2003
Critiques internationales
Notes
• MEEKER (MICHAEL E.)
A Nation of Empire. The Ottoman Legacy
of Turkish Modernity
Berkeley, University of California Press,
2002,420 pages.
KANDIYOTI (DENIZ), SAKTANBER (AYSE), eds
Fragments of Culture. The Everyday of
Modern Turkey
Londres, I.B. Tauris, 2002,350 pages.
ZEKI MÜREN
1955-1963 Kayitlari/Recordings
Istanbul, Kalan Müzik Yapim, 2002.
MEEKER (MICHAEL E.)
A Nation of Empire. The Ottoman Legacy
of Turkish Modernity
Berkeley, University of California Press,
2002,420 pages.
KANDIYOTI (DENIZ), SAKTANBER (AYSE), eds
Fragments of Culture. The Everyday of
Modern Turkey
Londres, I.B. Tauris, 2002,350 pages.
ZEKI MÜREN
1955-1963 Kayitlari/Recordings
Istanbul, Kalan Müzik Yapim, 2002.
L’arrivée au pouvoir du parti islamique en
novembre 2002, la résistance du nouveau gouvernement, mais aussi de
l’armée, aux pressions de l’administration Bush lors de la guerre contre l’Irak,
la surprise que ces événements ont créée
de par le monde ont démontré à la fois
notre ignorance de la complexité de la
société politique turque et la nécessité
d’y remédier. Deux ouvrages importants
peuvent nous y aider.
Au fil d’une passionnante enquête de terrain, menée au cours des années 1960
dans la province de Trabzon, Michael
Meeker s’attache à dégager le « legs impérial de la République turque », non
pas en tant que survivance de l’ancien
régime, mais en tant que principe actif et
même constitutif du nouvel État. L’Empire ottoman, souvent décrit, à tort,
comme un despotisme outrancièrement
centralisé, reposait en réalité sur des oligarchies ou des élites provinciales. Celles-ci lui conféraient une flexibilité sociale
tout en assurant l’exercice du pouvoir
souverain et la « dissémination de la
modernité » par le biais d’une véritable
discipline des relations interpersonnelles.
Or, dans la région d’Of, les deux grandes
familles d’aghasqui dominaient la scène
locale au XIXe siècle sont parvenues à
reproduire leur ascendant sous le couvert
de la lutte nationaliste, des institutions
républicaines, de leur démocratisation
dans les années 1940-1950 et du développement économique de l’aprèsguerre. La résilience de ces hiérarchies
locales, dont les affrontements factionnels
sont une expression de choix, traduit
moins une résistance au pouvoir central,
quand bien même elle en prend la forme,
qu’un mode de régulation et d’implantation de ce dernier.
En insistant sur l’inachèvement constitutif de la centralisation étatique, notamment à l’époque ottomane, l’auteur
rejoint à sa manière les analyses désormais classiques de Karen Barkey ( Bandits and Bureaucrats. The Ottoman Route to
State Centralization, Cornell University
Press, 1994). Les deux familles d’aghasen
question trouvent d’ailleurs leurs origines dans les troupes irrégulières et les
milices locales. Elles ont initialement
affirmé leur domination par la violence.
La distinction convenue entre les officiels ( askeri) et les non-officiels ( reaya)
se brouille. La dissémination du projet
impérial par le truchement des oligarchies provinciales, dès le XVIIIe siècle, a
réconcilié la conscience locale et l’identification à l’État central : bien avant
l’émergence du nationalisme comme
idéologie majeure, la période de décentralisation de l’Empire a constitué une
phase de préparation à la démocratie,
garante de son enracinement. Defait, le
multipartisme contemporain procède des
mêmes mécanismes subtils de participation et de contrôle social. La lecture
très tocquevillienne de Meeker éclaire
de la sorte la tension productive entre le
centre et la périphérie qui a organisé la
vie politique turque depuis deuxsiècles.
La victoire électorale des « démocrates
islamiques » de l’AKP en est le dernier
avatar. Mais elle ne diffère en rien de
celle du Parti démocrate en 1950, du
Parti de la Justice en 1965 ou de l’ANAP
en 1983. Ainsi va la République sur un
mode kémalo-islamique que les pages
consacrées à la « discipline de la sociabilité » musulmane ou à la cristallisation
d’un espace public dans les maisons de
thé restituent admirablement.
