telegraph, Londres, 30 octobre 2001, dans M. Barry,
Le royaume de l’insolence. L’Afghanistan,
1504-2001, Paris, Flammarion, 2002, p. 482.
[4]
A. Sayad,
La double absence, Paris, LeSeuil, 1999, pp. 61-62.
[5]
On se reportera, pour une analyse plus approfondie de la figure du
passeur, à S. Laacher et L. Mokrani, « Le passeur et
son passager, deux figures inséparables »,
Plein droit, n° 55, décembre 2002.
[6]
Cette citation est extraite d’un entretien réalisé par Laurette Mokrani.
[7]
La méconnaissance des
lieux stratégiques de passage dans les différents espaces nationaux est bien évidemment totale de la
part des voyageurs clandestins. Ces lieux, qui peuvent varier selon le temps et les espaces, offrent des configurations que seuls
des passeurs indigènes, c’est-à-dire des nationaux, peuvent connaître et maîtriser. Les passeurs sont organisés en réseaux souples
qui se font et se défont en fonction de la mission à accomplir, de la porosité des frontières et de la complexité de l’itinéraire.
Il y a des passeurs à plein temps, des passeurs occasionnels et des « passeurs » (la plupart du temps des chauffeurs de camion)
qui ne savent pas qu’ils le sont ou qu’ils l’ont été le temps d’un voyage à leur insu. Le cas des organisations mafieuses relève
d’une autre complexité et est lié à d’autres enjeux. Elles doivent être pensées en relation à l’État. Le manque d’État (ou son
impuissance, ou son absence partielle ou quasi totale, etc.), tout comme, inversement, l’existence d’un État autoritaire et
corrompu, détermine pour une très grande part les formes, l’expérience, le poids politico-économique et le degré d’internationalisation de ces organisations de trafics humains. Mais il est vrai que les
connexions structurelles ou conjoncturellesentre
les petits réseaux de passeurs, sorte de sous-traitants, et les organisations mafieuses sont nombreuses. Ce qui pourrait définir
une organisation mafieuse se livrant à plein temps au trafic humain c’est qu’elle est matériellement, financièrement et grâce
à ses complicités policières et politiques au plus haut niveau la seule capable de remplir un bateau de 800 personnes et le
mener à bon port. Nous sommes ici en présence d’activités de masse requérant un minimum d’expertise et dont le champ
d’action est l’espace international. On peut aisément imaginer les conditions économiques générales qui doivent être réunies
pour mener à bien ce type d’entreprise. Un réseau de
passeur frontalier à des ambitions et des missions infiniment moindres :
il a seulement en charge de petits groupes qu’il achemine près de la frontière ou qu’il fait passer
de l’autre côté.
[8]
Extrait du même entretien réalisé par Laurette Mokrani.
[9]
Il importe de s’arrêter, même brièvement, sur cette expérience fondamentale qui est faite pour la première fois par un
grand nombre de personnes : celle de
l’inhumanité des relations sociales et humaines lors du voyage. Cette expérience, est-il besoin de le rappeler, est d’autant plus dramatique qu’elle est vécue de bout en bout dans la solitude et sans aucune aide
extérieure. Sans avoir la prétention d’approfondir ici cette question difficile, disons simplement que l’inhumanité vécue par
beaucoup au cours de leur voyage est différente de l’inhumanité des pouvoirs dictatoriaux et de la violence qui régit leur
mode de contrôle et de répression des populations. Avoir été persécuté (et éventuellement torturé), c’est sans aucun doute
avoir fait l’expérience de l’inhumanité des persécuteurs et des tortionnaires. Mais, dans cette configuration, il est toujours
possible de justifier ou de construire des raisons
expost (« j’ai été torturé parce que j’étais un opposant », « c’est après qu’on
a brûlé ma maison que je me suis engagé dans la guérilla », etc.). L’inhumanité du voyage est une expérience différente, en
nature et en degré, en ce sens qu’elle est un
oubli de soi volontaire dans un univers fondé sur une violence symbolique continuelle.
[10]
Éliane de Latour décrit les mêmes impératifs à propos d’Africains qui tentent leur chance dans les « terres du Nord » :
« À Abidjan, le retour en arrière de ces héros est toujours lu comme un échec personnel des héros et non comme une injustice du système qui accepte difficilement le triomphe de ceux qui sont sortis du rang. Les terres du Nord sont associées à
la magie : on ne peut que gagner, s’il y a échec c’est au conquérant qu’il est imputable. Le sens est une fois encore univoque.
C’est pourquoi les grands frères migrants sont obligés de mentir, d’envoyer des fables sur leur condition de vie. Et ils ne
peuvent revenir les mains vides. » É. deLatour, « Du ghetto au voyage clandestin : la métaphore héroïque »
, Autrepart, n°19,
2001, p. 174.