Critique internationale
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2724629701
196 pages

p. 62 à 83
doi: en cours

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no 19 2003/2

2003 Critiques internationales

La dollarisation : polysémie et enflure d’une notion

Bruno Théret directeur de recherche au CNRS, Institut de recherche interdisciplinaire en socio-économie (Paris-Dauphine). Il est l’auteur de Protection sociale et fédéralisme : l’Europe dans le miroir de l’Amérique du Nord, Presses interuniversitaires européennes, Peter Lang et Presses de l’université de Montréal, 2002. E-mail : theret@dauphine.fr
Selon le FMI, à la fin des années 1990, les deux tiers environ des dollars en circulation étaient détenus à l’extérieur des États-Unis, proportion qui atteint les trois quarts pour ce qui est de la seule masse des dollars émis entre 1989 et 1996 (Bergstein 1999). Cette proportion n’était que de la moitié dans les années1980, et de moins d’un tiers dans les années1970 (Cohen 1998 : 110). Àces chiffres, il faut ajouter que les dépôts en monnaies étrangères (pour l’essentiel des dollars) représentent, dans la même période, de 30 à 60 % de l’offre de monnaie nationale dans nombre des économies anciennement « socialistes » ainsi qu’en Amérique latine et en Turquie (Baliño etal. 1999 : 3). Durant les dernières décennies, le dollar s’est donc imposé de manière croissante au-delà des frontières des États-Unis, et tout particulièrement dans les pays dont les économies connaissent des difficultés structurelles de développement. Ce phénomène de substitution d’une monnaie nationale par une monnaie étrangère a été qualifié de « dollarisation ». Toutefois, cette notion renvoie à une représentation de la place et du rôle du dollar dans le monde qui, depuis l’abandon de sa convertibilité-or à taux fixe en 1972, a évolué au cours du temps.
 
Trois modes de dollarisation
 
 
À la fin des années 1970 et dans les années 1980, la notion de dollarisation renvoyait à un processus informel, plus ou moins souterrain, de substitution de monnaies : le dollar (ou une autre monnaie forte comme le mark allemand) remplaçait certaines monnaies nationales dans leur rôle de référentiel de mesure de la valeur monétaire des marchandises et des actifs (Salama 1989 et 2000). Face à une perte de confiance dans les monnaies nationales en Amérique latine, mais aussi plus largement dans le monde sous-développé, les populations confrontées à de fortes inflations, voire à des hyperinflations, ont commencé (tout au moins ceux parmi elles qui en avaient les moyens) à compter en dollars, puis à utiliser le dollar comme monnaie de réserve.
De la dollarisation informelle à la dollarisation officielle
Au cours de la première moitié des années 1990, ce processus de dollarisation de facto ou « passive » a cédé la place à des politiques officielles de dollarisation. Durant ces années, en effet, les États en proie à une forte instabilité économique et monétaire ont en quelque sorte « activé » la dollarisation pour en faire le cœur de leur politique. Le dollar comme moyen de paiement officiel a fait son apparition dans des pays de taille significative alors que, jusque-là, la dollarisation officielle n’avait concerné que des petits pays aux statuts particuliers, très ouverts sur l’extérieur, ne contrôlant pas les transferts de capitaux (voir tableau 1), et dont près de la moitié ont été considérés, en 2001, comme des « paradis fiscaux malhonnêtes » ( unfair ) par l’OCDE (Edwards et Magendzo 2002 : 6 ; Rojas Breu 2002 : 36-37). Seul le Panama était alors un pays « indépendant » de taille significative pleinement dollarisé, le Liberia, qui l’avait été depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ayant abandonné ce système au début des années 1980.

Tableau 1
Pays entièrement « dollarisés»1
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Pays entièrement « dollar...IMGIMF
Tableau 1 Pays entièrement « dollarisés»1 Pays Population Monnaie Dans la période 1970-1998 Andorre 73 000 Franc français et peseta espagnole Kiribati ( 1980) 82 000 Dollar australien Liberia (dédollarisé dans les années 1980) 2 900 000 Dollar US Liechtenstein 31 000 Franc suisse Iles Marshall ( 1987) 61 000 Dollar US Micronésie (États fédérés de) 130 000 Dollar US Monaco 32 000 Franc français Nauru 10 000 Dollar australien Palau ( 1995) 17 000 Dollar US Panama 2 700 000 Dollar US Saint Marin 26 000 Lire italienne Tuvalu 11 000 Dollar australien Vatican 900 Lire italienne À partir de 2000 El Salvador ( 2001) 6 032 000 Dollar US Équateur ( 2000) 12 200 000 Dollar US Montenegro ( 2000) - Deutsch Mark Timor-Oriental ( 2000) 857 000 Dollar US Sources: Arès ( 2001), Cohen ( 2001), Edwards et Magendzo ( 2002).
Arès ( 2001), Cohen ( 2001), Edwards et Magendzo ( 2002).

Toutefois, au début des années 1990, la dollarisation officielle n’est encore envisagée que comme une politique d’urgence pour sortir d’une situation économique et monétaire pensée, par les élites nationales au pouvoir, comme inextricable et insoutenable politiquement. En officialisant une dollarisation de fait et en cherchant à en tirer parti, il ne s’agit pas d’aliéner la souveraineté nationale, contrairement à ce que pourrait laisser croire une analyse trop rapide. Il s’agit plutôt de trouver un moyen de la préserver, et même parfois de l’affirmer.
Dans ce contexte, quatre types de stratégies peuvent être observés. Tout d’abord, certains pays se sont contentés d’ancrer de manière conjoncturelle leur monnaie nationale sur le dollar, afin de la stabiliser et d’en rétablir la confiance (cas du peso mexicain et du real brésilien), confiance que le retour ultérieur à un régime de change flottant, à la suite d’attaques spéculatives ( 1994-1995 au Mexique et 1998-1999 au Brésil), n’a pas entamée; dans ces cas, la reconnaissance officielle de la dollarisation informelle correspond en fait à une volonté de dédollariser. Dans d’autres, en revanche, considérant comme décisive la perte de confiance dans la monnaie nationale, les États ont donné cours légal au « dollar » en réglant simultanément l’émission de monnaie nationale sur le niveau de leurs réserves dans cette devise (cas de l’Argentine et de la Bulgarie) [2]. Un troisième type de dollarisation officielle est lié à la décomposition de l’Union soviétique et de l’ex-Yougoslavie, de petits pays récemment indépendants ancrant leur nouvelle monnaie nationale de façon rigide sur le dollar américain ou le mark allemand : c’est le cas notamment de l’Estonie et de la Lituanie, qui se « dollarisent » pour rompre avec le rouble russe en réinstaurant une monnaie nationale inspirant confiance [3]. Enfin, Cuba, qui ne bénéficie d’aucun soutien de la part des institutions financières internationales, a suivi sa propre voie de dollarisation officielle, au lendemain de la crise économique majeure qui l’a affecté après l’effondrement du bloc soviétique et l’arrêt de l’aide que celui-ci lui apportait.
Mais, quel que soit le type de stratégie adoptée, l’enjeu de la dollarisation reste le même. Il a trait à la nécessité de refonder la légitimité de la monnaie nationale, étant donné le peu de confiance que celle-ci inspire dans un contexte mondial où l’ouverture commerciale et la libre circulation internationale des capitaux sont devenues des dogmes politiques. Du point de vue de l’ingénierie institutionnelle, les réformes monétaires des pays qui s’installent durablement dans une dollarisation officielle prendront alors deux formes principales : celle du currency board (caisse d’émission) [4], ou celle d’un bimonétarisme plus souple se bornant à autoriser la circulation des devises étrangères au même titre que celle de la monnaie nationale, et à instituer des changes fixes sans réduire le rôle de la banque centrale à celui d’une simple caisse d’émission.
Dans l’ensemble de ces systèmes bimonétaires, la monnaie étrangère a cours légal et tend à être prédominante dans les dépôts bancaires, mais elle n’est pas utilisée pour le paiement des impôts et des salaires ni pour les petites transactions. Ce maintien de l’unité de compte nationale pour les transactions « citoyennes » et la vie quotidienne peut d’ailleurs expliquer le caractère réversible de ce type de dollarisation. La « repésification » récente de l’Argentine en est l’expression la plus éclatante, dans la mesure où ce pays était encore présenté peu de temps avant la crise comme le meilleur candidat à une dollarisation intégrale (Hanke et Schuler 1999; Eichengreen 2000) [5]. Cela dit, même si les monnaies nationales continuent de circuler et que la dollarisation n’est donc encore que partielle et relative, cette dernière gagne en importance. Elle touche maintenant en effet des pays de taille nettement supérieure à celle de ceux déjà pleinement dollarisés (Rojas Breu 2002 : 36-37), certains d’entre eux, comme l’Argentine, le Cambodge [6] et Cuba [7], tenant en outre une place symbolique importante dans le système international des États (voir tableau 2).