D’une certaine façon, le livre collectif
dirigé par Deniz Kandiyoti et Ayse
Saktanber complète et actualise le propos
en livrant des « fragments de culture »
urbaine dans la Turquie contemporaine.
Les années Özal ont été marquées par
le développement de la consommation
de masse et la libéralisation du paysage
audiovisuel. Les pratiques vestimentaires,
sexuelles, musicales, cinématographiques,
religieuses, commerciales s’en sont trouvées profondément transformées. L’un
des intérêts de l’ouvrage est de montrer
que les partisans de l’islam politique ont
été parties prenantes de ces changements
et que la culture matérielle a été l’un des
hauts lieux de la négociation des identifications à leur mouvance ou au contraire
au style de vie laïciste. Néanmoins, un
autre de ses mérites est de nous
convaincre que la modernité en Turquie
ne se ramène décidément pas à un jeu à
somme nulle entre l’un et l’autre de ces
deux répertoires.
Enfin, il est inutile de chercher à comprendre la société turque si l’on ne
consacre pas deux bonnes heures à écouter le superbe albüm consacré à Zeki
Müren ( 1931-1996), le chanteur qui a
dominé la vie musicale de l’après-guerre
jusqu’aux années Özal et demeure la référence absolue : enregistrements exceptionnels, iconographie remarquable
– mais texte en anglais malheureusement
réduit à la portion congrue. Cela ne doit
pas dissuader de se procurer ce CD historique ((www. kalan. comou chez un
excellent disquaire à Beyoglu, près de
Tünel, à Istanbul : Lale Plak, Galipdede
Caddesi n° 1).
Jean-François Bayart
THIREAU (ISABELLE), dir.
Le retour du marchand dans la Chine
rurale
Études rurales, n° 161-162, janvier-juin
2002,271 pages.
Rares sont les écrits sur la Chine qui ne
cherchent pas quel paradigme appliquer
à ce régime, quitte à schématiser et le
paradigme et la situation sociale chinoise, pour stigmatiser infine l’absence
d’État de droit dans un pays qui se
réclame de plus en plus de l’économie de
marché. En outre, nombre de recherches
s’affranchissent mal de tout déterminisme économique et reposent souvent,
implicitement du moins, sur des dispositifs gouvernementaux d’identification
des acteurs sociaux (distinction entre
lieu d’activité et lieu d’habitation, domicile officiel et domicile réel, etc.) qui ne
permettent guère d’appréhender les
recompositions en cours.
Les contributions d’historiens, de socio-logues et d’économistes – rattachés à des
institutions chinoises ou occidentales –
rassemblées dans ce volume par Isabelle
Thireau s’appuient toutes sur des configurations locales et restituent dans leur
complexité des stratégies individuelles
et familiales. Ce faisant, et à travers la
diversité des objets traités, se dégagent
des usages sociaux et les attentes normatives à partir desquelles sont reconfigurés les espaces et usages marchands.
Chaque auteur pose, selon des approches
variées, la question des espaces de légitimation au sein desquels s’inscrivent les
activités économiques, et l’ensemble des
analyses dessinent les contours d’une
économie morale reposant sur le droit de
chacun à la subsistance.
Ceux qui pourraient craindre que l’action
de l’État soit ignorée par une telle
démarche peuvent être rassurés. Ce sont
bien les nouveaux rapports entre acteurs
publics et privés, ainsi que les mécanismes d’interprétation et de réappropriation des dispositifs publics, qui sont
au cœur de l’analyse. De même, le poids
des singularités passées, pré- ou post-révolutionnaires, n’est jamais méconnu,
tout comme les débats qui prennent
appui dans d’autres contextes économiques et sociaux.
En fait, il s’agit moins ici de convaincre
la communauté des sinologues, à laquelle
cet ouvrage ne saurait échapper, que
d’élargir l’audience d’une publication
dite académique. La restitution minutieuse de chaque terrain rend la lecture
de ce volume passionnante pour quiconque s’intéresse à la Chine : on songe,
entre autres, à ces commerces en bord de
route du delta de la rivière des Perles, ou
à cette industrie de la maroquinerie du
marché de Baigou contrainte de s’aligner sur la mode des « marques ».
Françoise Mengin
MRAZEK (RUDOLF)
Engineers of Happy Land. Technology and
Nationalism in a Colony
Princeton, Princeton University Press,
2002,285 pages.
Consacré à une étude thématique des
perceptions de la nouveauté technologique dans les Indes néerlandaises orientales au début du XXe siècle, Engineers of
Happy Land offre une remarquable
contribution au débat sur les matrices
coloniales des modernités politiques.
L’ouvrage étonne par la profusion de
sources inédites sur lesquelles se bâtit la
démonstration. Revues d’amateurs javanais et néerlandais de radio, magazines
de passionnés d’automobiles et de bicyclettes, dépliants publicitaires de vendeurs de réfrigérateurs et de télescopes,
littérature médicale vantant le monde
vu du microscope : c’est ici le murmure
d’une colonie fascinée par l’asphalte, le
verre et l’acier. Tant les populations indigènes de Java (des fonctionnaires priyayi
du Pasisir aux contremaîtres chinois des
domaines horticoles de l’Oosthoek) que
les populations européennes avaient
développé, au tournant du siècle, une
fascination mêlée de craintes et d’espoirs
pour les emblèmes de la révolution technicienne. Saisi simultanément comme
l’expression instrumentale d’une rationalité politique libératrice par les dandys
nationalistes javanais et comme la prémisse d’un monde inébranlable d’« ordre
et de tranquillité » ( rust en orde) par les
colons et les administrateurs néerlandais, l’objet technique devint le lieu
privilégié où se donnaient à voir les
guerres de subjectivation qui façonnaient
les débats sur l’avenir de la colonie.
À l’image utopique de la maison européenne moderne, fermée à un environnement hostile, où l’air conditionné et
l’éclairage électrique défiaient le climat
tropical, répondait la fièvre de vitesse, de
monocles et de vestes en tweed d’une
élite indonésienne en gestation. Une
« culture complexe du sentiment de
n’être pas à sa place » nourrissait le rêve
des planteurs et des fonctionnaires du
Binnenlandsch Bestuur de vivre dans un
monde sous contrôle : un univers panoptique de tours et de lumières, de routes
et d’ondes radiophoniques résorbant
l’inquiétante immensité des jungles, de
latrines et de tramways conjurant sur un
mode aseptique la vie bactérienne du
kampung. Mais ce rêve, note Mrazek,
n’est déjà plus celui d’un État triomphant : c’est bien plutôt le songe angoissé
de colons qui vivent dans le pressentiment permanent du départ et du retour.
Les Hollandais, remarque le journaliste
Walraven, sont aux Indes « comme des
mouches sur du lait ». Àcet imaginaire
européen d’un monde rebelle policé par
la technique répondait l’imaginaire
nationaliste d’un univers « en mouvement » (pour reprendre le titre d’un
célèbre ouvrage de Takashi Shiraishi,
An Age in Motion, qui décrit la frénésie
de changement au principe de l’engagement anticolonial à Java).
C’est tout le talent de l’auteur que de
faire saisir la profonde ambivalence de
chacun de ces modes de subjectivation.
Le mouvement d’appropriation subversive et de refus mimétique de la culture
matérielle du colonialisme qui se fait
jour chez MasMarco Kartodikromo ou
chez Sukarno dessine paradoxalement
l’un des derniers espaces de négociation
avec les Hollandais. Lorsque l’État colonial émergera de ses rêveries pastoriennes, il sera déjà trop tard : le drapeau d’une autre modernité coloniale,
japonaise et fasciste, flottera sur Batavia,
et le dandy javanais aura troqué la canne
à pommeau pour le pistolet.
Romain Bertrand
VOLKOV (VADIM)
Violent Entrepreneurs. The Use of Force
in the Making of Russian Capitalism
Ithaca et Londres, Cornell University Press,
2002,201 pages.
Alors que la « mafia rouge » semble
aujourd’hui passée de mode, le socio-logue Vadim Volkov montre que la compréhension des liens entre violence et
capitalisme en Russie peut échapper aux
travers habituels – sensationnalisme,
moralisme, ethnocentrisme, usage non
critique de sources douteuses– de la littérature sur les « organisations criminelles ». Sa réflexion porte sur les entreprises spécialisées dans la protection
privée, capables de défendre leurs intérêts et ceux de leurs clients par la force.