Tableau 2
Pays partiellement « dollarisés»
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Pays partiellement « doll...IMGIMF
Tableau 2 Pays partiellement « dollarisés» Pays Année Monnaie étrangère avec cours légal Avant 1990 Currency boards Brunei 1967 Dollar de Singapour Djibouti 1949 Dollar US Hong Kong 1983 Dollar US Pays bimonétaires Bahamas 1966 Dollar US Bhutan 1974 Roupie indienne Cambodge 1980 Dollar US Haïti n.d. Dollar US Laos n.d. Dollar US Liberia 1982 Dollar US Palestine 1967 Shekel israélien et dinar jordanien Turquie* 1983 Dollar US À partir de 1990 Currency boards Argentine 1991 Dollar US Bosnie 1998 Deutsch Mark, puis euro Bulgarie 1997 Deutsch Mark, puis euro Estonie 1992 Deutsch Mark, puis euro Lituanie 1994 Dollar US, puis euro Pays bimonétaires Cuba* 1993 Toute devise (principalement Dollar US) Guatemala 2001 Toute devise (principalement Dollar US) Kosovo 1999 Toute devise (principalement Euro) Tadjikistan 1994 Toute devise (principalement Dollar US) *Pays non considérés par Cohen. Sources: Cohen ( 2001).
Cohen ( 2001)

De la dollarisation partielle à la pleine dollarisation
Ce n’est qu’à partir de 1999, dans la foulée d’une déclaration du président de la République argentine, Carlos Menem, dans laquelle il annonce publiquement qu’il envisage une dollarisation intégrale du pays, que la dollarisation pleine et entière devient un objet de débat et s’actualise dans plusieurs pays. La notion de dollarisation prend alors un troisième sens : elle est désormais discutée et envisagée comme une solution permanente, définitive, irréversible; et c’est dans cette perspective qu’elle sera effectivement instaurée dans deux pays de quelque importance géopolitique, à savoir l’Équateur et le Salvador (voir tableau 1). Il s’agit là d’une dollarisation pure, conçue comme un régime monétaire stable dans le cadre de l’intégration à une zone monétaire supranationale defacto ou dejure.
« From Seatle to Santiago, Let the Dollar Reign », tel peut être de ce fait le titre suggestif d’un article retentissant publié dans le WallStreetJournal en 1999 par un économiste de la Hoover Institution, Robert Barro, bien connu de la profession. Celui-ci y appelle le gouvernement des États-Unis à saisir l’opportunité offerte par le gouvernement argentin en répondant à sa demande d’une compensation des pertes de seigneuriage liées à la dollarisation intégrale [8]. Barro considère en effet qu’une telle compensation de la part des États-Unis est nécessaire « pour promouvoir une zone dollar dans les Amériques en utilisant l’Argentine commeson premier client » (Barro 1999). Cette nouvelle conception de la dollarisation est certes le résultat de la succession des crises monétaires et financières qui ont rythmé la décennie 1990 dans les pays « émergents » ou « en transition » (Dempere et Quenan 2000) [9], puisque l’objectif avéré de la pleine dollarisation est d’éliminer tout risque de change sans remettre en cause la libre circulation internationale du capital [10]. Mais elle est aussi directement liée au projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA), ce qui explique qu’elle soit discutée aux États-Unis mêmes, où Barro n’est pas le seul à envisager de la rendre attractive en circonscrivant ses principaux inconvénients pour les pays dollarisés. C’est ainsi que plusieurs débats d’experts seront organisés à Washington sur ce thème à la suite de la déclaration argentine, dont l’un en avril 1999 au Sénat, avec la participation d’Alan Greenspan (président du Federal Reserve Board) et de Laurence Summers (secrétaire du Trésor), et un autre en juin de la même année au FMI (IMF 1999).
Ainsi, l’enjeu de la dollarisation « troisième manière » n’est plus uniquement la stabilisation des situations macro-économiques et monétaires des pays émergents, mais également la formation d’une zone monétaire dollar alternative à tout projet d’union monétaire de type coopératif, comme l’Union économique et monétaire ou celui évoqué parfois pour le Mercosur. La dollarisation change alors d’échelle et de logique : d’échelle, car elle concerne désormais aussi des pays comme le Canada et le Mexique, déjà largement intégrés économiquement aux États-Unis par l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA); de logique, car elle est dorénavant susceptible d’être activée par les États-Unis eux-mêmes, dans une confrontation avec l’Europe « euro-isée » [11], et ne relève donc plus seulement de l’ordre de la politique interne des pays se dollarisant.
Il est frappant de constater que ce changement de nature et de localisation de l’intérêt porté à la dollarisation conduit à ce que les régimes de dollarisation officielle, quoique partielle, du type currency board, disparaissent du paysage théorique et soient rejetés dans le champ de la dollarisation informelle [12]. Ainsi, dans une synthèse récente des travaux menés depuis 1996 par le FMI sur ce thème, il n’est fait référence qu’à « deux formes de dollarisation : l’une volontaire et l’autre largement involontaire. Le premier type, appelé dollarisation complète ou dejure, se produit quand un pays adopte une monnaie étrangère, souvent le dollarUS, comme sa seule monnaie ayant cours légal. La forme involontaire, appelée dollarisation partielle ou defacto, est moins sous le contrôle des autorités et se produit quand une monnaie étrangère circule en même temps qu’une monnaie nationale, avec des dépôts bancaires et des emprunts possiblement libellés en monnaie étrangère. Dans la littérature économique, la plupart des chercheurs placent la dollarisation pleine et entière dans le champ des choix entre régimes de change, alors que la dollarisation partielle est analysée comme le résultat de conditions macro-économiques désordonnées » (Berg 2002 : 1). Clairement, la dollarisation via un currencyboard est ici considérée par omission comme relevant de l’informel, puisque seule la dollarisation totale est perçue comme une « dollarisation dejure » [13].
 
Une seule solution, la dollarisation ?
 
 
Dans ce dernier mode d’existence de la dollarisation, où la logique impériale qui a été à l’œuvre à l’origine au Panama refait surface, l’enjeu de la notion est à nouveau déplacé. Le débat se nourrit maintenant de l’idée que le pays émetteur du « dollar » de référence est susceptible de s’emparer de la dollarisation officielle (mais encore informelle de son point de vue) de certains États afin de l’organiser à ses propres fins, en l’officialisant à son tour. Sur le plan théorique, la question n’est plus alors seulement de mesurer ce qui, des avantages ou des inconvénients de toute dollarisation, l’emporte au plan économique, et même politique, pour les pays candidats ; elle consiste, dans la perspective d’une confrontation dollar US/euro, à s’interroger sur ce que la création d’une zone dollar impliquerait pour les États-Unis, et sur les moyens que ceux-ci pourraient employer pour inciter certains pays clés à y adhérer s’ils le jugeaient favorable à leur intérêt.
Il est néanmoins difficile de séparer ces deux volets, dans la mesure où le « dollariseur » ne saurait faire abstraction des conditions dans lesquelles les « dollarisés » opèrent avec sa monnaie. Ceux-ci peuvent en effet menacer l’équilibre monétaire d’ensemble de la zone et obliger le « dollariseur » à des interventions coûteuses. La discussion sur la pleine dollarisation ne fait donc, dans une certaine mesure, que prolonger celle sur la dollarisation partielle menée dans un cadre institutionnel de currency board. Mais s’y ajoute désormais une interrogation sur l’attitude que les autorités monétaires émettrices des dollars ont intérêt à adopter vis-à-vis de la dollarisation.
La dollarisation intégrale : un régime monétaire optimal pour les pays émergents ?
La question de la viabilité d’un régime monétaire de pleine dollarisation est le plus souvent ramenée à l’établissement d’un bilan de ses coûts et avantages économiques pour le pays dollarisé, bilan reposant, on l’a déjà souligné, sur l’hypothèse que le contexte international de libéralisation financière n’est pas susceptible d’être remis en cause. Sont considérés comme des avantages trois éléments (Berg et Borensztein 2000a).
En premier lieu, la dollarisation permet d’éviter les crises tant monétaires que de la balance des paiements. Dès lors que la dollarisation est poussée à son terme, à savoir la disparition de la monnaie nationale, celle-ci ne peut plus à l’évidence être menacée ni par une forte dévaluation, ni par une brusque sortie de capitaux anticipant, à tort ou à raison, une dévaluation. De la meilleure crédibilité de la monnaie qui en résulte découle une baisse du taux d’intérêt (réduction du spread entre le pays dollarisé et le pays dollariseur), baisse qui devrait à son tour rendre le crédit plus facile, conforter l’investissement et améliorer la croissance.
Le deuxième avantage de la dollarisation complète est qu’en annulant tout risque de change, elle participe à la stabilisation des prix et réduit les coûts de transaction. D’où une meilleure intégration commerciale et financière tant avec le pays dollariseur qu’avec l’économie globale, intégration qui est, par ailleurs, considérée comme une condition nécessaire à une croissance soutenue et stable. Le troisième avantage est que la dollarisation empêche tout financement inflationniste de l’État et de l’économie, ce qui accroît l’utilité de la monnaie dans toutes ses fonctions (unité de compte, moyen de paiement et réserve de valeur). Les institutions financières du pays s’en trouvent renforcées, ce qui crée un climat favorable à l’investissement tant d’origine interne qu’international.
Outre ces trois arguments de type économique, un argument politique est également avancé dans le débat. La confiance retrouvée dans la monnaie à cours légal et la stabilité monétaire obtenue grâce à la dollarisation accroîtraient la légitimité du régime politique. Il en résulterait un gain de stabilité politique favorable, en retour, au maintien de la confiance.
Àces avantages sont associés en contrepartie toute une série de coûts. Le premier d’entre eux a trait à la perte de seigneuriage que la dollarisation implique, puisque la puissance publique ne dispose plus de la capacité d’émettre de la monnaie. En cas de dollarisation pure, cette perte est encore plus forte que dans le cas d’une caisse d’émission dont les réserves peuvent être placées en titres rapportant intérêts.
Un deuxième type de coûts est lié aux effets de la perte d’autonomie monétaire lors de chocs ou de déséquilibres économiques d’origine interne ou externe. En effet, plus encore que dans un régime de caisse d’émission, la pleine dollarisation lie étroitement la masse monétaire et le crédit interne à l’état de la balance commerciale et au niveau du solde d’entrées-sorties de capitaux. La politique monétaire du pays émetteur de dollars est alors importée telle quelle par le pays dollarisé. Ainsi, compte tenu des différences de régimes de croissance et des décalages entre les cycles économiques des deux pays, la probabilité de chocs réels ou même nominaux sur l’économie du pays dollarisé augmente, la politique monétaire menée dans le pays dollariseur pouvant elle-même être à l’origine de tels chocs. Le niveau de la production nationale devient de ce fait extrêmement sensible aux chocs externes et le risque de déflation, déjà élevé dans un régime de caisse d’émission, est accru.
Un troisième coût de la dollarisation pure est qu’elle réduit à zéro la protection du système bancaire et financier que la présence d’un prêteur en dernier ressort interne assure. Le risque de ruée sur les banques en cas de crise monétaire d’origine cambiaire fait ainsi place à un risque de ruée lié à une perte de confiance dans la monnaie bancaire, associée à l’absence totale de prêteur en dernier ressort. Ce risque fragilise le système bancaire, réduit sa capacité à fournir du crédit, ce qui renforce le risque déflationniste.
Enfin, l’élimination du risque de dévaluation n’entraîne pas ipso facto celle du risque-pays, parfois aussi appelé « risque souverain ». Le risque de défaut de paiement des dettes croît, en effet, de ce que celles-ci sont maintenant intégralement libellées en dollars. Ainsi, « la dollarisation n’élimine pas le risque de crises externes, car les investisseurs peuvent rapatrier leurs capitaux en raison de faiblesses dans la position budgétaire d’un pays ou dans la sécurité de son système financier. Or, cette sorte de “crise de la dette” dont Panama a fait plusieurs fois l’expérience peut être aussi dommageable que toute autre » (Berg et Borenztein 2000b : 8).
Certains auteurs ajoutent à ces coûts économiques trois types de désavantages politiques (Cohen 2000 : 196-198): la dollarisation entraîne la perte d’un symbole politique constitutif de l’identité nationale et participant du lien social et de la légitimité de l’État, deux conditions du consensus social considéré par ailleurs comme nécessaire à la réussite de la dollarisation complète d’un pays (Eichengreen 2000) ; elle entraîne également la perte de l’autonomie budgétaire et prive le gouvernement du pays dollarisé de tout « revenu de dernier recours » lui permettant de faire face à d’éventuels problèmes politiques urgents, tels le financement d’une guerre ou la réaction à des catastrophes naturelles ; elle conduit par là même à la disparition de tout « moyen de se soustraire aux influences ou aux contraintes étrangères », et donc de tout « instrument fondamental d’une stratégie de développement national ».