La concurrence que se livrent ces entreprises depuis la perestroïka, qu’elles soient
publiques ou privées, légales ou non,
révèle des interactions variables et complexes entre agents des administrations
répressives et milieu criminel. La lutte
pour l’exercice de la protection privée
conduit en conséquence à analyser le
fonctionnement des bureaucraties répressives et aboutit infineà une réflexion sur
l’État russe, dans un contexte où la revendication du monopole de la force, de la
collecte des impôts et de l’exercice de la
justice (résolution des litiges privés) est
fortement contestée.
Le cadre théorique de l’ouvrage constitue l’une de ses principales qualités. En
s’inscrivant dans le prolongement des
travaux de Max Weber, de Charles Tilly
et de Norbert Elias, Vadim Volkov rejette
toute lecture du changement social en
Russie en termes de « transition démocratique », au profit d’une approche fondée sur le paradigme de la formation de
l’État. Enoutre, l’auteur s’appuie sur ses
propres sources, notamment des entretiens conduits auprès d’« entrepreneurs »
pétersbourgeois spécialisés dans l’usage
de la force, liés aux services répressifs
(départements de lutte contre le crime
organisé) ou aux célèbres organisations
criminelles locales. Stimulante et argumentée, la recherche entreprise enrichit
non seulement la connaissance de la
société russe contemporaine, mais aussi
l’analyse des liens entre violence et capitalisme dans d’autres contextes.
Gilles Favarel-Garrigues
NUGENT (PAUL)
Smugglers, Secessionists and Loyal
Citizens on the Ghana-Togo Frontier
Athens, Ohio University Press, Oxford,
James Currey, Legon, Sub-Saharan
Publishers, 2002,302 pages.
La frontière ghanéo-togolaise est un cas
d’école. Elle naît du partage du Togo
allemand entre la France et le Royaume-Uni, au lendemain de la Première Guerre
mondiale. Elle est un haut lieu de contre-bande du fait des fluctuations du taux de
change entre le francCFAet le ceddi et
des politiques de prix d’achat du cacao,
divergentes entre les deux pays. Elle a
inspiré un mouvement irrédentiste ewe
qui a fait long feu, mais compliqué les
relations interétatiques et troublé le jeu
politique interne de chacun des États.
L’auteur inverse l’analyse habituelle sur
l’artificialité des frontières-imposées-par-le-colonisateur-lors-du-congrès-de-
Berlin. Il montre comment la démarcation issue de l’occupation européenne,
loin d’être complètement arbitraire, s’est
inscrite dans la continuité d’une zone
d’échange préexistante et est dotée d’une
historicité propre. En outre, elle a vite
représenté une ressource économique
pour les populations transfrontalières,
qui se la sont appropriée autant qu’ils
l’ont contestée. Paul Nugent récuse sur
ce point les interprétations de la contre-bande en termes de « résistance », en
tout cas telle qu’un JamesScott pourrait
l’entendre, et suggère de manière très
foucaldienne que la subversion commerciale de la frontière participe à sa
production et à sa légitimation. Ainsi, les
groupes sociaux qui vivent de part et
d’autre de la frontière ne sont pas déconnectés de l’État, ils contribuent bien
plutôt à sa formation. Sur ce plan, la
frontière interétatique contemporaine
procède d’une logique comparable à celle
de la frontier qui était constitutive des
sociétés anciennes, selon l’analyse classique d’Igor Kopytoff. Elle semble
condamner les mobilisations sécessionnistes. Son économie politique, pour
ambiguë qu’elle soit, est au contraire l’un
des fondements de la stabilité des États
au lendemain de la décolonisation. Paul
Nugent rejoint ainsi l’étude de référence
de Peter Sahlins sur la frontière pyrénéenne, mais aussi les travaux de Karin
Bennafla et de Janet Roitman sur le bassin du lac Tchad, ou de Fariba Adelkhah
sur le golfe Persique. L’un de ses apports
est de prendre en considération la question foncière en même temps que celle du
négoce.
Jean-François Bayart