Bref, la dollarisation complète d’un pays place celui-ci, la société dans son ensemble et pas seulement son économie, dans la dépendance des politiques menées par l’émetteur du dollar de référence. Le Panama en est un bon exemple puisqu’il s’est retrouvé, à la fin des années1980, « étranglé par une sévère pénurie de liquidité » provoquée pour des raisons politiques par les États-Unis (Cohen 2000 : 102) [14]. Dit autrement, une pleine dollarisation correspond à la remise entre des mains étrangères du monopole légitime de la violence de la monnaie.
Si l’on en vient maintenant au bilan d’ensemble de ces divers coûts et bénéfices, ce qui frappe au premier chef est le contraste existant dans la littérature entre le caractère indécis des bénéfices attendus et le fait que les coûts ne font de doute pour personne. En effet, les inconvénients tant économiques que politiques de la dollarisation, cheval de bataille de ses adversaires, ne sont pas contestés par ses partisans, qui la soutiennent néanmoins à partir de trois positions : soit, en tant que thuriféraires d’un libéralisme fondamentaliste prônant une défiance radicale vis-à-vis de l’intervention économique publique, ils considèrent que les coûts de la dollarisation sont en fait des avantages du point de vue de l’efficacité économique, puisque, associés à l’affaiblissement de la capacité d’intervention de l’État, ils jouent en faveur du libre jeu du marché et donc d’une allocation optimale des ressources ; soit, de façon plus raisonnable, les pro-dollarisation jugent les avantages de la dollarisation supérieurs à ses inconvénients; soit encore ils appellent à prendre les mesures nécessaires pour donner au bilan le signe positif requis en exhortant la puissance « dollarisante » à compenser une partie des pertes subies par les pays dollarisés, mettant alors en débat la question du partage des bénéfices du seigneuriage, voire celle d’une prise en compte, par le pays émetteur de dollars, des intérêts des pays dollarisés en cas de chocs asymétriques (par exemple en leur permettant de participer aux instances de régulation monétaire, ou via l’engagement du dollariseur à jouer le rôle de prêteur en dernier ressort également pour les dollarisés). C’est dans cette dernière perspective qu’une interrogation portant sur le bilan des coûts et bénéfices de la dollarisation peut prendre également corps dans le pays émetteur de la devise clé.
Cette reconnaissance unanime [15] des coûts de la pleine dollarisation n’empêche cependant pas la controverse concernant ses bénéfices. Il n’y a que le caractère indécidable au niveau théorique de cette controverse qui fasse alors consensus. Ainsi, pour Berg et Borensztein, les deux principaux experts du FMI en matière de dollarisation, la discussion théorique portant sur ses avantages est frustrante car elle ne saurait être conclusive, étant donné « la complexité de la question et l’état actuel de la connaissance la concernant » (Berg et Borensztein 2000b : 12). Cette indécidabilité serait incontournable notamment parce que « beaucoup des éléments les plus cruciaux, telle la valeur à assigner au maintien d’une option de sortie et d’un prêteur en dernier ressort, sont virtuellement non quantifiables » ( ibid.). De même, pour Calvo, l’un des économistes les plus favorables à la dollarisation intégrale des pays émergents [16], « l’expérience de la dollarisation est si limitée et les données empiriques si insuffisantes que tout jugement définitif au stade actuel serait téméraire » (IMF Survey, mai 2000 : 164). La littérature favorable à la pleine dollarisation ne s’appuie en réalité que sur le cas panaméen, et cela en faisant largement abstraction du fait que « le Panama doit son existence aux États-Unis [… ] et a toujours conservé une relation privilégiée avec Washington » (Cohen 2000 : 101) [17]. Mais le même bilan d’indécidabilité au plan économique prévaut dans le camp adverse. Edwards et Magendzo( 2002) y proposent néanmoins une étude empirique chiffrée des performances macro-économiques comparées des pays dollarisés et non dollarisés qui dépasse la seule référence à l’exemple panaméen. De leur étude, les auteurs tirent une conclusion nettement moins favorable : selon eux, si les pays dollarisés connaissent un taux d’inflation significativement plus bas que les pays non dollarisés, ils ont en revanche un taux de croissance inférieur et une stabilité macroéconomique qui n’est pas significativement différente. Mais, bien que ces résultats convergent avec ceux portant sur les performances comparées des régimes de change fixe et de change flexible (IMF 1997) [18], les partisans de la dollarisation les contestent au nom de l’insuffisance de la méthode de test empirique employée. Edwards et Magendzo ne les avancent eux-mêmes qu’avec précaution.
Une telle indécidabilité est une chose courante, pour ne pas dire généralisée, en économie. Elle n’empêche guère, cependant, ceux-là mêmes qui la reconnaissent de prendre, en tant qu’experts conseillers des princes, des positions tranchées pour ou contre sur la base de raisonnements où les croyances doctrinaires l’emportent sur la raison scientifique. C’est notamment le cas de Calvo, qui n’hésite pas à « suggérer que les changes flexibles sont pure illusion et que les changes fixes, en particulier la dollarisation complète, sont une véritable option pour certains pays, tout particulièrement en Amérique latine ». Pour lui, en effet, dès lors qu’il y a dollarisation des dettes ( i.e. que les dettes nationales sont libellées en monnaie étrangère), tout pays, que son régime de change soit flottant ou fixe, devient vulnérable à une attaque spéculative sur sa monnaie; la seule manière de l’éviter est la dollarisation complète, qui transforme les dettes dollarisées en dettes internes (Calvo et Reinhart 1999). La dollarisation complète serait par ailleurs le meilleur régime monétaire, et ses désavantages seraient largement surévalués (Swoboda et Zettelmeyer 2000 : 406-407). Ainsi, pour Calvo, « les politiques monétaire et de change sont des instruments que la plupart des marchés émergents seraient heureux de perdre », dans la mesure où ils vivent de facto dans une hantise du flottement (« fear of floatting ») qui les conduit à mener des politiques monétaire et de change pro-cycliques, tout choc adverse conduisant à une politique monétaire restrictive de façon à prévenir un affaiblissement du taux de change. De même, pour cet auteur, la soumission à la politique de la Réserve fédérale qu’implique la dollarisation intégrale préexisterait de facto à celle-ci, y compris dans les régimes de change supposé flottant. Il n’y aurait donc pas d’autre issue que d’accepter que « The Fed is our Lord whether we like it or not » [19]. Enfin, la perte des droits de seigneuriage ne serait pas dommageable, puisque deux pays impliqués dans une relation de dollarisation peuvent les partager; quant à celle de la protection du prêteur en dernier ressort, elle ne serait problématique que si cette fonction ne tenait qu’à la possibilité d’émettre de la monnaie. Or, pour Calvo, dans un régime de dollarisation avec partage du seigneuriage, une large portion des réserves internationales devraient pouvoir rendre le même type de service.
Àvrai dire, un adversaire de la dollarisation peut adhérer à une bonne partie de cette argumentation. Car celle-ci, dès lors qu’on lève l’hypothèse d’irréversibilité de la globalisation financière, peut tout autant conduire à légitimer un contrôle étatique des mouvements de capitaux. L’instabilité monétaire que la dollarisation doit éliminer est en effet considérée comme étant liée à « l’impossible trinité d’un taux de change fixe, d’une libre mobilité du capital et d’une politique monétaire dédiée à des objectifs internes » (Fischer 2001 : 4). Aussi, dès lors que la dollarisation apparaît comme politiquement inacceptable pour la souveraineté nationale, ce triptyque implique que la stabilité monétaire passe par le contrôle des mouvements de capitaux [20]. Calvo en reconnaît d’ailleurs la possibilité et, en définitive, sa préférence pour la pleine dollarisation n’est fondée que sur l’idée que cette dernière « peut offrir une solution de plus long terme et plus favorable au marché » (Calvo et Reinhart 1999 : 1) [21].
Berg et Borensztein se montrent plus circonspects dans leurs prescriptions, car ils accordent de l’importance aux contextes locaux et ne considèrent pas que la dollarisation intégrale soit nécessairement le meilleur régime monétaire pour les pays émergents. Pour eux, seuls deux types de pays peuvent tirer profit d’une dollarisation complète : d’une part, « les pays qui sont déjà hautement intégrés aux États-Unis en matière de commerce et de finance » ; d’autre part, « les économies de marché émergentes qui ne sont pas nécessairement proches, d’un point de vue économique, des États-Unis, mais qui sont exposées à des flux de capitaux volatils et utilisent déjà le dollar sur leurs marchés de biens et de capitaux » (Berg et Borensztein 2000a : 5) [22]. La première catégorie inclut le Canada et le Mexique, mais pas « la plupart des pays latino-américains, qui ont une structure économique tout à fait différente de celle des États-Unis ». Ces derniers font apriori plutôt partie du second groupe. Toutefois, pour les deux experts du FMI, si la dollarisation intégrale peut représenter une solution profitable à ces pays, elle ne résout pas automatiquement leurs problèmes de stabilité macro-économique, et, tant que ceux-ci perdurent, la pleine dollarisation ne saurait constituer pour eux le meilleur régime [23]. Pour le FMI, en effet, la dollarisation doit être précédée et accompagnée d’autres réformes, l’essentiel étant alors le « séquençage des politiques ».
Cette idée est plus amplement développée par Barry Eichengreen ( 2000), qui distingue deux manières de considérer l’articulation temporelle entre dollarisation et réformes, chacune d’entre elles ayant « des implications très différentes sur le bilan actualisé qui peut être fait des coûts et avantages associés à la dollarisation ». Dans la première, la plus commune (et celle du FMI), « la dollarisation, pour bien fonctionner et engendrer plus de bénéfices que de coûts, doit attendre la réalisation de réformes complémentaires » : renforcement du système bancaire et de la position budgétaire du gouvernement, allongement des termes de remboursement de la dette publique, négociation de lignes de crédit commercial ou intergouvernemental, réforme du marché du travail et restructuration de l’économie avec, si possible, négociation d’accords de libre-échange. Or, « comme ces réformes prennent du temps, la plupart des pays ne peuvent, de manière réaliste, s’attendre à pouvoir dollariser à un horizon court » (Eichengreen, 2000 : 1-2). L’autre vue se situe à l’opposé : la dollarisation n’aurait pas besoin d’attendre la réalisation de ces réformes « parce que l’acte de dollariser produit par lui-même les changements requis pour faciliter l’opérationnalité du nouveau régime » [24]ibid.)
Eichengreen s’attache à démontrer en quoi cette deuxième conception (qui est notamment celle de Calvo et qui a justifié la dollarisation de l’Équateur en janvier 2000) est erronée. Pour lui, « ni la théorie, ni les faits ne suggèrent qu’une dollarisation soit susceptible d’entraîner les trains de réformes nécessaires pour la rendre viable » : la dollarisation ne fait que rendre irréversible un processus de réformes structurelles déjà engagées et « enfonce le dernier clou dans le cercueil des politiques insoutenables ». Eichengreen peut ainsi soutenir la pleine dollarisation de l’Argentine proposée en 1999 et condamner le pari, à ses yeux hautement périlleux, que représente la dollarisation de l’Équateur, survenue entre la première (décembre 1999) et la seconde version (février 2000) de son texte. Dans un pays comme l’Équateur qui dollarise « à chaud », sans réformes préalables, « dès lors que la soupape de sécurité qu’est la politique monétaire est bloquée, il n’y a que deux alternatives : ou bien un consensus se fait en faveur des réformes structurelles et le conflit sous-jacent qui a engendré la crise pourra être résolu ; ou bien l’économie et la société exploseront politiquement et économiquement » ( ibid. : 5). En revanche, la voie proposée pour l’Argentine lui semble la bonne, dans la mesure où « la longue série de réformes des politiques qui a été menée tout le long d’une décennie permet en fin de parcours que la dollarisation enferme le pays dans le processus fondamental de réforme retenu, rendant ainsi virtuellement impossible pour le gouvernement de revenir à ses vieilles et mauvaises manières inflationnistes » ( ibid. : 30-31).
L’histoire a mis en défaut ces raisonnements d’économiste : l’Équateur n’a pas (encore) éclaté alors qu’une dollarisation intégrale y a été instituée sans aucun consensus, en dépit d’une importante opposition populaire et dans le cadre d’une forte instabilité politique (Pino Cheroni-Fernandez 2002); à l’inverse, l’Argentine, qui aurait dû logiquement dollariser, a choisi la repésification. En fait, c’est ce pays qui a explosé économiquement et politiquement, non l’Équateur. Certes, Eichengreen ne s’est pas engagé sur le timing de la mise à feu de ce dernier pays, et son raisonnement fait abstraction de l’intervention des pompiers du FMI qui, bien que défavorables eux aussi, a priori, à la dollarisation de l’Équateur, l’ont néanmoins accompagnée [25]. De plus, l’histoire n’est pas jouée. En effet, « les perspectives de stabilité politique en Équateur ne sont pas bonnes » et, selon l’American Entreprise Institute, un think-tank conservateur, cet État pourrait bien devenir le prochain Venezuela, avec un nouveau président populiste « conduisant le pays au chaos » et faisant de lui « unepièce problématique dans le puzzle politique régional de l’administration Bush » (Falcoff 2003 : 5).
Quoi qu’il en soit, à l’image de la mésaventure du mark au moment de la réunification allemande, ces avatars d’un raisonnement mené en termes strictement économiques montrent que les dimensions politique et symbolique de la monnaie sont primordiales : l’Équateur a dollarisé alors qu’il n’aurait pas dû le faire d’un point de vue économique, et l’Argentine n’a pas dollarisé alors qu’elle l’aurait dû, et pu, de ce même point de vue. Benjamin Cohen a donc raison de rappeler que toute monnaie n’est pas seulement un objet économique mais également un objet politique qui, parce qu’il « interpelle l’exercice même du pouvoir et la capacité d’une communauté nationale à exercer sa souveraineté sur ses propres affaires [… ] implique des notions de gains et de pertes qui échappent au domaine traditionnel de l’économie » (Cohen 2000 : 90).
Dans cette perspective plus large, si l’on se place au niveau de l’institution monétaire des sociétés, la dollarisation de l’Équateur n’est pas sans évoquer l’euroisation de l’Union européenne. Eneffet, l’idée que l’institution d’une monnaie puisse faire advenir l’ensemble des réformes institutionnelles nécessaires à sa soutenabilité est également sous-jacente au passage à l’euro. Ne s’agit-il pas aussi d’une monnaie manquant d’assise dans une souveraineté politique au moment de son institution, et qui paraît instituée précisément pour faire advenir cette souveraineté à l’échelle de l’Union européenne ? Dans les deux cas, on se trouve en présence d’un usage politique de la monnaie visant à créer, ou à restaurer, un ordre politique souverain et légitime au regard de la société. On pourrait en dire tout autant de l’usage de la dollarisation partielle par le régime castriste à Cuba.
Mais le rapprochement entre euro-isation et dollarisation peut être mobilisé audelà de l’illustration des limites d’une démarche purement déductive lorsqu’il s’agit d’analyser des innovations dans le domaine politique. Le débat qui s’est esquissé en 1999 sur les coûts et les avantages de la dollarisation pour les pays dont les monnaies sont « dollarisées » le montre.
Dollarisation versus euro-isation ?
On a vu que la dollarisation ne renvoyait pas à la seule substitution du dollar américain à certaines monnaies nationales, mais concernait de manière plus générale toute substitution de monnaie nationale par une monnaie étrangère. De ce point de vue, l’euro-isation peut être considérée comme une dollarisation. Toutefois, si l’on tient compte des dimensions politique et symbolique de la monnaie, cette assimilation perd de sa pertinence. D’un point de vue politique, la dollarisation apparaît en effet comme intrinsèquement porteuse d’une relation de dépendance hiérarchique, ce qui n’est pas le cas de l’euro-isation, qui est, elle, le produit d’un processus coopératif. Cette opposition, soulignée par Cohen (1998 et 2000), ressort clairement du débat qui a émergé aux États-Unis à la suite de la proposition de dollarisation de l’Argentine par Menem en 1999, et qui s’est poursuivi depuis. Le cas argentin a en effet mis en évidence le fait que la pleine dollarisation, dès lors qu’elle est susceptible de toucher des pays de taille sensible sur l’échiquier mondial, implique une prise de position du pays émetteur de dollars quant aux engagements qu’il est prêt à prendre pour rendre une telle dollarisation viable sur le long terme. Ainsi, aux États-Unis, la proposition argentine a provoqué une discussion sur les coûts et les bénéfices de la dollarisation pour le pays qui « prête » sa monnaie. Que nous montre ce débat ? D’abord, que les économistes et les policy-makers évaluent de manière positive le développement éventuel de la dollarisation, en y voyant trois grands avantages pour les États-Unis : des gains de seigneuriage; une réduction des coûts de transaction et des risques de change pour les entreprises américaines, celles-ci bénéficiant d’une augmentation possible des échanges commerciaux et financiers; un élargissement de l’influence américaine lié à la création et à l’extension d’une zone monétaire dollar. Néanmoins, le consensus est loin de se faire sur l’ampleur des coûts associés à la pleine dollarisation, et qui découlent de la responsabilité implicite que celle-ci suppose, pour les États-Unis, à l’égard de la situation macro-économique et financière des pays dollarisés. Cette responsabilité n’impliquerait pas seulement des transferts de capitaux en cas de récession, mais aussi « l’acceptation de migrations de main-d’œuvre » (Bergstein 1999 : 5) ainsi que des ajustements de la politique monétaire. Pour certains, les bénéfices attendus outrepassent ces coûts, qui ne seraient par ailleurs pas nouveaux, comme l’attestent les aides apportées au Mexique en 1995 et au Brésil en 1999 (Rojas Breu 2002 : 9-10). Mais, pour les responsables de la Réserve fédérale et du Trésor, Alan Greenspan et Laurence Summers, les autorités monétaires américaines ne sauraient ni faire office de prêteur en dernier ressort pour les pays dollarisés, ni développer leur réseau de supervision financière, et encore moins modifier leur politique monétaire pour prendre en compte les intérêts et les objectifs des pays dollarisés ( ibid. : 12-13). Au total, malgré « la disparité des visions et intérêts des différents grands secteurs économiques ainsi que l’existence de lignes idéologiques et de conceptions stratégiques différentes sur le terrain de l’action politique » (Rojas Breu 2002 : 8-9), il ressort que c’est l’expression « d’acceptation passive qui décrit le mieux la politique américaine actuelle à l’égard de la dollarisation » (Altig et Nosal 2002 : 2). Ce qui s’explique par le fait qu’une telle politique permet d’engranger des bénéfices sans avoir à en supporter les coûts. En outre, les bénéfices directs – ceux du seigneuriage – n’apparaissent pas vraiment dirimants, le bénéfice associé à une extension de la dollarisation à toute l’Amérique latine étant chiffré à moins de 0,8 % du PIB des États-Unis (Altig et Nosal 2002 : 5). Certes, il existe un lobby militant en faveur d’une dollarisation active, qui, sous la houlette du sénateur républicain Connie Mack, président du Joint Economic Committee du Sénat, a déposé au Congrès un projet de « Loi de stabilité monétaire internationale » proposant d’instituer un partage du seigneuriage, afin de stimuler les incitations à la dollarisation intégrale. Mais même ce projet ne prévoit pas de mécanisme automatique et laisse le Trésor libre de décider de l’opportunité d’un tel partage (Arès 2001 : 45; Rojas Breu 2002).
Toutefois, s’ils ne sont pas, à court terme, décidés à appuyer activement les projets de dollarisation, les États-Unis s’intéressent de près à la manière dont ceux-ci sont mis en place et s’interrogent également sur leur développement possible à plus long terme. Pour eux, en effet, « la situation serait tout à fait différente si [… ] le Canada et le Mexique, par exemple, prenaient la décision de se dollariser » (Bergstein 1999 : 5); décision qui a effectivement été débattue dernièrement dans ces pays, en relation avec l’initiative des Amériques (Arès2001). Enfin, la dollarisation est également envisagée par les autorités politiques américaines comme une arme possible dans une compétition avec l’euro, au cas où cette monnaie menacerait l’hégémonie du dollar, pilier de la puissance américaine (Rojas Breu 2002 : 13). Il en est résulté une double orientation de la part des élites américaines : d’un côté, « une douce insouciance, au plus une aide prudente pour les plus petits pays qui souhaiteraient se dollariser afin de soutenir leur stabilité monétaire interne; [de l’autre] l’engagement de discussions approfondies, couvrant tous les aspects, ycompris institutionnels, d’un tel choix, si un nombre important de grands pays manifestaient l’intention de suivre cette voie » (Bergstein 2000 : 74).
Du côté des pays dollariseurs, le débat autour de la dollarisation a également porté sur la différence d’attitude des autorités monétaires américaines et européennes face à cette question. Eneffet, alors que la dollarisation du dollar américain fait l’objet d’une réponse favorable (quoique mêlant l’acceptation passive et l’encouragement actif), la « dollarisation » de l’euro fait au contraire l’objet d’une résistance active au sein de l’Union européenne. Ainsi, « la Banque centrale européenne résiste activement à l’euro-isation des pays qui désirent joindre l’union monétaire dans le futur », toute euro-isation unilatérale menaçant, selon elle, de rendre plus difficile la route menant à l’union monétaire (Altig et Nosal 2002 : 3 et 9).
Cette différence dans les attitudes face à la « dollarisation » s’explique par le statut très différent des deux monnaies concernées. Le dollar est une monnaie établie de longue date qui domine aujourd’hui le système monétaire international, alors que l’euro n’est encore qu’un « work-in-progress dont la crédibilité n’est pas encore assurée » et qui ne fait que prétendre à un statut de devise clé en concurrence avec le dollar ( ibid. : 10). Parailleurs, l’attitude américaine montre que, pour tout pays, la dollarisation (au sens strict) ne saurait être que l’acceptation d’une place subordonnée et dépendante dans un système hiérarchique, alors que l’euro-isation est d’abord le produit d’un accord coopératif en vertu duquel divers pays souverains partagent leur souveraineté monétaire, moyennant la négociation multilatérale de règles communes. La figure de l’empire fait ainsi face à celle de la fédération. Dans ce contexte, la « dollarisation » de l’euro est contradictoire avec le processus même de sa légitimation. Car toute euro-isation unilatérale d’un pays par ailleurs potentiellement candidat à l’intégration dans l’Union apparaît comme allant à l’encontre du respect des règles communes instituées dans le Traité de l’Union ; elle peut alors « nuire à l’adoption des réformes de Maastricht qui ont été par ailleurs imposées comme condition pour joindre l’union monétaire » ( ibid. : 10).
Ce détour par l’Europe fait ressortir l’implicite impérial de la notion actuelle de (pleine) dollarisation. Il conduit aussi à penser que l’extension de la zone dollar à tout ou partie du continent américain, y compris à de grands pays, ne pourra se faire qu’au prix d’une nouvelle transformation de cette notion. Celle-ci, en effet, devrait perdre son caractère universel pour s’appliquer plus particulièrement à un processus propre au dollar américain ; peut-être faudrait-il alors parler d’« euro-isation du dollar » plutôt que de dollarisation. Dans ce contexte, les États-Unis devraient en effet accepter de partager non seulement les bénéfices du seigneuriage, mais aussi l’autorité monétaire, des places étant ouvertes aux autres pays au sein des instances de régulation monétaire de la nouvelle zone [26]. Un telle évolution, qui a été débattue au Canada et au Mexique, a également été esquissée aux États-Unis mêmes par Bergstein lors de son avis au Sénat : « Le seul scénario plausible pour une large politique de dollarisation est une large intégration économique dans tout ou partie des Amériques. L’Europe a créé l’euro comme point culminant de cinquante ans d’intégration économique du continent. L’ALENA existant, ou son évolution vers l’accord de libre-échange des Amériques tel que lancé par le sommet de Miami de 1994, pourrait mener dans la même direction sur une période de temps d’une longueur similaire. La dollarisation émergerait alors probablement à la fin du processus, comme en Europe, plutôt qu’à son commencement » (Bergstein 1999 : 5). Mais les évolutions récentes de la conjoncture politique aux États-Unis, à la suite notamment du choc du 11 septembre 2001, ont sorti (momentanément ?) de l’ordre du jour la question de l’ALCA et d’une re-conceptualisation de la notion de dollarisation dans un sens plus coopératif et plus spécifique aux Amériques. Cette transformation ultime de la notion suppose en outre que l’euro se mette vraiment à concurrencer le dollar dans ses « fonctions » de deviseclé, ce qui, si l’on en croit Cohen( 2003), ne semble pas être pour demain.
Trois remarques s’imposent en conclusion. Tout d’abord, la notion de dollarisation est inextricablement économique et politique. Elle renvoie à des problèmes de légitimité de l’État et du régime politique ainsi que de crédibilité des politiques économiques et budgétaires, tous problèmes dont la résolution conditionne la confiance interne et externe (sur les marchés financiers) qu’inspire une monnaie nationale. La dollarisation n’est pas une notion économique, technique, que l’on pourrait élucider sans prendre en compte les contextes politiques; c’est un concept d’économie politique.
Par ailleurs, la notion de dollarisation, en dépit de l’évolution de sa signification, souffre simultanément d’une enflure et d’une limitation. Dans une perspective globale, en effet, la dollarisation est d’une certaine manière l’arbre qui cache la forêt, ce qui expliquerait qu’on cherche à en gonfler l’importance en l’étendant abusivement à des territoires non indépendants, à des pratiques d’union monétaire de type coopératif et à d’autres monnaies que le dollarUS proprementdit. Eneffet, en dépit des effets politico-symboliques importants qu’ont eus les expériences de dollarisation officielle, qu’elles soient partielles ou intégrales, celles-ci ne représentent qu’une faible partie de l’ensemble des régimes de change. Le phénomène contemporain massif, en la matière, n’est pas la dollarisation officielle : entre 1976 et 1996, selon des données du FMI, les régimes monétaires ancrés de façon rigide sur le dollar sont passés de 42 à 15 cas, et la tendance générale, dans les pays émergents, serait plutôt celle du déclin des régimes de change fixe (passés de 86 à 45 entre 1976 et 1996) par rapport aux régimes de change flexible (passés de 11 à 52 sur la même période) (IMF 1997 : 780). Certes, durant les années 1990, la tendance a plutôt été à la bipolarisation, avec des régimes de change fixe d’un côté et de flottement indépendant de l’autre, aux dépens des régimes intermédiaires (change fixe-flottant dans une bande de fluctuation plus ou moins étroite et établie plus ou moins rigidement) (Fischer 2001). Cependant, l’accroissement du nombre de régimes de change fixe est en grande partie liée au passage à l’euro et, si l’on se limite aux seuls pays émergents, on constate qu’entre 1991 et 1999 les régimes fixes représentent moins de 10% de l’ensemble des régimes de change, alors que ceux à flottement complet en constituent près de 50% ( ibid., figure 2).
À l’opposé, un cas de dollarisation officielle, pourtant paradigmatique et clé pour les États-Unis, est généralement mis de côté par les économistes, à savoir celui de Cuba. Ce cas montre que la notion de dollarisation, telle qu’elle se présente dans la littérature courante, est en fait liée étroitement à l’approche des régimes de change du FMI. Cuba, en effet, est l’un des rares pays en développement qui n’a pas accès aux financements internationaux et qui, pour cette raison, n’existe pas au regard de cette institution. C’est pourtant un pays officiellement dollarisé en partie, où la dollarisation joue de façon centrale dans la stabilisation macroéconomique et la récupération de la croissance économique (Marques-Pereira et Théret 2002). Certes, Cuba n’a pas une économie de marché au sens usuel, et la notion de transition n’y fait pas non plus véritablement sens. Pourtant, le caractère paradoxal d’une dollarisation associée à une souveraineté nationale sourcilleuse et posée en contre-position face aux velléités impériales des États-Unis ne cesse d’étonner. Il fait finalement ressortir l’importance théorique de la recherche sur le phénomène de dollarisation, par-delà la faiblesse, en termes quantitatifs, des pays à régimes de change véritablement ancrés sur le dollar.
 
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NOTES
 
[1] Comme on peut le constater sur ce tableau, on parle en fait, dans la littérature spécialisée, de pays « dollarisé » pour désigner tout pays qui utilise une monnaie étrangère comme monnaie « nationale », que cette monnaie soit le dollar américain ou non. Il s’agit en fait de démultiplier le nombre de cas à des fins purement statistiques de façon à pouvoir tirer, à partir de corrélations économétriques, des enseignements à portée générale sur les processus de substitution de monnaies étrangères fortes à des monnaies nationales faibles. La dimension souveraine de la monnaie est par ailleurs dépréciée et ramenée à un problème économique de seigneuriage, de telle sorte qu’on inclut également dans le corpus statistique des pays dollarisés des territoires autonomes mais sans souveraineté, car dépendants d’autres États (comme Porto Rico, Guam, les îles Vierges, etc.).
[2] La Turquie, toujours en proie à une inflation très élevée, fait figure d’exception. Toutefois, selon le rapport du FMI cité par Bergstein ( 1999), les dépôts en dollars, légalisés fin 1983 pour empêcher la fuite des capitaux (Yildirim 1995 : 17), représenteraient en Turquie, en 1990-1995,46% de l’offre monétaire en monnaie nationale, soit un niveau proche de celui de l’Argentine officiellement dollarisée à la même époque.
[3] Cela est bien montré pour le cas de la Lituanie par Blanc ( 2002).
[4] La caisse d’émission est un dispositif ancien mis en œuvre à l’origine dans les colonies britanniques et dont celle de HongKong, réinstituée en 1983, est en quelque sorte le dernier témoin. Le fonctionnement de cet arrangement monétaire qui institue une convertibilité intégrale de la monnaie nationale repose sur deux principes : l’ancrage de la monnaie nationale à une deviseclé selon une parité fixe; la garantie de la parité à travers l’engagement exclusif des autorités monétaires de couvrir passivement toute émission par des avoirs de réserve libellés dans la devise de référence (Ponsot 2002). L’émission de monnaie nationale, dans un tel régime, dépend donc des entrées de devises et de leur centralisation dans la caisse d’émission.
[5] En Argentine, « presque tous les arguments mis en avant pour légitimer le régime [de currencyboard] auraient aussi bien justifié une dollarisation intégrale. C’est probablement pourquoi cette dernière option a continué de hanter le débat politique argentin dans toute la décennie. Et, en vérité, comparé au Plan real brésilien, le Board était une demi-mesure dont la rationalité n’a jamais été totalement établie » (Sgard 2002b : 12). Une telle rationalité ne peut sans doute pas être recherchée au plan économique, car elle relève à l’évidence du politique et du symbolique, l’élément clé étant que le currencyboard n’élimine pas la monnaie nationale comme le fait la dollarisation intégrale, considération qui, pour les gouvernements, compte « autant, voire beaucoup plus que les seules variables économiques » (Cohen 2000 : 101).
[6] On inclut ici le Cambodge (près de 11 millions d’habitants) car, dès 1995, ce pays se dollarise pleinement et connaît defacto un régime de currencyboard (Zamaroczy et Sa 2002).
[7] Cuba a un régime trimonétaire dans lequel, à côté du peso cubain déprécié qui fluctue sur un marché interne de change par rapport au dollar, un quasi-currency board lie au dollarUS un peso convertible au taux de un pour un (Marques-Pereira et Théret 2002).
[8] Le seigneuriage est le gain des autorités monétaires associé à leur droit d’émettre la monnaie ayant cours légal. Dans un système de currency board, le seigneuriage provient du fait que la caisse d’émission peut placer ses réserves en prêts libellés en dollars et rapportant intérêts. Une controverse a d’ailleurs cours concernant le montant exact du seigneuriage perdu en cas de passage d’un currencyboard à une pleine dollarisation (Schmitt-Grohé et Uribe 1999).
[9] Sur ces crises monétaires (cambiaires et bancaires) et leur nature profondément différente des crises hyperinflationnistes des années1980, voir Sgard(2002a).
[10] C’est l’hypothèse centrale explicitée notamment par Stanley Fisher, first deputy managing director du FMI : « En discutant les contrôles des capitaux, je poserai l’hypothèse que tous les pays, au cours de leur développement, désireront libéraliser leur compte de capital et intégrer les marchés financiers globaux. Cette vue est en partie fondée sur le fait que les économies les plus avancées ont toutes ouvert leur compte de capital; elle est aussi fondée sur l’idée ( view) que les bénéfices potentiels de l’intégration dans les marchés financiers globaux – y compris les bénéfices obtenus en permettant la concurrence étrangère dans le secteur financier– l’emportent sur les coûts » (Fisher 2001 : 5).
[11] « Si les États-Unis refusent d’assumer le leadership pour créer une zone dollar, certains pays latino-américains peuvent se sentir obligés d’adopter l’euro » (Falcoff 1999 : 3).
[12] Faut-il y voir la reconnaissance du caractère unilatéral des dollarisations des années 1990, qui ne sont de ce fait de jure que dans les pays qui les ont instituées et non dans les pays dont les monnaies servent de référents, ou faut-il y voir un effet de la crise monétaire de l’Argentine, pays présenté jusqu’en 1999-2000 à la fois comme un modèle institutionnel à suivre et comme le plus à même de tirer bénéfice d’une dollarisation pleine et entière (Eichengreen 2000)?
[13] Voir également Falcoff (1999) et Hanke et Schuler ( 1999), ces derniers ayant été pourtant longtemps les colporteurs infatigables de la formule magique du currencyboard.
[14] « En mars 1988, les avoirs panaméens dans les banques des États-Unis ont été gelés et tous les règlements et transferts en dollars vers le Panama ont été interdits dans le cadre d’une action résolue de l’administration Reagan visant à écarter Noriega (le dirigeant du pays) du pouvoir » ( ibid.).
[15] Si l’on fait abstraction des positions purement idéologiques dans lesquelles la question de la souveraineté politique est totalement évacuée.
[16] En 1999, Calvo a proposé un projet de dollarisation pour l’Argentine et il a conseillé le gouvernement équatorien, qui a dollarisé en janvier 2000 (Rojas Breu 2002 : 16).
[17] La dollarisation du Panama est en effet survenue en même temps que sa fondation, en 1903, par séparation de la Colombie, que les États-Unis ont « encouragée pour faciliter la construction du canal traversant l’isthme » ; et elle a été entretenue par l’installation et le maintien jusqu’à très récemment d’une zone sous contrôle américain tout autour du canal.
[18] « La différence la plus grande dans la performance économique entre ces deux groupes de régimes de change concernent l’inflation. L’inflation, dans les régimes de change fixe, a été en général plus basse et moins volatile que dans les régimes de change flexible, mais la différence s’est estompée dans les années1990. Contrastant avec la différence marquée dans la performance relative à l’inflation, il n’y a pas de relation claire entre le type de régime de change et la croissance économique sur l’ensemble des deux dernières décennies. Toutefois, dans les années 1990, le taux de croissance médian dans les pays à taux de change flexible apparaît plus élevé que dans les pays à taux de change fixe, ce qui reflète en partie l’inclusion des économies asiatiques en croissance rapide dans la catégorie des changes flexibles » (IMF 1997 : 86).
[19] On trouve dans la littérature spécialisée l’idée que la politique monétaire des États-Unis étant optimale, il ne serait pas dommageable pour les pays dollarisés de l’importer, bien au contraire.
[20] Solution utilisée par le Brésil, le Chili jusqu’à très récemment, la Colombie, la République tchèque et la Malaisie dans les années1990. Notons par ailleurs que le « modèle chilien » de contrôle et de taxation des capitaux transnationaux est rarement invoqué, sauf par Fischer ( 2001 : 5-6), qui ne s’y réfère alors, semble-t-il, que parce qu’il a fini par être abandonné et apparaît donc comme un simple modèle transitionnel.
[21] L’idée que la dollarisation pleine est meilleure à long terme que le contrôle des mouvements de capitaux repose sur l’hypothèse de Fischer rappelée dans la note 10.
[22] Fred Bergstein, directeur de l’Institute for International Economics, un think-tank influent de Washington, considère de son côté que « la dollarisation ne peut concerner que les pays qui sont dans trois situations ou dans une combinaison des trois : une petite économie ouverte qui, de toute façon, ne dispose pas d’une véritable autonomie pour sa politique de change; un pays absolument désireux d’effacer une période d’hyperinflation; ou bien un pays dont l’économie est déjà très intégrée à celle des États-Unis. Tous les autres doivent continuer à chercher des systèmes alternatifs de taux de change plus adaptés à leur position [… ]» (Bergstein 2000 : 72).
[23] Car « la substitution d’actifs – et plus spécifiquement la substitution de monnaies–, plutôt que d’être un accompagnement naturel de l’ouverture des marchés financiers et être, dans cette mesure, bienvenue [… ]peut aussi refléter l’absence de stabilité macro-économique et l’existence de distorsions sur les marchés financiers. Dans de telles circonstances, la dollarisation peut rendre plus difficile la stabilisation et provoquer une volatilité additionnelle », elle doit en conséquence « être découragée » (Baliño etal. 1999 : 5).
[24] Selon ce point de vue, « éliminer la possibilité d’un changement du taux de change entraînera les réformes nécessaires du marché du travail, les syndicats reconnaissant l’absence de mécanismes alternatifs d’ajustement et la nécessité d’une flexibilité accrue du marché du travail. La dollarisation renforcera le secteur financier en éliminant les disparités monétaires dans le système bancaire et en permettant à un nombre accru d’emprunteurs internes de financer des projets à long terme à partir d’une dette à long terme. La dollarisation améliorera l’équilibre budgétaire en ramenant les taux d’intérêt nationaux au niveau de ceux des États-Unis et en réduisant le service de la dette. En éliminant la taxe inflationniste du menu fiscal, la dollarisation renforcera la contrainte budgétaire de l’État. La dollarisation permettra à l’État d’allonger le terme de ses emprunts en éliminant le risque monétaire qui fait préférer aux investisseurs des échéances courtes. La dollarisation améliorera l’accès de l’État à des lignes de crédit commercial, le dotant ainsi de ressources pour qu’il puisse fournir un minimum de services de prêteur en dernier ressort. Et la dollarisation conduira à la synchronisation des cycles des affaires en alignant les taux d’intérêt sur ceux prévalant aux États-Unis et en encourageant le développement des échanges entre les deux économies » (Eichengreen 2000 : 2-3).
[25] En outre, l’Équateur a jusqu’à maintenant bénéficié d’une conjoncture de hausse du cours du pétrole liée à l’embargo sur l’Irak.
[26] Un peu comme l’a fait l’Allemagne avec le passage du mark à l’euro et la création du système européen de banques centrales.
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